‹ Lazare de BaïfChapitre 54 sur 79 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. J.-Ant. de Baïf, éd. M.-L., t. II, p. 202, Contretrene à Nicolas Vergece Can~ diot (3« strophe). Cf. Ronsard, éd. P. Bl., t. VI, p. 381; t. VII, p. 241.

4. B. N., Mss, Fr., 26 650 (t. 166 des Pièces originales, Dossier Baïf, pièce 5). Cf. le reçu de Baïf à la même date (Ibid., pièce 4). Voir plus loin, Pièces justificatives, n 0M VIII et IX,

catholiques et protestants. En réalité, il devait uniquement travailler à ruiner l'influence de l'empereur et h gagner les princes protestants au parti du roi. Les effusions du voyage de Charles-Quint à Paris avaient trop manqué de sincérité pour ne pas manquer de lendemain. Les motifs de discord subsistaient partout, dans le Milanais, en Savoie, en Piémont. La lutte ne pouvait tarder à renaître. François I er , désireux de chercher un point d'appui auprès des luthériens, rencontrait une circonstance favorable à ses desseins dans ce colloque d'Haguenau, auquel la présence de Ferdinand d'Autriche devait suffire à donner de l'importance politique, celle de Calvin de l'importance religieuse.

Les réformés comprenaient à merveille que l'intérêt du roi était la mesure de sa bienveillance à leur égard. Leur intérêt propre et la haine de l'empereur les inclinaient à faire bon accueil à ses avances. Mais il fallait beaucoup de prudence et d'adresse chez l'envoyé français, qui venait, selon l'expression de Calvin, pour « sonder le gué » *. Les réformés souhaitaient vivement la réunion d'un concile, et ils comptaient sur François I er pour en demander ou en exiger la tenue. Baïf, à peine arrivé à Haguenau, reçut l'expression de leurs désirs. Le 8 juin, il adressait à M. de Villandry, secrétaire des commandements du roi, une dépêche qui montre quelle influence les protestants attribuaient à son intervention, et quelle idée il se faisait de ses pouvoirs : « J'ay eu quelques lettres de protestans, desquelles je vous envoyé le double. Je vous prie les faire entendre au Roy et me en faire avoir responce, et entre aultres, s'il est question d'accorder que il se fasse ung concilie, s'il plaist au Roy de le consentir, car de moy, je ne accorderé

1 . Calvin à Farel : « Baifius, qui legatione in conventu fungitur, hue venturus est ad tentandum vadum, ut multi connectant ». Cal vrai Opéra omnia, éd. Baum, Cunitz et E. Reuss, t. XI, 51 .

ne consentiré rien que je ne aye lettre de Sa Majesté.... Vous verrez le sommaire de ce que les protéstans demandent. Je vous prye me faire avoir responce bien ample et bien considérée à leur demande et en la plus grande dilligence que vous pourez 1 . » Lazare écrivit la même chose, le même jour, au roi. Je n'ai pas retrouvé cette lettre. Maison connaît. la réponse royale 1 , dont Baumgarten a donné une analyse 5 . Sur le concile (auquel il devait s'opposer), François I er formule ses réserves d'un ton maussade. « Si l'on vient à vous tenir propoz du fait du concilie, vous respondrez suivant ce que je vous ay dit, que je trouveraytousjours très bon qu'il se face, pourveu qu'il soit libre et intimé comme il doit estre, et tenu en lieu neutre et de sceur accez, car c'est ainsi que ung concilie se doibt faire et non autrement, qui en veult avoir bonne yssue. » Mais surtout que l'ambassadeur se pénètre de ses instructions confidentielles, et qu'il ne s'égare pas dans des questions théologiques. À d'autres, le souci de rapprocher les Églises ! « Monsieur de Bayf, à vous parler ouvertement, entendez que le plus grant service que vous me scauriez faire, comme je vous ay dernièrement escript, ce sera d'avoir bien l'œil à ce que à ladyette là où vous estes il ne se face, conclue ny arreste chose qui puisse estre au bien, prouffit et utilité desditz sieurs Empereur et Roy des Rommains, ny de leurs grandeurs et advantaige ; mais il est besoing que vous vous conduisiez en cest endroit si secrètement et modestement qu'il n'en puisse venir une seule chose à la congnoissance de personne, car vous scavez de combien cela importe, et sur tout mectez peine de bien entretenir tous mes amys, et de m'en

1. B. N., Mss, Fr„ 3096, fol. 68. Voir plus loin, Pièce justificative n° J, le texte entier de cette lettre (inédite).

2. 15 juin 1540, B. N., Mss, Fr., 3020, fol. 77. Voir plus loin, Pièce justificative n° XL

3. H. Baumgarten, Sleidans Briefwechsel. Strasbourg, 1881, p. 15.

gaigner encores de nouveaulx s'il est possible, car c'est chose qui est très requise et nécessaire comme scavez.... » Langage fort clair assurément, mais comment le souverain conciliait-il le mandat donné à Baïf de lui chercher des amis parmi les luthériens, avec l'édit, signé à Fontainebleau quelques jours auparavant (1 er juin 1540), qui proscrivait la religion luthérienne dans son royaume, et livrait au magistrat « les séminateurs de cette infection » ?

Ce que fit Baïf, nous le savons par les écrivains allemands qui ont étudié spécialement ces événements 1 . Le 19 juin, les députés protestants arrivèrent à Hagueneau. Dès le 23, Baïf eut un entretien avec eux. Il leur déclara qu'on l'envoyait pour travailler à la pacification religieuse et à la sauvegarde de l'autonomie allemande ; en attisant l'antagonisme des princes allemands et de l'empereur, ces assurances servaient la politique royale. François I er avait entamé des pourparlers d'alliance avec le duc de Juliers, et il s'agissait de gagner les autres princes, soit protestants, soit même catholiques, car on proposait à l'électeur de Saxe d'attirer à son parti le comte Palatin et l'archevêque de Cologne, afin de faire cause commune avec la France. Baïf avait aussi une mission spéciale auprès des conseillers du landgrave de Hesse, et il les pria d'obtenir que leur maître, s'il ne venait pas en personne à Haguenau, dépêchât un messager de confiance auquel il pût communiquer l'objet de ses instructions secrètes. Le 13 juillet, Philippe de Hesse répondit que la demande lui agréait parfaitement et qu'il ne demandait pas mieux que d'entendre à ces ouvertures amicales. Mêmes dispositions chez l'électeur de Saxe, qui exigeait seulement des renseignements plus précis sur l'état des relations entre François I er et Charles-Quint. Les

1. Voir une thèse allemande, R. Moses, Die Religionsverhandlungen zu Haguenau und Worms. Iéna, 1889, p. 47-50. Cf. les autorités citées.

princes voulaient même envoyer en France une ambassade, chargée de conclure une alliance offensive et défensive. Baïf, qui manquait d'ordres sur ce point, répondit simplement que le roi recevrait la députation avec grand plaisir, et que la démarche pourrait avoir « quelque utilité » pour les protestants.

Baïf ne satisfit personne. La majorité des réformés se défiait de cet abbé commenda taire. Un témoin protestant s'offusque de Tavoir vu rire et «jacasser» avec les évêques*. Il resta peut-être trop auprès de ceux-ci. Chargé de séduire les luthériens d'Allemagne, pendant que le roi persécutait les luthériens de France, je crois qu'il eut le tort de ne pas bien deviner la tendresse diplomatique de François I er pour le parti évangélique dans les pays d'Outre-Bhin. Calvin tout le premier remarquait que l'envoyé de France n'entrait pas assez dans les vues conciliantes de son souverain. De Strasbourg, il écrivait à Guillaume du Tailly, en lui rendant compte des événements d'Haguenau : « Le Roy de France ne présente ayde sinon pour y procéder en façon chrestienne. Son ambassadeur est Bayfius, lequel n'entend rien en nostre cause: neantmoins il nous reçoit assez humainement quand nous Talions voir. Et a délibéré de cy venir, devant que retourner à la maison * » . Les contemporains qui parlent de Baïf signalent unanimement son affabilité. Mais s'attendait-on à ce qu'elle touchât même Calvin, qui ne passait pas pour ouvrir son cœur et son foyer à tout venant? C'est qu'on pouvait sûrement s'entendre avec Baïf sur les questions, non de dogme, mais de littérature grecque ou latine ; et il ne quitta pas l'Alsace sans avoir fait amitié avec des éru-

1. 3 août 1540; Oporinus à Yadianus : « Vidi... episcopos aliqnot... cum Legato Galliae Lazaro Bayfio garrientes... ac de nugis nescio quibus confabulantes affatimque ridentes ». Calvin, Opéra, t. XI, 68.

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