‹ Lazare le ressuscité, suivi de Ponce PilateChapitre 3 sur 15 · LAZA.RE LE RESSUSCITE · texte numérisé non relu

LAZA.RE LE RESSUSCITE

Hurlant, couvert de bave, et les yeux pleins de sang, Un homme du pays d'Hébron dont une horde De sept esprits impurs se disputaient les sens. Mais voici qu'une femme apparut.

Devant elle Ils s'écartèrent tous en silence.

Pourtant Cette femme n'était opulente ni belle; Nul parfum ne sortait de ses voiles flottants ; Mais le deuil de son être, et la grande souffrance Qu'attestait son visage et que criaient ses yeux, Répandait un prestige autour de sa présence. On la sentait obscure et sainte comme un lieu Où la mort a laissé l'odeur de son mystère.

Cette femme était mère, et parce qu'elle avait Couché, depuis trois jours, son enfant dans la terre,

Comme Rachel pleurant ses fils, elle avait fait Retentir sa maison d'une voix lamentable, Disant : « Vous qui passez par le chemin, voyez S'il est une douleur à ma douleur semblable I »

Elle aborda Lazare, et, tombant à ses pieds, Lui dit :

— Toi qui reviens du tombeau, je t'adjure. Par celle dont le sein t'a porté de longs mois, Par le cri d'allégresse et le cri de torture Dont elle a salué la lumière pour toi ; Je t'adjure par les entrailles de ta mère. Toi qui t'es relevé d'entre les morts, dis-moi. Ce que font les enfants que l'on a mis en terre I Où vont-ils? Ont-ils faim? Ont-ils peur? Ont-ils froid? Et que deviennent-ils sans leur mère dans l'ombre ? Le mien était si frêle I II pleurait pour un rien,

Il avait peur, le soir, quand la chambre était sombre, Alors, je réchauffais ses doigts entre les miens I Oh ! lorsqu'il vit la mort s'approcher pour le prendre Comme il serrait mon cou avec ses petits bras, Blottissant contre moi son corps farouche et tendre ! Elle l'a pris quand même î

Elle le tient là-bas.

Qu'en fait-elle?

S'il s'est réveillé de sa couche.

Quelqu'un s'est-il penché pour soigner son réveil ? Il ne supportait pas qu'aucune main le touche. Hors la mienne. Il m'aimait comme un lis le soleil 1 Mais se réveillent-ils de leurs langes funèbres Les enfants que l'on couche en ces affreux berceaux? Est-ce que le sépulcre, est-ce que les ténèbres N'en dévorent pas tout entiers les pauvres os?

0 Lazare, pitié I Dis-moi ce qu'il faut croire... Les enfants qu'on nous prend nous seront-ils rendus ? Comment les retrouver en cette foule noire Où, parmi tant de morts, ils errent confondus?

Elle se tut, et le silence fut terrible. Seul, l'aveugle, les yeux tournés vers le soleil, Afin d'en ressentir la lumière invisible, S'obstinait à crier son cri toujours pareil : « Ayez pitié de moi ! n

Alors on vit Lazare, Eperdu, vers le ciel élever ses deux bras. Il ressemblait à ceux qu'un mal subit égare ; Ses lèvres remuaient, mais il ne parlait pas, Et nul son ne sortait du fond de sa poitrine Où son cœur se gonflait en de muets sanglots.

Et le Ressuscité s'enfuit.

La peur divine Devant lui de la foule ayant ouvert le flot, Il gagna la campagne et se délivra d'elle,

Mais, voyant s'éloigner l'homme mystérieux, Sans qu'il eût proféré de paroles nouvelles, Et sans qu'il eût voulu rassasier leurs yeux D'un miracle plus beau que ceux de Jésus même, Ils le huaient : « Raca ! Semeur d'iniquité ! » D'autres disaient mêlant au rire le blasphème : a C'est par Béelzébuth qu'on l'a ressuscité I »

D'autres en le nommant crachaient dans la poussière ; Le boiteux brandissait son bâton ; des enfants Sifflaient entre leurs doigts ; d'autres jetaient des pierres ; Les bouches qui criaient faisaient luire leurs dents.

Un vieillard dont la barbe était neigeuse et lisse, Disait, sévère et calme, en élevant un doigt : (( Il faudra que cet homme et que Jésus périssent Car tous deux ont juré de détruire la Loi ! »

Les Princes des prêtres délibérèrent de faire mourir aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs se retiraient à cause de lui, et croyaient en Jésus.

Evangile selon saint Jean.

On soupait chez Caïphe.

Or sa table était belle :

Les feux ramifiés des candélabres d'or Eclataient au métal des massives vaisselles ;

De hauts brûle-parfums dressés sur des pieds tors, Elevaient leur fumée aux angles de la salle.

Couchés, vêtus de blanc, sur la pourpre des lits, Les convives avaient des mains longues et pâles, Et des anneaux épais chargeaient leurs doigts polis. Tous vieux, avec leur barbe auguste et leur chef grave, Ces hommes paraissaient d'un aspect surhumain, Mais leurs yeux reculés sous des orbites caves. Révélaient, par éclairs, la haine et le dédain; La ruse au pli de leurs lèvres était écrite. Et, chauffé par le vin et les viandes, leur sang Divulguait un éveil de luxure hypocrite En gonflant à leur front ses réseaux bleuissants.

Les convives étaient 3es Anciens et des Prêtres,

Sectateurs de la Loi, Juges au Sanhédrin ;

Ils méprisaient l'esprit en adorant la lettre.

Et pesaient sur le peuple ainsi qu'un joug d'airain.

L'un après l'autre, ils s'énonçaient d'une voix lente. Chacun d'eux pour parler, lorsque venait son tour, Dégageait de sa manche une dextre élégante, Afin qu'un geste exact embellît son discours.

Il se fit tout à coup un silence.

Caïphe Parlait. Sur leurs coussins soulevés à demi, Les Anciens écoutaient la voix du grand pontife.

Il disait :

— Par la Loi dont le soin m'est commis,. Cet homme que Jésus a tiré de la tombe Doit mourir. Que ce soit l'œuvre d'un imposteur, Ou qu'à Béelzébuth ce noir prodige incombe. Il n'importe. Le peuple croit au séducteur

Qui semble commander à la nuit éternelle. Toujours ce peuple obtus et faible s'est épris Des dieux aventuriers, des idoles nouvelles, Et déjà ce Jésus de Nazareth a pris Plus d'un Hébreu naïf en sa doctrine impie, Les pêcheurs, ses amis, ayant sans doute appris Au fils de Dieu comment un filet se manie...

Caïphe eut un sourire. Un rire courtisan

Fit hennir les vieillards dans leur barbe emphatique ;

Les faces larmoyaient de joie, et, bondissant,

Les panses dérangeaient les plis lourds des tuniques.

Caïphe poursuivit:

— De crainte que le mal N'aille au pire, et de peur qu'Israël ne finisse Par se prostituer au nouveau Bélial, Il faut qu'avant Jésus ce Lazare périsse.

Car Lazare vivant, le peuple qu'a séduit Le prodige que semble attester sa présence, Oterait de nos mains justicières celui Dont Tart menteur sut feindre une telle puissance; Mais qu'il soit replongé dans le sombre séjour, Qu'on le rende au tombeau frustré de sa pâture, Nous saurons le charger d'un sépulcre assez lourd. Pour que, malgré la fraude et malgré l'imposture, Le tombeau, cette fois, achève son festin. Alors, se détournant de son erreur funeste. Ce peuple au cœur mobile, au vouloir incertain, Reniera ce Jésus... La Loi fera le reste.

Ils hochèrent la tête avec assentiment ; D'aucuns se caressaient les lèvres de leur langue ; Le Grand Prêtre cessa de parler un moment. Puis, sur un ton plus bas, il reprit sa harangue :

— Lazare doit mourir. Certes, disciple obscur,

N'ayant pas à la Loi fait de publique offense, n ne peut être atteint d'un coup légal et sûr. Nous ne pouvons sur lui prononcer de sentence, Ni le faire clouer sur le bois d'un gibet. A de plus hauts forfaits réservons ce salaire I

Lazare doit périr sans faste, et, s'il tombait, Victime d'un destin rapide mais vulgaire. Ou si quelque hasard, prudemment amené.

Emplissait pour jamais d'opportunes ténèbres La bouche du témoin que Jésus s'est donné. Déplorant hautement cet accident funèbre. Et, nous lavant les mains aux regards d'Israël, Nous pourrions entre nous fêter cette victoire. En louant Jéhovah qui, des hauteurs du ciel. Réfrène les méchants et leur rompt la mâchoire I

Sadoc, l'un des Anciens, parla.

Le Tribunal Ecoutait quand Sadoc ouvrait ses lèvres rares, Car, entre tous ses pairs, nul n'était son égal Pour le conseil subtil et profitable.

Avare De gestes, on dirait qu'en ses ongles polis. Les yeux baissés, il lit le texte d'une glose. Pendant que, sur un ton savamment affaibli, Il formule Tavis que son esprit propose.

— La sagesse en chacun de tes mots resplendit, Caïphe, et la prudence est assise à ta droite. Il importe, en effet, de rompre le crédit Des fables que répand une imposture adroite; Et c'est, depuis Moïse et depuis Aaron, Notre œuvre d'arracher aux nouveautés fatales Ce peuple dur d'échiné et de cœur, toujours prompt A repaître sa faim aux viandes du scandale.

Mais, avant de frapper d'un châtiment fortuit L'homme dont le souci nous obsède, peut-être Siérait-il d'essayer d'autres desseins sur lui. Car ce Lazare est faible, éloigné de son Maître : Moi-même, je l'ai vu, hagard et tremblant, fuir Ceux qui lui demandaient d'accomplir un prodige. Depuis, de sa maison, nul ne l'a vu sortir, Et le peuple, déçu des signes qu'il exige, Haïrait volontiers ce prophète impuissant, Et même...

Supposons que la plèbe barbare.

Qu'on excite aisément à toute œuvre de sang. Assaille la demeure où se cache Lazare; Imaginons alors qu'un homme sage et doux Soit introduit auprès de Lazare, et l'exhorte A conjurer la foule, avant que son courroux, A quelque extrémité funeste ne s'emporte ; Qu'un ami, dis-je, expert à conduire un discours, Sache en des mots heureux envelopper son âme ;

Qu'il s'offre à le sauver du péril qu'il encourt Si, devant tous, le faux ressuscité proclame Qu'il n'est pas descendu jusqu'au séjour des morts, Et que son maître seul ourdit cet artifice...

Si l'homme se refuse au salut, que son sort Selon la volonté du peuple s'accomplisse; Mais s'il parle, docile au conseil que j'émets. Peut-être pourrions-nous ne point hâter sa perte. Car pour désabuser Israël à jamais, Pour briser sa croyance au Galiléen, certes, Rien ne saurait valoir l'éclatant désaveu, Et le haut reniement publié par cet être.

Que t'en semble, ô Caïphe, et vous, sages Hébreux, Que vous paraît l'avis que j'ose vous soumettre?

Ils l'écoutaient encor. Leurs yeux, pleins de lueurs, Pétillaient maintenant comme un brasier étrange.

Quand se fut apaisé le murmure flatteur, Caïphe résuma l'unanime louange :

— Adonaï t'inspire, ô Sadoc ! C'est par toi Que périra l'erreur où le peuple s'égare ; Par toi, sans recourir aux rigueurs de la Loi, Nous abattrons Jésus en séduisant Lazare.

Il parla longuement, exposant le complot, Et comment assurer le succès de l'affaire.

Des échansons versaient des vins joyeux et chauds, Et leur rougeur teignait les lèvres sanguinaires.

Voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point.

Evangile selon saint Luc,

Or, après qu'il eut fui la foule, plusieurs jours Lazare en sa maison demeura sans rien dire, Le front penché, croisant les bras sur son cœur lourd. Les yeux noirs de pensers.

Parfois, dans un sourire, Marthe l'admonestait avec douceur :

— Pourquoi, Disait-elle, songer à ce mystère encore ? Oublions ce qu'on doit oublier! Si tu crois Qu'il te faille savoir ce que tout homme ignore. Quand le Christ reviendra sous notre toit, dis-lui De faire la lumière et la paix en ton âme ; Mais sache d'ici-là dominer ton ennui.

De peur que le Seigneur lui-même ne te blâme De te réjouir mal de ses dons éclatants. Et d offenser le Ciel d'une vaine tristesse.

Mais Marie avec lui se taisait. Par instants Elle venait s'asseoir à ses pieds ; sa tendresse Compatissante et pure illuminait ses traits; Elle avait le silence et la douceur des lampes ;

Et Lazare posait parfois ses doigts distraits

Sur les cheveux profonds qui couronnaient ses tempes.

Or, Lazare, une nuit qu'il gisait en son lit, Eut un songe.

Il se vit sur un haut promontoire Dominant une mer dont le couchant pâli Ne laissait qu'entrevoir les solitudes noires. Sur cette mer était le signe de la Mort : Elle n'avait ni vent, ni vagues, ni voilures ; Pas un bruit ne venait du large ni du bord, Et rien ne remuait cette étendue obscure.

L'homme, qui s'était cru seul d'abord en ce lieu, Découvrit, sur ce cap, une assemblée immense Et confuse.

Nul œil autre que l'œil de Dieu,

N'aurait su dénombrer le chaos d'existences Que cette multitude énorme enchevêtrait.

C'était, à l'infini, des corps et des visages, Et, pas plus qu'en voyant la lointaine forêt On ne peut discerner la forme des feuillages, On ne pouvait en cette accumulation Démêler les contours ni les traits des figures, Mais des yeux et des yeux, des yeux par millions,. Luisaient sur cet amas de sombres créatures.

Et Lazare sentit qu'il s'était écoulé De longs siècles, depuis que cette multitude Étrange s'entassait sur ce cap désolé, Dans le même silence et la même attitude.

Puis des siècles encor s'écoulèrent. Des temps Ajoutèrent aux temps leur durée infinie. Et Lazare eut au fond de son cœur haletant L'effroi de vivre un nombre ineffable de vies.

Cependant que, pressés dans l'ombre, autour de lui. Ces êtres, possédés d'on ne sait quelle attente, Attachaient sur la mer leurs regards pleins de nuit.

Tout à coup il se fit un vaste cri. Béantes, Les bouches qui, depuis des siècles, avaient tu L'angoisse qui vivait sur les faces, crièrent. Les yeux grandis luisaient d'un espoir éperdu, Les mains tremblaient d'impatience et de prière, Car un vivant était apparu sur la mer. . .

On ne pouvait savoir comment d'un autre monde

S'en venait cheminant ce voyageur amer ;

Ses pieds étaient voilés d'une brume profonde ;

Par moment on eût dit que le gouffre espérait

Reprendre ce vivant dans son ombre éternelle.

Et son corps, aspiré par des gouffres secrets

Et brusques, s'enfonçait parfois jusqu'aux aisselles.

Il avançait pourtant. Et lorsqu'il fut venu Au bas de la falaise où pullulaient les races, Il leva son visage et Lazare connut Que la face de l'être était sa propre face!

Au même instant Lazare entendit une voix Puissante qui criait :

— Qu'as-tu fait de nos frères, Qui pour la grande mer sont partis avant toi? Et pourquoi reviens-tu, seul ainsi, vers la terre?

Puis Lazare entrevit la pâle humanité

Se pencher pour ouïr le revenant farouche ;

Les lèvres s'entr'ouvraient dans leur avidité

A boire le message attendu de sa bouche ;

Et l'on entendait battre, en un seul battement.

Les innombrables cœurs de l'immense assemblée.

Et voici que, debout sur le gouiîre dormant, L'homme tendit au ciel ses paumes désolées, Et, frémissant d'horreur, Lazare décomTit Que l'on avait cousu la bouche de cet être!

Alors, il vit crouler son rêve, et, dans un cri. Il s'éveilla :

Le jour était loin de paraître ; Les coqs dormaient, et seul, aux ténèbres des champs^ L'aboi des chiens rôdait autour des maisons closes.

Lazare se dressa sur ses nattes, cherchant

A retrouver les lieux familiers, et les choses

Dont l'aspect amical délivrerait ses yeux

Des lambeaux de son rêve encore vivant dans l'ombre.

Mais un effroi nouveau hérissa ses cheveux. Il venait d'entrevoir qu'une présence sombre

t)4 LAZARE LE RESSUSCITÉ

Se tenait, taciturne et haute, à son chevet.

Un être dont la nuit dérobait la figure,

Et qui semblait plus grand qu'un homme, l'observait,

Immobile, inclinant son apparence obscure.

Lazare murmura tremblant:

— Qui donc es-tu?

Homme ou fantôme? Esprit bienveillant ou funeste? Seigneur, pour relever mon courage abattu. M'avez- vous envoyé ce messager céleste?

Et Lazare entendit l'être parler. Sa voix Belle et profonde avait une étrange harmonie ; Elle versait du trouble et du charme à la fois, Et tour à tour vibrait d'orgueil et d'ironie :

— Je ne suis l'envoyé d'aucun maître. Celui Vers qui s'est élevé le cri de ta prière.

N'écoute pas ta plainte et rit de tes ennuis. Jamais il n'eut souci de l'humaine misère, Car le ciel qu'il habite est trop loin d'ici-bas, Moi seul, consolateur méconnu de ce monde. J'accours vers les douleurs qui ne m'appellent pas.

Je sais la tienne: elle est pitoyable et profonde, Mais vaine. Rien n'est vain comme la vérité Que tu crois rapporter de l'ombre inférieure. Et que tu veux crier devant l'humanité. Car, cette vérité, sache que c est un leurre, Un illusoire amas de songes confondus Dans le trouble fiévreux d'une fausse agonie. Non, Lazare, jamais la tombe n'a rendu Les êtres dont sa faim se gorge inassouvie Les morts sont morts !

La loi dont c'est l'ordre éternel Est de celles que Dieu ne peut lui-même enfreindre.

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