‹ Lazare le patreChapitre 5 sur 64 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

SYLVIO, LAZARE, BATTISTA, GIACOMO, Patres et Moissonneurs.

GiAcoMO, entrant.

Bonjour, les enfansi

quelques moissonneurs.

Bonjour, Giacomo!

GiACOMO, à Battista.

Battista, voici ma taverne, et comme tu le vois, on la fréquente à l'heure de la sieste... ma taverne que l'on appelle celle de la Sainte-Marie.

BATTISTA.-

De la Sainte-Marie!

GIACOMO, désignant la chapelle.

Oui, à cause de la chapelle qui l'avoisine.

BATTISTA, regardant la chapelle.

Une chapelle si près d'un cabaret !

GIACOMO

Oui, celui qui a fait élever cette chapelle avait fait de ceci seulement un abri pour les moissonneurs, mais ses héritiers en ont fait une taverne afin d'en tirer profit. {Allant prendre du vin sur un dressoir et mettant trois verres sur la table qui est sur le premier plan à gauche.) Allons! asseyons-nous, mon ancien, et trinquons... il y a long-temps que cela ne nous est arrivé. (A Lazare, qui est resté au fond.) Allons, Lazare, voici ton verre.

LAZARE

Merci !

GIACOMO

Tu ne veux pas boire ?

LAZARE

Pas à cette heure.

A ton gré... je suis cependant fâché de ne pas te voir trinquer avec nous... car, vois-tu, Battista, Lazare est un de ces hommes qu'on n'oublie pas... La nuit passée, j'avais bu un peu plus que ma part, je m'étais laissé choir en chemin , et m'étais endormi au bord d'un précipice où je serais tombé sans doute à mon réveil, sans Lazare qui me réveilla en me traînant loin du gouffre, et, plein d'épouvante et de reconnaissance, je dis à Lazare ce qu'ici je lui répète : «Je suis Giacomo le Vénitien, Giacomo le tavcrnier... et toujours et à toute heure tu trouveras dans ma taverne un toit pour t'abriter, du vin pour te désaltérer, et la chapelle de la Maria-Santa pour y faire ta prière. »

LAZARE

Merci, Giacomo; je te rappellerai peut-être un jour ta parole.

GIACOMO

Quand tu voudras, Lazare... et maintenant,

Battista, à nous deux, mon vieux compagnon.

Ils s'asseoient à table sur le premier plan. Lazare va machinalement regarder les moissonneurs qui jouent aux dés.

Nota. Près de la talJe, au premier plan à gauche, il y a quelques planches sur lesquelles sont rangés des pots et des verres ; c'est là que Giacomo prend le vin qu'il sert à Battista et plus tard à Rodolpho ; ■ le vin donné à Rodolphe doit être dans un contenant en verre blanc.

BATTISTA, trinquant.

A la santé, Giacomo!

GIACOMO

A la tienne ; et dis-moi? que se passe-t-il à Florence? A-t-on arrêté de nouveau le Médicis?

BATTISTA

Non, mais on le cherche activement, lui et les siens.

GIACOMO

On trouvera facilement sa trace en interrogeant ceux qui s'étaient révoltés pour Cosme de Médicis, ou plutôt ceux qui lui avaient vendu leurs épées.

LAZARE , élevant la voix.

Les révoltés ne s'étaient pas vendus aux Médicis.

GIACOMO

On le dit, n'est-ce pas?...

BATTISTA, se levant.

Ce pâtre a raison ; les révoltés ne s'étaient pas vendus, et le manifeste qu'a publié Antonio de Médicis, le frère de Cosme, a raconté leur histoire que tout le monde sait à Florence.

GIACOMO, se levant.

La sais-tu, Battista?

BATTISTA

Mal.

LAZARE, s'avançant.

Je la sais, et si vous le voulez, moi, je vais vous la dire.

GIACOMO

Bien volontiers... nous t'écoutons.

■ j'i.f'urs cessent le jeu , les moissonneurs se rapprochent. Tout le monde écoute.

11 y a quinze ans, dit l'écrit prohibé d'Antonio, Cosme de Médicis, déjà propriétaire de nombreux pâturages, arriva chez Salviati, un de ses laboureurs, qui venait de mourir... près du pauvre père inanimé il trouva cinq malheureux enfans, cinq frères, dont l'aîné n'avait pas atteint sa dixième année. Cosme fit alors donner la sépulture au père, puis il attacha sur un âne les deux derniers des enfans, en donna la conduite à l'aîné, prit les deux cadets par la main et partit avec les orphelins en pleurs. Apres trois heures de marche, ils arrivèrent à une maison qu'on appelait l'Asile de la patrie; Cosme y fit entrer les enfans en disant : Voilà cinq orphelins, cinq frères ; le travail a tué leur père, ils sont sans asile et sans pain; enseignez-leur le métier des armes. On lui demanda cinq cents sequins pour leur éducation militaire. Cosme les donna, embrassa les orphelins, et les quitta après leur avoir dit: «Pauvres enfans, bon courage et boiu\e espérance.» En quinze ans les fils du laboureur devinrent des hommes, et tous cinq étaient officiers dans les régimens qui défendent la Toscane, lorsque Cosme de Médicis fut arrêté à Florence, comme accapareur, par la noblesse qui redoutait sa puissance à venir. Et alors les nobles, qui avaient résolu sa mort, et craignaient un jugement public qui

prouverait son innocence, tinrent dans le palais Pazzi un conseil secret qui décida que Cosme de Médicis serait amené de nuit au palais seigneurial, dans lequel il serait en un jour et secrètement jugé, condamné et exécuté. Mais un des cinq frères Salviati surprit, on ne sait comment, la délibération de ce conseil ; il l'écrivit à ses quatre frères, et la nuit suivante les cinq jeunes hommes traversaient silencieusement la ville, lorsqu'en arrivant au détour du pont des Orfèvres ils virent de loin des torches allumées, des cavaliers venant au pas, et la voiture qui conduisait Cosme au palais seigneurial, escortée de trente archers. Et tous cinq, sans se parler, se comprirent et sans bruit se reculèrent dans l'ombre, et tous les cinq ils s'embrassèrent et tirèrent leurs épées... quand ce triste cortège passa près d'eux, à un signal que donna leur aîné, ils se ruèrent comme un seul homme, sur les soldats épouvantés. Alors, il se fit un effroyable carnage!... les torches s'éteignirent, et au milieu de la confusion, ils parvinrent à protéger l'évasion de Cosme de Médicis. Le lendemain on trouva, parmi les cadavres, les trois plus jeunes des frères Salviati. morts sous les pieds des chevaux... mais les orphelins ont sauvé celui qui leur avait servi de père.

GIACOMO

Que sont devenus les deux aînés ?

LAZARE

On n'a pu trouver d'eux ni l'ombre ni la trace, et l'écrit d'Antonio dit aussi qu'ils sont déjà sortis de la Toscane.

GIACOMO

Les Salviati se sont conduits en braves.

BATTISTA

Aussi le peuple , qui les plaint, les admire a Florence.

GIACOMO

Les familles des Médicis sont-elles nombreuses pour les défendre?

BATTISTA

Non, aucun d'eux n'a de femme ni d'enfant.

GIACOMO

Mais, n'était-il pas question autrefois d'un de leurs cousins?

Oui, de Judaël, qui avait toute leur confiance, et qu'ils ont chassé pour vol.

GIACOMO

Judaèl! et qu'est donc devenu ce Judas?

LAZARE

On le dit mort.

Il va causer avec les moissonneurs qui remontent la scène. GIACOMO, à Battista, confidentiellement.

Cette révolte des Médicis a dû te profiter, Battista?

BATTISTA, confidentiellement.

Pas encore, mais je suis aujourd'hui chargé d'une mission curieuse et pour l'exécution de laquelle, Ciacomo, j'ai besoin que tu me donnesdes renseignemens.

Gl \COMO.

A ton service I

MAGASIN THÉÂTRAL

BATTISTA

Ce matin, le duc Pazzi m'a fait appeler, et m'a dit : Cours à Fiesole, Battista ; découvres-y l'habitation d'un laboureur appelé Mathéo ; entre furtivement chez lui, tu y trouveras un jeune enfant, un garçon, que tu enlèveras secrètement, et quand tu m'apporteras cet enfant, tu recevras bonne récompense.

Diable!

BATTISTA

Tu connais ce Mathéo?

GIACOMO

Parfaitement.

BATTISTA

Où est sa maison?

BATTISTA

A l'autre bout du village.

BATTISTA

Tu m'en indiqueras le chemin.

GIACOSiO.

Je te mettrai sur la route,

BATTISTA

Bientôt, n'est-ce pas ?

GIACOMO

De suite, si tu le veux.

BATTISTA

Volontiers.

GIACOMO, aux moissonneurs.

Eh bien! enfans, il paraît que les affaires de Florence vous font causer aujourd'hui, et vous oubliez que l'heure de la sieste est passée depuis long-temps?... Allons, vite à l'ouvrage ! {Les moissonneurs prennent leurs outils et se mettent en route. A Battista.) A'iens, Battista!

BATTISTA

Je te suis.

Ils sortent avec les moissonneurs et les pâtres.

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