BÉ QUART
C'est un triste spectacle que celui d'un malheureux. Pourquoi veux-tu les voir?
JULIE, très naturellement
Parce que cela me fait de la peine.
UN INVALIDE, rianT
Ha ! Ha ! Voilà une raison !
BÉQUART
Tais-toi donc, imbécile !
l'invalide, d'abord irrité Imbécile ? — Après avoir réfléchi, se grattant la tète. —
C'est vrai.
JULIE, qui s'est assise, en jouant, sur un canon
Vous ne tirerez pas sur nous, dites ? — Ils ne répondent pas. — Dites que VOUS ne tirerez pas. Je vous en prie. Je vous aime bien. Aimez-moi aussi.
BÉQUART, l'embrassant
Bon petit torchon, va !
l6l EX.
DE L AUNE Y, qui a lu la lettre remise par Hoche, hausse les épaules
Ceci passe tout ! — Messieurs, l'étrange message qui m'est remis de la part de je ne sais quels bourgeois, qui s'intitulent Comité permanent, nous fait la demande saugrenue de partager la garde de la Bastille entre nos troupes et les bandes populaires.
Les soldats s'esclaffent, les chefs s'indignent. VINTIMILLE
Belle proposition !
HOCHE, à de Launey
Ecoutez-moi, monseigneur. Empêchez le carnage. Ce n'est pas à vous que nous en avons, c'est à cet amas de pierres, à cette force malfaisante, qui pèse depuis des siècles sur Paris. La force aveugle n'est pas moins honteuse pour ceux qui l'imposent, que pour ceux qui la subissent. Cela révolte la raison. Vous qui êtes plus intelligents que nous, vous devez le sentir et en souffrir plus que nous. Aidez-nous donc au lieu de nous combattre ! La raison, pour qui nous luttons, est votre bien comme le nôtre. — Rendez la place de vous-mêmes; n'attendez pas qu'on vous la prenne.
La raison, la conscience, il en a plein la bouche.
— Ces singes de Rousseau ! — à de Fiue. Mes compliments, vous nous avez fait un joli cadeau.
DE FLUE
Quel cadeau ?
VINTIMILLE
Votre Jean- Jacques. Vous auriez pu le garder en Suisse.
DE FLUE
Nous nous en serions bien passés nous-mêmes.
DE L AUNE Y, à Hoche
Tu es fou. Où a-t-on vu que les plus forts vont, de gaieté de cœur, remettre leurs armes aux plus faibles ?
HOCHE
Vous n'êtes pas les plus forts,
DE LAUNEY
Tu comptes pour rien ces braves, vingt pièces de canon, vingt cofifres de boulets, des milliers de cartouches ?
HOCHE
Vous pourrez tuer quelques centaines d'hommes. A quoi bon? Il en reviendra des milliers.
DE LAUNEY
Nous serons secourus.
HOCHE
Vous ne serez pas secourus. — Vous pouviez rêtre. Vous ne l'avez pas été. Un roi ne fait pas égorger son peuple. Ce ne serait pas seulement un assassinat, mais un suicide. Vous serez vaincus, je vous assure. Vous faites étalage de votre artillerie. Vous êtes habitués aux vieilles guerres, vous ne comprenez pas celle-ci. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un peuple délivré. La guerre est un jeu pour vous, vous n'y croyez pas. Depuis Malplaquet, personne ne s'intéresse plus à la patrie. Vous étiez les amis des ennemis que vous combattiez. Vous vous réjouissiez des succès du roi de Prusse. La victoire n'est pas une nécessité pour vous. Nous, nous n'avons pas le choix. Il faut que nous vainquions. — Aux invaudes. Mes camarades, je vous connais bien, je vous respecte; vous êtes de fiers vieux gas. Mais quand vous vous battiez, c'était pour obéir à des ordres; vous ne savez pas ce que c'est que de se battre pour soi. — a Béquart. Vousmême, père Béquart, — nous vous aimons tous, nous honorons votre vaillance ; — mais quand vous étiez à Prague, enfermés par l'ennemi, vous ne défendiez que votre peau. Nous, c'est notre âme, l'âme de nos fils, de tous ceux qui sortiront de nous. — Vous entendez ce peuple au pied de ces murs. Ce n'est là qu'une partie de nos forces. Des
millions d'êtres, tous les peuples à venir combattent dans nos rangs, tout ce formidable invisible, qui gagne les batailles.
DE FLUE
Tu nous ennuies. Nous allons balayer en quelques volées de canon ces forces invisibles.
HOCHE
Ne tirez pas! Si vous tirez, vous êtes perdus. Un peuple n'est pas une armée régulière. On ne le déchaîne pas impunément.
VINTIMILLE, à lui-même, considérant Hoche
Quelle étrange espèce d'hommes ! Gomment cela est-il sorti de nous, de notre France? — Ce sont des Allemands. — Des Allemands? — Non pas. J'ai connu des Prussiens plus français que celui-ci. Qui nous a changé tout cela ?
HOCHE
Songez qu'on peut encore s'entendre, que bientôt vous ne le pourrez plus. Dès que vous aurez fait couler le sang, rien ne l'arrêtera plus.
DE FLUE
Retourne tes conseils à tes amis.
HOCHE, haussant les épaules. — A Julie
Viens-t'en, pigeon de l'arche, on refuse ton
rameau d'olivier. — II remet Julie sur son épaule. DE LAUNEY, à Hoche
Rien ne peut prendre la Bastille. Elle peut être livrée, non prise.
HOCHE
Elle sera livrée. '
Et qui la livrera?
HOCHE
Votre mauvaise conscience.
Hoche sort avec Julie, dans le silence général, sans qu'on pense à l'arrêter.
VINTIMILLE, réfléchissant
Notre mauvaise conscience...
DE LAUNEY, brusquement
Eh bien! pourquoi l'a-t-on laissé partir?
DE FLUE
Il est encore dans la cour.
DE LAUNEY
Courez après lui, rattrapez-le.
BÉQUART
Monseigneur, c'est impossible.
LES INVALIDES, grognant leur assentiment
C'est un parlementaire.
DE LAUNEY V
Comment, impossible, coquin? Parlementaire de qui? de quel pouvoir reconnu?
BEQUART, gravement
Du peuple.
DE FLUE, aux Suisses
Arrêtez-le.
BÉQUART ET LES INVALIDES, aux Suisses
Non, camarades, pas cela ! Vous ne l'arrêterez pas!
UN SUISSE, voulant passer
C'est l'ordre.
BÉQUART ET LES INVALIDES
Vous ne passerez pas, ou vous aurez affaire à nous.
VINTIMILLE, les observant, à part
Ah! ah! — Haut. C'est bon. — à de Launey. N'insistons^pas.
UN SUISSE, venant de la cour extérieure, à de Launey
Monseigneur, il aiTive une foule immense par la rue Saint- Antoine. Ils ont pris les Invalides. Ils traînent une vingtaine de canons.
DE FLUE
Sacrebleu ! il faut pourtant se décider ; ou notre situation, si bonne soit-elle, finirait par se gâter. Laissez-nous secouer cette vermine, ou nous serons rongés jusqu'à l'os.
Des tourbillons de fumée s'élèvent par-dessus les murs d'enceinte.
DE LAUNEY
Qu'est-ce que cette fumée ?