PLACIDE
Placid 3 ! c'est avec une profonde émotion que j'écris ce nom ; c'est avec respect que je le prononce. Placide est le plus grand des petits peintres.
Il s'en est fallu de l'épaisseur • du brouillard gris qui couvre ses toiles vertes qu'il ne m'échappât. Depuis dix ans, je le suis pas à pas, ce bon Placide craignant toujours de voir un biographe , spécial pour les célébrités, me l'enlever et s'enfuir avec lui à cheval sur un volume jaune lançant des flammes par les narines.
Que de craintes et d'anxiétés ! Je ne voulais le perdre ; je le réservais pour en faire un roi de royaume étrange où chaque sujet se croit empereur, où chaque empereur se croit dieu Dii ans se sont
passés : la fatalité l'étreint ; son bon ange l'a abandonné ; donc, j'arrive, je m'en empare, et je le proclame le p^is vraiment digne de ceindre la couronne ruolzée et de porter le sceptre en maillechort des monarques de l'empire de l'imparfait.
Après tout, c'est toujours une royauté, et peut-être vaut-il mieux être le plus grand des petits que le plus petit des grands.
Puis , il faut le dire , si , dans le royaume de l'imparfait, les sujets sont remuants , tracassiers , vaniteux et jaloux , ils ont une qualité immense : ils louent et exaltent, avec frénésie le prince choisi par eux.
Aussi, je vous le dis , le temps est arrivé où , du ponant jusqu'à l'orient, vous allez entendre une voix presque aussi éclatante que celle de la Renommée crier sur tous les tons la gloire de Placide :
— Placide est grand 1
— Placide est vrai !
— Placide est le génie du monde I
— Hors Placide, il n'est point de salutt.
Ne vous effrayez point , ce jour-là , s'il y a de la réputation dans l'air. Les élections se font dans le royaume de l'imparfait comme elles se faisaient jadis à la cour de Rome ; on nomme pape le plus vieux des cardinaux, et chacun vit dans l'espoir d'hériter de la tiare. Il arrive bien quelquefois un Sixte-Quint, qui, le jour de son sacre, jette ses béquilles aux quatre vents du chemin ; mais Placide approche de la soixantaine. Un artiste de soixante ans est un homme de deux siècles. Cette fois , les fils d'Éole ne récolteront ni béquilles ni visière verte.
Pendant que nous allons dire d'où il vient , où il va , ce qu'il est , que la royauté lui soit légère , c'est le vœu le plus sincère de son obscur admirateur.
Placide est né en..., ce qui prouve qu'il pourrait parfaitement être le camarade de collège de M. de Saint-Georges ; mais il ne l'est point, par cette raison bien simple que le spirituel et gracieux auteur de? Mousquetaires de la reine et de trente autres succès à fait ses classes à Paris, tandis que Placide n'a fait qu'esquisser les siennes en Bretagne... ou ailleurs.
Ses parents, honnêtes et dignes bourgeois, l'avaient destiné au commerce : à leur place, tout le monde
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en eût fait autant. Placide était un garçon solide, aux épaules carrées, au mains larges et fortes, et plutôt faites pour remuer caisses et ballots que pour manier crayons et pinceaux.
La vocation se fit jour à travers la porte du magasin, et enleva le jeune homme, qui la suivit, au désespoir de sa famille, qui en est restée longtemps inconsolable.
A cette époque, on se battait beaucoup et on ne peignait guère. Deux peintres seulement avaient attiré l'attention publique d'une façon bien capable d'influencer les bourgeois. Ces deux artistes étaient David et Lethière, tous deux chefs d'école.
On sait l'histoire du conventionnel ; quant à celle de Lethière, elle est moins connue. Lethière était un mulâtre, ferrailleur, mauvaise tête. A la suite d'une querelle à Y Estaminet militaire de la rue Saint- Honoré, i) tua deux officiers et en Blessa trois.
Il y avait écrit sur l'enseigne de cet établissement :
Hic virtus
Bellica gaudet.
Forcé de fuir, Lethière alla à Rome, où il devint
directeur de l'École de peinture. Il faut lui rendre justice, tous ses élèves sont restés des amateurs de première force au fleuret et au sabre.
Comme on le voit, la terreur des parents de Placide ne manquait pas de raison.
Pourtant l'art, éteint un moment, allait se ranimer. Gassiès peignait Y Intérieur de l'église Saint-Prix, qui se trouve au Louvre ; Cochereau avait également renié son maître et les Grecs. Pagnest faisait son premier portrait, et Carie Vernet devenait populaire.
Le jeune Placide finit, je ne sais comment, par vaincre le mauvais vouloir paternel et fit son entrée dans le monde artistique à l'époque la plus bizarre du siècle, au moment enfin où les troubadours au pourpoint abricot, à la toque garnie de plumes blanches, avaient tiré leur épée dont la poignée était une croix tréflée, pour se défendre contre le Cuirassier et les marins de la Méduse conduits par Géricault ; la lutte fut longue mais décisive, Eugène Delacroix décida la victoire.
Placide était trop jeune et trop modeste pour se
ranger d'un côté ou de l'autre ; du reste, Géricault ou
Revoil, peu lui importait ; il voulait peindre, voilà
tout. Les premiers coups de crayon donnés, il partit pour Rome. « n'ayant d'autre intention, dit-il avec modestie, que de reproduire la nature avec une scrupuleuse exactitude. »
Chaque matin, Placide prenait son carton et parcourait la campagne, croquant par-ci, croquant parlà. Apercevait-il une paysanne, un groupe de piferari, un muletier, il se mettait à l'œuvre ; mais la nature ne se reproduit pas avec autant de facilité qu'on pourrait le penser. L'artiste, lent, peu expérimenté et peutêtre aussi trop scrupuleux, n'avait jamais le temps d'achever ses croquis. Le muletier passait, la paysanne allait cherchant l'amour, les piferari cherchant des sous, si bien que, lorsque le bon Placide revint en France, il ne rapporta qu'une collection de nez, de chapeaux, de têtes; mais de dessins, pas.
Les mois, les années s'écoulèrent et on n'entendait point parler de lui, il ne produisait rien. Il avait trente ans, peut-être trente-cinq ; ne sachant pas son métier, il s'était décidé à l'apprendre.
Ce sera un éternel honneur pour lui d'avoir eu le courage, la force et l'honnêteté d'étudier à un âge où l'on croit tout savoir ; n'eût-il point produit plus tard
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des choses remarquables, il reste, par ce fait, digne du respect et de ''admiration des gens de bien.
Enfin, un jour, timide et tremblant, il montra son premier tableau. C'était un paysage représentant trois arbres ; mais quels arbres ! des arbres ressemblant à des arbres comme les baigneuses de Courbet ressemblent à des femmes. Le premier qui les vit les prit pour des mâts de cocagne mal réussis, tant ils étaient hauts et dénudés. L'un n'avait qu'une branche ; l'autre possédait trois feuilles pour tout bien ; quant au troisième, il n'avait ni branches ni feuilles, mais, en compensation, il n'était orné que de la moitié de son écorce ; ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la prétention d'abriter une petite femme en chocolat, assise à sa base.
On s'habitue à tout : aujourd'hui, ces arbres sont reçus dans le meilleur monde.
Placide a fait depuis plus d'un million d'arbres, et pour le moins mille petites femmes en chocolat, ou, pour être plus vrai, il a réédité ses trois arbres, revus, corrigés et considérablement augmentés — heureusement! — à un nombre infini d'exemplaires.
L'apparition de l'œuvre n'avait excité aucune haine.
aucune jalousie. Celles qui suivirent n'eurentni éloges ni éreintements. On en parla comme on parle de tout. Les brouillards qui couvrent toutes les toiles de Placide semblaient les préserver du contact des passions.
Dans la vie d'un artiste, il n'y a qu'un pas de la tranquillité à l'oubli. C'en était fait de Placide et de sa gloire, si le caractère de l'homme n'était venu éveiller l'attention publique par sa singularité.
Pendant que les artistes, même les grands, se démenaient à qui mieux mieux pour attirer les regards de la foule, Placide, calme et silencieux, affectait de vivre en dehors de toutes les choses humaines. Ce fut lui qui répondit à quelqu'un qui lui demandait son opinion sur le tableau de la Prise de la smala d'Abd~ el-Kader :
— Ma foi, monsieur, je n'ai pas d'opinion du tout. Je vous avouerai même en toute humilité que j'ignorais complètement qu'Abd-el-Rader fit de la peinture.
Par suite d'une mauvaise chance inouïe, il arriva que, pendant dix ans, ses toiles furent placées dans les expositions comme si elles y fussent venues avec des
billets de faveur. La onzième année, on les mit dans un endroit plus apparent.
— Ah ! mon Dieu ! disait Placide les larmes aux yeux, je ne me consolerai jamais d'avoir pris la place d'un confrère.
Placide employa une petite ruse qui lui réussit h merveille à détromper ceux qui le soupçonnaient de lenteur. En causant, il laissait un rouleau de papier s'échapper de sa poche.
— Ah ! disait-il en le ramassant, c'est un petit croquis que j'ai pris hier à l'Opéra, dans le fond de mon chapeau.
Ou bien encore :
— Tenez, voilà un pauvre petit arbre que j'ai croqué, les larmes aux yeux, hier, sur la place de la Bourse. — On l'arrachait. — Je n'ai eu que le temps de l'esquisser. Il avait l'air si triste, que j'en avais le cœur gros.
Et il montrait un dessin parfait, presque une étude. 11 répondait à la critique par des plaisanteries. Un homme du monde lui disait un jour:
— Je trouve, monsieur Placide, que les marins
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qui grimpent sur les vergues du brick qui est sur lo premier plan de votre Vue du port de Bayonne ne sont point proportionnés à la grandeur du navire; l'exiguïté de leur taille jure avec l'ensemble.
— Des marins? quels marins voulez-vous dire? répondit Placide. Mais, monsieur, vous êtes clans l'erreur : ce ne sont point des matelots, ce sont des rats qui, ayant dévoré l'équipage, sont forcés — victimes de leur gloutonnerie — de faire eux-mêmes la manœuvre.
Allait-on le visiter dans son atelier, on trouvait un bon vieux en blouse bleue, coiffé d'un bonnet de coton blanc rayé de rouge : simple comme un vieux fermier du Berry, naïf comme un enfant, gai, causeur et riant, acceptant le blâme avec reconnaissance, les éloges avec un ravissement non dissimulé. Tout cela n'était point naturel. On finit par s'en étonner ; on crut à un faux bonhomme ; on l'observa. Malgré la rigidité d'un long et minutieux examen, jamais Placide ne fut trouvé en rupture de simplicité. Sa joyeuse douceur ne se démentit qu'une fois : cet homme, d'une humeur si égale, fut, pendant trois jours, en proie à
une douleur furieuse. Comme on lui demandait la cause de son irritation :
— Ne m'en parlez pas, répondit-il ; je suis furieux, et j'en si le droit: depuis trois jours, tous les journaux de Paris s'occupent de moi.
— En diraient-ils du mal ?
— Mon Dieu , non, au contraire, ils m'accablent de louanges ; mais de quoi se mêlent-ils ? Je ne m'occupe point d'eux ; qu'ils me laissent en paix admirer la nature, entendre les oiseaux chanter dans les arbres, écouter les chansons des cigales vertes et le murmure du ruisseau.
Un tel peintre était si différent des autres, que tout le monde désira connaître ce qu'il faisait.
A ce moment, les trois arbres que vous savez étaient arrivés à un haut degré de perfectionnement. La petite femme en chocolat, peinte désormais par un homme qui avait beaucoup travaillé, pouvait passer pour une femme en sucre. Tout était pour le mieux : à peine quelques imperfections dans le dessin parvenaient-elles à percer la couche de brouillard, de fumée et de poussière inhérente aux œuvres de Placide.
Cette peinture monochrome, sans contraste, avait l'aspect le nlus sérieux du monde. L'admiration fut universelle.
Les moins enthousiastes comparent maintenant Placide à Claude Lorrain, et la comparaison, quoique bien prétentieuse, n'est pas dénuée de bon sens.
Cependant Placide ne sera pas un de ces génies qui marquent dans un siècle. Pourquoi? Je vais vous le dire. Il a eu le bien-être, le goût du travail, l'amour de son art, l'honnêteté et la conscience. Il a encore, Dieu merci, la force et la patience, mais une chose lui a manqué : la jeunesse.
CHAUVINARD
Chauvïnard n'a eu qu'un désir en sa vie, rendre son nom célèbre ; plus heureux que bien d'autres, il a
atteint son but. Au moment où nous écrivons ces lignes, Chauvinard est, par la grâce de sa volonté et l'hilarité nationale, le plus célèbre des illustres inconnus.
En quelle année et où est né Chauvinard ? Il me serait facile de le dire ; mais je connais trop les ficelles de mon métier d'apologiste pour ne pas laisser planer tout d'abord l'ombre de l'incertitude sur le front sublime de mon héros.
M. A. Granier (de Cassagnac), rédacteur en chef de la France musicale, écrivait, dans un article qui ressemble à une profession de foi, cette phrase un peu naïve, mais tout à fait vraie : « C'est le propre des gens sensés de ne rien faire de sérieux sans motif. »
Je ne fais tort à personne en me plaçant, de ma propre autorité, au nombre des gens sensés. D'un autre côté, personne ne me contestera que l'apologie de Chauvinard ne soit une chose extrêmement sérieuse ; parlant, je suis dans les conditions voulues pour avoir un motif. Ce motif, le voici.
En cachant l'origine de mon grand homme, j'espère que, dans mille ans, la source du Nil étant trouvée, une armée de savants de tous les pays, restés sans
emploi, partira à la découverte de la source de Chauvinard. Grâce à moi, le plus grand de tous les petite peintres jouira, dix siècles après sa mort, d'une foule de réclames qui feront sa joie aux Champs Élysées : grande et sublime joie, si on en juge par le bonheur qu'il éprouve en voyant son nom dans un journal.
Sans compter que je n'élève pas une prétention désordonnée en supposant qu'une foule de mémoires sur ce sujet important seront adressés à toutes les académies savantes du monde. Je ne dis pas du monde civilisé, parce qu'il est bien évident que, dans mille ans , le monde barbare aura disparu. — Et les brochures et les opuscules dont la boutique du Dentu de l'époque sera encombrée, et les réponses et les réfutations faites à tous ces ouvrages ! Je me réjouis d'avance en brouillant les cartes de la postérité.
L'âge de Chauvinard se ressentira de l'incertitude de sa naissance. Aujourd'hui même, on est fort ignorant à ce sujet. Chauvinard paraît avoir près de cinquante ans, peut-être n'en a-t-il que trente-six ; tout est mystérieux dans cet homme de génie, excepté sa réputation.
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Chauvinard, dès son enfance, montra les glorieux penehants qui devaient le faire surnommer, plus tard, Tarnant de cœur de la réclame. Pas un de ses livres qui ne fût orné de la phrase traditionnelle des écoliers :
Celte grammaire appartient à
CHAUVINARD
Plus tard, il inscrivait son nom sur les monuments publics et sur tous les murs de Paris. Qu'on ne m'accuse pas d'exagération, il y est encore. Par un prodige inexplicable, bizarre, incompréhensible, ce nom se trouve aujourd'hui surmonté d'une paire de lunettes à cheval sur un triangle, sous lequel on lit:
CHAUVINARD SE MOUCHE
Qui a ajouté ce triangle, ces lunettes et ce verbe perfide? Chauvinard prétend que c'est l'envie ; je suis parfaitement de son avis.
Un jour, armé de courage et d'une énorme brosse, il se décida à aller effacer illustrations et légendes ; un de ses amis survint à point pour l'empêcher de se livrer à ce travail herculéen.
— Mon cher, dit l'officieux camarade, ne te donne pas la peine d'essayer; je vais te briser le cœur, mais on doit la vérité à un grand homme. Sache donc que, de la barrière des Martyrs à la Cannebière, il n'est pas un mur sur lequel on ne lise :
CHAUVINARD SE MOUCHE
— 0 France! ingrate patrie ! s'écria Chauvinard, laisseras-tu blaguer dans ton sein un de tes plus nobles enfants ?
— La France n'est pour rien là dedans, reprit l'ami, l'univers s'en mêle; à Civita-Vecchia , les murs sont comme en France. A Rome, à Rome, entends-tu bien? au mont Janicule, sur la fontaine Pauline, sur les ruines du cirque de Néron et du théâtre de Marcellus, sur l'obélisque de granit rose de Fontana, sur le pont des Anges qui traverse le Tibre, sur les onze colonnes de la basilique d'Antonio le Pieux, de la villa
TÊTES D'ARTISTES iSi
Médicis au sommet du Quirinaï, sur les ruines ds l'aqueduc de Claude, du temple de Minerve à la basilique de Lucinius, du bain d'Agrippine, devant Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie-Majeure, du forum de Trajan à l'escalier Capitolin, du Colisée au Capitule, il n'est pas une place vide sur laquelle on ne puisse voir: Chauvinarà se mouche.
» Du reste, cher ami, Gautier l'a vu à Constantinoplc Dumas l'a déchiffré sur le pavillon des courses d'Epsc m en s'écriant : « Bonté divine ! voilà que je comprends l'anglais. » Gérard de Nerval a trouvé Chauvinarà se mouche, en compagnie de Crcdcville voleur, sur la plus grande des pyramides d'Egypte ; nos soldats ont épelé ton nom sur les murs de Sébastopol, en disant: « Que voilà un particulier qu'il a un rude nez ! » Enfin, mon pauvre garçon, un missionnaire écrivait à sa congrégation, quelques jours avant d'être mangé par les naturels de Ranala: « ... Ce qui m'a étonné beaucoup en arrivant au fond de l'Australie, c'est de trouver sur les huttes des bons sauvages une inscription que j'ai souvent rencontrée sur les pagodes, en Chine, et sur des tumuli de la Tartarie mantehoue ;
cette inscription, surmontée d'une espèce de eortrait de fétiche fort laid, est ainsi conçue: