‹ Lazare le ressuscité, suivi de Ponce PilateChapitre 2 sur 15 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Mets un sceau sur ton cœur, mets un sceau sur ton âme ;

L'Amour est fort comme la Mort.

Toute l'eau de la mer n'éteindrait pas sa flamme;

L'amour est fort comme la Mort !

Les voix diminuaient dans le lointain. Lazare

Les écoutait toujours et n'en recevait plus Que des sons étouffés et des syllabes rares. Puis il fit quelques pas.

Ses pieds irrésolus Semblaient se souvenir encor des bandelettes, Et parfois hésitaient comme aux mailles d'un rêt. Une ombre surgissait de son âme inquiète, Il songeait :

— Ce que dit le Cantique est-il vrai?

De la Mort se peut-il que l'Amour soit le Maître? Si je pouvais aimer comme les hommes font, La vertu de l'amour m'affranchirait, peut-être, De la tristesse vague et du trouble sans nom Que la mort a glissé jusque dans mes entrailles. Aimer I

Conduire ainsi, dans l'aube, vers mon toit, Aux sons de la cithare, au chant des épousailles. Conduire ainsi la Bien-Aimée, et qu'elle soit Sage comme Sarah et comme Ruth, et belle Comme Rachel I Aimer, et voir des fils nombreux Glorifier le sein de l'épouse fidèle, Et s'élever ainsi que d'un sol généreux Les fils des oliviers à l'ombre de leur race, Cela ne vaut-il pas les souvenirs éteints Dont en vain je m'obstine à retrouver la trace? N'est-ce pas pour ce simple et paisible destin Que le Seigneur m'ôta de la tombe vorace ?

Alors il vit venir un troupeau. Des milliers

De brebis, dont les dos roulaient comme des lames,

Tête basse, avançaient derrière leurs béliers ;

Des chiens ardents couraient sur leurs flancs ; une femme

En longs voiles, suivait, avec deux serviteurs

Elevant à leur poing des houlettes polies ;

Et les pas du troupeau descendant des hauteurs Faisaient le bruit confus d'une innombrable pluie.

Or cette femme était Lia, de Bethphagé, Fille d'Athanaël, homme opulent et sage. Son père l'envoyait désigner aux bergers Les bornes clôturant un nouveau pâturage.

Elle était vierge et belle, et de j&ns anneaux d'or Tintaient à ses poignets et paraient ses chevilles, Et, devant qu'il allât dormir parmi les morts, Lazare était aimé de cette jeune fille.

Lia aimait Lazare, et Lazare l'aimait.

Jusqu'alors leurs regards avaient seuls osé dire Le secret embaumé que leur cœur enfermait ;

Mais, pour baigner de pleurs et parfumer de myrrhe Le sépulcre où le corps de Lazare était mis, Trois fois Lia s'était levée avant l'aurore.

Bien qu'elle n'eût pas vu, la veille, son ami Se lever d'entre ceux que la tombe dévore, Elle n'ignorait pas le prodige. Israël En était frémissant d'épouvante et de joie ; Le peuple croyait voir des signes dans le ciel, Et les prêtres grondaient en espérant leur proie.

Lazare s'avança vers elle et dit :

— Lia I

— Maître! lui répondit la femme, et vers la terre Aux pieds de l'apparu son beau corps se plia ; Et comme l'on adore un sacré phylactère,

Elle appuyait sa lèvre au bord de son manteau. Mais lui se recula d'un pas et lui dit :

— Femme, Relève-toi. Je suis un homme! Le tombeau Ne m'a pas seulement restitué mon âme, Il m'a rendu ma chair, et mes os, et mon cœur. Lia, relève-toi. Je ne suis pas un être Dont il faille baiser les pieds avec terreur I

Lia, levant sur lui ses yeux graves, dit :

— Maître, Je sais que tu n'es pas un fantôme; je sais Qu'un prophète nouveau, plus puissant qu'Isaïe, T'a retiré vivant de l'ombre où tu gisais. Puis-je, t'ayant pleuré, n'être pas réjouie? Pourtant tu n'es pareil à nul autre mortel,

Car tu portes en toi la grandeur du miracle. Comme un lieu consacré par la foudre du ciel, Afin que le Très-Haut y rende ses oracles. Tu respires l'effroi que répand Jéhovah : C'est pourquoi je me suis à tes pieds prosternée.

Lazare, lui tendant la main, la releva. Puis il dit:

— Rends la paix à ton âme étonnée I Si j'ai reçu le don d'un prodige ineffable, Mon front ne s'en est pas exalté ; je ne suis, Comme autrefois, qu'un homme entre tous mes semblables. Peut-être, plus qu'un autre, au sortir de la nuit Qui m'a tenu captif en sa noire géhenne, Ai-je besoin de voir la lumière du jour, De goûter la douceur d'une caresse humaine, D'être aimé d'une femme, et d'aimer en retour...

— T'aimerl qui t'oserait aimer encor, Lazare?

La gloire de Celui qui t'a ressuscité

T'entoure, et sa splendeur terrible te sépare

Des désirs de la terre et de l'humanité.

T'aimer ! Le Dieu jaloux qui défend que l'on ose

Porter sur l'arche sainte une profane main,

T'a marqué de son signe et te veut pour sa cause :

Qui t'oserait reprendre à son choix souverain?

Lazare répondit :

— C'est une loi nouvelle Que celle que Jésus apporte parmi nous. Miséricordieuse, et douce, et fraternelle, Elle n'enseigne pas que le ciel soit jaloux Du terrestre bonheur nécessaire à nos âmes. Le désir dont j'ai soif est saint, austère et fort, Et celle-ci serait bénie entre les femmes

Qui, comme Rébecca, près du puits de Nachor,

Fit boire Eliézer à la cruche d'argile,

Me désaltérerait d'un virginal amour.

Car je suis las aussi d'un chemin difficile,

J'ai fait un grand voyage, et je sens sur mes jours

La poussière dont m'a recouvert l'autre monde.

La femme se taisait. Mais déjà dans ses yeux Lazare ne lisait qu'une terreur profonde : Elle était devant lui comme on est devant Dieu. Il sentit que l'amour s'éteignait dans la crainte.

Jamais plus comme un homme il ne serait aimé.

Celui qui de la mort avait subi l'étreinte ;

Le miracle effrayant le tenait enfermé

A jamais, malgré lui, dans sa gloire étrangère.

Sans doute sur ses pas des hommes accourront

Curieux de surprendre un peu du grand mystère.

Mais les vierges fuiront la pâleur de son front, L'ombre de ses regards effraiera leur tendresse Et nulle ne voudra dormir à son côté.

La femme s'éloigna.

La grâce et la tristesse Alanguissaient sa marche, et le Ressuscité Regardait s'en aller l'image souple et belle Que son ombre, au soleil, projetait après elle.

A qui te comparer, fille de Sion ?

Ta douleur est grande comme la mer.

Jérémie.

Il avait vu Lia disparaître au lointain. Maintenant la beauté de la terre était vaine, Et vaine la fraîcheur de ce jeune matin Où palpitait l'espoir de la moisson prochaine. Sous le rire du ciel, sous l'éclat du soleil, Lazare se sentait triste.

Plein de pensées,

Il allait inclinant son front pâle, pareil Au bœuf dont le joug pèse à sa tête lassée.

Puis comme sa détresse augmentait, il pria :

— Seigneur, pardonnez-moi le chagrin qui m'oppresse 1

Sans doute, la faveur que le Saint m'octroya.

Ne voudrait que des chants d'amour et d'allégresse ;

Mais déjà sur les jours que vous m'avez rendus

Voici l'incertitude et l'angoisse descendre :

Par des sentiers obscurs je chemine perdu.

Et ma bouche a le goût des pleurs et de la cendre.

Le don prodigieux que j'ai reçu de vous Me défend d'être heureux comme ceux de la terre. La femme que j'aimais me l'a dit à genoux, Puis elle a fui ma face, et mon cœur solitaire N'espère plus, hélas ! de battre sur son cœur.

Encor si je savais pour quelle œuvre éternelle, Vous m'avez rappelé d'entre les morts, Seigneur!

Ma vie est en vos mains qu'exigerez- vous d'elle? De quel mystérieux dessein suis-je l'élu? Parlez, Maître, mon âme esclave vous écoute, J'aimerai le tourment que vous aurez voulu : Ma douleur est à vous. Seigneur, prenez-la toute, Mais dissipez la nuit où j'erre irrésolu! Et, puisque vous m'avez élevé sur les cimes Où le terrestre amour ne peut que m'oublier, Dites-moi, dites-moi la parole sublime Dont la terre est avide et que je dois crier!

Lorsque vous choisissiez autrefois vos prophètes.

Votre esprit les armait de son verbe vainqueur,

Et vos charbons ardents rendaient leurs lèvres prêtes

A frapper les vivants d'une sainte clameur.

Mais moi je ne sais rien que les hommes ne sachent,

Car vous ne m'avez pas laissé le souvenir Des choses que la nuit pleine de morts leur cache ! Pourquoi des profondeurs m'avoir fait revenir Si vous ne voulez pas que ma bouche profère Le secret éternel dont ils sont anxieux?

Seigneur, pardonnez-moi le cri de ma misère Et ne maudissez pas les larmes de mes yeuxl

Or, des gens qui passaient non loin le reconnurent. Et, voyant s'agiter ses lèvres, et ses mains Sur son cœur suppliant se joindre, ils accoururent. Et, rassemblés autour de lui, sur le chemin. Les uns disaient : « Il a des visions célestes I » D'autres : « Il prophétise I » Un autre : « Il perd l'esprit I Du mal dont il mourut quelque chose lui reste, Ou du choc de la tombe il est encor meurtri. » D'aucuns se prosternaient pour baiser ses sandales Et des enfants criaient : m Gloire au Ressuscité 1 »

Ils venaient, délaissant les tâches matinales,

Les ouvriers des champs et ceux de la cité,

Ceux qui sarclaient de l'orge aux collines prochaines.

Ceux qui nouaient la vigne aux branches des figuiers,

Ceux qui tissaient le lin ou qui foulaient la laine.

Le forgeron quittait l'enclume, le potier

Cessait de modeler au tour la souple argile,

Et, même, des marchands arrêtaient les chameaux

Qu'ils conduisaient, chargés de mannes, vers la ville :

Tous, afin de voir l'homme échappé du tombeau.

Se pressaient, curieux, au-devant de Lazare.

Des femmes s'approchaient, des enfants sur les bras ; Des infirmes montraient, sous des haillons, leurs tares; Un boiteux se hâtait, clochant à tous les pas ; Un lépreux étalait sa chair pleine d'ulcères; D'autres tendaient des mains exsangues, dont les doigts Etaient morts ; un aveugle était assis par terre Et criait sans répit : « Ayez pitié de moi 1 » Même des gens venaient, traînant par une corde,

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