‹ Lazare Hoche, 1793-1797;Chapitre 16 sur 67 · lOo · texte numérisé non relu

lOo

surmontés et forces ; le combat n'est bientôt plus qu'une de'route. Brunswick et l'arme'e prussienne^ couvrirent" la retraite de l'ennemi. Wurmser fut refoulé dans Wissembourg, qu'il évacua durant la nuit. Les Français entrent dans la place : les alliés se replient sur le Rhin en^ s'accusant mutuellement de leurs défaites, et Landau est délivré aux acclamations de l'armée et de la France entière. * *

IQ Mariage de Hoche. — Son départ pour l'armée d'Italie.

En^ annonçant^ au Comité de salut public la prise des lignes de Wissembaurg et le déblocus de Landau, Hoche termina son rapport par ces simples lignes : " Maintenant que le but est atteint,* je désire" n"avoir

15 plus charge que du commandement de l'armée de la Moselle. Les deux ensemble sont un trop pesant fardeau pour une tête de vingt-six ans. " Ce vœu qu'il exprimait fut exaucé ; mais la modestie de Hoche ne le mit à couvert ni des ombrageux* soupçons de Robes-

20 pierre et de la majorité du Comité, ni du ressentiment particulier des ennemis redoutables qu'il s'y était faits,* de Carnot et de Saint-Just, à l'avis desquels'" il avait refusé de subordonner ses plans et ses actes. Saint-Just et Le Bas, toujours en mission auprès de l'armée du

25 Rhin, ne pouvaient" d'ailleurs pardonner à Hoche d'avoir été préféré à Pichegru pour le commandement général des deux armées réunies, et dans leurs rapports au Comité, ils revendiquèrent pour Pichegru l'honneur principal des opérations militaires dans les Vosges, et

30 entre autres la victoire de Wert et la délivrance de Landau.

En* apprenant^'* ce déni de justice. Hoche ne peut"

* Victoires et Conquêtes des Français, tome viii.

DE LAZARE HOcHE. 33

contenir' ni son indignation ni sa colère qui' éclatent dans un langaare violent et dédaigneux pour son collègue. Le Comité ne lui répondit point, et songeait^ déjà k le* frapper. On était* arrivé au paroxysme de la Terreur : Robespierre et ses collègues du Comité avaient '; immolé îl leur ombrageuse® jalousie et à leur haine tout^ ce qui était le plus éminent par le- rang, par la vertu, par le talent et la science, par Téclat des services, par la grâce et la beauté : la reine, Madame Roland, Bailly, Barnave, Malesherbes, les plus célèbres constituants, et 10 avec eux les girondins, avaient suivi^ Louis XVI. sur l'échafaud : les persécuteurs de la Gironde, les plus redoutables montagnards, Danton lui-même avaient été frappés à leur tour, lorsqu'ils montrèrent une tardive"' horreur pour tant" de meurtres et de sang : les premiers 15 chefs des armées républicaines, Biron, Custine, Liuckner. Bouchard, le vainqueur de Hondschoote, étaient* tomliés sous la hache inexorable du Comité, qui ne pardonnait pas plus à l'orgueil de la victoire qu'à la honte des défaites. La popularité de Hoche dans les armées de 20 l'Est faisait^* ombrage au Comité ; il s'irritait de la fierté, de la rudesse même de son langage, et il résolut'" de punir ce jeune et superbe vainc |ueur : mais il n'osa" le frapper au milieu de l'armée dont'^ il était l'idole, et avant de l'abattre,'® il l'abreuva de dégoûts, sans jamais lasser 25 ni sa fidélité, ni sa constance. Il le laissa, sans instructions, sans direction, à la tête de larmée de la Moselle, et quelquefois il lui imposait des ordres rigoureux'' dont'* l'exécution était impossible. Hoche réclamait, ne recevait point de réponse, et s'il prenait l'initiative, 30 ses actes les plus simples étaient interprétés contre lui. Ayant un jour secouru'* un bataillon dans la détresse, privé d'habits et de chaussures, il fut averti qu'il empiétait sur l'administration militaire et que sa responsabilité était gravement compromise." Le Comité lui 35 cachait avec soin ses vues à son égard ; mais Hoche se sentaif-^^ menacé par un pouvoir muet et invisible : l'épée de Damoclès était sur sa tête. Il reconnaissait^' le danger de sa situation ; il en souffrait'* 'ruellement et s'en indignait : parfois le découragement entrait dans 40

son cœur avec de' tristes pressentiments : il ne s'en cachait jjas, et les lignes suivantes,'* adressées à son ami Dulac, peignent^ bien l'état de son* âme: "Les cartes que tu m'annonces me serviront-elles^ ? Je l'ignore, mon 5 ami. Abreuvé de dégoûts, ce n'est plus l'homme que tu as connu" qui t'écrit' : c'est un malheureux qui se fuit* lui-même et qui ne peut' trouver nulle part le repos . . . Je désire qu'une démission, que je vais'" présenter incessamment," soit'- acceptée sans aigreur, comme elle sera

IJ donnée. Ardent ami'^ de la Révolution, j'ai cru'* qu'elle changerait les mœurs. Hélas ! l'intrigue est toujours l'intrigue, et malheur à qui n'a pas de protecteurs ! Tiré des rangs par je ne sais'" qui, ni pourqu(ji, j'y'^ rentrerai comme j'en" auis'^ sorti," sans plaisir ni peine. .. C'est

15 assez t'entretenir'''*' de mes misères. .. J'envie ton sort." *

Fatigué du commandement et paralysé ou contrarié

sans cesse par le Comité, rebuté par tant'-' d'obstacles que

la malveillance semait sur ses pas,"'' Hoche demanda au

foyer domestique le calme et le contentemeni; qui le

20 fuyaient* dans la vie publique-^ et dans les camps. Il avait remarqué à Thion ville, dans une fête, une jeune^* fille aussi distinguée par la décence de son maintien que par sa beauté. Son père, nommé Dechaux, était directeur des vivres : mais Hoche ne cherchait, dans celle

25 qu'il voulait''" faire^'^ la compagne de sa vie, ni le rang ni la fortune. Son choix est fait : il écrit à son ami Privât, il le charge de demander pour lui cette jeune fille en mariage: "Je demande le cœur," dit-il," " et point la richesse ; ne l'oublie pas," et il termine par ces mots, où

?>0 se peignent'' l'amour, la ferme confiance et le dévouement sérieux d'une grande âme : "La femme que j'aime peut* être assurée qu'il ne lui"* manquera que ce qu'elle ne demandera point. "

Cette alliance dépassait de beaucoup les plus am-

35 bitieuses'^' espérnnees des parents de la jeune fille; mais Hoche voulait'-'" surtout l'obtenir-" d'elle-même, et, pour s'assurer de son cœur, il lui écrivit' ces lignes, inspirées par le sentiment le plus délicat et le plus

* Lettre de Hoche, citée par Bergounioux.

vS, 230.

DE LAZARE HOCHK. 35

tendre : " Ma chère' Adélaïde, le nœud qui va* vous unir à moi est saint et sacre' : ce n'est pas pour un moment que nous serons lie's l'un à l'autre, c'est pour toujours ; pour toujours, songez-y^ bien. Peut-être n'avez-vous* point assez réfle'clii à cet engagement. Ne voyez^ en ô moi qu'un simple citoyen : qu'un nom trop prone' par les gazettes ne vous fasse" point de'sirer de devenir^ l'épouse d'un honmie dont* l'unique ambition est de vous rendre heureuse.' Il est encore temps : si quelque objet avait pu'" vous frapper, dites" un mot, je retire ma 10 parole ; je me borne à rester votre ami et ne désire plus que votre estime. Faites*^ librement cette confidence à un homme assez généreux et juste pour'^ ne se plaindre'" que du sort. Si, au contraire, votre cœur n'a pas encore été touché, accordez-le^ à mon amour : en'* devenant" mon'' 15 épouse, devenez' mon'^ amie. Xe jurons"^ point ; promettons'' à la face de l'Etre créateur de ne jamais"* nous séparer. Je ne mentis'^ jamais ; votre cœur répondra de votre sincérité. "

Hoche savourait à peine depuis quelques jours les 20 joies de son'^ heureuse'* union, lorsque le Comité, sous l'impulsion de Robespierre, de Saint-Just, et il faut'^" le''" dire'--' aussi, de Carnot, jugea-^ le moment venu d'abattre^* dans ce jeune héros un des plus grands hommes de guerre de la République. Toutefois il dissimula encore, 25 et, avant-'^ de le"® frapper, il voulut'-' l'arracher à son'^ armée. Il écrivit-** à Hoche qu'en reconnaissance des éminents services qu'il avait rendus, '■'^ il lui donnait, à titre de récompense, un commandement plus important, et le chargeait'-^ de continuer à l'armée d'Italie l'œuvre de 30 régénération qu'il avait si bien accomplie"^® à l'armée de la Moselle : c'est à lui qu'il confiait de préférence cette mission difficile comme au plus capable, étant seul en état de la bien remplir. Hoche fut ainsi enlevé à l'amour de ses soldats : il obéit, fit*" à son'^ armée de'' touchants 35 adieux^'- et annonça^* son départ (en mars 1794), dans un ordre du jour remarquable par sa simplicité : " Citoyens, le service de la République, notre mère commune,

36 BIÛGRAPHlli.

m'appelle' ailleurs. Continuez à bien mériter d'elle : le nom du nouveau chef que vous avez (Jourdan) a de'jà frappé votre oreille. Avec lui, vous ne pouvez" qu'anéantir les tyrans coalisés contre notre sainte liberté. Vive^ 5 à jamais la République une et indivisible I — Lazare Hoche."

Il ne s'abusait pas cependant sur les intentions véritables du Comité : il confia ses pressentiments au représentant Lacoste, et, prêt à partir* pour l'Italie, il lui 10 envoya ses adieux^ avec une copie de sa correspondance. "Je désire," dit-il,^ "qu'elle serve' à faire* luire' la vérité et à retracer à nos neveux^ ce qu'il en a coûté à leurs pères pour conquérir'" la liberté." *

15 Disgrâce et captivité.

Le vainqueur de Wissembourg avait été devancé par sa brillante renommée à l'armée d'Italie : elle apprit" a/ec joie qu'il lui avait été donné pour chef, et elle se préparait à lui faire"' un accueil enthousiaste.

20 Le quartier général était à Nice. A peine arrivé, Hoche, avant de prendre un instant de repos, fit* déployer la carte de la Haute-Italie, l'étudia longtemps ; puis il dit, montrant les Alpes, ce mot fameux, répété plus tard par son heureux rival de gloire : "C'est de

25 l'autre côté de ces montagnes qu'est le véritable champ de bataille où la victoire décidera entre nous et l'Autriche." t

Sobre, selon son habitude, il s'était fait* servir'^ du'* pain, des olives et de l'eau, et il commençait'^ à peine son

30 frugal repas lorsque entra'^ le vieux général Dumerbion,

* Rousselin, T. II. — C rresp. de Hoche, p. 76. t Lettre de Menuet, citée par Bergounioux.

TjK LAZARE HOCHE. 37

émissaire du Comité de salut public et porteur de ses instructions. Hoche, sans de'fiance, se leva devant' ses cheveux blancs, lui offrit" une chaise et l'invita à partager un souper dont^ le seul me'rite, dit-il eu* riant, ^ e'tait de rappeler les repas* de Pythagore avec ses disciples.* o Duuierbion, après* avoir montre' quelque" embarras, tira de sa poche un papier et lut® d'une voix rude un arrête' du Comité conçu en ces termes: "Le Comité de salut public arrête que l'expédition d'Oneille, qui devait être faite' par le général Hoche, sera confiée au citoyen Petit 10 Guillaume, général^" à l'armée des Alpes, auquel" il a donné des ordres à cet'- effet. Les représentants du peuple près l'armée d'Italie feront'^ mettre'* sans délai le général Hoche en état d'arrestation et l'enverront'' à Paris sous bonne'* et sûre garde, t — Caexot, Collot 15 d'Herbois."

Après avoir entendu cette lecture, Hoche dit" froidement, avec une indignation contenue'* : "Pardon, général, j'ignorais que vous fussiez''-* un gendarme ; j'allais-" me mettre au lit, j'ai besoin de repos, et ma conscience 20 me permet'^' de dormir^^: demain matin je serai à vos ordres. " +

Dumerbion lui demanda son épée et posta des gendarmes à la porte de son appartement, où. entrèrent aussitôt plusieurs officiers supérieurs qui, voyanf^^ prison- 25 nier celui qu'ils venaient-* saluer comme leur général, firent'* éclater, au péril de leur vie, une indignation chaleureuse^^: plusieui^s même exhortèrent Hoche à se soustraire-® par la fuite à l'exécrable tribunal devant lequel tout prévenu^" était d'avance un condamné. Hoche 30 g'y28 refusa. ' ' Il répondit qu'il se devait à lui-même de paraître''^' devant' ses accusateurs et qu'il ne voulait^" point donner un exemple qui pût'^ servir d'excuse aux traîtres, dans l'avenir ou dans le passé. Il leur parla longtemps avec un sang-froid et une tranquillité qui ne se démen- 35

• Ibid.

t Cet arrêté, conservé dans la famille du général Hoche et communiquée par elle, est écrit tout entier de la propre main de Camot.

î Rousselin, Vie de Hoche.

tirent pas. Après avoir exposé de quelle manière il croyait que la guerre allait être conduite^ en Italie, '-' il les pria, s'ils e'taient de nouveau témoins de quelques grandes injustices sans doute inévitables, de ne pas' 5 suivre* les conseils d'une irritation toujours funeste.' Tous ceux qui étaient présents, ses aides de cainp*^ surtout, fondaient en larmes ; mais lui, le front serein, le regard toujours lier et doux, s'efforçait" de les* rassurer. On eût^ dit Socrate au milieu de ses disciples avant de 10 boire*'' la ciguë." *

Hoche demanda qu'il lui fût" permis" d'écrire.'^ Sa première'* lettre fut pour sa femme, sa chère'* Adélaïtle, à laquelle il avoua qu'Û allait'^ à Paris, mandé par ordre du Comité de Siilut public, tout en^* lui cachant qu'il était 15 arrêté. Il écrivit, le lendemain, à M. Dechaux, son beaupère, et lui apprit'" la triste vérité. ' ' Quels^^ que soient'- le? motifs de inon-'^arrestation, 'lui dit-il, -' * 'san s reproche j e suis sans crainte, quoiqu'il y ait-- sans doute tout à craindre''. . . Je ne me plains-* pas. C'est toi,^ c'est Adélaïde, c'est 20 vous que je plains.'''* Je ne souffre-* que de ce que par moi vous allez avoir à souffrir. . . Cache-lui longtemjis, s'il est possible, que je suis devenu suspect et privé de ma liberté. . . Dans les Républiques, je le sais,'" le général trop aimé des soldats qu'il commande, inquiète les 25 citoyens ombrageux ; mais moi,'* devait-on me soupçonner ? Je ne vois^ cependant pas d'autres griefs contre moi que le dévouement et l'affection de l'armée. Eh bien ! que l'on me fasse^ rentrer dans la classe des autres citoyens ; je serai heureux, si mon exemple peut servir ;1 30 la chose publique. Après avoir sauvé Rome, Cincinnatus alla labourer son champ : je suis loin de prétendre égaler fie grand homme; mais, comme lui, j'aime lua patrie, et si mon abaissement peut être utile, je ne demande qu'à rentrer dans les rangs d'où le hasard et 35 mon travail m'ont fait"' sortir'' trop tôt pour ma tranquillité." +

La fierté d'un cœur patriotique et d'une conscience

■* Andréossy, Eloge de Hoche.

t Lettre de Hoche, coaununiqaée par sa famille.

8âii5 tache respire à chaque ligne dans cette lettre qu'on dirait' écrite' par un he'ros des plus beaux temps de la Grèce ou de Rome : on s'étonne d'y trouver aussi la contiance, ou du moins un vague espoir, qu'en allant^ paraître* devant le tribunal re'volutionnaire, il ne marchait pas à la 5 mort, et l'on^ [wurrait^ conclure" de ce fait et de beaucoup d'autres" semblables qu'il n'arrivait* aloi's aux armées qu'un faible bruit des horreurs commises^'' dans la capitale depuis la chute des girondins.

Hoche partit^' pour Paris, prisonnier,'^ escorté par des 10 gendarmes. A peine arrivé (12 avril 1794), il se fait'* conduire'* au Comité de salut public qui avait signé l'ordre de l'arrêter. Il recontre Saint-Just dans l'antichambre, s'adresse à lui et demande justice. " On vous fera'^ tout à l'heure, répond sèchement Saint-Just, la justice que 15 vous méritez."* Et il ordonne aux gendarmes de conduire'* le prisonnier aux Carmes, où il languit cinq semaines dans un cachot fétide. Hoche fut 'transféré le 16 mai à la Conciergerie, d'oii on'® ne sortait'' que pour monter au tribunal, et du tribunal à l'échafaud. 20

La Conciergerie et les autres prisons de la capitale, Paris tout entier et les principales villes de France, présentaient alors le plus affreux spectacle : l'anarchie,'® la terreur et le meurtre étaient partout. " De tous les coins de la France on charriait des victimes à la Conciergerie," 25 dit" un écrivain, ami des girondins et longtemps prisonnier avec eux, ' ' la progression des assassinats était effrayante. ..'' D'abord on avait mis-** quinze personnes dans les charrettes meurtrières^' (appelées aussi bières roulantes), bientôt on en mit trente, ensuite quatre-vingt -c^uatre,"^ et 30 tout'-"' fut disposé pour en envoyer cent cinquante à la fois à la place du supplice. Un aqueduc, destiné à contenir^* le sang, fut creusé à la place Saint-Antoine, oii^^ la guillotine avait été transportée. C'était vers les trois heures de l'après-midi que les longues^® processions de victimes 35 descendaient du tribunal, passant"' lentement'-'* sous de longues'-" voûtes entre les prisonniers. .. " J'ai vu,""* dit Riouffe, "quarante-cinq magistrats du parlement de Paris,

* Rousselin, Vie de Hoche.

Page 1