M. LEFÈVRE
M. Lefèvre était, il y a six mois, l'homme le plus heureux de France; — je me dispense d'ajouter: et
de Navarre. Il possédait cinq mille francs de rentes qu'il avait gagnés je ne sais où; peut-être tenaitil cette petite fortune d'un héritage ; l'affaire n'est pas là.
M. Lefèvre possédait, en outre, une petite maison assez confortable à Montmartre ou à Batignolles.
M. Lefèvre possédait encore — et c'était sa plus belle part — une petite femme ravissante, brune, aux yeux bleus, plus fière de son mari que de ses vingt ans.
N'est-ce pas qu'il y a là plus de choses qu'il n'en faut pour faire le bonheur d'un galant homme? Eh bien, M. Lefèvre a perdu tout cela pour avoir voulu économiser cinquante sous.
Laissez-lui raconter lui-même son histoire. Vous comprendrez mieux, et cela nous dispensera d'avoir du style.
Mais le brave homme n'en finirait pas. Voici tout simplement la chose.
Lefèvre avait un ami qui se nommait Heurtebrise. Jamais ce garçon-là n'avait rien fait de bon ; aussi Lefèvre, depuis son mariage, l'évitait avec soin.
\ Un jour pourtant, ils se trouvèrent nez à nez, et force fut à Lefèvre de causer avec lui, de lui apprendre qu'il était marié depuis peu et de l'inviter à
dîner.
Arrivé chez lui, Lefèvre dit à sa femme :
— J'ai rencontré ce mauvais garnement de Heurtebrise dont je t'ai parlé; il doit venir dîner mardi avec nous.
— Bon ! voilà une autre histoire, répondit madame Lefèvre ; tu dis de lui pis que pendre et tu l'invites à dîner 1 Celle-là est trop forte, par exemple.
— Que veux-tu ! c'est un ami d'enfance, un compatriote. Je n'ai pu faire autrement.
— Je le recevrai de la bonne manière, moi, ton mossieu Heurtebrise ; s'il a jamais envie de revenir, ça m'étonnera. Et d'abord, je lui flanquerai du bœuf à l'huile, et voilà tout.
— C'est ça, ma chère, répondit M. Lefèvre, fianque-lui du beuf à l'huile. Je ne t'en empêche pas.
Le mardi arriva et Heurtebrise aussi. Jamais con
vive ne peut se vanter d'avoir été reçu avec une froideur plus... glaciale.
— Je ne pensais pas que tu viendrais, lui dit M. Lefèvre.
Madame lui rendit à peine son salut.
Heurtebrise, soit habitude des mauvais procédés, soit indifférence, dévora paisiblement le bœuf à l'huile. Après quoi, il détailla à ses hôtes divers plans pour faire dans l'industrie une fortune fantastique avec une petite mise de fonds.
Les époux Lefèvre le regardaient en souriant avec mépris.
Lorsque Heurtebrise fut parti, M. Lefèvre s'écria :
— La conduite des autres ne me regarde pas, mais je ne saurais pardonner à cet enragé-là de toujours vouloir me faire mettre de l'argent dans un tes d'affaires.
— C'est un filou, tout ce qu'il y a de plus filou, ton ami Heurtebrise, répondit sa femme, voilà tout ce qu'il est.
Quelque temps après, M. Lefèvre, en rentrant chez lui, dit à sa femme en souriant d'un air malin:
U6 LA VIE F.N DÉTàlL
— Devine qui j'ai rencontré dans la rue Montmartre ?
— Est-ce que je sais, moi?
— Devine un peu pour voir?... Heurtebrise.
— Qu'est-ce que ça me fait?
— Tu vas voir, nous avons causé; il. paraît qu'il fait son affaire très-bien ; il m'a offert des places pour aller à la comédie, il connaît tout le monde à l'Opéra- Comique, il a des billets tant qu'il en veut.
— Allons donc 1
— Tant qu'il en veut, à preuve qu'il m'a dit comme ça en me quittant : « Tu sais, mon vieux, quand tu voudras, faut pas te gêner. »
— Et tu iras?
— Pourquoi pas ? Heurtebrise est un viveur, une mauvaise tête; mais il n'a jamais fait tort à personne, et c'est un gaillard qui, s'il voulait être un peu à son affaire, enfoncerait les plus malins ; j'irai aprèsdemain.
Heurtebrise avait donné rendez-vous àLefèvre dans un restaurant de la place des Italiens; à l'heure dite, les deuv, amis se rencontrèrent.
Lcfèvre paya le dîner quinze francs, et ils se rendirent au théâtre. Heurlebrise était désolé, c'était la sixième représentation des Fourberies de Marim-tte, une pièce qui faisait immensément d'argent ; aussi u'avait-il pu obtenir qu'une troisième loge.
M. Denis n'est pas bon tous les jours.
— Ça ne fait rien, dit M. Lefèvre ; nous prendrons des suppléments pour aller au parterre.
Les suppléments lui coûtèrent trois francs cinquante centimes.
Mais, franchement, M. Lefèvre ne pouvait pas laisser payer M. Heurtebrise, qui le conduisait au spectacle.
Il faisait chaud, très-chaud, et, pendant les entr'actes, il fallut se désaltérer.
M. Lefèvre trouvait bien que M. Eeurtebrise buvait comme un trou ; mais, enfin, il avait accepté une politesse de lui, il fallait bien la lui rendre.
Y compris sa voiture, prise à l'heure pour reconduire Heurtebrise rue du Vieux-Colombier, lorsque M. Lefèvre arriva chez lui, il avait dépensé trente francs pour aller à l'Opéra-Comique, au parterre, voir
ou entendre les Fourberies de Marinette. Mais une chose le consolait : Heurtebrise lui avait promis d'y conduire sa femme.
Sa femme lui dit .
— Tu es un serin; tout ça, c'est des histoires d'Heurtebrise pour agripper un dîner.
— Vous autres, les femmes, vous êtes toutes les mêmes ; puisque je te dis que mardi il t'y mènera.
— Pourquoi ne donne-t-il pas le billet pour que j'y aille avec toi?
— Pourquoi? pourquoi? Quelle bêtise! parce que c'est M. Perrin, l'acteur, qui joue le rôle du greffier dans Maître Pathelin, qui doit lui donner le billet, et que, naturellement, quand un artiste donne un billet, il aime bien à voir la personne dans la salle. Une supposition que tu sois M. Perrin, toi, et que tu donnes un billet à Heurtebrise, serais-tu contente s'il allait le donner à m étranger, au premier venu?
— Tu n'es pas le premier venu, je pense,
— Certainement; mais M. Perrin n'est pas forcé de le savoir.
Madame Lelevre alla au théâtre avec Heurtebrise,
souvent, si souvent môme, que M. Lefèvre avait pris l'habitude de se coucher à neuf heures et de dormir la grasse matinée, afin de ne pas troubler le sommeil de sa femme, qui rentrait toujours fort tard.
Un matin, il fut réveillé en sursaut ; les huissiers venaient le saisir pour des billets impayés qu'il avait eu l'imprudence, à l'instigation de sa femme, de souscrire au profit de Heurtebrise, qui devait faire les fonds à l'échéance.
Lefèvre fut obligé de vendre ses actions en baisse, sa maison en perte ; les dettes de madame payées, il ne lui resta plus grand'chose.
Le malheur resserre l'affection : Heurtebrise vint loger avec ses amis afin de les aider un peu.
Ils vivaient à trois avec les appointements modiques de Lefèvre, qui s'était décidé à tenir les livres chez un marchand de lampes.
— Une seule chose soutient mon courage, disait le pauvre Lefèvre : c'est l'amour que ma femme a pour moi depuis que nous sommes dans le malheur.
Il avait raison. Un matin, sa tendre épouse lui dit :
— Tu compfends, mon févro chéri, que je ne veux pas que tu t'échignes à travailler tout seuL
— Que vaux-tu dire ?
— J'ai pris mon courage à deux mains; je vais jouer la comédie aux Délassements-Comiques ; j'ai un superbe engagement, nos malheurs sont finis.
Des larmes d'attendrissement vinrent .mouiller les paupières du bon Lefèvre.
Sa femme ajouta :
— Seulement, je dois te dire que, dans cette boîte, on ne veut pas de femmes mariées ; mais ça ne fait rien : quand nous nous rencontrerons, tu auras l'air de ne pas me connaître ; voilà tout.
C'est Lefèvre lui-même qui m'a conté sa lamentable histoire ; j'avoue qu'il ne m'est pas venu dans l'esprit de chercher a le consoler ; ne sachant trop que lui dire, je lui demandai machinalement si la pièce des Fourberies de Marinette l'avait amusé.
— Oh ! énormément , me répondit-il , d'autant plus que mon bon camarade Heurtebrise avait pris la peine de me la raconter pendant le diner.
NINA BRADI
Nina Bradi est une brune, une brune que l'on connaît. Ses yeux sont bleus comme les arabesques d'une potiche, et sa peau est si blanche, si blanche, qu'on croirait, à la voir, que Nina est née blonde et qu'elle se fait teindre les cheveux. Ses dents deviennent rosées lorsqu'elle entr'ouvre les lèvres, tant ses lèvres sont purpurines et rémail de ses dents poli et transparent. Ses sourcils sont lets et d'un dessin parfait; ses cils semblent deux rideaux de velours noir insuffisants à masquer deux
étoiles. A Canton, son pied ferait la joie d'oie femrre ie mandarin à bouton jaune; à Paris, une duchesse serait fière de sa main. Deux signes noirs comme... des signes, l'un sur la lèvre supérieure, l'autre sur la joue gauche, font admirablement ressortir les petites veines d'azur qui sillonnent ses tempes à travers ses accroche-cœurs.
Nina Bradi a quarante ans.
Voici son histoire, racontée par elle-même :
« J'avais sept ans lorsque je perdis mon père, colonel d'un régiment de dragons dont j'ai oublié le numéro. Ma mère, en proie à une profonde douleur, ignorante des choses de la vie, ne s'occupa point des affaires de la succession. Des gens d'affaires, soudoyés par des parents cupides, profitèrent de son incurie pour nous dépouiller. Lorsque le bandeau tomba des yeux de ma mère, nous étions complètement ruinés. Heureusement, madame de Bradi était une de ces îraes fortes qui trouvent dans la religion la force de braver l'adversité ; elle vendit son riche mobilier, ses diamants, ses bijoux, dont elle tira une somme de cent mille francs qu'ellG consacra à mon éducation.
» Quoique fort jeune, je compris que je devais un jour être le soutien de ma bonne mère, et je travaillai avec une persistance, une bonne volonté qui faisaient l'admiration de mes maîtres.
» Mes énormes dispositions pour la peinture ne tardèrent pas à attirer l'attention sur moi. Mon professeur était un élève d'Ary Scheffer ; il parla de moi au maître, qui voulut me voir. Ce fut une véritable révolution au pensionnat lorsqu'on apprit qu'un des plus grands maîtres de l'art moderne voulf.it bien se déranger pour visiter une bambine de quinze ans.
» Je me souviens, comme si c'était hier, de l'émotion que j'éprouvai la première fois qu'il me fut donné de voir l'homme célèbre auquel je dois tant de reconnaissance. Sa bonté pour moi fut parfaite ; il ne chercha pas à cacher son admiration, et me demanda à ma mère, déclarant qu'il se chargeait de mon avenir. Cette demande combla nos cœurs de joie, ma mère accepta avec empressement.
» Trois ans après, j'exposai mon premier ouvrage : la Fille du roi adoptant Moïse. Mon succès fut complet ; vous savez le reste.
Depuis ce temps, tout m'a réussi, et des progrès
constants me font une vie semée de roses et de lauriers, et les peines de l'envie que j'y rencontre parfois n'ont jamais troublé ma sérénité.
Le revers de cette narration est l'histoire de Nina racontée par autrui.
L'histoire de Nina est si simple, qu'en vérité je ne sais si je dois vous la dire. Cependant il le faut absolument ; sans cela, vous ne pourriez comprendre ce qu'il y a de mesquin et de bourgeois dans certaines existences prétendues artistiques, de simple et d'ordinaire dans les vocations égarées.
Le père Bradi se prétendait peintre décorateur à la manufacture de Sèvres. La vérité est qu'il était fdeur.
Ce terme exige une explication :
On nomme fileur un homme qui, du matin au soir, un pinceau à la main, fait, au moyen d'un tour lancé avec rapidité, ces filets d'or, azur ou chocolat, qui entourent les assiettes, les tasses ou les bols. Le tour agité, on pourrait croire qu'il suffit d'appuyer le pinceau pour obtenir un cercle ; c'est une erreur. Il est
nécessaire, pour arriver à un résultat uniforme sur une quantité d'objets à filer, de posséder deux qualités sine qua non, savoir, une main légère et un esprit borné. L'homme qui se permettrait de penser en faisant ce travail tout mécanique, ferait un fileur détestable. Le père Bradi a laissé dans cette branche d'industrie une réputation d'habileté incontestée.
Au demeurant, c'était un brave homme se grisant quelquefois, battant sa femme souvent et adorant sa petite fille, qu'il traînait quelquefois à l'atelier pour lui faire chanter le Dieu des bonnes gens et Turiupin, à la grande satisfaction des camarades, charmés de trouver tant de grâce dans un âge si tendre.
La mère Bradi était — disons ses qualités d'un seul coup — brunisseuse, laide et acariâtre. Depuis vingt ans, elle polissait l'or mat que son époux répandait sur les assiettes avec la profusion qui distinguait la manufacture royale de Sèvres à cette époque, c'est-àdire en 4828.
Nina avait alors dix ans et promettait beaucoup ',
5fi TÈTES D'ARTISTES
eue a tenu davantage. Sa gentillesse et les chansons de Béranger en avaient fait l'idole des décorateurs de la fabrique ; c'était à qui la gâterait.
Lorsque la petite Bradi avait épuisé son répertoire, elle s'ennuyait. Alors, poussée par cette manie d'imitation que possèdent tous les enfants, elle s'emparait d'un morceau de porcelaine, câlinait l'un pour avoir un pinceau, cajolait l'autre pour avoir des couleurs, tracassait un troisième pour avoir un modèle. Il arrivait bien quelquefois que ses demandes étaient rejetées ; mais alors l'enfant, d'un petit air moitié lutin, moitié suppliant, disait :
— Eh bien , puisque vous ne voulez rien me donner, je ne chanterai plus la gaudriole ô gué, moi, na!
Cette menace produisait toujours son effet; on accordait tout ce qu'elle voulait. Heureuse et charmée, elle se retirait dans un coin et apprenait seule à faire des fleurs ornementées, comme les autres petites filles apprennent à coudre en faisant des robes à leur poupée.
La révolution de juillet rendît Nina célèbre pendant
trois mois. On venait de Saint-Cloud et du bas Meudon pour entendre chanter par elle Les trois couleurs sont revenues... En l'écoutant, tous les assistants en général, et les gens de Saint-Cloud en particulier, étaient dans l'allégresse.
Il y a longtemps que je me demande pourquoi, en temps de révolution, les habitants des villes où sont placées les résidences royales sont plus odieusement féroces que les citoyens des villes environnantes. Je n'ai trouvé que cette solution, qui n'est pas neuve :
Ah ! la reconnaissance est lourde aux mauvais cœurs.
Revenons à Nina.
Le père Bradi, qui était un excellent patriote, but si souvent à la France, qu'il contracta l'habitude de se griser régulièrement et de battre sa femme d'une façon irrégulière. Un jour, entre ces deux occupations, il mourut ; ses camarades l'enterrèrent en buvant du vin bleu aux mânes de ce brave.
Vô9 TÊTES D AUTISTES
La mère Bradi resta encore deux ans à la fabrique; mais sa vue baissait, baissait « que c'était une pitié; » ne pouvant plus brunir, elle quitta Sèvres et vint habiter Montmartre. Montmartre est la patrie des expatriés et des femmes de ménage; la veuve du fîleur avait choisi ce nouveau métier. Une de ses anciennes amies, qui quittait Montmartre, lui laissait sa clientèle, entièrement composée d'artistes. Les artistes ont rarement un ménage, mais ils ont une femme de ménage ; ça les pose dans le quartier et ça ne coûte pas cher.
Madame Bradi eut l'honneur insigne de balayer l'atelier de l'illustre Gaspillou. Le célèbre peintre n'y était jamais. Cette absence perpétuelle suggéra à madame Bradi l'idée de se faire remplacer dans cette occupation par Nina.
La jeune fille, voyant l'atelier toujours vide, finit par le considérer comme sa propriété. Son balayage achevé, elle s'emparait de la boîte d'aquarelle du maître, et peignait des fleurs impossibles et des oiseau? fantastiques, le tout entouré d'arabesques et d'ornements inouïs, ainsi que seuls les peintres sur porcelaine savent les imaginer.
Gaspillou, revenant un matin chercher sa pipe oubliée, trouva Nina absorbée dans son travail. Sa stupéfaction fut grande à la vue de la fille de sa femme de ménage peignant des fleurs qu'il croyait écloses dans son imagination.
— Qui t'a appris à faire cela, petite? lui demanda-t-il.
— Personne, moi-même.
— Et pourquoi passes-tu ton temps à ça?
— Ça m'amuse, répondit Nina.
— Va me chercher ta mère ! hurla Gaspillou. L'enfant partit. Lorsque le maître fut seul, il se
promena avec agitation.
— Eh quoi! pcnsait-il, aurais-je le bonheur d'avoir déterré une vraie vocation? Ce serait magnifique, vraiment. — Richesse de coloris, — sûreté de main, — pas de dessin, mais quel génie d'invention !
Madame Bradi revint, tout inquiète. Gaspillou eul peu de peine à la décider à lui confier sa fille.
— J'en ferai une grande artiste, dit-il ; dans trois ans, elle gagnera de l'or. Je ne vous demanda
rien; au contraire, elle me servira de modèle, je la payerai.
Cet au contraire décida la mère, et, dès le lendemain, Nina fut installée, et pour la première fois Gaspillou l'appela Ninetta ; Nina était commun : Ninetta, selon lui, était préférable ; le nom lui resta longtemps.
Après trois ans d'études plus qu'incomplètes, la prédiction de l'illustre maître se réalisa, du moins en partie. Nina avait une réputation surprenante à Montmartre ; elle avait eu le bonheur de peindre tous les portiers de la localité, à raison de trente francs par tête.
Est-ce bien tête qu'il faut dire?
Laisance était arrivée, grâce à l'avarice de la mère BraJi. Nina prit un atelier à elle toute seule, donna des leçons, fit des portraits et se livra à la peinture de genre à ses moments perdus. La vanité — les défauts ont quelquefois du bon — lui donnait du courage ; elle travaillait du matin au soir. Bien dirigée, Nina eût peut-être fait quelque chose; malheureusement
TÊTES D AUTISTES 161
pour elle, livrée à ses penchants féminins, elle changea si souvent de genre, qu'elle finit par perdre toute individualité; le plus grand malheur qui puisse advenir à un artiste.
Les intérieurs, les animaux, les natures mortes, le paysage, l'histoire, tout y passa. Nina faisait volontiers en même temps des fleurs et des pastiches de Ribeira.
Son premier tableau reçu au salon était intitulé la Chute des feuilles.
Une jeune fille assise sur un banc regardait tristement les arbres se dépouiller. Un vieillard, son père ou son grand-père, pleurait à côté d'elle, sans doute pour la rassurer.
Cette œuvre, parfaitement léchée, mais dont la composition était détestable, ne produisit aucun effet, ce qui rendit la pauvre Nina bien chagrine; heureusement, son courage ne l'abandonna pas ; elle persévéra dans le mal et exposa successivement :
Promenade du soir,
Une Vue de Naples,
La Vengeance du giaour, etc., etc.
Toutes ces charmantes choses ne vécurent même pas ce que vivent les roses, l'espace d'un matin. Personne n'y prit garde.
L'illustre maître en vint à dire qu'il était évident que la presse avait organisé la conspiration du silence contre son élève. Quant à Nina, pâle, les dents serrées, les poings crispés, les narines dilatées, elle aspirait à la renommée, et, nature impuissante, elle insultait la gloire, qui se faisait trop attendre.
Pourtant son heure arrivait, elle allait sonner lorsqu'on ne l'espérait plus. Un bouleversement opéré dans les galeries de l'exposition mit en évidence un tableau de Nina portant le numéro 117. Voici ce que disait le livret :
117. Mademoiselle Nina Bradi, de Pari», élève de M. Gaspillou. Portrait de l'artiste.
Mon Dieu, oui, c'était le portrait de Nina. L élève de Gaspillou, ne sachant plus quoi exposer, s'était exposée elle-même.
Vêtue d'une amazone de velours noir, une cravate jonquille passée sous un col plat et moins blanc que son cou, coiffée d'un feutre gris à plume noire, une
cigarette aux doigts, elle était si souriante et si railleuse, que les provinciaux n'hésitaient pas à la prendre pour George Sand.
Les artiste» et les gens du monde pensèrent qu'une si ravissante femme devait avoir un énorme talent, et l'atelier de Nina fut bientôt encombré d'acheteurs : sauf les marchands, tout le monde achetait.
Nina recevait argent et félicitations en femme qui mérite tout cela. A peine levait-elle la tête pour recevoir les visiteurs. Ces manières, d'un goût contestable, charmèrent peu de gens. Bientôt, quelqu'un ayant hasardé que les acheteurs venaient plus pour la jeun6 artiste que pour ses œuvres, ses tableaux, grâce à la médisance, furent moins prisés ; quelques fanatiques cherchaient à établir des cours fictifs, mais sans succès.
Accablée par la réaction, Nina dut se résoudre à donner des leçons. — J'allais dire : purement et simplement. — Elle a une dizaine d'élèves qui suivent assidûment son cours et qui professent pour elle une vénération pleine d'enthousiasme.
Excepté son visage, mademoiselle Uradi ne peint
plus rien. Elle a renoncé à la gloire. De toutes les faiblesses qui fondent sur l'humanité, elle n'a conservé que la jalousie. Elle se trouve mal lorsqu'on parle devant elle de mademoiselle Rosa Bonheur.
Je n'aurais certes pas troublé l'incomparable auteur de la Chute des feuilles dans sa retraite , je n'aurais pas exhumé ses anciennes douleurs ni ses succès oubliés, si je n'avais un reproche grave et sérieux à lui adresser. Ce reproche, le voici :
Nina Bradi ne démontre ni la peinture ni le dessin : elle enseigne les absurdités vaniteuses dont elle est imbue à de pauvres jeunes filles auxquelles elle prépare une vie pleine d'orages, alors que Dieu les avait mises sur terre pour être heureuses en peignant pour les naturalistes des collections d'insectes et de papillons.