‹ Le 101me régimentChapitre 30 sur 50 · LA. PENSION ROQUET · texte numérisé non relu

LA. PENSION ROQUET

(Tjne multitade de bambins de cinq à douze ans rompent lenrs »angg et se groupent autour d'un professeur maigre et râpé.)

Le pion. — Messieurs , vous avez deux heures, usez-en, mais n'en abusez pas; que la sagesse préside à vos jeux.

Tous. — Oui, m'sieu.

Une voix. — Qui est-ce qui fait aux barres?

Plusieurs voix. — Moi , moi, moi.

Le petit Bourgeois. — Moi aussi ; mais on ne ramasse pas les morts.

Le pion. — Monsieur Bourgeois ! faites-moi le plaisir de ne point courir l'épaule droite en avant, ainsi qu'un sanglier furieux et déchaîné.

Le petit Bourgeois. — Moi, m'sieu?

Le pion. — Oui, vous.

Le petit Leprieur. — C'est une métaphore, ça, n'estce pas , m'sieu? parce qu'on n'enchaine pas ies sangliers.

Le pion. — Leprieur, vous êtes coiffé du casque de l'audace, que surmontent encore le cimier de l'impudence et le panache de l'ineptie.

Trente voix (avec horreur). — Oh!

Le petit Gavinet. — M'sieu, Cuchet m'a pris mor képi, il ne veut pas me le rendre.

Le pion. — Il a le sien, c'est une superfétation.

Gavinet. — Je ne sais pas, m'sieu.

Le pion. — Cuchet I pourquoi avez-vous pris le képi de Gavinet?

Cuchet. — Au contraire, m'sieu, j'ai voulu le lui rendre ; c'est lui qui n'a pas voulu le reprendre.

Le pion. — Votre langue est forgée à l'enclume du mensonge ! rendez-lui son couvre -chef.

(Le groupe se disperse.)

Le petit JVonac. — Un lézard sur le mur !

Trois ou quatre gamins. — Attrapons-le, ça n'est pas méchant. (Ils le criblent de pierres.)

Un vieux monsieur qui passe. — Cet âge est sana pitié. Laissez cet animal. (Sentencieusement.) Lelézaid est l'ami de l'homme.

Cuchet (accourant). — Où qu'il est, ce lézard?

Nonac (avec stupeur). — Ne le touche pas! ne le touche pas 1 C'est l'ami de ce vieux.

Un petit mouchard. — M'sieu, le nouveau qui grimpe.

Le pion. — Monsieur! Impudent drôle, là-bas! Vouiez-vous bien descendre? Qui donc vous a donné l'audace d'escalader ces arbres séculaires? Répondez I

Le nouveau. — Personne

Le pion. — Que cela ne vous arrive plus ; je serais obligé de sévir contre vous avec sévérité.

(Le nouveau ra s'asseoira terre dans un coin.)

Le petit Vauvillé (s'approchant de lui). — - Pourquoi que tu ne joues pas?

Le nouveau. — On m'en empêche.

Vauvillé. — Viens faire à autre chose.

Le nouveau. — Non.

Vauvillé. — Les autres ne veulent pas jouer avec toi , parce que tu as des souliers ferrés et une cravate en coton ; moi, ça m'est égal. (Le nouveau ne répond pas.) Comment t'appelles-tu?

Le nouveau. — Jean.

Vauvillé. — Que fait ton père ?

Le nouveau. — 11 est mort.

Vauvillé. — Et ta mère?

Le nouveau. — Elle est morte.

Vauvillé. — Ah!... Veux-tu venir jouer?

Le nouveau. — Non, je veux me sauver.

Vauvillé. — Où demeures-tu ?

Le nouveau. — ■ A Fontainebleau.

Vauvillé. — C'est-y plus joli qu'à Paris?

Le nouveau. — Non, mais il y a une forêt»

Vauvillé. — On s'amuse dans la forêt?

Le nouveau. — Oui, on peut grimper, monter sur les peupliers, dénicher les pies.

Vauvillé. — Tiens, c'est gentil, ça.

Le nouveau. — Oui, le vent fait craquer les branches, et la tige de l'arbre se tord comme si elle allait se casser, ça vous balance dans l'air ; c'est bon.

Vauvillé. — On doit avoir peur?

Le nouveau. — Oui, lorsque l'on est descendu.

Vauvillé (courant vers les autres). — Le nouveau est toqué !

Tous. — Le nouveau est toqué

Le petit Samuel. — Qu'est-ce qui veut changer une corde pour une bille ?

Un bambin. — Moi.

Le petit Carloti. — Veux-tu me rendre ma balle, grand filou !

Le petit Bidault. — Filou ! Dis-le donc encore pour voir?

Carloti. — Je te dis de me rendre ma balle, voilà ce que je dis.

Bidault. — Tu ne l'auras pas; ça t'apprendra à appeler les autres filous, petit voleur.

(Une partie de balle s'engage ; quelques bambins, plus grands que les "autres, se promènent gravement.)

Bavajou. — Eh ! Catignolles ! viens-tu-t'en avec nous?

Le petit de Catignolles. — Merci, je me promène seul.

Ravinel. — Il fait le fier parce que son père est noble.

Ravajou. — Chez nous aussi, nous sommes nobles.

Ravinel. — Pourquoi ne signes-tu pas de Ravajou?

Ravajou. — Parce que, pendant la Révolution, l'ad-

joint du maire a perdu les papiers à mon grandpère.

Le petit Samuel. — Qui est-ce qui veut changer une corde pour une toupie?

Le petit Chomel. — Je vais te raconter ça ; c'est la plus jolie pièce que j'aie vue de ma vie.

Le petit Doucet. — T'en as pas déjà tant vu !

Chomel. — Merci, et chez Séraphin donc ! mais c'est pas la même chose, là ; tu vas comprendre. Il y a une dame qui s'appelle madame Kermidy, qui a un domestique qui lui a volé un couvert d'argent ; ça l'a rendue de mauvaise humeur, ça fait qu'elle met à la porte une marquise qui venait pour la voir, ça fait alors qu'elles sont brouillées à mort...

Le petit Doucet. — Je comprends.

Chomel. — Le fils de cette marquise est caché dans un cabinet; il rentre quand sa mère est sortie.

Doucet. — Y fiche des giffles à la dame?

Chomel. — Mais non, petit bêta, il la connaît. D'ailleurs, il n'a pas le temps : le médecin arrive pour le faire marier avec une jeune fille qui va mourir, Germaine ; alors, tu comprends?

Doucet. — Hum ! Comme ça !

Chomel. — Tu vas voir; le jeune homme veut se marier pour faire croire que le petit de la dame est à lui, parce qu'elle est mariée aussi, elle. Comprends-tu ?

Doucet (ahuri.) — Parbleu!

Chomel. — Tu vas voir : elle fait semblant de rien, elle se déguise en dame de charité, elle a une robe en velours, une rose au milieu du front et des diamants, des diamants, plus de cent mille francs.

Doucet. — Oui!... en cristal.

Chomel. — Non, non, maman a dit que c'était du vrai.

Doucet. — Toi, d'abord, tu exagères toujours : c'est comme quand tu disais que le Chat botté avait des bottes vernies. J'ai demandé à papa, qui m'a dit que le vernis n'était pas découvert sous Louis XIV.

Le petit Samuel. — Qui veut changer un petit cerceau pour une superbe toupie?

Le petit Doucet. — Eh bien, après?

Le petit Chomel. — Alors les parents de Ger-

maine, quoique très-pauvres, lui donnent un louis pour les malheureux ; alors la dame est trèsvexée.

Le petit Doncet. — Comment! on lui donne vingi francs, et elle n'est pas contente? Elle est bonne, celle-là.

Le petit Leroux. — Regarde donc cette dame qui pleure.

Le petit Dulao. — Tiens ! c'est la dame noire de l'année dernière; elle pleure toujours.

Le petit Âubert. — Pourquoi donc ça?

Le petit Dulac. — C'est la mère du petit Gautier qui était à la pension il y a deux ans... Il est mort; alors elle vient tous les jeudis se promener ici pour voir où il venait s'amuser, et, quand elle nous voit, ça la fait pleurer.

Le petit Leroux. — Pourquoi qu'elle vient, puisque ça lui fait de la peine ?

Le petit Aubert. — Ça lui fait du plaisir, mais du chagrin en même temps.

Le petit Leroux. — Tu ne me feras pas croire ça, par exemple.

Le petit Dulac. — Est-il bête, ce Charles !

Le petit Chomel. — Les voilà en Italie ; Germaine est malade tout à fait...

Le petit Doucet (à un enfant qui passe). — Qui c'est, ce monsieur qui t'a donné des gâteaux derrière l'arbre ?

L enfant. — C'est... c'est... personne.

Le petit Doucet. — Personne ? En voilà une forte. Je ne l'ai pas vu peut-être ?

Le petit Chomel. — Et moi donc !...

L'enfant. — Ne le dites pas, je vais vous en donner.

Le petit Doucet. — Donne.

L'enfant. — Tenez, tiens; mais ne le dites pas surtout.

Le petit Chomel. — Pourquoi ça?

L enfant. — Je serais grondé ; l'autre jour, à table, à la maison, j'ai dit comme ça : « Mon ami Maurice m'a porté des gâteaux aux Tuileries. » Maman était d'une colère ! et, quand papa a été sorti, elle m'a dit : « Si tu parles encore de M. Maurice devant ton père, je te renverrai en pension eu Afrique ; ainsi... a

Le petit Doucet. — Faut croire qu'elle ne l'aime pas, ton ami Maurice.

L'enfant. — Je ne sais pas, moi.

Le petit Chomel. — C'est bon, file, méchant lapin.

Le petit Samuel. — Qui veut changer un petit ballon pour un magnifique cerceau à grelots et son manche en bois de sapin tourné ?

Le petit Chabouché. — Plus souvent, que je jouerai avec ce petit portier-là! vas-y si tu veux.

Le petit Richard. — J'y tiens pas.

Le petit Chabouché. — Papa m'a dit : « 11 ne faut être fier avec personne ; tous les hommes se valent : seulement, on ne doit parler qu'aux gens qui sont autant que vous. » Je ne suis pas portier, moi.

Le petit Chomel. — En Italie, le comte attend que Germaine meure pour aller trouver l'autre ; mais, comme il n'est pas pressé, il la soigne très-bien. Mais ça ne fait rien du tout : elle ne guérit pas. Heureusement qu'au moment où elle va mourir, le domestique l'empoisonne ; ça fait qu'elle est sauvée.

Le petit Doucet (lui donnant un coup de poing\ — Ah çà 1 à la fin, tu crois que tu vas me faire poser

pendant toute la promenade, toi? Tiens, tiens. (Ils se battent, les autres viennent les séparer.) Ça lui apprendra I

Le petit Chomel. — Je te repincerai, sale traître. Le pion. — Aux arrêts tous les deux I Ces êtres-là ne respirent que le carnage.

Le petit de Catignolles (au pion). — Se battre pour une pièce du boulevard, quelle bêtise ! Moi, je ne vais qu'à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique. J'ai vu une jolie pièce, allez, m'sieu : Quentin Durward; il y a Louis XI qui chante...

Le pion. — Ça ne m'étonne que médiocrement.

« Ce roi dissimulé, politique et méchant, Sut rendre le premier le trône indépendant. »

Les historiens prétendent même qu'il était très-bon à ses heures. — Que vous disait ce matin M. Roquet?

Le petit de Catignolles. — Nous causions, je lui parlais de son dictionnaire ; vous savez qu'il a un procès pour son dictionnaire? Je lui ai dit que papa avait dit qu'il gagnerait parce qu'on lui faisait une injustice; il était très-content, très-content; même il

m'a dit : « Catignolles, voulez-vous une prise ?» Ça ne lui arrive pas souvent.

Une bande de bambins poursuivant un enfant bossu. «— Hue, l'amoureux ! hue !

L'enfant. — Laissez-moi, vous me faites du mal !

La bande. — Hue, l'amoureux ! hue ! [Ils le frappent et le renversent.)

L'enfant. — Vous êtes méchants, vraiment... brigands, assassins, voleurs! Ne me battez pas tous à la fois avjourd'hui, vous me battrez demain.

La bande. — Hue, l'amoureux ! hue !

Le petit Samuel. — Qui veut acheter un superbe ballon pour douze sous ?

Le petit Gogo. — Moi.

Le pion (au nouveau). — Pourquoi donnez-vous votre argent à cette mendiante ?

Le nouveau. — Ce n'est pas une mendiante ; elle ne mendie pas; elle demande quand elle a faim.

Le pion. — Sauvage, va.

L'enfant (poursuivi). — Oh ! si j'étais fort !

Tous. — Fort à quoi, l'amoureux? fort à quoi?

L'enfant. — Fort, fort à casser le ciel, je vous écraserais tous.

La bande. — Hue, l'amoureux I hue>i

Le pion. — Formez les rangs. En avant, marche 1

Le petit Gogo. — Samuel, veux-tu reprendre ton ballon pour dix sous ?

Samuel. — Merci, maintenant que tu l'as abîmé !

Le petit Gogo. — Moi ! du tout. Veux-tu pour huit?

Samuel. — Pas si bête î

Le petit Gogo. — Pour six?

Le petit Samuel. — Jamais de la vie !

Le petit Gogo. — Eh bien, prête-moi deux sous.

Le petit Samuel. — Ça y est: tu n'en rendras quatre ; mais passe-moi le ballon en garantie.

L'habitué de la Petite-Provence (attendri). — Chers enfants! c'est l'espoir de la France; oui, monsieur, l'espoir de la France.

— Allons, tant mieux !

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