UN FEUILLETON EN
On s'étonne souvent des variations qui ont lieu en littérature. Chaque genre a son heure ; il est une mode qu'il faut suivre dans les romans comme ailleurs, sous pein e de supporter l'indifférence publique; et, comme personne n'aime à supporter l'indifférence publique, on suit le torrent, dût-il conduire dans
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un égout, ou, ce qui est plus triste encore, à une absurdité.
Hélas ! que j'en ai vu passer des genres de toute les couleurs, depuis les Êcorcheurs jusqu'à Madame Bovary.
H y a eu le roman terrible, qui faisait bien peur, je vous assure. On n'y voyait que des poignards, des femmes meurtries, des mains sanglantes appliquées sur les murs, des cachots, des chaînes, des cruches et de la paille.
Le roman ruisseau, qu'on lisait avec un flacon de sels sous le nez.
Le roman bascule, dans lequel les personnages eu blouse étaient seuls vertueux, où les forçats cachaient leur habit noir sous leur chemise rouge, comme jadis le Curé de Belleville cachait sous sa soutane son habit de colonel.
Il y a eu le roman mousquetaire , qui a encore une queue dans les Magazines.
Il y a eu... Mais à quoi bon parler de ce qui n'est plus? Parlons de co qui est. Parlons de ce genre qui n'aura jamais de fin, genre gracieux et délicat, plein d'émotions et d'enseignements, de rêveries et d'illur
sions, aux détails historiques si vrais, aux mœurs si bien étudiées, observées et rendues ; aux caractères si nettement accusés, si merveilleusement dessinés; genre sans nom, qui apparaît de temps en temps comme un lumineux météore ou comme...
LA FIANCEE D'ÉRIC
Éric est un Saxon ; tous les Saxons s'appellent Éric, comme tous les fumistes français se nomment Mozanino.
Que ne puis-je vous raconter l'histoire entière du jeune Éric, le héros décédé du roman-nouvelle, ou plutôt que ne puis-je vous dire tout le roman ! J'y avais bien pensé, mais il est survenu de telles difficultés, que j'ai dû, bien malgré moi, renoncer à ce bonheur.
La fiancée d'Éric se nomme Marguerite ; jeune fille pure et fraîche comme l'eau qui coule de la source du rocher.
Un soir, une bande de soudards veut s'offrir ce rafraîchissement.
Marguerite, éperdue, se réfugie dans le jardin d'Éric.
Éric se précipite pour la défendre, on tue Éric; donc, il est mort, c'est entendu ; aussi bien il fallait qu'un jour ou l'autre cela lui arrivât.
Éric mort, Marguerite, folle de désespoir, va s'engager sur-le-champ; oui, monsieur... Cela vous étonne, mais c'est ainsi. Marguerite se fait soldat, vous allez voir pourquoi ; et, quand vous connaîtrez son but, vous verrez qu'elle a bien fait, cette fille, et qu'à sa place, vous eussiez fait de même.
La grande Catherine, l'étoile du Nord, en avait fait autant.
Les esprits inquiets objecteront qu'il est impossible à une femme de se faire passer pour un tourlourou : mais à cela il y a une chose très-simple à répliquer : à l'Opéra-Comique, naguère, madame Duprez avait l'air tellement guerrier, que tout le monde s'y trompait. Et madame Ugalde donc, quel gentil petit soldat, cristi!
Madame Cabel elle-même a trompé quelques spec-
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lateurs; cependant il faut avouer qu'elle ne faisait pas complètement illusion, en trois quarts surtout. Elle avait trop... c'est-à-dire pas assez l'air martial.
Si le lecteur veut revenir sur ses pas, nous allons ie conduire dans une taverne où nous retrouvons Marguerite.
Marguerite est en train de soûler un soldat qui a huit pieds. — Pauvre jeune fille ! elle a bien du chagrin.
Vous avez deviné sans doute que c'est le colosse, qui se nomme Hermann — pas Léon ! — qui a tué Éric. Eh bien, vous allez voir.
Lorsque Marguerite a fini de griser Hermann, elle lui fait raconter comment il a exécuté le crime.
Maintenant, je cite le texte :
« — Voyons! il est temps d'en finir! dis-moi comment tu l'as tué !
» — Rien de plus simple, r'pond le grenadier, je ne suis rué sur lui, et, «s 1a main gauche, je l'ai saisi par les cheveux.
» — Je comprends, dit Marguerite en posant sa main moite de sueur sur la tête d'Hrmann.