‹ Le 101me régimentChapitre 35 sur 50 · DES IGNORÉS · texte numérisé non relu

DES IGNORÉS

11 n'est pas permis d'ignorer que les barons allémands descendent tous du célèbre Witikind, comme les marquis français de Robert le Fort, les Espagnols du Gid, les Russes du Caucase. La famille des ignorés, à elle seule, est plus ancienne que tout ce monde-là. Elle descend en droite ligne de Jacob, de Jacob, l'homme à l'échelle.

Jacob eut douze fils ; c'était beaucoup, c'était trop

même, puisque quatre seulement sont devenus célèbres : Joseph, Benjamin, Siméon et Ruben.

Joseph, le plus connu de tous, était un garçon qui, il faut le reconnaître, ne manquait pas d'un certain mérite, celui de ne rien faire comme les autres. Sa conduite avec madame Putiphar, conduite blâmée seulement par les gens qui manquent de tenue, en est la preuve. Puis il rendait le bien pour le mal, expliquait les songes d'une manière ingénieuse, et, s'il accaparait, c'était pour le bon motif.

Benjamin, lui, est resté dans le souvenir de tous. Quelle race que cette race humaine, qui se souvient d'un homme pendant cinq mille ans, parce qu'il aimait son père et qu'il en était aimé !

Siméon manquait d'originalité; cependant il a trouvé le moyen de se faire une petite réputation en pastichant Caïn.

Pour Ruben, c'est différent : il n'avait ni vices ni qualités. 11 ne voulait pas faire le mal, mais ne tenait nullement à faire le bien. Ruben était un bon enfant, comme on dit aujourd'hui. Il ne voulait pas laisser assassiner Joseph ; mais, d'un autre côté, il ne voulait

LA FAMILLE DES fGNORES Î97

pas se brouiller avec ses autres frères ; il propose une transaction :

— Vendons-le.

Eh bier> , c'est dit, Ruben était un bon enfanf et la postérité s'est souvenue de son nom; mais pourquoi a-t-elle oublié celui des autres enfants de Jacob?

N'avaient-ils point comploté la mort de leur frère?

Ne l'avaient-ils pas mis dans une citerne ?

Ne l'avaient-ils point vendu?

N'avaient-ils point rapporté sa tunique sanglante sous le toit de Jacob, en disant : « Une bête féroce a dévoré l'enfant de votre cœur? »

Ils avaient prémédité le meurtre, accompli le. crime, menti à leur père, ils avaient fait tout cela.

Alors pourquoi, dans ce lamentable drame qui a traversé tant de générations pour arriver aux baraques de bois du champ de foire, sont-ils restés des personnages muets et tout à fait sans importance? Qui leur a taillé ces rôles sacrifiés, à eux qui accomplirent la faute tout aussi bien que les autres, à eux qui eurent les remords, à eux qui eurent le repentir?

Pourquoi, vous qui saviez leurs noms il y a vingt ans, les avez-vous oubliés?

Pourquoi l'enfant qui les a épelés hier ne les sait-il plus aujourd'hui?

Pourquoi le paysan, dans le naïf récit de la veillée^ dit-il : « Les frères de Joseph, » comme M. Scribe dit : « Chevaliers de la suite de Robert. »

Parce que ces huit hommes, déjà dans le temps où les hommes se comptaient, étaient destinés à être ignorés.

Parce que leur place était marquée d'avance. Eux et leurs descendants devaient, figurants de l'humanité, assister à tous les drames de la vie, sans jamais avoir combiné l'action de ces drames ou prévu les dénoûments.

Parce qu'en eux rien n'a jamais fait naître le rire, la joie, la pitié, l'admiration ou la terreur dans le cœur de ce grand public qu'on appelle le monde.

Ces huit criminels honteux sont devenus les chefs de l'immense famille des ignorés, qui se divise en huit branches :

Les ignorés du monde.

Les ignorés de l'amour.

Les ignorés du bonheur.

Les ignorés de la gloire.

Les ignorés des lettres.

Les ignorés de la science.

Les ignorés de l'art.

Les ignorés de l'esprit.

L'homme qui passe, portant une planche sur l'épaule, n'est point un ignoré : c'est un ouvrier, un membre de l'ordre social. 11 appartient au peuple, et le peuple est la pépinière où naissent toutes les gloires. — Flattons les masses. — Cet homme a peut-être en lui toutes les poésies, toutes les vertus, tous les sentiments ; c'est un honnête artisan, ce n'est point un ignoré, il accomplit une mission.

Cet autre homme qui s'avance traînant la jambe droite, jetant partout un regard inquiet, cherchant plus à cacher sa personne que ses haillons, menant après lui une odeur de honte, n'est pas non plus un ignoré; on le connaît : c'est un galérien en rupture de ban.

L'habitant des contrées polaires, qui ne voit que

pendant deux mois la lumière du jour et passe le reste de l'année enterré vivant dans une prison souterraine couverte de glaces, n'est pas un ignoré. On sait ce qu'il mange, ce qu'il boit, comment il se vèt, comment il aime ; on sait s'il est hospitalier ou redoutable, lâche ou courageux.

Pour vous faire comprendre ce que c'est véritablement qu'un ignoré, je vais avoir l'honneur de vous présenter les membres principaux de la famille ; ça m'évitera la peine d'entrer dans des explications sans fin et ça leur fera plaisir ; jamais ils n'auront été à pareille fête.

Voici d'abord M. le marquis de Zabulon, un ignoré du monde.

M. le marquis de Zabulon porte de sable au zèbre d'or passant. Il a quinze mille livres de revenu et une fille à marier, c'est-à-dire la misère pour un homme qui va dans le monde. Il n'est ni petit, ni grand, ni beau, ni laid, ni gras, ni maigre, ni sot, ni spirituel. Mademoiselle Berthe de Zabulon est « tout le portrait de son père. »

Afin d'être sur un certain pied à Paris pendant l'hiver, il passe neuf mois de Tannée à Zabulon, où il nourrit sa famille avec du fromage de chèvre, pour la faible bagatelle de dix-huit cents francs par an. Il subit toutes les privations, pratique toutes les ladreries, dans l'espoir de marier Berthe richement et de relever sa maison, qui n'est jamais tombée, n'ayant jamais été élevée. Il compte, pour arriver à ce but désiré, sur sa notoriété dans le monde, sur les sympathies qu'il y a fait naître; et, sur la franc-maçonnerie qui pousse les gens de condition à s'aider les uns les autres.

Voici ce qui arrive :

Un jour, ou plutôt une nuit, un jeune ignoré rencontre mademoiselle de Zabulon dans un bal ; il danse avec elle, et, flairant une bonne affaire, il s'enquiert près du maître de la maison.

— Vous connaissez les Zabulon? demande-t-il.

— Sans doute, puisque je les reçois.

— Vous êtes fort amis?

— Amis n'est pas précisément le mot. Ils viennent à nos samedis depuis trois ans. Vous savez, la comtesse se lie difficilement.

— Bonne noblesse, n'est-ce pas V

— fans doute.

— De quelle province ?

— Mais de Bretagne, je crois, ou... du Dauphinë.

— Ils ont de la fortune ?

— Certainement... Quand je dis certainement, vous comprenez que je n'en sais rien , moi ; je n'ai pas compté avec eux.

Voilà le lambeau sur lequel ce gentilhomme a cousu ses espérances ; mais ne le plaignez pas : s'il est ignoré, c'est qu'il n'a pas voulu être heureux, lui qui pouvait,

Au fond d'un vallon solitaire,

Vivre, naître et mourir sous le toit paternel.

Les ignorés de l'amour sont très-rares, Dieu merci! il est peu d'êtres sur terre qui n'aient pendant deux heures au moins possédé complètement la moitié du cœur d'une femme. Cependant il est des gens qui n'ont point ce bonheur ou ce malheur, — comme il vous plaira.

Les ignorés de l'amour sont les millionnaires et les

beaux hommes, — je ne parle pas des hommes beaux, — c'est une grande compensation dans la destinée des pauvres et des laids.

Les millionnaires peuvent tout acheter, pourquo. leur donnerait-on l'amour pour rien ? Ils payent tout et doivent s'estimer fort heureux lorsqu'on leur livre les colis de bonne grâce.

Dans l'esprit d'une femme, un bel homme n'est qu'une vanité ou un besoin ; pour s'excuser, elle se figure que c'est un besoin de l'âme ou une vanité de cœur. Quand les femmes cherchent à s'excuser, c'est qu'elles n'ont plus d'excuse.

Rosine G... est une biche, une biche qu'on connaît trop, mais le vrai mérite d'une biche est d'être trop connue ; sa beauté est comme son mérite, les adorateurs de tous les mondes se disputent an de ses sourires.

Le baron Hulot, qui est devenu, grâce à la bonté du feu roi, duc de la Tour d'Embleuse, est à ses gen __,... Du Tillet met des millions aux pieds de la belle, au grand désespoir de trente sportsmen, de

quarante lions, de cinquante artistes plus ou moins célèbres.

Savez-vous qui Rosine a choisi dans tout cela ? Personne : son cœur est pris, elle aime Alexis.

Alexis est un mauvais drôle, petit, maigre, grêlé, qui a la tête cotonneuse et les paupières rouges. Il est affreux à voir, désagréable à entendre, dangereux à approcher. Un jour, il y a de cela longtemps, Rosine n'était pas encore à la mode; biche pleine d'ambition, elle voulut se débarrasser d'Alexis, qui ne rapportait pas suffisamment à l'association, au contraire.

Alexis se contenta de lui dire :

— Je suis malheureux, tu me chasses, je n'avais que toi au monde. Adieu, je ne te gênerai plus.

Rosine le rappela, et, depuis, elle le garde comme un trésor ; elle l'aime, elle est fière d'avoir un homme qui ait besoin d'elle, d'elle qui a besoin de tous les. hommes, des millionnaires toujours, des beaux hommes quelquefois.

Les ignorés du bonheur, tels que vous les voyez, mesdames et. messieurs, sont ces infortunés — dont

vous avez bien sûr entendu parler — qui n'ont jamais donné ni pardonné, aimé ni pleuré.

Les ignorés des lettres sont plus nombreux que les étoiles du ciel, mais bien moins brillants.

Les plus connus sont les ignorés bonasses et les ignorés venimeux.

L'ignoré bonasse se nomme Martin-Dubois ou Dubois-Martin. Il fait des fables ou des pièces de circonstance.

Sa fable la Chenille et le Ver à soie a eu quelque succès. Il y a fait ressortir l'utilité du ver qui fait de la soie et l'inutilité du ver qui ne fait que des papillons.

Un jour, le brave Martin-Dubois ou Dubois-Martin publiera un livre pour prouver que \a fortune ne fait pas le bonheur; l'œuvre sera intitulée ■

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