‹ Le 101me régimentChapitre 31 sur 50 · LE CHAPEAU NEUF · texte numérisé non relu

LE CHAPEAU NEUF

Les heureux du jour qui achètent des chapeaux ous les mois n'ont jamais de chapeaux neufs; ou, si vous préférez, ils n'ont jamais de chapeaux vieux, ce qui revient au même.

La première condition à remplir pour avoir un chapeau neu', c'est d'en posséder un vieux.

Eussiez-vous acheté la veille le plus luisant de tous es chapeaux, si vous n'avez conservé l'autre pour un ;as extrême, il vous est impossible de pouvoir dire, en vous adressant à votre valei de chambre, ou à

votre portier, ou encore à votre maîtresse, ce. doux serviteur de ceux qui n'ont pas de serviteurs

— Donnez-moi mon chapeau neuf.

Vous dites : « Donnez-moi mon chapeau, » et cela sans emphase et sans fierté, sans ajouter ce mot neuf qui fait l'orgueil de ce monsieur qui n'achète qu'un chapeau par an.

Ce couvre-chef annuel est un événement dans la maison.

Le monsieur le lustre avec son coude, souffle dans les poils pour savoir si c'est de la vraie soie, en coiffe son genou, qu'il détire ensuite pour cambrer la forme; ceci fait, il le présente avec orgueil à sa femme.

— Tiens, dit-il, c'est un d'Orsay. Comment le trouves-tu?

— Je le trouve petit et ridicule.

— Tu n'y connais rien, répond le mari avec fatuité, tu n'y connais rien : les femmes, vous ne trouvez jamais bien... rien.

— Qu'est-ce que ça me fait à moi, après tout, mon cher? Ce n'est pas moi qui le porterai.

Le monsieur remet son chapeau dans un étui de

papier, puis dans un fourreau de carton, et l'enferme dans une armoire en se promettant de porter encore le vieux pour aller à son bureau.

Un matin, le monsieur dit à sa femme :

— Si je mettais mon chapeau neuf pour aller chez Dubief?

— Dame ! ça te regarde, si ça te fait plaisir...

— Ça me fait plaisir sans me faire plaisir.

— Alors ne le mets pas.

— Je ne Fai pas acheté pour en faire des conserves.

— Alors mets-le, que veux-tu que je te dise !

Le monsieur grogne un instant à propos des femmes qui ne répondent jamais à ce qu'on leur demande, et part pour chez Dubief.

Madame, pensive et inquiète, s'approche de la fenêtre.

— Mon Dieu! dit-elle, quelle singulière idée Edouard a-t-il eue de mettre son chapeau neuf! voilà qu'il va pleuvoir.

Pas singulière : fatale idée, aurait dû dire la dame; il pleut beaucoup, beaucoup.

Edouard a quitté Dubief au boulevard du Temple, et il est en train de se dire qu'il y a loin du boulevard du Temple à la rue 4e l'Arcade, — ce qui est tout à fait vrai.

Comme il ne veut pas gâcher son chapeau neuf, il entre dans un café, attendre que la pluie cesse.

La pluie, qui n'a d'ordres à recevoir de personne, continue.

Heureusement pour Edouard, un de ses amis arrive. Il lui conte son cas, et ils font une partie de piquet pour faire passer le temps.

L'ami gagne un louis et s'en va. Edouard pense que, puisqu'il pleut toujours, il vaut mieux dîner là; au moins il n'abîmera pas son chapeau. Le dîner est détestable, mais il lui coûte douze francs.

— Madame, dit la bonne, voici qu'il est huit heures, monsieur ne rentrera pas ; madame veut-elle que je serve le dîner?

— Servez.

Depuis le matin, madame est absorbée, elle n'a qu'une pensée, une seule, mais qui devient terrible par sa persistance : « Quelle singulière idée Edouard a-t-il eue de mettre son chapeau neuf ? »

Il pleut toujours. Le monsieur qui a un chap m îeuf entre à l'Ambigu, pour ne pas rester toujours au café et ne pas abîmer son chapeau.

— Au théâtre, pense-t-il, je passerai la soirée sans rien dépenser.

C'est une excellente idée; seulement, elle lui coûte cinq francs.

Il est minuit ; madame est rongée par l'inquiétude, elle veut envoyer sa bonne à la préfecture de police pour qu'on fasse des recherches; monsieur a peutêtre été victime de quelque accident !

La bonne affirme qu'il vaut mieux attendre un peu, monsieur ne saurait tarder.

En effet, monsieur arrive aune heure après minuit, monsieur est trempé jusqu'aux os, il ruisselle comme un tonneau d'arrosement; il ôte son habit; sa chemise fume; son chapeau, ce chapeau si brillant, si lustré, si cambré, si coquet, a l'air de sortir des bains à quatre sous ; il n'a plus forme descriptible, et volontier?, on le prendrait pour un chien noir décédé suivant le fil de l'eau. Et pourquoi ce grand désastre, je vous prie? Mais parce qu'Edouard, au sortir du théâtre, n;a poiçt

trouvé de voiture; il a pensé que sa femme serait inquiète, et il est parti en courant, parce que, voyez-vous, pour tous les chapeaux du monde, Edouard ne voudrait pas inquiéter sa femme. — Brave garçon, val

— Mais pourquoi vions-tu si tard?

— Mais parce qu'il pleuvait; je ne voulais pas abîmer mon chapeau.

— A quelle heure as-tu quitté Dubief ?

— A midi.

— A midi ! et où as-tu été ensuite ?

— Au café.

— Et où as-tu dîné?

— Au restaurant.

— Eh bien, mais où as-tu passé ta soirée?

— A la comédie.

— Je te remercie bien, par exemple; dis donc tout simplement que tu voulais te donner du bon temps. Je m'en suis doutée quand je t'ai vu prendre ton chapeau neuf.

— Si on peut dire! Je ne voulais pas gâter mon chapeau, voilà tout, tiens 1

— Pourquoi n'as-tu pas pris une voiture tout de suite?

— Dame! je ne voulais pas dépenser de l'argent inutilement.

— T'as donc dîné pour rien?

— Non, mais...

— ■ T'as boustifaillé au café et partout pour rien, et au spectacle aussi?

— Mais laisse-moi donc t'expliquer...

— Laisse-moi donc tranquille... tiens, tu me fais mal.

Hélas ! depuis ce temps, le monsieur qui avait un chapeau neuf n'est pas heureux.

Si par hasard il ose faire une observation sur les dépenses de sa femme, elle lui répond infailliblement :

— Est-ce que je dis quelque chose, moi, quand tu dépenses des quarante francs pour toi tout seul, comme le jour où tu as mis ton chapeau neuf !

Son dîner est toujours mauvais et froid, sa femme ne rentre jamais à l'heure; s'il ne sait pas quand elle

vient, il ne sait guère où elle va. Ouvre-t-il la bouche pour se plaindre, elle lui dit pour toute justification : — Je ne le fais pas de scènes, moi, lorsque tu me fais attendre des journées et des soirées entières dans des inquiétudes mortelles, comme le jour où tu as mis ton chapeau neuf!

Autr efois, lorsqu'elle quittait, à l'encoignure de la rue, le fiacre qui la ramenait de la course au bonheur, elle avait de petits remords bien gentils. « Pauvre Edouard I » disait-elle. — Maintenant, lorsqu'ils apparaissent de loin en loin, ces remords usés, elle hoche la tête, se drape dans son burnous, franchit le trottoir, d'un coup de crinoline, en murmurant :

— Bah! après tout, je suis bonne; est-ce que je sais ce qu'il a fait, lui, le jour où il a mis son chapeau neuf?

Les gens qui ne connaissent Paris que de réputation s'imaginent volontiers que le boulevard est une mine

d'observation dans laquelle on trouve facilement des types originaux, des caractères excentriques, des études morales et immorales : quelle erreur !

Il est temps d'anéantir cette croyance absurde, en dévoilant la vérité à l'univers.

Les marchands et les cafetiers, dans le but, bien pardonnable au fond, d'achalander leurs établissements, ont eu une idée.

Au premier abord, cela paraît peu vraisemblable, mais il en est ainsi.

— La foule attire la foule, ont-ils pensé; faisons une foule artificielle pour attirer la vraie.

A cet effet, ils ont pris toute sorte de gens flânant pendant le jour et ayant leur soirée libre. Les tailleurs et les couturières les ont habillés, les chapeliers et les modistes les ont coiffés, les cordonniers les ont chaussés, les cafetiers et les restaurateurs leur ont ouvert un crédit en leur intimant l'ordre de se promener devant leurs portes de sept heures à minuit.

Semblable aux figurants du Cirque, cette foule de fantaisie arrive par le faubourg Montmartre, suit les boulevards jusqu'à laChaussée-d'Antin, prend la rue de Provence, revient au faubourg Montmartre et re-

commence sans cesse le même trajet, au grand ébahissement des provinciaux qui ne se lassent jamais de dire:

— On ne peut pas se faire une idée de la foule qu'il y a dans ce Paris.

Disons, à la louange des provinciaux, que Balzac lui-même s'était laissé prendre à cette supercherie des boutiquiers, le jour où il écrivait: « Si l'empereur de Russie faisait transporter dans ses États les gens qui couvrent le trottoir du boulevard de Gand, Saint-Pétersbourg deviendrait la capitale de la France.

C'est fort drôle, mais ce n'est pas vrai.

De tout cela, il découle clairement qu'on doit chercher ailleurs qu'au boulevard le bonhomme dont on a besoin.

Qu'importe, en somme, pourvu qu'on le tmuve, et on le trouve toujours, par exemple :

Page 1