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» Tu vois qu'il n'y a plus de remède ; mais, consoletoi, cela s'effacera avec le temps.
Chauvinard n'avait pas besoin de consolations , il nageait intérieurement dans la joie; son nom était connu dans l'univers entier. Aussi, après avoir réfléchi un instant , loin de vouloir anéantir l'inscription , il eût voulu l'enjoliver et placer devant des lanternes pour la nuit.
Chauvinard devait bientôt connaître les bienfaits e cette publicité ; mais n'anticipons pas sur les événements. Revenons aux débuts du grand homme dans ia vie. Pour être juste, impartial, il faut dire que ses premiers tableaux, bien que marqués au coin du génie,
ne furent pas positivement des chefs-d'œuvre ; les immenses qualités dont ils fourmillaient n'étaient point de celles qui frappent la foule ignorante , et le public artiste était déjà trop envieux de ce talent naissant pour les avouer.
Chauvinard , le cœur ulcéré par l'injustice, se promenait grave et sombre, murmurant tout bas le sonnet de Rolla àMasaccio,ainsi paraphrasé pour les besoins de la cause :
SONNET ï
Pâle Masaccio, ta mémoire m'est chère.
Qui m'a donné pour toi cet amour fraternel î Je suis de Balvjnolle, et Florence est ta mère; Mais nos âmes sont sœurs au séjour éternel.
Comme toi, jeune encor, je quitterai la terre ; Mais ton nom rayonna d'un éclat immortel, Et moi, je m'éteindrai, laissant moins de lumière Que ces astres trompeurs qui descendent du ciel.
L'amant qui voit périr sa maîtresse adorée , La mère de sa fille à jamais séparée, Le père renié par ses enfants ingrats,
1 Ce sonnet n'est point tiré du poërne de Chauvinard intitulé Les extrêmes se mouchent.
L'exilé qui ne peut répondre aux calomnies , Tous ces infortunés souffrent moins d'agonies Qu'un Chauvinard qui passe et qu'on ne connaît pas.
Ainsi , dans tous les temps , parlent ceux qui ont fait un chef-d'œuvre inconnu. Les optimistes disent à tout propos que nous vivons dans un siècle où il n'y a plus de génies incompris. Qu'importe que le génie soit reconnu, si l'on ne le proclame pas? La blessure est-elle moins cruelle faite par l'envie que par l'ignorance ? C'est toujours une blessure.
Un instant , Chauvinard , en proie à un découragegement profond , voulut en finir avec la vie ; une réflexion et un léger événement l'empêchèrent de mettre ce fatal projet à exécution.
La réflexion était bien simple,
— Puisque je suis un grand peintre, je ne puis manquer de mourir jeune ; attendons, pensa-t-il.
Et il attendit.
L'événement qui le rattacha tout à fait à la vie est encore plus simple.
Un soir , Chauvinard écoutait à la porte d'un marchand de tableaux , chez lequel il avait exposé un Intérieur , l'opinion des passants. Un jeune homme
et une jeune femme regardaient l'œuvre de celui qui par la suite devait devenir une des gloires modernes de la France.
— Qu'est-ce que c'est que cette panne ? disait le cavalier. C'est assez léché, merci.
— Pas merveilleux, ajouta sa compagne en faisant une petite moue, qui, toute charmante qu'elle était, déplut fort au pauvre Chauvinard.
— C'est-à-dire que ça ne vaut rien.
— Je n'ai jamais dit le contraire.
— De qui est-ce ?
— Attends donc: Chau... vinard, oui, Chauvinard, dit la jeune femme en épelant le nom écrit dans un coin en grandes lettres rouges.
— Qu'est-ce que c'est donc que ça , Chauvinard ? Ce nom absurde m'est inconnu... Chauvinard? Connais pas.
— Attends donc, reprit la dame, il me semble que je connais ce nom-là; laisse-moi chercher...
Chauvinard était palpitant; la critique avait été dure, mais une jolie bouche parlait de lui , en parlait comme si elle le connaissait, il n'était donc pas complètement inconnu; son cœur battait, battait. Il suivit
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*.ette gracieuse promeneuse dont il occupait la pensée, îi tâcha d'écouter.
— Chauvinard ! s'écria la dame, j'y suis ; c'est cela p le connais, toi aussi, tout le monde ea a entendu parler.
Chauvinard ne respirait plus.
— Ma foi, ma chère, reprit le monsieur, si je le connais, je ne me le rappelle guère.
— Mais si, tu sais, mon ami, c'est celui qui se mouche !
Chauvinard tomba suffoqué sur le trottoir. Une âme charitable qui le reconnut à son nez, le ramassa et le conduisit chez lui.
X.e lendemain, lorsque l'auteur de Danaé se leva, une révolution s'était opérée dans son esprit. A partir de ce moment, il conçut le dessein de faire son petit coup d'État. De la conception il passa à l'exécution. Il fallait du temps et de la persistance, l'avenir était à lui, et la nature lui avait donné la patience des tavets. 11 se mit à l'œuvre avec l'intention bien arrêtée d'occuper l'univers de son nom et de ses travaux.
Son premier soin fut de s'affilier à une société ar-
tistique, non dans l'intérêt de l'art, l'art n'avait pas besoin de Chauvinard, Dieu merci, mais dans le sien propre. Nommé bientôt secrétaire général, les procèsverbaux des séances retentirent de son nom accolé aux épithètes les plus louangeuses. Infatigable et fécond, son éloquence ne tarissait point; aussi eut-il des succès sans nombre et une publicité naissante ; mais il aspirait à d'autres destinées.
Une société ne lui suffisait pas, il se fit recevoir dans une seconde. Là, sa réputation commencée lui fit décerner les honneurs du fauteuil et la rédaction en chef d'un journal fondé par l'association. Ce journal se nommait la Trompette des Peintres; cette trompette n'était autre que celle de Chauvinard. Aussi fallait-il voir avec quelle grâce il encensait sa propre personne ; sans son prosaïque habit noir, on l'eût volontiers pris pour ce Turc qui, jadis à la porte de sir Mac-Nop, rue Yivienne, se brûlait sous le nez des pastilles du sérail.
Mais, c'est égal, le nom de Chauvinard grandissait.
En 1848, l'année des bouleversements et des impossibilités, Chauvinard passe en qualité de rédacteur dans un grand journal. Pendant que tout le monde
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parle politique, que du petit au moyen, du moyen au grand, du grand à l'infime, chacun se croit apte à gouverner la France et cherche à accaparer un lambeau du pouvoir, Chauvinard, le front calme, laisse gronder la tempête révolutionnaire, et, sans s'en inquiéter autrement, il élève un monument à sa gloire. Sa critique du salon de 1848 consiste purement et simplement dans un éloge pompeux de ses œuvres. Inutile de dire qu'un pseudonyme le cache aux yeux de la foule étonnée.
Puis arrive la grande, la fameuse exposition des vitraux de l'église Saint-Hubert, que M. de Rambuteau, avec l'intelligence artistique qui le caractérisait, avait commandés à Chauvinard. Certes, entre des mains moins habiles, ces verrières eussent fait sensation ; mais dans celles de notre héros elles causèrent un enthousiasme impossible à décrire.
Llïxisiiaiion les reproduit, tous les recueils et Magazines en font autant, et, tfiose plus étonnante encore, les almanachs de toutes couleurs, jusqu'au Double Liégeois, offrent à leurs lecteurs éblouis lca verrières de Saint-Hubert. Le nom de Chauvinard est dans toutes les bouches : la France est glorieuse de
son enfant, les journaux ne contiennent plus que des entre- filets sur l'œuvre de Chauvinard.
La lhtrie, 1er juin. — «M. Chauvinard travaille en ce moment aux vitraux, etc. »
Autre, 1er juillet. — «Nous avons visité les ateliers de plusieurs peintres célèbres, entre autres celui de M. Chauvinard. Les vitraux, etc. »
Autre, 1er août. — «M. le ministre a visité hier les travaux, etc. *
Autre, 1er septembre. — a On va placer les vitraux, etc. »
Autre, 1er octobre. — « Les vitraux de M. Chauvinard viennent d'être placés, etc. »
Autre, 1er novembre. — « On a été obligé de d&i monter les vitraux de M. Chauvinard, parce que la lumière, etc., etc. »
Dans les rues, on s'embrassait en se demandant : a Avez-vous vu les vitraux de Chauvinard ? » L'admiration était à son comble. Chauvinard avait grandi de cent pieds dans l'opinion publique. Ce fut alors que l'envie, cette âpre furie, commença à siffler cette réputation si bien méritée par tant de travaux et de talent, à mordre les mollets de ce colosse artistique.
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Une réaction suscitée par elle ne tarda pas à se produire. Le grand artiste allait partager le sort de tous les hommes illustres; il allait être vilipendé, calomnié, conspué.
Des émissaires stipendiés par Couture, Delacroix, Delaroche, Horace Vernet, Armand Dumarescq, Decamps et Diaz firent courir les bruits les plus désagréables.
— C'est Chauvinard qui fait son éloge. — C'est Chauvinard qui a donné aux almanachs les bois pour reproduire ses vitraux. — C'est Chauvinard qui paye ses réclames à trois francs la ligne.
Que sais-je encore?
Tout autre que le glorieux auteur des vitraux de Saint-Hubert aurait plié devant l'orage; mais la ténacité est l'apanage des grands cœurs. Il ne se découragea point, et, devinant d'où partaient les coups, il les para avec une habileté remarquable et réduisit ses ennemis au silence en les enveloppant dans ses propres rets.
Voilà ce qu'on put lire dans les journaux qui naguère chantaient les louanges de Chauvinard seul :
« Parmi les œuvres remarquables qui doivent figurer à la prochaine exposition, on cite :
« La Soif du billet de banque, œuvre magistrale par Thomas Couture.
» Le Passage de la mer Rouge, E. Delacroix
>•> Portrait du shah de Perse, H. Vernet.
x Vue d'un boucher, prise dans un des plus beau» sites de V abattoir du Roule, A, Dumarescq.
» Le Singe amoureux, Decamps.
» Marmelade de papillons des tropiques, Diaz.
» Enfin une Danaê, ravissante toile de Chauvinard, Thabile peintre des vitraux de Saint-Hubert. »
Par ce procédé ingénieux, Chauvinard, en se mêlant modestement à ses ennemis, les mit dans l'impossibilité de lui nuire; et, désormais tranquille, il put se livrer à sa Danaé, splendide création qui devait ranimer la haine, mais aussi l'admiration du monde entier.
Tout le monde sait que cette œuvre si éminemment remarquable fut refusée impitoyablement par le jury.
L'envie, toujours l'envie!
Que lui manquait-il, à cette Danaé, digne du roi des dieux, pour être acceptée par les hommes? N'avait-elle point une teinte chaste et pure comme si
Raphaël l'eût entourée d'un de ces nimbes jaunes dont lui et Titien ont emporté le secret? N'avait-elle pas en même temps cette amplitude, cette curieuse disposition du sein que Michel-Ange a données à ses divinités païennes? Pure et lascive, que lui manquait-il? que lui manquait-il à cette lorette du paganisme? M. Mirés, ce Jupiter des écus, aurait, certes volontiers fait pleuvoir pour elle les quadruples de l'emprunt espagnol.
11 ne lui manquait rien, elle possédait tous les charmes et toutes les grâces, elle possédait tout, hors la faveur d'entrer au Salon : son costume s'y opposait. Le siècle est si collet monté.
Danaé se résigna et retourna sur le chevalet, où elle allait bientôt essuyer un sanglant affront. En effet, une nuit, des ravisseurs pénètrent avec escalade et effraction — tant leur passion les entraine ! — dans l'atelier du maître; ils vont porter une main sacrilège sur cette Marguerite Gauthier de l'antiquité : heureusement, un bruit se fit entendre. — Est-ce Jupiter qui tonne? Non, c'est Chauvinard qui se mouche.
Les ravisseurs sont en fuite; éclat, scandale; Danaé
serait perdue de réputation si un personnage du plus haut rang, qui a une consolation pour toutes les infortunes, ne l'envoyait, loin des envieux, faire les délices d'une cour d'Allemagne. Depuis, Chauvinard est triste, on ne l'entend plus, il a disparu de la scène du monde; les intimes qui veulent le voir sont obligés d'aller au chemin de fer de l'Est, où le pauvre désespéré demeure nuit et jour, attendant les voyageurs qui viennent d'Allemagne. Lorsqu'il aperçoit descendant du wagon un homme avec des cheveux jaunes et une pipe en porcelaine, il s'élance vers lui en s'écriant :
— Vous qui veqez de là-bas, avez-vous vu ma Danaét
— Foui.
— Qu'en dit-on?
— Que cêtre inné groûde.
— Quel malheur! reprend tristement Chauvinard; je n'entends pas l'allemand.
Et il reste plongé dans un état de prostration qui fait peine à voir.
Ne ie dérangeons pas; mais souhaitons-lui un
éclair de raison, un moment de repentir pour qu'il éteigne les fourneaux de l'horrible cuisine où il triture sa renommée.
Souhaitons-lui surtout d'employer à fortifier un talent qui jusqu'à présent n'a que de l'acquis, le temps qu'il passe à l'aire violence à la sympathie publique, et alors nous serons les premiers à... Mais à quoi bon espérer? Qu'un jour son nom revienne à paraître quelque part, il se réveillera, recommencera sa chasse à la réputation et étourdira le monde de sa gloire.