‹ Lazare le patreChapitre 30 sur 64 · JUD.UEL · texte numérisé non relu

JUD.UEL

Lazare le muet, devenu notre prisonnier sans jugement, et qui ne sait ni parler ni écrire, lui, à qui nous avons olTert cent fois traîtreusement sa liberté pour un mot écrit ou prononcé, et qui a versé tant de pleurs de rage sans pouvoir laisser tomber ce mot qui devait briser ses fers; le muet que j'allais par pitié faire mourir quand revint Cosme de .^lédicis, et que j'ai laissé vivre et fait transporter des prisons des Pazzi dans celles du palais .^lédicis, parce qu'un pressentiment me disait qu'un jour il me serait nécessaire j et

ce jour est venu, Galeotto, car je vais oflFrir à Lazare qui peut entendre, qui sait agir et ne peut parler, sa liberté, en échange de la cassette de Médicis.

GALEOTTO

Vous avez du génie, monseigneur. ^

Tu as pu croire, insensé, quailnoi, qui depuis vingt ans rêve la fortune de Médicis, que moi, qui n'ai pas craint de faire autrefois assassiner Antonio son frère et son héritier naturel, je ne parviendrais pas à détruire un parchemin qui me déshériterait aujourdhui?

G-U.EOTTO.

Et quand voulez-vous courir la chance?

JUDAEL.

Cette nuit... N'as-tu pas remarqué que j'ai fait boire à Cosme de .^lédicis de ce vin d'Espagne, qui rend son sommeil plus profond et plus lourd?

GALOTTO.

Mais le chapelain qui veille ?

JUDAEL.

Dans une heure il n'y sera plus, Galeotto.

G-U.EOTTO.

Et Lazare ?

ux GARDE, entrant de U galerie de droite. 3îonseigneur...

GALEOTTO

Quelqu'un !

LE GARDE, à Judaël.

Je viens, d'après vos ordres, d'amener le muet; il est dans cette galerie.

JUDAEL.

Qu'il entre.

Le Garde sort.

Déjà:

GALEOTTO

JUD.AEL.

Tu vois que je n'avais attendu ni ton secours ni ton conseil; et maintenant, si j'ai besoin de ton aide...

GALEOTTO

Je suis à vous, monseigneur.

JUDAEL.

Voici le muet ! tu vas m'attendre, je t'appellerai bientôt. [Galeotto sort tandis que le garde amène Lazare, dont la tête est souffrante et vieillie; il est vêtu d'une cagoule de laine déchirée ; tout en lui dénote la souffrance et la résignation. ) Les minutes sont précieuses : à l'œuvre, à l'œuvre ! et que le destin me serve! {/lux Gardes.) Sortez.

Galeotto et les Gardes sortent.

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SCÈISE YL JUDAEL, LAZARE, puis GALEOTTO.

JUDAEL, à Lazare, après s'être assis à droite. Approche, et écoute-moi bien attentivement, car pour chacun de nous, toutes mes paroles vont

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être graves et solennes... {Lazare prend l'attitude d'un homme qui écoute attentivement.) Je t'ai laissé sortir du cachot sombre où depuis quinze ans tu étais enfermé... Cela ne t'a-t-il pas fait revenir en mémoire une liberté passée que tu devais croire morte sans retour... etque je puis faire revivre, moi?... ia:a?"e /oî'nMes mains en suppliant.) Et cette liberté, je vais te dire en peu de mots à quel faible prix tu peux l'acheter. . . [Lazare, inquiet, se courbe pour mieux entendre.) Prends d'abord cette clef, et tu vas comprendre quclemploi tu dois en faire. (/.a;are prend la clef. Judaël désignant la porte des appartemens deMédicis.) Au bout de ce long corridor, bordé de chaque côté de statues demarbre, estune chambre richement ornée de tableaux, d'armures, de draperies d'or, et dans laquelle brûle une lampe d'albâtre suspendue appuyée sur la muraille gauche de cette chambre ; sous un christ en ivoire, est une armoire en bois sculpté dont cette clef t'ouvrira les portes ; sur le deuxième rayon de cette armoire tu trouveras une petite cassette de bronze rehaussé d'or; tu la prendras, tu me l'apporteras , et quand tu me l'auras fidèlement remise entre les mains , tu seras libre.

Laiare, sans hésiter, fait un geste d'adhésion et se dirige rapidement vers la porte.

JUDAEL, l'arrêtant.

Attends... où vas-tu?

LAZARE lui montre la clef, désigne la route, et

fait comprendre qu'il va se hâter d'accomplir

ce qui vient de lui être ordonné.

JUDAEL , le ramenant vers le milieu de la scène.

Attends donc, insensé... A cette heure, un chapelain qui prie dans cette chambre t'arrêterait au passage...

LAZARE reste interdit comme l'homme qui comprend qu'on lui demande un vol.

JUDAEL.

Songe donc que derrière les draperies d'or que je t'ai désignées dans cette chambre, un homme est endormi... Viens, il n'est pas l'heure encore... Viens, suis-moi par ici.

Il fait quelques pas.

LAZARE reste immobile.

JUDAEL , se retournant.

Viens donc!

LAZARE secoue énergiquemenl la tête en signe

de refus.

JUDAEL.

Tu refuses?...

LAZARE , pour toute réponse, jette aux pieds de Judaël la clef de l'armoire.

JUDAEL.

Misérable!... ( Se contenant et ramassant la clef.) Je m'emporte... fou que je suis. Mais tu ne sais donc pas que je vais ordonner maintenant, et que si tu n'accomplis pas mes ordres, je te ferai reconduire dans ces prisons où demain tu seras mort ?

LAZARE reste impassible.

JUDAEL.

Crois-tu que je t'ai fait venir jusqu'ici, que je t'y ai dit mon secret, pour que tu te railles de moi?

LAZARE lui fait entendre que, muet, il ne pourra

mésuser du secret.

JUDAEL, vivement.

Oh ! je sais que tu ne peux rien révéler, mais

je ne veux pas que tu me braves, et je puis avec

un geste te faire entraîner dans un cachot dont je

ferai ta tombe; et maintenant veux-tu m'obéir?

LAZARE reste immobile.

JUDAEL.

Mais tu ne vois donc pas que ton refus c'est la mortaulieudela vie?... mais tu n'aimes donc pas toi, l'existence avec de l'air, du soleil et de la liberté... toi, dont le cœur est paralysé comme la langue, et dont le corps est insensible comme le serait un cadavre?... Oh!... mon Dieu... mon Dieu !... [A part, en s' éloignant du Muet.) Cet homme était ma seule ressource, et elle m'échappe... Mais comment... comment le décider?... qu'inventer?... qu'inventer ?...

Il s'assied pensif.

LAZARE cache sa tête dans ses mains avec doitleur; puis, regardant autour de lui, comme pour faire un adieu à cet asile de liberté qu'il va quitter aussitôt... tout-à-coup il recule d'un pas, comme frappé d'une commotion violente, à la vue de deux portraits de Cosme & de Nativa, qui sont placés de chaque côté ài la fenêtre, au fond. ! "fte^

JUDAEL , toujours ossis. f

Oui, il faut qu'il vive, car mon espoir H^t encore

en lui, et je lui rendrai les tourmens y^i cruels

qu'il offrira bientôt de faire ma v.^'ité. {Au

Muet. ) En prison. Lazare, ce sera toi qui l'auras

voulu. {Il va à une porte et appelle.) Galeotto !

LAZARE l'arrête rapidement par son manteau,

lui arrache la clef qu'il tient à la main, et lui

fait comprendre qu'il est prêt à exécuter ses

ordres.

JUDAEL.

Tu consens donc?

LAZARE secoue la tête pour dire que oui.

JUDAEL.

Tu ouvriras cette armoire sans bruit et sans peur?

LAZARE, même geste.

JUDAEL.

Tu t'empareras de cette cassette?

LAZARE, même geste.

JUDAEL. ,

Tu te souviens de tout ce que je t'ai dit? LAZARE, même geste.

GALEOTTO, paraissant.

Vous m'appelez, monseigneur ?

JUDAEL.

Oui... viens avec nous...

Qu'allons-nous faire ?

JUDAEL.

Tu l'apprendras.

GALEOTTO

Arez-Yous bon espoir ?

JUDAEL.

L'espoir vient de revenir... Galeotto, mais la chance est encore à défier... Suis-nous... par ici, Lazare, par ici...

Il l'entraîne par la main. Lazare reste, jusqu'à sa sortie, les yeux fixés sur les portraits. Comme ils disparaissent par la galerie de droite, Juliano entre par celle de gauche.

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