‹ Law, son système et son époqueChapitre 6 sur 29 · Histoire du Système , par Diibautchamp · texte numérisé non relu

Histoire du Système , par Diibautchamp

Rome, à Venise, à Florence, à Turin, dans plusieurs cours d'Allemagne, épiant partout roccasion d'offrir son système aux gouvernements dont les finances étaient embarrassées, éprouvant des refus plus ou moins polis, se consolant de ses mésaventures politiques par le jeu et par l'agiotage, 'gagnant des sommes énormes, et finissant toujours par devenir suspect à la police et se taire * chasser ignominieusement.

Ce singulier régime avait conduit l'aventurier écossais à sa quarante -cinquième année, lorsqu'il apprit, du même coup la mort de Louis XIV et l'élévation à la régence du duc d'Orléans, l'homme qui paraissait avoir le mieux compris ses idées. C'était la plus belle chance de jeu que la fortune lui eût jamais offerte. Quinze jours ne se passèrent pas sans qu'il fût à Paris avec tout ce qu'il possédait. Le genre de vie qu'il- allait quitter lui avait été tellement favorable, qu'après des prodigalités qui l'égalaient aux plus grands seigneurs , il put réaliser 1 600 000 livres en monnaie forte, c'est-à-dire 2 680 000 francs de notre monnaie.

On vient de dire tout ce que l'on sait des antécédents de l'homme étrange qui allait inoculer à la France un vertige sans exemple dans l'histoire. Fn quoi consistait donc cette découverte que ses contemporains ont appelée le Système^ comme s'ils

y avaient vu uii ensemble complet, le dernier mot de la science sociale ?

Lisez les analyses des huit ou dix écrivains qui ont voulu exposer dogmatiquement les principes de Law , et vous serez surpris de les trouver souvent en contraxiiction , non-seulement entre eux , mais avec Law lui-même. C'est que (ceci ressemble à un paradoxe) le novateur qui est devenu si fameux par son système n'a jamais eu , à proprement parler , de système. D n*a formulé nulle part ime théorie que Ton puisse considérer comme Fexpression précise et complète de ses convictions. Après qu'il eut bouleversé le pays avec un imperturbable sang-froid, on se persuada dans le public qu'il avait agi en vertu d'une doctrine arrêtée. On chercha dans ses livres imprimés, dans ses manuscrits, dans les souvenirs de sei conversations, une série d'axiomes où l'on s'obstina à trouver le principe de ses actes ; mais ce travail ayant été fait avec plus ou moins de soin et d'intelligence, et à des points de vue différents, il en est résulté beaucoup d'obscurité sur les doctrines du financier écossais.

On s'exposerait peut-être à donner une idée fausse du génie de Law si l'on recommençait ici l'analyse de ses écrits.

Law n'était pas un théoricien : c'était un empirique. Esprit actif, ingénieux, doué d'un instinct

d* observation et d'une perspicacité très-rares, il a entrevu beaucoup de phénomènes qui ont été expliqués et systématisés plus tard par les maîtres de Téconomie politique, mais il ne s'est jamais piqué de cette curiosité désintéressée, de cette passion pour la vérité abstraite qui caractérisent le philosophe. Ses écrits n'ont jamais été que des mémoires à l'appui des affaires qu'il désirait lancer : jamais dans la pratique il ne s'est fait scrupule de se mettre en contradiction avec ses principes. Pour tout dire en im mot, Law a été, dans un ordre élevé et avec la supériorité d'un incontestable génie, ce qu'on appelle dans le terre à terre du monde commercial un faiseur.

De tels hommes ne se discutent pas scientifiquement : il faut les von* à l'œuvre et juger leurs actes. ♦

lAl banque.

La première banque française. — Ses statuts. — Son rôle

commerciaT.

Reportons-nous à ces jours de détresse et de stupeur qui suivirent la mort de Louis XIV. On déclare officiellement que le royaume est épuisé, que les engagements contractés pendant le dernier

règne dépassent les forces de la nation; leS" expédients les plus rigoureux paraissent tellement inévitables que bien des gens les trouvent légitimes. Au milieu de la consternation publique, une espèce d'illuminé, étranger, suspect à plus d'un titre, va répétant partout que les remèdes violents qu'on propose, la banqueroute, les réductions de créances , l'altération des monnaies , la Chambre de jusice, les taxations arbitraires, n'auront d'autre effet que d'envenimer le mal , que lui seul a entrevu le moyen de libérer l'État et de relever le commerce sans léser personne. Telle est la situation de Law à ses débuts dans la carrière politique.

Les sympathies du régent aplanirent les premiers obstacles. Les plans Hu réformateur furent somnis au conseil dès le 24 octobre 1716, moins de deux mois après la mort du roi. Il s'agisisait alors d'une J)anque royale gérée par le gouvernement et distribuant le crédit au nom et au profit de l'État. La majorité se déclara contre le projet. Le plus ferme des opposants fut le duc de Saint-Simon, qui a ré* sumé ainsi son opinion dans ses Mémoires. « Un établissement de ce genre peut être bon en soi; mais il n'est tel que dans une république ou dans une monarchie comme l'Angleterre, dont les finances se gouvernent par ceux-là seuls qui les fournis*sent, et qui n'en fournissent qu'autant et que comme il leur plaît. Mais dans un État léger, chan-

géant, plus qu'absolu, tel qu'est la France, la solidité y manquerait nécessairement ; puisqu'un roi , et, sous son nom, une maîtresse, un ministre, des favoris, plus encore d'extrêmes nécessités comme celles où on se trouva de 1707 à 1710, pouvaient renverser la banque, ce dont Vappât était trop grand , et en môme temps trop facile. »

Les grandes convictions se retrempent dans les difficultés. Law transforme aussitôt son idée. Au lieu d'une institution publique, il propose de fonder seulement une banque particulière, pourvue d'un capital recueilli par souscriptions, dirigée par les principaux actionnaires et surveillée par un comité choisi au sein de la haute magistrature. Il va même jusqu'à offrir de consigner 500000 livres de ces deniers pour être distribués aux pauvres, si le succès ne ratifie pas ses promesses.

. La volonté formelle du régent et les intrigues de Dubois, qui protégeait Law à sa manière, triomphèrent enfin de la routine et des préventions. Des lettres patentes du 2 mai 1716, enregistrées par le parlement le 23 du même mois , autorisèrent l'organisation d'une ôangwc générale.

Cet établissement se constitua immédiatement au capital de 6 millions distribué en 1200 actions de 6000 livres payables en quatre versements, un quart en espèces et trois quarts en billets d'État. Toutes les décisions devaient être prises dans l'as-

semblée générale des actionnaires, qui y disposaient d'autant de voix, qu'ils possédaient de fok cinq actions. Les statuts de la banque l'autorisaient , seulement à émettre des billets payables à vue et au porteur ; à escompter les effets de commerce et lettres de change , à recevoir en dépôt l'argent des particuliers ; à faire moyennant ime très-faible indemnité les payements et les recettes des négociants, soit en argent, soit en virement de comptes ; à fournir au cour» du change des lettres payables à vue chez les directeurs des monnaies dans les provinces françaises , ou chez les principaux banquiers dans les pays étrangers.

Le régent ayant donné à entendre qu'on lui serait agréable en s'intéressant à l'entreprise, les souscriptions furent bientôt rempUes. Il est probable que Law s'engagea le premier pour une grosse somme. Dès la fin du mois de mai, les comptoirs établis à l'hôtel de Mesme, rue Sainte-Avoie, furent ouverts au public.

Services rendus.

Si la banque s'était constituée avec des ressources assez imposantes pour donner de l'ombrage aux anciennes puissances financières, on n'eût pas manqué de l'entraver. Ce fut un bonhem* pour elle de n'exciter à son origine que la raillerie et le dé-

dain. En pouvait-il être autrement? Le premier versement de 1500000 livres avait été effectué pour un quart seulement en espèces , et pour les trois quaiis en un papier décrié qu'on n'aurait peut-être pas pu réaliser en subissant une perte de 70 à 80 pour 100. L'encaisse disponible se trouvait donc réduit à 375 000 livres. C'est avec un pareil capital que l'étranger prétendait fonder le crédit et restaurer le commerce. On le crut frappé de démence , et on le laissa faire.

n y avait toutefois des éléments de succès entrevus par Law avec cette sûreté de coup d'œil qui faisait sa force. Le plus grand obstacle à la reprise des affaires provenait des remaniements continuels de la monnaie. Comment traiter à terme lorsqu'on avait à craindre d'être payé en monnaie affaiblie, valant 20 ou 30 pour 100 de moins que le prix convenu? A l'exemple de ce qui se pratiquait à Amsterdam , il fut stipulé sur les billets de la banque de Law que les recettes et payements auraient lien à poids et titre du jour ^ c'est-à-dire que l'argent étant à 40 livres le marc à l'époque de l'émission du billet, le remboursement devait avoir lieu à raison de 40 livres le marc, quelle qu'eût été postérieurement la valeur intrinsèque de la monnaie. De cette manière, les marchés conclus en argent de banque n'entraînaient plus de ces chances qui pouvaient ruiner le vendeur et l'acheteur. Le par-

ticulier qui déposait à la banque une somme représentant 100 mares d'argent pur, était certain de retirer à sa volonté 100 marcs d'argent pur, sécu-» rite qu'il n'aurait pas rencontrée chez un notaire. La ponctualité dans le payement des billets à présentation et dans le remboursement des dépôts à la première demande , l'avantage de régler les plus grosses affaires sans déplacements de fonds et presque sans frais , par de simples virements dans les écritures, et surtout la confiance des étrangers qui ne voulurent plus traiter que valeur en banque^ frappèrent vivement l'opinion publique. D'une défiance exagérée on passa bien vite à une sorte d'en-» gouement. Tout homme d'affaires voulut avoir son compte en banque. La demande du papier contre espèces fut telle qu'on ne délivra plus de billets sans exiger une prime.

Les rigueurs exercées contre les capitalistes avaient laissé le champ libre à l'usure'. On ne trouvait à escompter les meilleures traites qu'à 30 pour 100 , ou pour mieux dire à 2 et demi par mois, car le papier ne se plaçait qu'à très-court terme. Dans ses rapports avec le commerce, Lavv se montra moins banquier qu'homme d'État. Dès les premiers jours, il annonce qu'il prendra les bonnes valeurs commerciales à raison de 6 pour 100 par an. A peine a-t-il entrevu que les dépôts volontaires vont enrichir son fonds de roulement,

4i LAW,

qu'il abaisse Tescompte à 4 pour 100. Bientôt il ne lui suffit plus de classer dans son portefeuille des •valeurs escomptables. Exalté par le succès, il exerce sur Tensemble des affaires commerciales une surveillance tutélaire : il va au-devant des besoins ; il offre Fappui de son crédit aux établissements dont la prospérité lui semble une a£faire d'intérêt public. Il suscite des travaux, il prévient des banqueroutes, il conseille, il encourage, et grâce à lui, le commerce qu'on a cru mort, recommence à donner signe de vie.

Ceci se passait, remarquons-le bien, pendant que la Chambre de justice, à force d'extorsions et de violences , tendait à mettre en fuite les capitaux et à paralyser le commerce par la terreur. Un contraste si avantageux pour l'Écossais dut l'élever bien haut dans l'opinion pubUque.

Une faveur extraordinaire accordée à la banque augmenta considérablement son crédit. Un arrêt du conseil d'État, en date du 10 avril 1717, ordonna à tous les agents comptables chargés du maniement des deniers rayaux de recevoir les billets de banque comme argent pour le payement de toutes les espèces de contributions, et même d'acquitter à vue , et sans aucun escompte , les- bUlets de ladite banque qui leur seraient présentés, jusqu'à concurrence des fonds qu'ils auraient en caisse. Ainsi les innombrables bureaux de finan-

ces allaient devenir autant de succursales de la banque parisienne : la certitude du remboursement à vue sur tous les points du territoire, allait donner un cours précipité aux billets. Cette taystérieuse alliance entre un établissement privé et le trésor public, Tinfluence croissante de Law sur le régent , annonçaient quelque tentative hasardeuse, quelque projet de nature à faire passer l'influence dans les mains d'un étranger. Les hommes qui se croyaient appelés à gouverner le pays prirent l'alarme. Une cabale se forma sourdement pour perdre l'Écossais.

Les envieux.

Complètement fasciné par Law, le régent en était venu à ce degré de conviction où toute contrariété est insupportable. Il crut briser d'un seul coup toutes les résistances en réunissant les sceaux et les finances entre les mains d'un homme qu'il avait attaché à sa fortune par des liens ténébreux, et qu'il considérait comme son âme damnée. En janvier 1718, le lieutenant de police d'Argenson remplaça d'Aguesseau en qualité de vice-chancelier , et le duc de Noailles comme chef du Conseil des finances. Il était à croire que d'Argenson, n'ayant eu jus(pi'alors aucune prétention au titre de financier, accepterait la pleine responsabilité

des mesures concertées entre Law et le régent. Le rôle qu'on lui destinait était d'exécuter comme ministre des finances et d'apposer les sceaux comme chef de la magistrature.

Le régent arait mal compris le caractère de d'Argenson. Terrible dans ses rapports avec la foule, souple et officieux avec les grands, mêlé depuis vingt ans aux luttes et aux intrigues, le lieutenant de police jouissait pleinement du renom d'habile homme : il en était fier, et pour lui, accepter les deux premières places de l'État, à la condition de n'y rien faire , c'était déchoir. Tremblant qu'on ne surprît le secret de son élévation, il composa à son usage un rôle aussi pénible que ridicule : c'était celui d'un ministre succombant sous le poids des affaires et se sacrifiant néanmoins au bien public. Il se montrait plongé dans un océan de papiers, ou dictant à quatre secrétaires en même temps. Il affectait de choisir les heures de la nuit pour ses rendez-vous, sauf à aller dormir le jour dans sa petite maison. Le soir il parcourait les rues avec une bougie allumée dans son carrosse, pour montrer au public qu'il n'était pas un instant sans travailler. Au fond, ce ministre si laborieux n'était ni consulté ni écoulé. On sent quelle effroyable rancune dut s'amasser, chez un homme tel que d'Argenson , contre le favori qui le condamnait à un rôle aussi ingrat.

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D'Argenson prêtait la main dans Tombre aux trames formées contre Law dans l'administration, dans les parlements, parmi les hommes de l'ancienne finance. Pendant ce temps, le directem* de la banque poursuivait le cours de ses expériences. Il émerveillait le public en donnant de forts dividendes à ses actionnaires sur un fonds dont .ils n'avaient fourni qu'une trèsrfaible partie, et dont on ne leur demandait pas le complet versement. Ce qu'on admirait surtout, c'était cette combinaison qui, en admettant que les actions seraient payées aux trois quarts en billets d'État, avait fait refleurir une portion de ces valeurs à peu près mortes. Les autres détenteurs de ces billets sollicitaient très-ardemment l'ingénieux étranger d'imaginer quelque nouvelle entreprise qui utilisât encore une certaine somme de ces papiers décriés. Entre autres affaires tendant à ce but, on lui proposa de reprendre, à nouveaux frais, la colonisation de la Louisiane, en formant une compagnie au modeste capital de 2 millions.

La Louisiane,

Ce qu'on appelait alors la Louisiane était, non pas seulement le territoire qui forme aujourd'hui l'État de ce nom, mais l'incommensurable surface arrosée par le Mississipi et ses nombreux affluents.

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A Test et à Touest son étendue était ilUmitée ; an nord, elle se reliait aux établissements français da Canada. Il y avait trente ans que la France araît pris possession de ces déserts; lorsqa*en 1712, un négociant avait été teUement heureux dans ses spéculations maritimes, qu'il y avait gagné 40 millions, Antoine Crozat se laissa séduire par l'idée de féconder un monde nouveau, n acheta de Louis XIY la concession de la Louisiane, avec le droit exclusif d'en faire le commerce pendant seize ans. Mais, après cinq ans d'efforts et de sacrifices, Crozat perdit courage : ce fiit alors qu'on lui sucera ridée de céder son privilège à l'habile fondateur de la banque.

L'affaire était si peu attrayante que l'on considérait cette proposition comme un piège tendu àja vanité de l'Écossais. On s'attendait généralement a mi refus. Law surprit tout le monde, amis et ennemis, n déclara qu'il fallait créer non pas une pauvre petite boutique vivotant sur un fonds de 2 millions, mais une compagnie souveraine, capable de rivaliser avec les grandes compagnies de la Hollande et de T Angleterre , et roulant siu- un capital de 100 millions , divisé en actions de 600 francs, payables en billets d'État. Ces billets, remarquons-le bien, perdaient encore sur la place 70 pour 100 : le versement effectif pour l'action de 500 francs équivalait donc à 160 francs. Law ne

voyait aucun inconvénient à ce déficit, et pourvu, disait-il, que les 4 pour 100 d'intérêt attribués aux billets d'État fussent fidèlement payés par le trésor, il s'engageait, non-seulement à en absorber pour 100 millions dans son entreprise, mais à élever au pair le surplus de ce papier. Cette espèce de fanfaronnade ftit répétée dans tout Paris. On s'écria d'une seule voix « que si l'étranger réalisait sa promesse , il mériterait que la France lui élevât des statues. »

Compagnie d'Occident.

La création d'une compagnie d'Occident destinée à exploiter les possessions françaises de l'Amérique du nord, fiit donc résolue. Les lettres patentes en date de la fin d'août 1717 prouvent l'importance que le gouvernement attachait à cette combinaison. La seule charge imposée à la compagnie était de rendre foi et hommage au roi de France, à titre de vassalité. Le privilège, dont la durée devait être de vingt-cinq ans à partir de janvier 1718, lui conférait le monopole de tout le commerce possible, y compris la vente des fourrures du Canada; le don perpétuel et irrévocable de toutes les terres , cours d'eau , mines , forêts et îles dépendant de la Louisiane ; le droit de vendre, aliéner et exploiter ces propriétés sans payer au-

t)0 LAW ,

cune redevance à la métropole; le droit d'armer et d'équiper en guerre autant de vaisseaux qu'il serait jugé nécessaire pour la protection de son commerce. On exonérait les colons de tous les impôts nuisibles à l'expansion d*un établissement nouveau. Il était déclaré en outre que les billets d'État fournis pour former le capital seraient convertis en rentes perpétuelles, dont Tintérêt serait exactement payé au denier 26» L*achat de cinquante actions donnait voix délibérative dans les assemblées : il n'était pas interdit aux étrangers de ^s'intéresser dans l'opération. Enfin, on pouvait devenir actionnaire sans déroger à ses litres et qualités.

Bien qu'il y eût, dans ce privilège, les éléments d'un magnifique prospectus, Law ne se hâtait pas de lancer l'entreprise. Il avait le pressentiment d'un orage. Il se tenait à l'abri en attendant. ' L'affaire intéressante pour le public était Vextinction des billets d'État, ou, comme on dirait de nos jours, le payement de la dette flottante* Law promettait d'absorber les deux cinquièmes de ces billets en les employant dans la compagnie d'Occident. Jaloux de la . popularité qui eût été la récompense d'im tel service, d'Argenson entreprit d'éteindre la dette entière et d'un seul couj). n n'imagina rien de ipicux , dans ce but, que de bénéficier sur l'affaiblissement des monnaies.

SON SYSTÈME ET SON 'ÉPOQUE. m

Un édit.du 11 mai 1718 porta le prix du marc d'argent de 40 à 60 livres. Le ministre, s'étant pro« curé des lingots à bas prix par l'entremise des négociants de Saint-Malo, les avait fait monnayer à raison de 60 livres au marc. Aux termes de l'édit, il fallait apporter 48 livres en espèces, pesant 9 onces et demie, plus 12 livres en billets d'État, pour recevoir 60 livres de la monnaie nouvelle , qui ne pesaient que 8 onces, de sorte qu'en réalité le capitaliste perdait à cet échange la sixième partie de ses espèces et la totalité de son papier : c'est ainsi qu'à cette époque TÉtat payait ses dettes. Il a déjà été parlé, dans le premier chapitre, de la juste irritation provoquée par cet édit. Les ennemis du régent crurent avoir trouvé le prétexte d'une guerre civile, et ce fut un miracle qu'elle n'éclatât pas*

Déchéance du parlement»

Les adversaires de Law, à commencer peut-être par d'Argenson, avaient insinué dans le public que l'Écossais était l'instigateur de la mesure qui mettait le pcLys en feu, et que l'avilissement de la monnaie se rattachait, dans sa jfensée, à un plan tendant à faire prévaloir l'usage du papier. Une fois lancé contre l'autorité, le parlement se mit en garde contre toutes les innovations financières.

oâ ' LAW,

Osant casser Tédit royal qui avait déclaré le papier de banque admissible pour le payement des impôts, il fit défense à tous officiers de finance de recevoir à l'avenir les billets et surtout de les escompter avec les fonds dont ils étaient dépositaii'es. Il renouvela en même temps les anciennes ordonnances qui interdisaient aux étrangers, sous les peines les plus sévères, de se mêler du maniement des deniers royaux. Enfin, il alla jusqu'à décréter Law d'ajournement personnel.

La banque et son fondateur ne pouvaient plus être sauvés que par un coup d'État. Le régent n'hésita pas. Il ordonna la tenue d'un lit de justice oii le parlement dut se rendre au nombre de cent soixante-neuf membres, à pied et en robes rouges. Après un discours acerbe de d'Argenson, le roi ( il avait huit ans ) transmit des lettres patentes où on lit : «• De notre grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale, nous avons dit, statué et ordonné , et par ces présentes signées de notre main, disons, statuons, ordonnons, voulons et nous plaît ce qui suit, » à savoir, que le parlement de Paris conservât le droit de faire des remontrances seulement sur les édits qui lui auraient été déférés, et cela dans les huit jours; qu'à défaut de représentations dans la huitaine , les actes fussent réputés enregistrés. Celte déclaration, qu'un enfant laissait tomber du haut du trône,

n'était rien moins qu'une révolution politique. Le parlement perdait le droit de libre intervention dans les affaires d'intérêt général. On retombait, à proprement parler, sous le despotisme le plus absolu.

Les frères Paris et ranlisyslème.

D'Argenson triomphait de la défaite du parlement qu'il détestait; mais il lui restait un chagrin, c'était que Law partageât sa victoire. On lui conseilla de ruiner la popularité de l'étranger en patronnant quelque spéculation assez brillante pour éclipser la banque et la compagnie d'Occident.

Les plus ardents parmi ceux qui donnaient* ce conseil au garde des sceaux, étaient les quatre frères Paris, fils d'un pauvre cabaretier du Dauphiné. Employés très-obscurément vers 1702 dans les transports de vivres destinés à l'armée d'Italie, ils avaient contribué par leur zèle au succès des opérations du duc de Vendôme. Mis en évidence par l'éclat de ce service, ils étaient devenus à leur tour munitionnaires, grands capitalistes, personnages très-influents, non-seulement par leur dextérité incontestable , mais par une réputation supérieure peut-être à leur mérite^rcel. Le gouvernement leur avait donné une grande preuve de confiance en les

m LAW,

chargeant de diriger le visa de 1716. La Chambre de justice n'avait pas osé les atteindre et ils étaient encore fournisseurs généraux des viv|:*es. Dans cette situation , la renommée et la faveur de Law leur étaient importunes; mais ils ne surent le combattre qu'en le copiant. .

L'opération qu'ils complotèrent en secret avec d'Argenson * consistait à faire revivre des valeurs décriées, en les employant comme fonds social dans une grande entreprise. Comme il était d'usage que le ministre des finances reçût un pot-de-vin de 100 000 écus chaque fois qu'il renouvelait le bail des fermes générales, il était rare qu'im ministre, à son avènement, ne trouvât pas moyen de résilier l'ancien contrat pour en faire un nouveau. Les fermiers eux-mêmes se prêtaient à la manœuvre pour capter la bienveillance du pouvoir. D'Argenson étant donc en disposition de renouveler les baux, les frères Paris imaginèrent de former une compagnie fermière au capital de 100 millions , divisé en 100000 actions de 1000 francs, payables en contrats de rentes ou en billets des diverses caisses publiques, valeurs qui perdaient sur la place à peu près aiit^t que les billets d'État. Cette compagnie, poussant ses offres jusqu'à 48 miUions par an, offrait pour garantie de sa gestion les 1 00 mil- Uons de titres que l'État ne pouvait pas récuser^ puisqu'ils émanaient de lui. Les profits devaient

être répartis entre les actionnaires au prorata du versement de chacun. Le ministre, âme du complot, adjugea le bail pour six ans à son valet dé chambre, Aimon Lambert, prête- nom des frères Paris.

Cette opération est celle que les contemporains ont appelée Y antisystème y par opposition aux projets de Law. A vrai dire , c'était une concurrence redoutable. Les bénéfices à tirer de la plus value des impôts étaient bien autrement assurés que ceux qu'on pouvait faire sortir des marécages du Blississipi: Les Paris étaient d'habiles gens, connus pour jouer serré ; ils se faisaient fort de tirer 100 millions des fermes obtenues à 48 millions, de sorte que, déduction faite de tous frais, le bénéfice eût peut-être été de 200 miUions poiu* les six ans. Mais cette opération , si brillante pour les actionnaires, eût été désastreuse pour le pays. Law , au contraire, véritable artiste en finances, et artiste désintéressé, associait toujours l'État à ses entreprises. Or, la situation économique ne s'était pas beaucoup améliorée, et malgré les remèdes les plus douloureux, une crise était toujours imminente. L'heureux fondateur de la banque promettait de régénérer le pays. N'était -il pas naturel d'écarter les intrigues et les concurrences et de lui laisser le champ libre pour ses travaux? Cette résolution fut prise dans des conférences qui eur^t

lieu, vers la fin de Tannée 1718, entre le régent, le duc de Bourbon, le duc d'Antin et Law. C'est à partir de cette époque que commence cette série d'aventures financières que les contemporains ont appelée h Système.

LE SYSTËME.

La Banque royale.

Le 4 décembre 1718, une déclaration du roi convertit la banque générale en Banque royale, à partir du 1" ja^pvier 1719. « C'était, dit un excellent juge/, ôter à ses engagements la garantie bornée mais réelle d'un capital effectif, pour y substituer la garantie indéfinie mais douteuse d'un État obéré. » Pour effectuer cette mutation, l'État racheta les 1200 actions dont on avait formé le capital primitif. Sur ces actions de 5000 livres , il n'avait encore été versé que le premier quart, c'est-à-dire 375 livres en espèces, -et 1125 livres en mauvais papier, dont la valeur, au cours de la place, était de 400 livrés au plus. On fit le remboursement au pair et en écus , de sorte que les actionnaires, qui avaient avancé moins de 800 livres

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