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Origine et éducation. — Mœurs et doctrines.
« Un Écossais de je ne sais quelle naissance, grand joueur et grand combinateur , et qui avait gagné fort gros en divers pays où il avait été, était venu en France dans les derniers temps du feu roi. n s'appelait Law, mais quand il fut plus connu, on s'accoutuma si bien à l'appeler Lass, que son nom de Law disparut. On parla de lui à M. le duc d'Orléans comme d'un homme profond dans les affaires de banque, de commerce, de mouvements d'argent, de monnaie et de finance. Cela lui donna envie de le voir.... » Cette première esquisse du portrait de Law, tracée par Saint-Simon, ne vous donne- t-elle pas, comme ^u régent, envie de le connaître ?
Jean Law naquit à Edimbourg, en avril 1671.
Était-il ou non gentilhomme? Cette question était grave pour ses contemporains, qui l'ont longuement débattue ; à peine a-t-elle pour nous un intérêt de curiosité. La mère du célèbre financier, Jeanne Campbell, avait, disait-on, une alliance lointaine avec la maison ducale d'Argyle, l'une des plus illustres de l'Ecosse. Son père, Williams Law,
avait tenu boutique en qualité d'orfévre à Edimbourg. Ce métier ne consistait pas seulement alors, comme de nos jom's, à façonner les métaux précieux en objets de luxe et d'utilité. Les orfèvres étaient en même temps changeurs et banquiers. Les fréquentes altérations qu'on faisait subir aux monnaies rendaient leur intervention nécessaire dans la plupart des transactions. Les pièces nationales ou étrangères qu'on leur confiait pour en établir la valeur intrinsèque, étaient ordinairement laissées entre leurs mains; souvent même on les chargeait de les utiUser. Devenant ainsi les principaux agents dans les payements et les emprunts, les orfèvres avaient une influence considérable sur les affaires. Ces détails montrent suffisamment à quel degré de la hiérarchie sociale Law a pris naissance. Sans être précisément noble , il était né dans ces hautes régions commerciales où le spéculateur touche à l'homme de qualité. D'ailleurs, en achetant les deux terres de Lawriston et de Randleston, son père avait transmis à chacun de ses enfants le droit d'ajouter à son nom un titre seigneurial.
Jean Law avait quatorze ans lorsque le digne orfèvre mourut, La veuve, qui paraît avoir été une femme très-distinguée, favorisa, par la direction qu'elle fit donner aux études de son fils, le goût inné que celui-ci manifestait pour les sciences exactes et spéculatives. A l'âge de sa majorité.
^aw se trouva maître d'un patrimoine qui assurait [n indépendance. Culture intellectuelle, verve îlocution, maintien imposant, charme de la ire, rare adresse aux exercices corporels, il lissait un ensemble de qualités dont se compoalors le type du parfait gentilhomme.
Ts Tan 1694, le goût des aventures conduisit à Ires le jeune Écossais. Il y partagea son oisiveté inte entre le jeu, les intrigues d'amour et la lentation des cercles politiques. En ce mo- [t, la création de la banque d'Angleterre, le d'une controverse très-active , offrait à Law fxcellent sujet d'études. Malheureusement, ayant in duel avec un gentilhomme nommé Whilset l'ayant atteint mortellement, il fut mis en îment et condamné à mort. Plus la peine était ire pour les méfaits de ce genre et plus la cléice était facile. Law obtint sa grâce. La famille défunt ayant fait grand bruit d'une telle indulice, il fallut ressaisir le coupable, pour l'exemsans doute, car il est probable qu'on lui laissa îs fecilités pour s'échapper de sa prison. La prumce lui interdisant le séjoiu* de Londres après Ion évasion, il quitta l'Angleterre avec le dessein le voyager sur le continent. Il avait alors vingtfquatre ans.
En peu d'années , Law visita Amsterdam , Paris , Venise, Gènes, Florence, Naples et Rome. Quoi-
que cette vie crexpérimentation et d'aventures eût bientôt épuisé sa fortune patrimoniale , il trouva le moyen de bien mener la vie, affichant toujours les bonnes grâces du cavalier libertin, le magnanime sang-froid du beau joueur, la pénétration du roué politique, se faisant remarquer surtout par une aptitude innée à résoudre les problèmes de finances. A force de combiner les chances aléatoires, le jeu devint pour lui une profession trèslucrative. Partout où il exerça ce genre d'industrie, son bonheur constant le rendit suspect. Rien n'autorise à croire cependant qu'il eût jamais mérité les qualifications blessantes qu'on ne lui épargnait guère. Saint-Simon, qui l'a observe de près sur cet article, rend bon témoignage de sa loyauté. Son instinct calculateur, son calme imperturbable, lui donnaient une supériorité naturelle sur les fous que la passion aveuglait. L'habitude de spéculer sur la maladresse d' autrui, loin d'entraîner comme aujourd'hui une note défavorable, était autorisée parles mœurs du temps. Louis XIV, l'oracle des convenances, aimait qu*on jouât gros jeu autour de lui : cela sentait son gentilhomme. On n'était pas offusqué de voir l'ambassadeur de Portugal gagner 1 800 000 Uvres en une seule nuit à la duchesse de Berry, fille du régent.
Les chances du tapis vert ne pouvant suffire à une inteUigence élevée, Law dirigea ses obser-
valions sur Tessence et les fonctions du numéraire, sur la mystérieuse puissance du crédit. A Amsterdam, il s'attacha à des négociants pour découvrir les ressorts du commerce. Le jeu sur les effets publics , métier ténébreux dont les secrets n'étaient alors connus que d'un très-petit nombre d'adeptes, lui procura en peu de temps des bénéfices considérables. Par instinct, il s'.appliqua à formuler la loi des phénomènes qu'il constatait. Sans devenir précisément ce que nous appelons aujourd'hui un économiste, il acquit sur les ma^ tières économiques des notions qui manquaient à la plupart des hommes d'État. A une époque de ^ crise et de détresse presque générale, il se crut appelé au rôle de réformateur, ne doutant pas que la politique européenne ne dût lui fournir tôt ou tard l'occasion de mettre ses théories à l'essai.
Il était naturel qu'il offrît d'abord ses services à son propre pays. L'Ecosse, alors indépendante, commençait à souffrir d'une fièvre industrielle, qui, depuis quelques années, tourmentait l'Angleterre. De nombreux projets de banque , de colonie nation,, d'exploitations, de sociétés commerciales aboutissaient souvent à des entreprises folles el ruineuses; mais en même temps, ils provoquaient l'élaboration des idées économiques. De 1700 à 1707, Law prit une part active à ce mouvement, et ce fut pendant cette période qu'il composa son
principal ouvrage : Considération sur le numéraire et le commerce *, travail qu'il fit présenter au parlement écossais par le duc d*Argyle , et qui fut chaudement appuyé .par une coterie politique appelée Vescadron. Une forte majorité repoussa le projet, en se prononçant contre les innovations en matière de finance. Law avait proposé rinstitution d'une banque territoriale, qui aurait livré aux propriétaires écossais du papier ayant cours obligatoire jusqu'à concurrence d'une certaine portion de la valeur de leurs terres. Supprimez le cours forcé; facilitez la négociation de ces mandats territoriaux, et vous aurez le crédit foncier, si fort en faveur de nos jours.
Découragé par le mauvais accueil de ses compatriotes, Law reprit sa vie vagabonde. Après un an de séjour à Bruxelles, « il vint à Paris où il fit une assez belle figure qu'il soutint par le jeu. Il taillait ordinairement le pharaon chez la Duclos, la tragédienne en vogue, quoiqu'il fût extrêmement souhaité chez les princes et les seigneurs du premier ordre, ainsi que dans les plus célèbres académies où ses manières nobles le distinguaient des autres joueurs. Lorsqu'il allait chez Poisson, rue Dauphine, il n'y apportait pas moins de deux sacs plems d'or , qui faisaient environ la somme de 1 00 000 livres. Il en
t. Ce mémoire, écrit primitivement en anglais, a été traduit en français, vers 1790, à l'époque de la création des assignats.
était de môme à Thôtcl de Gesvres, rue des Poulies. La main ne pouvant contenir la quantité d'or qu'il voulait masser, il fit frapper des jetons qui faisaient bon de dix-huit louis chacun. Malgré toutes ses bonnes manières, il trouva cependant des ennemis qui le rendirent suspect au gouvernement et surtout à M. d'Argenson, lieutenant général de police. Ce magistrat lui ordonna de sortir de Paris , sous prétexte qu'il en savait trop aux jeux qu'il avait introduits dans cette capitale *. »
Le gain ne venait qu'en seconde ligne dans les calculs de l'étranger. Sa vie dissipée, qui le mettait en contact avec le plus grand monde, lui fournissait l'occasion de développer ses brillantes théories et de recruter des adeptes parmi les hommes considérables. C'est ainsi qu'il parvint jusqu'au duc d'Orléans. Ce jeune prince, doué d'une imagination pénétrante et amoiu-eux des nouveautés, subit, plus que tout autre, le genre de fascination que Law produisait : il parla de lui au contrôleur général Desmarels, comme d'un homme fécond en ressources, et bon à consulter. Les rapports qui s'établirent entre le ministre et l'étranger furent brusquement rompus par l'ordre que reçut celui-ci de quitter Paris dans les vingt-quatre heures.
Au sortir de la France, Law se rendit à Gènes, à