DE L'ANECDOTE RISQUÉE
L'anecdote risquée est un mal nécessaire. Lors qu'on n'en sert pas au public, il en fait lui-même, et Dieu saitl... Elle n'est tolérable qu'en temps d* disette.
« Le célèbre docteur H..., surnommé le médecin des poètes, — parce qu'il a guéri beaucoup de jeunes gens de la manie de faire des vers — recevait l'autre jour la visite de la baronne X...
» — Monsieur, dit cette mère affligée, je n'ai plus
d'espoir qu'en vous ; j'ai un fils qui a dix-huit ans iepuis six mois, il ne fait plus que des vers.
» — Remettez-vous, madame. Comment a commencé l'indisposition ?
» — Mon Dieu, monsieur, aux vacances dernières, il en fit quelques-uns à sa cousine.
» — Je sais, dit le docteur :
Bel ange, si sur moi tes yeux daignaient tomber...
Après?
» — Après, docteur, sa cousine, n'ayant pas jugé à propos délaisser tomber les yeux...
» — Tant pis ; ensuite ?
» — Il est devenu triste et en a fait encore plus qu'autrefois. Je vais vous en citer.
» — Inutile, madame, je les connais:
En vain je cherche dans la nue Mon étoile disparue Sous un rayon de douleurs,
» — Non, docteur, ce n'est pas le genre, » — Alors, votre fils est maigre :
Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire : L'univers sera consolé.
» — C'est bien cela, docteur, c'est cela 1
» — C'est grave, très-grave...
» — ïïélas ! vous ne savez pas tout ; hier, en sortant des Variétés, il a eu un succès de délire, ei a fait des vers dans lesquels il tutoie mademoiselle Z...
» — Troisième période ; madame, votre fils est fort mal.
» — Vous me faites frémir. . .
» — Il n'y a qu'un remède ; mais vous n'en voudrez peut-être pas.
» — Oh! monsieur, une mère ne fait-elle pas tout au monde pour sauver son fil3 ?
» — Eh bien, donnez-lui mademoiselle Z...; une cuillerée toutes les heures ; après-demain, il sera guéri. »