‹ Lazare de BaïfChapitre 58 sur 79 · Cl. Blnet, op. cit., p · texte numérisé non relu

Cl. Blnet, op. cit., p

en question se trouvait « à l'entrée du faubourg Saint-Marcel 1 ». Après Lazare, elle appartint à Jean-Antoine, qui y établit sa fameuse Académie de Poésie et de Musique, première ébauche de l'Académie française : « maison... sur les fossez Saint-Yictor aux fauxbourgs », dit un acte relatif à cette fondation 1 . Dans une note ajoutée au manuscrit de son père, le fils de Colletet en traçait une description : « Il me souvient, étant jeune enfant, d'avoir vu la maison de cet excellent homme, que Ton montroit comme une marque précieuse de l'antiquité; elle étoit située (sur la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet) à l'endroit même où l'on a depuis bâti la maison des religieuses àngloises de l'ordre de Saint-Augustin, et sous chaque fenêtre de chambre on lisoit de belles inscriptions grecques en gros caractères, tirées du poète Anacréon, de Pindare, d'Homère et de plusieurs autres, qui attiroient agréablement les yeux des doctes passants s » . Il n'y a pas 'si longtemps que, dans la rue des Fossés-Saint- Victor (aujourd'hui rue du Cardinal-Lemoine), ce couvent des religieuses anglaises, où George Sand fut élevée 4 , signalait encore aux « doctes passants » l'emplacement de la maison de Baïf.

Là, dans cette demeure dont les inscriptions et Tes maximes grecques font penser au Manoir des Pins, commencèrent entre Jean-Antoine et Ronsard une communauté de travail et une

ï . Colletet, Vie de Ronsard (Voir P. Blanchemain, Œuvres inédites de Ronsard, p. 31).

2. Ed. Frémy, Origines de l'Académie française : V Académie des derniers Valois. Paris (1887), p. 51.

3. Le manuscrit de Colletet a péri dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre en 1871, mais la note en question se trouve conservée par Sainte-Bedve, Tableau de la Poésie française au xvi* siècle : Philippe Des Portes. Guillaume de Baïf, fils de Jean-Antoine, fait menlion de ces inscriptions grecques de la maison patrimoniale dans un factum en vers tout à fait rare. Voir Ed. Fodrnier, Variétés historiques et littéraires. Paris, 1855-1865, t. VIII, p. 40.

4. 6. Sand, Histoire de ma vie. On a démoli l'immeuble en 1861.

émulation studieuse qui devaient se poursuivre au collège de Coqueret, et dont Binet a laissé un curieux et célèbre tableau 1 . Lazare surveillait les progrès de l'un et de l'autre avec une égale sollicitude. Dans la dédicace de sa traduction en vers français de YHécube d'Euripide, qui parut en 1544 (et, plus tard, en 1550), il expose au roi comment l'idée lui vint d'entreprendre cet ouvrage : « Or est-il, Syre, que quelques jours passez me retrouvant en ma petite maison, mes enfans, tant pour me faire apparoir du labeur de leur estude, que pour me donner plaisir et récréation, m'apportoyent chascun jour la lecture qui leur estoit faicte par leur précepteur de la tragédie d'Euripide, dénommée Hecuba : me la rendant de mot à mot de Grec en Latin... ». Ses enfants, c'étaient son fils et Ronsard. Il ne les séparait pas dans son cœur. Il appelait Ronsard son enfant comme il avait appelé Lascaris son père. Quel épisode aimable, en même temps qu'ignoré, de l'histoire de notre poésie ! Et quelle influence n'a-t-elle pas eue sur la formation du génie de Ronsard, la tutelle qui procurait au futur chef de la Pléiade le bienfait d'une culture littéraire de premier ordre, avec la cordialité et l'abandon de la vie de famille! Ajoutez que Ronsard pouvait voir chez Lazare de Baïf tous ceux qui possédaient quelque talent et quelque renom. Vir consularis dans l'État et dans les Lettres, Baïf, « le grand Baïf», comme l'appelle toujours Du Bellay 1 , avait brillé dans les plus hauts postes, et brillait parmi les contemporains les plus savants. Non pas qu'il eût écrit beaucoup, mais, outre qu'en matière d'érudition il avait un peu aidé tout le monde parmi ceux qui écrivaient, il avait versé une très grande science dans peu de pages. Il avait touché à tout, philologie, exégèse, poé-

1. Cl. Binet, op. cit., p. 10. Cf. Ronsard, éd. P. BL, t. IV, p. 300, et J.-Ant. de Baïf, éd. M.-L., t. V, p. 323.

2. Du Bellay, éd. Marty-Lavcaux, 1. 1, p. 146; t. II, p. 157; p. 142.

sie\ et répandu une science neuve en son temps, l'archéologie. Humanistes, hellénistes, savants de tout genre formaient autour de lui comme une académie sans désignation officielle. C'était une récompense pour les meilleurs élèves de l'Université que de pénétrer dans un pareil cercle. Henri de Mesmes, racontant qu'à l'âge de treize ans (par conséquent vers 1545), il avait composé plus de deux mille vers grecs, et pouvait réciter tout Homère d'un bout à l'autre, ajoute ces mots : « Qui fut cause que depuy cela, j'estois bien veu parmy les premiers homes du temps, et mon précepteur me menoit quelquefois chez Lazarus Baifius. . . * » .

Ce n'est pas tout. Lazare, par ses fonctions, par le souvenir des services rendus et surtout par son prestige littéraire, avait accès auprès du roi. Écoutons un écrivain du temps, qui a noté sur le vif, pour la postérité, des propos tenus en sa présence à la table de François I er . Un jour, au château deBlois, « un vendredi de carême», on discute sur des questions relatives à l'ordre de succession au trône de France. Je laisse la parole à Pierre de Saint- Julien : « Lazare de Baïf , maistre des requestes del'hostel, homme de grande érudition, et grand perscrutateur d'antiquitez, dict que le Duc Pierre de Bourbon avoit laissé, entre ses papiers plus secrets, une histoire contenant que, pour le mescontentement que le Roy Sainct Loys avoit eu de ce que Robert, son fils,

1. Fit-il des vers latins? Fulvio Orsini lui en attribue dans l'inventaire de la collection léguée par lui à la Bibliothèque Vaticane : « Oltre le lettere vulgari, vi sono alcuni sonetti et versi latini di mano propria di Hieronymo Âleandro, che fù cardinale de Brindezi, del Baifio, delBambo.... » (P. de Nolhac, La Bibliothèque de Fulvio Orsini. Paris, 1887, p. 395.) M. de Nolhac soupçonne qu'il y aurait là un renseignement inexact, et qu'Orsini voudrait parler, non de vers autographes des personnages cités par lui, mais de lettres autographes de ces personnages {Ibid., p. 152, note 3). Pourquoi supposer une erreur d'Orsini? M. de Nolhac reconnaît lui-même qu'une certaine quantité de vers, autographes ou non, réunis par Orsini, ont dû être dispersés dans les recueils du Vatican.

2. Ed. Frémy, Mémoires inédits de Henri de Mesmes (ouvrage tiré à petit nombre). Paris (1886), p. 137.

avoit espousé sans son sceu la fille cTArchimbauld de Bourbon, nommée Bietrix, il lui avoit (comme par espèce de malédiction) , prononcé que luy, ny ses successeurs, ne parviendroyent jamais à la couronne de France : encores qu'ils lui feroyent infinis maux. Le Boy, duquel j'observois la contenance, ne respondit mot : ains baissant le menton sembla approuver le dire dudit Baïf * » . Saint- Julien ajoute aussitôt qu' « on laissa le propos dudit de Baïf, comme estant de choses à advenir, desquelles nul ne peut parler par scavoir, ny asseuremént ». Bestriction prudente : l'avenir devait se charger de démentir, bientôt et longtemps, la prédiction attribuée à Saint Louis ! Le roi goûtait beaucoup ces doctes controverses : il y trouvait l'occasion de réparer l'insuffisance de son instruction première. « Certainement, observe Saint-Julien, les repas dudict Boy estoient Tune des dignes escoles qui se soit jamais veûe en France 1 . » Assistons encore à l'un de ces intéressants colloques. Le roi « estant (comme il estoit coustumier dédire) chez soy, qu'estoit à Fontaine-Bleaud (les curieux disent Fontaine Belle-eau), il fut entretenu tout au long d'un disné de divers propoz : la pluspart resoluz par Lazare de Baïf, maistre des requestes, et par autres hommes d'excellente condition. Celuy des propos mis en avant qui me sembla plus important, et que je fus plus soigneux de remarquer, fut que quelqu'un parlant de Monsieur leDaulphin, pensa gaigner faveur en l'appellant Monseigneur. Mais il n'eust sitost dit le mot que le Boy dit : Monsieur, Monsieur ! par manière de repréhension, voulant de deux choses Tune : ou inférer que le mot de Monseigneur doibt estre réservé par excellence au Prince souverain, ou que l'appellation absolue de Monsieur est spécialement deûe au désigné successeur du Boy

1. Pierre de Saint-Julien, Meslanges historiques et recueils de diverses matières pour la pluspart paradoxales, et neantmoins vrayes. Lyon, 1588, p. 17.

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