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LE NÉANT DES GRANDEURS

on l'instabilité de la fortune par M. E.-M. C. MARTIN-DUBOIS, auteur de plusieurs ouvrages.

Il donnera un grand nombre d'exemplaires à ses amis. Ses amis seront contents, lui aussi.

L'ignoré venimeux, c'est autre chose. L'oiseau triste d'Athènes était moins lugubre que lui. Ne le regardez pas, une profonde tristesse emplirait votre cœur ; le dégoût seul pourrait l'en chasser. Cet homme n'est point l'image du malheur ni le spécimen de la pauvreté; c'est la misère illustrée, qui cherche à se vendre dix centimes dans les baraques des marchands de journaux.

Ah ! cet homme, quel homme !

Il s'affuble avec ostentation du vieux feutre fané de don César, et il ne sait pas saluer.

Il porte le gourdin de Robert Macaire, et, s'il avait l'audace de s'en servir, il n'aurait pas la force de le soulever.

Il a des souliers troués, comme le poëte, et pourtant,

Il ne chante jamais, ne sachant pas ranger Des rimes s'embrassant au bout d'une pensée, Comme les passereaux dans l'ombre du verger.

Parfois sa tête s'incline, il a l'air de chercher dans

son âme, il veut faire croire qu'il pense, et vous finiriez par le croire si, d'ailleurs, vous n'étiez fixé.

En le regardant, on se demande où il peut aimer, et on ne trouve pas.

Ne cherchez pas ce qu'il a fait, il n'a rien fait, et il a bien fait.

L'ignoré de la science est unique dans son espèce ; c'est un vieux monsieur qui a des lunettes d'or et fait partie de plusieurs sociétés savantes. On le rencontre surtout dans les sociétés archéologiques. Il est secrétaire perpétuel de celle de Sainte-Affrique. C'est lui qui adresse au ministre et aux académies mémoires sur mémoires pour soutenir une toquade qui lui est venue il y a environ trois ans, et qui consiste à vouloir faire abattre les monuments en pierre, après les avoir fait mouler préalablement pour les faire couler en bronze après.

Je cite un passage de son dernier mémoire: « Les bronzes égyptiens, les médailles romaines, les amphores et autres ustensiles en bronze trouvés à Pompéi et dans les ruines de l'antique Ninive, et

encore de nos jours la colonne Vendôme, prouvent que c'est seulement en construisant nos monuments avec ce métal inaltérable que nous pourrons transmettre aux races futures les vestiges intacts de notre gloire! a

L'ignoré de Vart, c'est ce pauvre diable, là-bas, dans le coin ; il fait de la peinture depuis vingt ans, avec une persévérance digne d'un meilleur sort ; il a tout essayé, l'histoire, le genre, le paysage, les natures mortes, les portraits, le pastel, l'aquarelle, la sépia, le fusain, la lithographie, la gravure sur bois, tout, tout.

Il fait de petites statuettes en terre glaise et croit sculpter.

Il joue du cornet à piston, sait faire grincer une chanterelle, et se croit musicien.

Ce pauvre garçon est bien à plaindre ! ce sont les .bourgeois qui l'ont gâté. En venant au monde, il avait des aptitudes à l'imitation; ses parents on* dit:

— Paul a une nature artistique.

Au collège, son copin lui disait :

— Si j'étais toi, moi, je me ferais peintre ; on gagne pas mal.

Plus tard, ses amis lui ont répété à chaque instant :

— Mon vieux, ton affaire, à toi, c'est d'être artiste.

Aujourd'hui, tous disent à qui veut les entendre :

— Est-ce drôle la réputation tout de même ! voyez Paul, il est pétri de talent, ce garçon, il sait tout faire : eh bien, il n'arrive pas.

Je crois bien qu'il n'arrive pas, braves gens, il ne sait pas où il va.

Les ignorés de l'esprit

Car emin, qu'est-ce que c'est que

l'esprit? Pour moi, je ne me charge pas de le dire, étant fort d'avis que la chose la plus spirituelle qu'on puisse faire ici-bas, c'est de matelasser sa plume et capitonner sa langue. Je vous dirai pourquoi plus tard. En attendant, soyez acertainés que, si vous avez

quelques mérites et le désir de parvenir, vous vous trouverez en présence des membres de la famille des ignorés. Ils se connaissent, se sentent, se devinent, s'enlacent, encombrent les places, bouchent les avenues. Pour traverser cette haie vivante, il faut feindre d'être des leurs et su faufiler, sinon lutter, et c'est difficile.

Et maintenant je me demande pourquoi tant d'ignorés quand il suffit, pour être un peu connu, de brûler le temple de Diane ou de raconter l'histoire de l'Fnva lide à la tête de bois.

Dans son savant ouvrage intitulé" Dictionnaire des coulisses, notre honorable confrère Joachim Duflot — que celui d'entre vous qui est sans prétention lui jette la première rime — a parlé des ficelles. Malheureusement, son cadre trop restreint Fa empêché l'approfondir un sujet qui exigerait des volumes, si on ivait la faiblesse d'entrer en pourparlers avec lui.

L'Académie française, qui ne compose avec per» (Bonne, a défini ainsi le mot ficelle:

ficelle, subst. fém., petite corde-,

Ficelle, petite corde ; voilà qui est clair, je pense, clair et concis ; il n'y a rien à en rabattre.

Pour tout au monde je n'insulterais pas un dictionnaire quelconque. On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Cependant, je suis bien décidé à dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, sur ces recueils explicatifs d'une langue qui n'existe plus.

La vérité, c'est qu'il est vraiment temps de les refaire.

Le français d'aujourd'hui ressemble si peu au français d'hier, qu'en voyant le dictionnaire de Napoléon Landais, on croirait volontiers qu'il est relié avec un vieux carrick ; dans dix ans, il aura l'air d'être recouvert d'une houppelande, et le ruban vert qui sert d'indice au piocheur qui marque un mot pour s'en servii à l'occasion, deviendra son unique valeur.

Chaque matin, la France voit surgir un nouveau substantif ou un verbe inconnu. Ces mots prennent naissance dans un théâtre, un café, une promenade; huit jours après, ils ont leurs lettres de naturalisation. Dans un temps où l'on calomnie volontiers, cette hypertrophie du langage a reçu des ennemis du progrès le nom d'argot. Banni et conspué pendant un instant.

le nouveau français a vécu où et comme il a pu. Mais voici qu'une réaction s'opère en sa faveur ; s'il n'est pas complètement réhabilité, il est presque accepté, ce qui revient au même ; il est surtout compris, ce qui revient à mieux.

La preuve, la voici :

Demandez à votre ami, à votre maîtresse ou à vot™ domestique, un tortis de chanvre pour fixer quelque chose.

Ami, maîtresse et domestique vous répondront :

— Un tortis ? Connais pas.

Mais, au contraire, dites à votre ami qui vous emprunte de l'argent, à votre maîtresse qui vous trompe, à votre domestique qui vous vole , dites-leur : — « Vous ne m'y prendrez plus ; je connais la ficelle! » ils comprendront admirablement.

D'où on peut conclure que ficelle est le mot français, tortis le mot apgot.

L'origine du mot nouveau ficelle remonte au théâtre des marionnettes. Lorsque les Italiens importèrent en France ces petits personnages en bois qui font encore fureur aujourd'hui , tout le monde prit un plaisir extrême à leurs évolutions.

Mais ":en n'est parfait, rien n'est éternel ; l'engouement disparut le jour où un quidam s'écria :

— C'est gentil, mais on voit la ficelle !

Des coulisses des fantoccini, le mot passa dans celles des marionnettes humaines, y resta longtemps, et enfin courut la ville , sans autorisation préalable de Ponson du Terrail, le dernier puriste.

A la ville , ficelle signifie une ruse combinée maladroitement.

Au théâtre, ficelle exprime un moyen déjà employé, connu , usé , qui sert à amener une situation ou un dénoàment quelconque, mais prévu.

Les ficelles dramatiques émouvantes ou cocasses sont en fort petit nombre. Pour les employer , il faut une grande habileté ; pour les inventer , il faut du génie.

L'homme qui découvre une ficelle dramatique à plus fait pour le bonheur de l'humanité que celui qui a découvert le pistolet revolver.

En attendant les autres , nous citerons quelques ficelles célèbres parmi

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