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pair, à six mois de date , et avec une prime de 30 à 40 pour 100, des actions qui perdaient encore moitié; c'est-à-dire qu'il offrit de payer 100 livres dans six mois un titre dont le cours était de 60 livres au jour du contrat, en donnant sur ce marché 30 à 40 livres d'arrhes*. C'était agir, non pas en financier prudent, mais comme un joueur effréné. Cependant l'excès même de cette audace , au milieu d'un peuple inexpérimenté en matière d'agiotage, était encore de l'habileté. Les actions couraient au pair. Law commençait à être^ aux yeux du public, une espèce de magicien disposant d'dn pouvoir mystérieux.
Le directeur de la ^banque , qui cachait son jeii en voyant celui de ses adversaires, jouait à coup sûr. Son apparente témérité allait lui procurer des bénéfices considérables. Appuyé sur le gouvernement dont il était l'inspirateur, il prenait en secret des mesures pour réunir à la compagnie d'Occident d'autres compagnies commerciales. Il était évident qu'en accumulant les chances de bénéfice, il finirait par pousser les actions au pair et môme au-dessus.
Il On voit que si Law n'a pas inventé le jeu des primes de bourse, il Ta du moins naturalisé chez nous.
SON SYSTÈMlj; ET SON ÉPOftUE. 61
GompagQie des Indes*
Suivant l'exemple donné avec succès par les autres nations commerçantes, la France essayait, depuis plus d'un siècle, de fonder des compagnies privilégiées, pour l'exploitation des pays lointains. Outre la compagnie d'Occident que Law venait de créer en réunissant la concession de Crozat au monopole de la vente du castor, il y avait encore une compagnie de Guinée exploitant la côte occi-» dentale de l'Afrique, en vue surtout de la traite des nègres. Quant au monopole du commerce oriental , il appartenait à une ancienne compagnie reconstituée par Colbert en 1664. 11 y avait enfin un privilège particulier concédé en 1713 pour le commerce de la Chine, mais non exploité encore. En réunissant ces entreprises à la nouvelle compagnie d'Occident, Law allait englober et réuryr dans sa main l'ensemble du commerce extériem*.
La fusion de toutes les sociétés plus ou moins florissantes qui existaient alors , composa donc la nouvelle compagnie des Indes. L'aiTêt qui la constitue est du mois de mai 1719. Aux monopoles et faveurs déjà concédés à la compagnie dont Law était le patron, les lettres patentes ajoutèrent le privilège de négocier* scide depuis la Guinée jusqu'à l'archipel japonais , en exploitant particulière-
ment le cap de Bonne-Espérance, la côte orientak de TAfrique, celle que baigne la mer Rouge, toutes les îles connues de la mer Pacifique , la Perse , l'empire mogol, le royamne de Siam, la Chine, le Japon et l'Amérique du sud. La concession entraînait le droit exclusif de faire venir de ces pays tous les pi'oduits naturels ou fabriqués, non prohibés en France, avec des facilités pour vendre aux étrangers les objets prohibés. Favorisée par des primes et des remises d'impôts, la nouvelle compagnie était déclarée propriétaire des terres, forteresses , habitations , magasins , meubles et immeublés, créances, vaisseaux, munitions de guerre, approvisionnements de bouche, en un mot de tout ce qui avait composé l'avoir des sociétés précédentes»
Ces brillantes énumérations s'adressaient à la foule igilorante. Les hommes d'expérience savaient à (Juoi s'eil tenir sur le commerce oriental. La tîompagriie érigée par Colbert ne s'était soutenue pendant quarante ans que parce que dans les plus mauvaises affaii^s il y a toujours des gens qui ont intérêt à les prolonger. Les directeurs seuls y trouvaient encore profit : il n'y avait plus que des nonvaleurs pour les actionnaires. On comptait sans doute sur l'habileté magique de Law pour relever Tentreprise ; mais, en mettant les choses au mieux, les dividendes à partager étaient encore si loin-
tains , qu'ils ne pouvaient pas avoir une grande influence sur le cours des actions.
Le Mississipi.
Au contraire, les régions arrosées par le Mississipi, immenses, inconnues, solitudes vierges que
l'imagination pouvait peupler de trésors, étaient un champ illimité ouvert au charlatanisme. La crédulité du public fut exploitée avec une rare im-» pudence. Dès le début, on porta l'art de la réclame à ses dernières Umites. On fit courir de grandes estampes représentant l'arrivée des Français au Mis* sissipi et montrant, au milieu d'un paysage enchanteur, des sauvages et des sauvagesses, accourant au-devant de leurs nouveaux maîtres avec des té^ moignages de respect et d'admiration. « On y voit, dit la légende explicative, des montagnes i^emplies d'or, d'argent, de cuivre, de plomb, de vif-argent» Comme ces métaux sont très-communs , et que les sauvages n'en soupçonnent pas la valeur, ils troquent des morceaux d'or dil d'argent pour des marchaiidises d*Europe, comme couteaux, màrmi* tes, broches, un petit miroir, ou môme un pcU d*eau-de-vie. » Un des épisodes de la gravure était à l'adresse des âmes pieuses : on y voyait des sauvages tombant aux genoux des RR. PP. jésuites, et la légende disait : « Les hidicns idolâtres demandent
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avec eiiipressement à recevoir le baptême. On prend grand soin de l'éducation de leurs enfants. » Il y avait de par le inonde un vieux militaire appelé Lamothe Cadillac, autrefois employé dans la Louisiane, dont il n'avait probablement pas gardé î bon souvenir. Il eut l'imprudence de dire que les f merveilles qu'on débitait sur ce pays étaient autant de fables. La naïveté de ce bonhomme pouvait devenir gênante. On s'assura de sa discrétion en l'envoyant à la Bastille.
Tant que dura le Système, on eut l'art de soutenir l'enthousiasme au degré convenable, en lançant à propos des réclames pompeuses, annonçant le départ d'une flotte chargée de marchandises à placer dans les diverses parties du monde, ou le retour de quelques vaisseaux avec des miUions. On parle un jour d'un atelier de 12 000 femmes natchez occupées à travailler la soie. Une autre fois, on annonce que des Ungots d'argent, découverts au Mississipi, vont être essayés à la Monnaie. Au moment où la mode est aux pierreries, on fait proclamer qu'une roche d'émeraude existe dans l'Arkansas, et que le capitaine de Laharpe a été envoyé avec un détachement de vingtdeux hommes pour en prendre possession.
Pour dire toute la vérité, le Mississipi n'était alors qu'un désert à peine habitable, désolé par des fièvres dans sa partie basse, inquiété par les
sauvages dans les hautes terres. On ne comptait, à / la Louisiane , que quatre à cinq cents blancs et une ! vingtaine de nègres, lorsque Crozat en transmit la ; vice-royauté à la compagnie d'Occident. En fait j
d'établissements, tout était à créer. Dès l'année 1718, Law envoya des ouvriers sous la direction de l'ingénieur Delatour, et fit jeter les fondements d'ime ville à laquelle il donna le nom de son protecteur : telle fut l'origine de la Nouvelle-Orléans. En France , la compagnie acheta Belle-Isle en mer pour en faire im entrepôt, et construisit le joli port de Lorient, qui est devenu une place importante : mais ces créations étaient des charges sans profit. ; La véritable richesse du nouveau monde, l'agricul- '. ture, ayant été négUgée pour la recherche chimé- î rique de l'or et des pierres précieuses, le commerce languit faute d'aliments.
Les filles et les petites-filles.
Les actions d'Occident , acquises en billets d'État non réalisables, n'avaient fourni aucun capital d'exploitation. En fondant la compagnie des Indes par la réunion de tous les monopoles accordés pour le commerce extérieur, Law fut autorisé à émettre 60 000 actions nouvelles de 500 francs chacune, payables en espèces et par vingtièmes de mois en mois, avec une prime de 50 francs à payer
en sus, au moment de la souscription. Cette combinaison allait mettre enfin dans la main de l'audacieux directeur une somme de 27 500 000 livres en écus. Inquiet de toutes ces nouveautés qu'il avait peine à comprendre, le parlement refusa son adhésion : cette circonstance retarda d'environ six semaines la mise à exécution de Tédit. Pendant cet intervalle, les actions primitives achetées en billets d'État montèrent à 130. Un cinquième seulement de ces actions avait été versé; de sorte que celui qui avait avancé 100 livres en mauvais papier pouvait recevoir déjà 630 livres en écus.
La promesse de Law était bien dépassée : ce n'était rien encore. Il inspira un nouvel arrêt (20 juin), dans lequel il était dit qu'en raison de la plus value des actions récemment émises , il était juste d'établir une règle générale qui ne fût susceptible d'aucune faveur; qu'en conséquence, on ne serait admis à souscrire ces actions nouvelles qu'en représentant une somme d'anciens titres quatre fois plus forte que celle pour laquelle on voulait s'engager. Ainsi, pour obtenir dix actions de la seconde série payables en espèces, il fallait en posséder quarante de la première. Le public appela celles-ci les mères, et les autres les filles. Chacune de ces filles apportait sa dot avec elle : lorsqu'on l'avait obtenue à raison de 550 livres, on pouvait en tirer immédiatement, et de la main à la main.
un bénéfice qui doublait, qui triplait la mise de fonds. Qu'on juge du nombre des prétendants!
tt On conçoit aisément, dit Forbonnais, la faveur que donna ce règlement aux actions de la compagnie d'Occident, et elle fut portée à Texcès par la promptitude avec laquelle les actions nouvelles furent enlevées. On prétend même que l'auteur du Système y contribua par des agents secrets, afin de redoubler l'empressement. Dès qu'on ne trouva plus de ces filles, on chercha des actions d'Occident à tout prix. On les achetait au comptant, ou par des marchés à prime en sus du prix convenu.
D'autres vendaient pour s'assurer un gros bénéfice et voyant ensuite que les effets montaient toujours, ils achetaient de nouveau. Dans une pareille fermentation , la vivacité des négociations ne permettait pas d'employer l'argent : le billet lui était préféré : et afin que le public n'en manquât point, on n'y mit pas un trop haut prix. »
La compagnie avait l'art d'alimenter l'enthousiasme, en ajoutant de temps en temps à ses domaines une nouvelle branche d'exploitation. Dans le cours de l'année 1719, elle se fit adjuger ainsi le monopole du tabac, au prix de 4 020 000 livres. Elle prit à ferme les gabelles de l'Alsace et de la Franche-Comté. Elle offrit de payer les pensions ot autres dettes de l'État, moyennant un escompte de 3 pour 100. Un peu plus tard, elle se chargea
d'opérer le recouvrement des produits perçus directement par le trésor, en remboursant les offices des receveurs généraux. Toutes ces entreprises, ajoutant successivement des revenus nouveaux aux ressources déjà connues, étaient échelonnées de manière à soutenir le mouvement de hausse.
Dans les idées qui avaient cours à cette époque, le droit de bénéficier sur la fabrication de la monnaie était une des ressources de la couronne. Par l'entremise de LaAv, le gain sur le monnayage fut aliéné à la compagnie pour neuf années , moyennant une somme de 50 millions à payer au roi en quinze mois consécutifs. Cette nouvelle chance de profit qu'on s'exagérait porta immédiatement le cours des actions à ICOO Uvres. On n'était encore qu'au début du Système , et déjà le bénéfice atteignait 100 pour ICO.
Pour recueillir le capital de 50 millions promis à l'État, il devenait nécessaire de créer des actions nouvelles. Un arrêt du conseil autorisa la compagnie à en lancer 50 COO qui, au capital nominal de 500 livres , n'eussent procuré que 25 millions. Mais il eût été trop généreux de livrer au pair des valeurs qui gagnaient au moins 100 pour 100 sur la place. Croyant pouvoir profiter de cette prime, la compagnie annonça qu'elle délivrerait au cours de 1000 livres ces actions nouvelles de 500 livres. Pour les obtenir même à ce prix.
il fallait représenter des anciens titres pour une somme cinq fois plus forte , et ensuite effectuer le l)ayement, non pas en écus, mais en papier de banque. Ces obstacles enflammaient les imaginations et attisaient la cupidité. Les nouvelles actions qu'on appela les petites-filles furent recherchées aussi passionnément que les filles , et firent valoir d'autant plus le mérite des mères. La hausse, sur tous les titres de la compagnie des Indes, atteignit 200 pour 100. Les billets d'État et tous les papiers décriés provenant du règne précédent obéirent à la même impulsion et gagnèrent le pair.
Rembçursement des renies.
Vers le commencement de septembre, une nouvelle série d'opérations couronna enfin le Système. La compagnie des Indes, ou plutôt Law, qui en était l'àme, offrit de prendre à bail les fermes générales, concédées l'année précédente à Aymon Lambert, et de prêter au roi, à 3 pour 100, une somme de 1200 millions destinée à rembourser les créanciers divers de l'État. Cette combinaison était doublement séduisante pour Law. En faisant casser le bail que les frères Paris avaient mis au nom d' Aymon Lambert, il renversait l'antisystème, et tirait de ses ennemis une vengeance cruelle : en remboursant les dettes de l'État, il
réalisait glorieusement ce qui était alors l'idéal des financiers.
L'offre de la compagnie des Indes, concertée depuis longtemps dans les conseils secrets de la régence, fut acceptée officiellement le 2 septembre. Le ministre des finances, d'Argenson, qui, assure-t-on, n'avait pas été consulté, fut obligé d'annuler la brillante affaire dont il avait gratifié son valet de chambre, affront qui poussa jusqu'à la rage sa haine concentrée. La compagnie des Indes, en reprenant le bail pour neuf ans, consentit à une augmentation de 3 millions et demi ; ce qui le porta à 52 millions. Pour réaliser les 1200 millions qu'elle offrait de payer au roi, elle fut autorisée à émettre des actions au porteur donnant droit aux bénéfices éventuels, ou des contrats de rente à 3 pour 100, payables par semestre, à partir du 1" janvier 1720. Le service de cette rente était garanti par l'intérêt de la somme ayancée à l'État. Ainsi , d'un côté , la compagnie empruntait à 3 pour 100, et d'un autre côté, elle prêtait à 3 pour 100. Cette* affaire n'était pas autre chose qu'une sorte de conversion de rente qui , en transférant la dette du trésor public à une société particulière , permettait à l'État d'atténuer de 35 millions l'intérêt à sa charge.
On voulait éteindre, en même temps que les rentes, ce qui restait de billets d'État et autres pa-
piers poilanl intérêt. Ces opérations entraînaient la suppression de plusieurs charges et offices, dont il faUait restituer le capital ; il y avait enfin à rembourser les 100 millions versés récemment par les actionnaires de l'antisystème, [puisqu'on annulait le bail dont les bénéfices présumés garantissaient l'intérêt de leurs capitaux. La somme de 1200 millions destinée d'abord à l'extinction de ces dettes s'étant trouvée insuffisante, la compagnie éleva ses offres à 1500 millions, moyennant quoi les privilèges de toute nature qui lui avaient été précédemment accordés, furent confirmés pour cinquante ans.
Organisation de la Compagnie. •— Son bilan.
L'opération commença presque aussitôt. Le gouvernement délivra à ses créanciers des mandats sur le caissier de la compagnie des Indes. De son côté, la compagnie créa en quatre fois 324 000 actions nouvelles au capital nominal de 500 livr. , en se réservant de profiter de la prime qui était alors de 1000 pour 100; de sorte que les 324000 actions devaient lui procurer une sonrnie de 1620 millions.
Pour donner plus de relief à l'entreprise, on l'installa d'une manière conforme à ses hautes destinées. La compagnie acheta cette partie de
rancien palais Mazarin, qui renlerme à présent les estampes et les manuscrits de la Bibliothèque nationale, et elle s'étendit des deux côtés de la rue Vivienne, par l'acquisition de six grandes maisons. La banque, primitivement établie rue Sainte- Avoie, fut transférée dans les bâtiments qui donnent sur la rue Vivienne. L'hôtel et les bureaux de la compagnie des Indes, adossés à la banque, eurent entrée par la rue de RicheUeu. Le conseil d'administration fut composé de trente directeurs, choisis autant que possible parmi les anciens fermiers généraux, et au nombre desquels Law figurait, sans distinction apparente. On exigeait d'eux un cautionnement de 600 000 livres dont l'intérêt leur était payé ; leurs appointements ne dépassaient pas 10000 livres. Le programme de leurs travaux donne l'idée d'une activité dévorante. Le personnel inférieur fut choisi par Law dans cette foule obscure où languissent toujours tant d'hommes de mérite. La comptabilité fut exemplaire, tant qu'elle resta confiée aux simples commis : le désordre s'introduisit plus tard avec les personnages officiels que la faveur imposa.
Tout le monde peut comprendre maintenant en quoi consistait ce qu'on a appelé le Système. Une compagnie colossale, monstrueuse, tendant à devenir le seul négociant et le seid financier, pourvue de monopoles assez riches pour enivrer les
imaginations par Tespoir d'un gain considérable, manœuvra de manière à donner aux rentiers le désir de sortir de la rente pour entrer dans Taffaire dont on attendait merveille. Théoriquement, cette conception était admissible. Il serait même avantageux pour un pays, que les rentes, au lieu d'être constituées sur l'État, c'est-à-dire au lieu de provenir d'un prélèvement improductif sur les impôts, sortissent des produits naturels d'une spéculation féconde. Mais, la conception de Law étaitelle de nature à réaliser cet idéal? On en va juger par le plan général de l'opération.