‹ Lazare le patreChapitre 31 sur 64 · SCÈNE vn · texte numérisé non relu

SCÈNE vn

JULL4N0 , puis NATIVA.

JULIANO, tenant une lettre à la main, s'approche de la table, et regardant le sablier.

Bientôt la douzième heure... elle va venir... je bénis presque cette imprudence... car il m'eût été bien cruel de partir sans l'avoir revue... {La voyant entrer.) La voici.

Juliano I

JULiAxo, courant à elle.

Ma mère ! merci , merci , ma mère , qui avez deviné qu'avant le départ il me fallait un adieu.

NATIVA

Mais avant tout, mon enfant, dis-moi, pourquoi veux-tu partir ?

JULIANO

ParcéNp \i restant près de vous, ma raerc, je

V serais un y^ j>ais fils...

^' ' \ NATIVA

Je ne te , ,, Vends pas...

' \ JULIANO

Oh! ne clierc ^z pas à me comprendre... Soyez bien certaine seulement de l'absolue nécessité de mon départ, puisque je m'y condamne.

NATIVA

Mais de cette nécessité... je veux savoir les causes.

JULIANO

Ne me les demandez pas... non, je ne vous donnerai pas la moitié de mes terreurs.

NATIVA , avec précipitation.

J'en veux ma part... Juliano, parle ou tu me ferais douter de ton affection.

' JULIANO

Douter de mon affection!... vous ne savez pas, ma mère, que j'ai vu se passer à Rome des événemens sinistres... J'ai vu, ma mère, un supplice horrible, mais non pas avec le prêtre qui confesse et le bourreau qui tue, car l'échafaud c'était la ville de Uome; le bourreau, la foule, le monde ; et la hache, la calomnie, l'outrage et le malheur.

NATIVA

Et quelles étaient les victimes?

JULIANO

Une mère et son fils.

NATIVA

Qu'avaient-ils donc fait?

JULIANO

Ils s'étaient secrètement aimés... comme vous, ma mère , cette femme était devenue l'épouse d'un puissant seigneur italien, et avait secrètement accueilli son enfant ignoré; bientôt leur imprudence laissa pénétrer leur secret, bientôt des hommes voulurent le publier... le fils, qui devait sauver son innocente mère du déshonneur, les attaqua courageusement ; mais son épée se brisa contre dix épées, et il mourut en duel.

NATIVA

Grand Dieu !

JULIANO, continuant.

Et le lendemain, comme la mère infortunée pleurait son enfant, le seigneur son époux parla bien haut de l'honneur de sa maison, et après avoir insulté son épouse, il la répudia devant tous.

Pauvre femme !

JULIANO

Et quelques jours après, cette malheureuse mère en deuil... mourut tuée par la douleur, ou par le poison, peut-être...

NATIVA

Et tu as vu cela, toi, Juliano ?

JULIANO

Oui, ma mère; j'ai vu le fils mort... j'ai vu passer le convoi de la pauvre femme qu'on emportait sans regrets et sans larmes. Et, songeant à vous, ma mère, qui pourriez mourir un jour à cause de votre amour pour moi... je me suis dit : Juliano, tu étais presque seul au monde, quand ta mère, guidée par cette puissance maternelle, t'a reconnu dans ta pauvreté... alors, elle t'a dit : Enfant, viens partager un secret que tu ne révéleras pas même à ta fiancée... Elle t'a dit : Fils d'un brave, porte une épée comme ton père... Enfin, vous m'avez donné cette tendresse maternelle que rien n'éteint, que rien n'altère ; cet amour qui est le refuge de l'âme inquiète et la religion du cœur, n'est-ce pas, ma mère?

NATIVA

Oui, mon fils, c'est un amour aussi doux que l'espérance, aussi grand que l'infini.

JULIANO

Et en échange de tout cela, moi, je pourrais avec une caresse imprudente vous donner le déshonheur et la mort... Non, il n'en sera pas ainsi, ma mère ; le malheur des autres m'a fait pressentir le vôtre, et je l'éviterai, je partirai, dussé-je étouffer pour cela jusqu'au dernier battement de mon cœur... Oui, je le forai, car Dieu m'a donné des armes pour défier la foule curieuse et sans pitié... ces armes sont: la prudence, la fuite et la résignation. C'est aussi la voix de ce fils égorgé, de mon malheureux frère en destinée, qui me dit toujours: Enfant secret, que ta mère adore... prends garde à son honneur... Le monde vous regarde et cherche à vous deviner. Séparés tous deux, vous aurez le souvenir qui fait vivre; près l'un de l'autre, le bonheur qui tue... Cette voix, ma mère, je l'entends à chaque instant du jour, je l'entends

MAGASIN THÉÂTRAL

plus forte et plus terrible encore à cette heure où nos pleurs sont prêts à se confondre... et maintenant, vous savez, ma mère, pourquoi Je veux quitter Florence et retourner à Rome.

NATiVA , avec énergie et larmes.

Pars, mon enfant... pars, noble cœur...

JUUA.VO.

Merci, ma mère... ma sainte mère, qui m'aidez à l'accomplissement du devoir... Oh! mais ne pleurez plus...

NATIVA

La force vient de la raison, Juliano, mais les larmes s'échappent du cœur... Oh ! ne me les reproche pas, enfant; songe que ta présence, c'était ma seule joie dans ce monde... et Dieu me la refuse. Pars, mon fils.

JL'LIANO.

Adieu, ma mère !... Oh ! quel instant cruel que celui delà séparation!... Oh! manière, ma mère, rappelez-moi les dangers...

NATIVA

Oui, Juliano... oui, je te donnerai du courage... Vois, je ne pleure plus; je veux te devancer, viens, suis-moi...

Elle moate la scène et s'arrête en pleurant. JULIANO.

Qu'avez-vous, ma mère ?

NATIVA

La force me manque... (5e jetant en pleurant dans ses bras.) Oh! mon enfant!... mon enfant!...

JULIANO

Du courage... du courage... ma mère... si la force m'abandonnait à mon tour... mais non... le souvenir des morts me soutient, venez!... ma mère ! venez.

Il entraîne sa mère par la galerie de gauclie.Judaël, suivi du Muet, paraît du côté opposé. La nuit est complète.

vxwxvvwwwvwvwvvvvxxwvvvwvwv.wwwvvvvvvvvvvvxawvw

Page 1