‹ Lazare le ressuscité, suivi de Ponce PilateChapitre 14 sur 15 · CRA>'T0R · texte numérisé non relu

CRA>'T0R

Jamais !

PLANCUS

Le soleil est-il mort?

Il fait froid...

PILATE

On croirait que cette ombre s'amasse Plus épaisse au sommet du Golgotha.

EUDOXOS

La masse Du Temple ne fait plus qu'une obscure blancheur.

PLAÎiCUS

Ecoutez, écoutez I quelle sombre rumeur Monte de la cité I

PILATE

Ah I c'est le bruit tragique Que rend la multitude aux instants de panique. A la guerre, on entend, parfois, de ces rumeurs, Lorsqu'une ville tombe, à l'heure où le vainqueur Commence le carnage...

EUDOXOS

Oh 1 voyez par les rues, Ces couples de chevaux qui galopent et ruent, Sans cavaliers, les yeux fous, le sang aux naseaux? D'où viennent-ils ainsi?

PILATE

Sans doute des chevaux Echappés aux soldats, et que l'éclipsé effare ; Car tout cela n'est bien qu'une éclipse un peu rare.

Gardons-nous de céder aux >Tilgaires effrois; Le soleil, en plein jour, s'est voilé d'autres fois. Il a toujours vaincu ces ombres passagères !

Revenant vers la table :

Esclaves I des flambeaux I allumez les torchères I Qu'avez- vous à rester stupides et hagards? Vil troupeau ! Cœurs de lièvre et faces de renard I Ah ! je ferai jeter les plus gras aux murènes...

Reprenant place à table avec ses hôtes :

Et maintenant, l'esprit en paix, l'âme sereine. Reprenons, s'il vous plaît, nos doctes entretiens ; Le vrai sage ne doit s'épouvanter de rien. Horatius Ta dit : les débris de ce monde. Viendraient-ils à crouler sur son âme profonde, Qu'ils n'étonneraient pas sa tranquille vertu. C'est bien cela, Crantor?

Un long silence.

Pourquoi m'observes-tu, Plancus? Ai-je donc l'air d'avoir peur? Suis-je pâle?

PLANGUS

Non, mais nous avons tous des faces sépulcrales ; Car ces lampes ont beau multiplier leurs feux, Elles corrigent mal ce jour noir et terreux.

EUDOXOS

Les sinistres rougeurs qu'elles donnent aux roses Qui couronnent nos fronts?

CRANTOR, comme se parlant à lui-même :

Oui, j 'ai vu bien des choses, Je ne me souviens pas d'avoir vu le soleil Et le ciel s'abîmer en un effroi pareil I

PILATE

Qu'importe! Tout à l'heure ils souriront encore. En attendant, buvons. Aux flancs de cette amphore, Où sommeilla longtemps ce vin mêlé de miel, Nous allons retrouver la lumière du ciel Et le charme doré de la claire Italie. Buvons 1 L'ivresse est la plus sage des folies ; Puisqu'il faudra mourir, amis, vivons joyeux...

LE CE>'TURIO>', se précipitant dans la salle

En vérité, cet homme était le fils de Dieu !

PILATE

Que dis- tu là, soldat? Quel délire t'agite?

LE CE>-TURI0N

Je ne délire point. La chose que j'ai dite C'est la vérité même, et je dis, et je crois

Que ce Jésus, qui vient de mourir sur la croix. N'eut pas d'égal parmi les enfants de la femme. Il était Dieu. De noirs prodiges le proclament; La clameur qu'en mourant il jeta vers les cieux A frappé le soleil d'un mal mystérieux ; Une nuit d'épouvante enveloppe la terre ; Tout est confusion et cris sur le Calvaire. Vers la ville, soldats, prêtres, peuple, fuyant Devant on ne sait quoi de vague et d'effrayant, Avec des hurlements d'effroi se précipitent. Nos chevaux mêmes, pris d'une terreur subite. Jettent leurs cavahers à bas, brisent le mors. Et cabrés, renâclant, hennissant à la mort. S'échappent en mordant les hommes au visage. Et foulent les enfants sous leurs sabots sauvages.

Il était Dieul Ceux qui riaient de sa douleur. Eperdus maintenant de remords et de peur, L'attestent; des bourreaux, se frappant la poitrine. S'en vont criant : a Tombez sur nos têtes, collines.

PO:iCE PILATE 189

Que nous ne voyions pas la face du Très-Haut ! )) Les morts aussi, les morts, échappés du tombeau, D'une voix qui n'est plus humaine le confessent, Ils errent aux détours de la ville, ils se dressent Aux portes des maisons, aux margelles des puits. Ils sortent de la terre, ils montent de la nuit ; Sous leurs épais linceuls, leurs bouches invisibles Adressent aux vivants des paroles terribles, Parce qu'ils ont tué le fils de Dieu.

PILATE, exaspéré :

Ya-t-en !

Ta démence m'a pu récréer un instant ; Mais elle dure trop et devient lamentable. Je n'aime pas ouïr un bouffon triste, à table. Mais va-t-en donc I

LE CEîfTURION, sortant :

Cet homme était le fils de Dieul

190 PONXE PILATE

Il est ivre, et n'a pas même le vin joyeux.

Ses divagations vous rendraient l'âme noire,

Et rempliraient nos yeux de spectres. Il faut boire,

Et puiser au nectar d'un vin patricien

Un délire plus sage et plus gai que le sien.

Et d'abord invoquons les dieux, les dieux antiques,

Ceux qui ne sont pas nés de la terre hébraïque,

Et qui ne sont pas morts d'un trépas odieux.

Je t'invoque, avant tous, Vénus, reine des Dieux,

Toi dont la lumineuse image nous préside,

Levant «a coupe vers la statue de Vénus ;

Déesse de la joie et des sourires, guide Tes colombes vers nous et ton char d'or; accours. Et nous rends la lumière et la douceur du jour ; Écarte les soucis, chasse les terreurs vaines; Je t'invoque, éternelle et blanche souveraine 1

POrtCE PILATE 191

Un sourd grondement se fait entendre.

La terre tremble; les flambeaux se renversent et s'éteignent; la statue de la déesse se détache de la muraille et se brise, avec fracas, sur les dalles.

Tumulte et cris. Esclaves et invités se précipitent vers les portes. Pilate reste seul dans les ténèbres où tout ne s'entrevoit qu'à peine.

PILATE, regardant autour de lui :

Les autres?... Je suis seul! Fuyons...

Il court vers la porte, et s'arrête soudain, avec un grand cri :

Ahl

Entre la porte et lui le fantôme de Marcia se dresse, PILATE, reculant :

Elle est là!

Telle qu'elle apparut en songe à Procula. . . Le soldat disait vrai, les morts sortent de terre...

Il reste un moment Jlgé d'horreur. Puis, ouvrant les bras, suppliant :

O Marcia! ma douce enfant! C'est moi, ton père...

LE FANTOME le repousse du geste.

PILATE

0 ma fille, pourquoi me repousser.^ Pourquoi Regardes-tu mes mains avec des yeux d'effroi ? Et qu'est-ce qu'elles ont, mes mains, d'épouvantable? Oh ! Oh ! du sang?. . . Mais non 1 J'ai tout à l'heure, à tabl Laissé tomber la coupe, et c'est du vin... Du sang? En aurai-je versé? Mais je suis innocent I Ne sais-tu pas qu'ils m'ont arraché la sentence ? C'est contre eux que son sang crie à jamais vengeance, Contre eux seuls ! N'ont-ils pas mis le ciel au défi ? (( Qu'il retombe, ce sang, sur nous et sur nos fils 1 » Ne me regarde pas ainsi : mes mains sont pures, N'en ai-je pas lavé, devant tous, la souillure?...

POÎ^CE PILATE 193

Viens, laisse ton image approcher de mon cœur.

// fait un pas en avant ; de nouveau un geste du Jantôme Varrête.

Rentre donc dans la tombe, et retourne aux lieux sombres, Fantôme! Tu n'es pas Marcia, mais une ombre. Mais un spectre, formé par les dieux ennemis, Et que le sein cruel de l'Hadès a vomi. Ote-toi de mes yeux, image atroce et tendre, Je ne veux plus te voir, je ne veux pas entendre Les monstrueux secrets que tu peux révéler Si tes lèvres de mort se mettent à parler...

Il se couvre la tête de sa toge, et se laisse tomber sur un

siège. Au bout d'un instant le fantôme disparaît. Entre Procula. Elle va vers Pilate, et le touche à l'épaule»

PILATE, tressautant

Dieux

PROCULA

C'est moi. Grâce au ciel, je te revois encore. Oui, c'est moi, Procula, l'épouse qui t'honore Et t'aime. J'ai vu fuir les autres, et je viens. Mais n'es-tu pas blessé ? Xe sou£Fres-tu de rien ? Oh! quel égarement se lit sur ton visage... Que regardes-tu donc ainsi?

PILATE

La sombre image N'est plus là... Mais, toi-même, est-ce que tu n'es pas Un spectre comme l'autre et qui vient de là-bas ? C'est bien toi. Mets tes mains vivantes dans les miennes, Et ne t' éloigne pas de peur qu'elle revienne.

PROCULA

Qui donc.^

PILATE

Je viens de voir son fantôme pareil A cette vision qui troubla ton sommeil... Elle se tenait là, debout, devant la porte; Elle me regardait de ses prunelles mortes.

PROCULA

Elle n'a point parlé?

PILATE

Non, elle n'a rien dit; Mais son silence, mais ses regards m'ont maudit. Ah I maudit des humains, le suis-je aussi des âmes? Devrai-je, dans l'Hadès, semblable aux morts infâmes. Dont la tombe n'a pas reçu les tristes os,

196 PO?îCE PILATE

Au bord du Fleuve noir, me traîner sans repos? Là, me verrai-je encor repoussé par son ombre, Et me montrera-t-elle aux multitudes sombres, Couvert du sang affreux qu'elle a vu sur mes mains?

PROCULA

Pendant qu'elle parle, l'ombre se dissipe peu à peu.

Non, Pontius. Espère en un dieu plus humain ! Dès lors qu'à ses bourreaux Jésus fut pitoyable. Il n'est plus désormais de faute inexpiable. (( Pardonnez-leur, criait le divin moribond, Car ils ne savent pas, mon Père, ce qu'ils font I » Oui, j'étais tout à l'heure au Calvaire, et moi-même J'ai compté les soupirs de son heure suprême. Et recueilli des mots mystérieux et doux Tels qu'il n'en fut jamais proféré parmi nous. Maudit! 0 Pontius, il n'a maudit personne. Mais à tout repentir il sourit et pardonne.

J'étais là lorsqu'à Tun des voleurs il a dit : « Tu seras avec moi, ce soir, en Paradis ! » Or cet homme était plein de crimes, et, sauvage, Tout à l'heure il crachait le blasphème et l'outrage. Pourtant il a suffi que ses yeux repentants Vers son saint compagnon se lèvent un instant, Pour que, dans sa détresse et son ignominie, L'âme de ce larron fût absoute et bénie.

Le jour est complètement revenu.

Mais vois, ô Pontius, déjà moins irrité. Le ciel même nous rend peu à peu sa clarté, Image de Celui qui pardonne à la terre, Le soleil indulgent de nouveau nous éclaire.

PILATE, qui est allé regarder dehors :

C'est vrai. Le jour renaît. Tout est calme. Il fait beau.

Un silence. Pilate se passe la main sur le front, et, souriant :

Ohl j'avais bu, sans doute, un peu plus qu'il ne faut. Le tremblement de terre et cette éclipse épaisse, Ajoutant leur vertige au trouble de l'ivresse M'ont fait, tout éveillé, rêver un songe affreux. Tu me pardonneras les propos ténébreux Dont j'ai pu t'effrayer, tout à l'heure, sans cause.

Tu m'avais, ce matin, narré certaines choses Dont mon âme a tiré les confus éléments Des visions qui l'ont obsédée un moment. Mais oublions ce rêve aussi vain que funèbre, Et que le jour vainqueur le rejette aux ténèbres,

Se rapprochant de Procula, les sourcils froncés :

Que me disais-tu donc ? Est-il vrai que tu sois Allée au Golgotha ?

PROCULA

Tu l'as dit, et je crois Au Christ, et je l'adore en son trépas sublime!

Je ne réprouve pas la ferveur qui t'anime. La femme est ainsi faite : aux jeunes dieux toujours Son cœur impatient consacre un prompt amour. Mais... n'as-tu pas songé que, femme de Pilate, Il peut être imprudent que ta croyance éclate. Sous les regards de tant de témoins assemblés ? Ignores -tu les soins dont je suis accablé.^ Contre quels ennemis j'ai ma charge à défendre? Et combien d'yeux m'épient, acharnés à surprendre, Un acte, un geste, un rien, dont un mensonge adroit Peut dresser un procès, à Rome, contre moi ?

PROGULA

Va, je te connais trop pour manquer de prudence. Sois en paix. On n'a pas remarqué ma présence: J'avais des vêtements d'esclave; un voile épais Aux regards curieux dérobait tous mes traits...

Le Janitor entre.

PILÀTE, au Janitor

Qu'est-ce donc ?

LE JJLNITOR

Barrabas, entouré d'une escorte De Juifs qui, sur leurs bras, en triompbe le portent. Sollicite de vous une audience.

PILATE

Lui!

Que me veut-il ^

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