‹ Lazare de BaïfChapitre 7 sur 79 · G. Budaei omnia opéra. Bàle, 1557, t. I, p · texte numérisé non relu

G. Budaei omnia opéra. Bàle, 1557, t. I, p

l'adresse à Longueil seul, mais il y parle toujours au pluriel, par conséquent elle vise Baïf autant que Longueil. Elle est très longue. Je veux en citer quelques traits pour montrer l'importance que prenaient aux yeux des hommes de cette époque les questions de cette nature, avec quelle sombre ardeur ils se dévouaient à la science, avec quelle énergie altière et farouche ils défendaient les droits qu'ils croyaient que l'étude leur avait faits. Budé s'est donné à l'érudition absolument et sans réserve, « au point d'avoir vécu plus inséparablement uni à elle qu'à son épouse, qui pourtant lui est chère » . (Croyons-en un homme qui, au dire de son biographe, pensa avoir fait un grand sacrifice, le jour de son mariage, en ne travaillant pas plus de trois heures.) Quel labeur n'a pas été le sien ! Et il a fallu étudier sans rien de ce que Longueil a trouvé à sa disposition, sans maîtres, sans livres, et, chose grave ! sans compagnons d'études. La gloire survint, comme récompense. Budé n'a pas quitté sa patrie pour courir après les Grecs illustres, et aujourd'hui le voilà en possession de ce double mérite, et d'avoir, le premier en France, cultivé avec succès la philologie antique, et d'avoir, le premier en France, élevé l'amour de la philologie à la hauteur d'un apostolat, « en poussant les jeunes gens studieux à acquérir noblement et à force de travail la véritable passion des belles-lettres », en sorte que ceux-là mêmes lui doivent de l'obligation, qui cherchent aujourd'hui à rivaliser avec lui. Rivaliser, est-ce assez dire ? Qui courtise les lettres grecques attente en quelque façon à son honneur. « Je vois bien, s'écrie-t-il, quel danger me menace, du moment que tu soupires pour ma maîtresse, pour cette maîtresse dont jadis je paraissais trop fier et qui m'inspirait un amour immodéré. Aujourd'hui que je suis très affaibli par l'âge, qui ne compatirait à mon malheur, si je devais me voir dépossédé, et par un homme tout nouvellement célèbre, de cette réputation àftnt

j'ai joui sans conteste pendant tant d'années?... » Aussi prévient-il Longueil qu'il opposera tout son courage à ses attaques, et que la résistance sera acharnée, « car, s'écrie-t-il, je demanderais la mort à grands cris, s'il me fallait perdre ce premier rang que j'ai occupé avant vous, d'après le suffrage de la foule et celui des connaisseurs ». Est-ce bien, comme le veut Le Roy, l'élégance de cette lettre, où l'auteur, j'en conviens, n'a pas ménagé les optatifs, qui fit réfléchir Christophe de Longueil? Cette véhémence douloureuse, ce ton quasi comminatoire (bien que Budé termine en disant qu'il entre dans sa violence un peu de plaisanterie ; mais on n'est pas forcé de le croire), inclinèrent sans doute le jeune étudiant à penser qu'il valait mieux rester le disciple et l'ami d'un homme éminent et puissant. En tout cas, le séjour à Rome avait été d'un grand profit pour Lazare de Baïf. S'il ne s'y mit pas en état de devenir le premier helléniste de France, il y reçut les leçons de Lascaris et de Musurus, et il s'y enrichit pour sa vie entière de ces connaissances grecques sans lesquelles on ne concevait pas, au xvi a siècle, de forte culture intellectuelle.

Jean-Antoine de Baïf continue en ces termes l'exposé de la biographie paternelle :

Docte il revint en France : et comme il ne désire Rien tant que le sçavoir, en Anjou se retire Dans sa maison des Pins, non guiere loin du Loir, A qui Ronsard devoit si grand nom faire avoir. Le bon Lazare là, non touché d'avarice, Et moins d'ambition* suit la muse propice :

Et rien moins ne pensoit que venir à la court, Quant un courier exprès à sa retraite court Le sommer de la part du grand Roy, qui le mande, Et le venir trouver sans refus luy commande.

Qu'ust-il fait? Devoit-il au repos s'amuser Où vivoit si content? Pouvoit-il refuser

Son Roy qui le mandoit? C'est un pauvre héritage De cropir au sçavoir sans le mettre*en usage. Il se range à son Roy : qui ne le renvoia :

Mais l'ouït et chérit : et bien tost l'employa. L'emploie ambassadeur aux Seigneurs de Venise... f .

Dans ce récit, beaucoup trop rapide, Jean-Antoine court de suite à la partie la plus brillante de la carrière qu'il retrace aux yeux du roi, et néglige bien des détails intéressants. Complétons ce qu'il dit. Lazare vint se reposer en Anjou. Repos studieux, par exemple. La tradition locale veut qu'à celte époque il ait enseigné à Angers le droit et les lettres. « L'Université d'Angers, dit Pocquet de Livonnière, ne le laissa pas longtemps dans cette solitude; elle en fît un de ses professeurs en droit. Le Roy... l'envoya Ambassadeur à Venise.... Ce fut là qu'il retoucha ses livres De re vestiaria et De re navali, qu'il avoit dictés dans les écoles d'Angers. » Témoignage, on le voit, à la fois formel et précis. Au bout de peu de temps, le roi appela Lazare auprès de lui. Le voilà devenu un personnage! Ses amis le constataient, non sans une pointe d'envie. Longueil écrivait à Budé pour avoir des nouvelles de son ancien condisciple (lettre d'une date incertaine, mais antérieure à 1522, année où mourut Longueil). Quedevient donc Lazare? demande-t-il. Les honneurs l'ont changé : il n'écrit plus. Singulier courtisan, qui a désappris la politesse à la cour, où tant de gens ne possèdent pas d'autre science ! Je cite le latin un peu tourmenté de Longueil : « Lazarus Baifus [sic], quem in isto [regio] comitatu frequentem jam esse scribis*, is est quem libi olim graece commendabam. Adolescens nostrarum artium studio mihi tum

\ . J.-Ant. de Baïf, loc. cit.

2. Nous n'avons pas la lettre à laquelle Longueil fait ici allusion, mais les lettres de Budé , publiées par Toussain, et insérées ensuite dans les Opéra omnia, ne contiennent qu'une faible partie de la correspondance du grand helléniste.

quidem conjunclissimus, sed nunc valde lautusquigravetur ad me scribere. Parum scilicet diuturno Àulae usu profecit, qui diligentiae urbanitatisque suae inter eos homines sit oblitus, apud quos ceteri, vel natura tardissimi, non impigri modo et humanissimi redduntur, sed nullo etiatn majore negotio ad assentationem nonnunquam erudiuntur. Atque id in ipso eo magis sum miratus, quod quum una Romae essemus, praeclaras illas, quas tu in Asse tuo istiusmodi hominum generi descripsisti leges, ita probabat, ita te de iis laudabat, ita nunquam de manibus ponere atque conterere\ ut ad earum omnino praescriptum istic victurus videretur. Ego certe eum praescripta illa tua jam explicare atque itaexpromerearbitrabar, ut te, quo tum magistro utebatur, diseipulum redderet. Extra jocum, mi Budaee, aut tu de rationibus ejus ad me aliquid mittas oportet, aut facias quidem ut ipse quemadmodum rem suam gerat nobis significet. Quum enim a te discessi, quem istic pluris faciam habeo plane neminem*.... » Budé, qui suivait le roi dans ses déplacements, répondit de Romorantin. On ne voit plus Lazare à la cour. Il a dû se replonger dans ses études. Mais quelle estime particulière pour le studieux et charmant gentilhomme! « Lazarus homo tibi, mihique, omnibusque, ut opinor, studiosissimis amicus, jamdiu in aula non comparuit : existimo eum studiis se pristinis reddidisse : quare de eo scribere quod ipseposcis non possum, nisi eumdem esse semper ipsum, id est ingenuo animo et voluntate proba et^egregia : ut quidem prae se ferre videtur 3 . » En effet, Bail" travaillait. Il préparait l'édition de son commentaire De re vestiaria, et cela nous explique comment le bruit s'était répandu qu'il allait donner un ouvrage qui ferait le pendant

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