‹ Le 14 juilletChapitre 29 sur 42 · BÉ QUART · texte numérisé non relu

BÉ QUART

C'est un triste spectacle que celui d'un malheureux. Pourquoi veux-tu les voir?

JULIE, très naturellement

Parce que cela me fait de la peine.

UN INVALIDE, rianT

Ha ! Ha ! Voilà une raison !

BÉQUART

Tais-toi donc, imbécile !

l'invalide, d'abord irrité Imbécile ? — Après avoir réfléchi, se grattant la tète. —

C'est vrai.

JULIE, qui s'est assise, en jouant, sur un canon

Vous ne tirerez pas sur nous, dites ? — Ils ne répondent pas. — Dites que VOUS ne tirerez pas. Je vous en prie. Je vous aime bien. Aimez-moi aussi.

BÉQUART, l'embrassant

Bon petit torchon, va !

l6l EX.

DE L AUNE Y, qui a lu la lettre remise par Hoche, hausse les épaules

Ceci passe tout ! — Messieurs, l'étrange message qui m'est remis de la part de je ne sais quels bourgeois, qui s'intitulent Comité permanent, nous fait la demande saugrenue de partager la garde de la Bastille entre nos troupes et les bandes populaires.

Les soldats s'esclaffent, les chefs s'indignent. VINTIMILLE

Belle proposition !

HOCHE, à de Launey

Ecoutez-moi, monseigneur. Empêchez le carnage. Ce n'est pas à vous que nous en avons, c'est à cet amas de pierres, à cette force malfaisante, qui pèse depuis des siècles sur Paris. La force aveugle n'est pas moins honteuse pour ceux qui l'imposent, que pour ceux qui la subissent. Cela révolte la raison. Vous qui êtes plus intelligents que nous, vous devez le sentir et en souffrir plus que nous. Aidez-nous donc au lieu de nous combattre ! La raison, pour qui nous luttons, est votre bien comme le nôtre. — Rendez la place de vous-mêmes; n'attendez pas qu'on vous la prenne.

La raison, la conscience, il en a plein la bouche.

— Ces singes de Rousseau ! — à de Fiue. Mes compliments, vous nous avez fait un joli cadeau.

DE FLUE

Quel cadeau ?

VINTIMILLE

Votre Jean- Jacques. Vous auriez pu le garder en Suisse.

DE FLUE

Nous nous en serions bien passés nous-mêmes.

DE L AUNE Y, à Hoche

Tu es fou. Où a-t-on vu que les plus forts vont, de gaieté de cœur, remettre leurs armes aux plus faibles ?

HOCHE

Vous n'êtes pas les plus forts,

DE LAUNEY

Tu comptes pour rien ces braves, vingt pièces de canon, vingt cofifres de boulets, des milliers de cartouches ?

HOCHE

Vous pourrez tuer quelques centaines d'hommes. A quoi bon? Il en reviendra des milliers.

DE LAUNEY

Nous serons secourus.

HOCHE

Vous ne serez pas secourus. — Vous pouviez rêtre. Vous ne l'avez pas été. Un roi ne fait pas égorger son peuple. Ce ne serait pas seulement un assassinat, mais un suicide. Vous serez vaincus, je vous assure. Vous faites étalage de votre artillerie. Vous êtes habitués aux vieilles guerres, vous ne comprenez pas celle-ci. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un peuple délivré. La guerre est un jeu pour vous, vous n'y croyez pas. Depuis Malplaquet, personne ne s'intéresse plus à la patrie. Vous étiez les amis des ennemis que vous combattiez. Vous vous réjouissiez des succès du roi de Prusse. La victoire n'est pas une nécessité pour vous. Nous, nous n'avons pas le choix. Il faut que nous vainquions. — Aux invaudes. Mes camarades, je vous connais bien, je vous respecte; vous êtes de fiers vieux gas. Mais quand vous vous battiez, c'était pour obéir à des ordres; vous ne savez pas ce que c'est que de se battre pour soi. — a Béquart. Vousmême, père Béquart, — nous vous aimons tous, nous honorons votre vaillance ; — mais quand vous étiez à Prague, enfermés par l'ennemi, vous ne défendiez que votre peau. Nous, c'est notre âme, l'âme de nos fils, de tous ceux qui sortiront de nous. — Vous entendez ce peuple au pied de ces murs. Ce n'est là qu'une partie de nos forces. Des

millions d'êtres, tous les peuples à venir combattent dans nos rangs, tout ce formidable invisible, qui gagne les batailles.

DE FLUE

Tu nous ennuies. Nous allons balayer en quelques volées de canon ces forces invisibles.

HOCHE

Ne tirez pas! Si vous tirez, vous êtes perdus. Un peuple n'est pas une armée régulière. On ne le déchaîne pas impunément.

VINTIMILLE, à lui-même, considérant Hoche

Quelle étrange espèce d'hommes ! Gomment cela est-il sorti de nous, de notre France? — Ce sont des Allemands. — Des Allemands? — Non pas. J'ai connu des Prussiens plus français que celui-ci. Qui nous a changé tout cela ?

HOCHE

Songez qu'on peut encore s'entendre, que bientôt vous ne le pourrez plus. Dès que vous aurez fait couler le sang, rien ne l'arrêtera plus.

DE FLUE

Retourne tes conseils à tes amis.

HOCHE, haussant les épaules. — A Julie

Viens-t'en, pigeon de l'arche, on refuse ton

rameau d'olivier. — II remet Julie sur son épaule. DE LAUNEY, à Hoche

Rien ne peut prendre la Bastille. Elle peut être livrée, non prise.

HOCHE

Elle sera livrée. '

Et qui la livrera?

HOCHE

Votre mauvaise conscience.

Hoche sort avec Julie, dans le silence général, sans qu'on pense à l'arrêter.

VINTIMILLE, réfléchissant

Notre mauvaise conscience...

DE LAUNEY, brusquement

Eh bien! pourquoi l'a-t-on laissé partir?

DE FLUE

Il est encore dans la cour.

DE LAUNEY

Courez après lui, rattrapez-le.

BÉQUART

Monseigneur, c'est impossible.

LES INVALIDES, grognant leur assentiment

C'est un parlementaire.

DE LAUNEY V

Comment, impossible, coquin? Parlementaire de qui? de quel pouvoir reconnu?

BEQUART, gravement

Du peuple.

DE FLUE, aux Suisses

Arrêtez-le.

BÉQUART ET LES INVALIDES, aux Suisses

Non, camarades, pas cela ! Vous ne l'arrêterez pas!

UN SUISSE, voulant passer

C'est l'ordre.

BÉQUART ET LES INVALIDES

Vous ne passerez pas, ou vous aurez affaire à nous.

VINTIMILLE, les observant, à part

Ah! ah! — Haut. C'est bon. — à de Launey. N'insistons^pas.

UN SUISSE, venant de la cour extérieure, à de Launey

Monseigneur, il aiTive une foule immense par la rue Saint- Antoine. Ils ont pris les Invalides. Ils traînent une vingtaine de canons.

DE FLUE

Sacrebleu ! il faut pourtant se décider ; ou notre situation, si bonne soit-elle, finirait par se gâter. Laissez-nous secouer cette vermine, ou nous serons rongés jusqu'à l'os.

Des tourbillons de fumée s'élèvent par-dessus les murs d'enceinte.

DE LAUNEY

Qu'est-ce que cette fumée ?

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