‹ Le 14 juilletChapitre 30 sur 42 · UN SUISSE · texte numérisé non relu

UN SUISSE

Ils ont mis le feu aux bâtiments avancés.

DE LAUXEY

Les misérables ! Ils veulent une guerre sans pitié. Ils l'auront.

DE FLUE

Faut-il tirer ?

DE LAUNEY

Attendez.

DE FLUE

Que voulez-vous attendre encore?

DE LAUNEY, interrogeant Vintimille du regard

Monsieur de Vintimille ?

VINTIMILLE, un peu méprisant

Je vous ai dit mon sentiment. Faites ce que vous voudrez. — Mais un conseil : quelle que soit votre décision, n'en changez plus.

DE LAUXEY

Faites donc à votre gré, monsieur de Flue, et chargez-les.

De Launey, de Flue, et les Suisses sortent dans l'autre cour.

VINTIMILLE, méditant ironiquement. — A quelques pas de lui, les Invalides gardent les canons

La mauvaise conscience... Ce caporal qui se permet d'avoir une conscience... Il est plus riche que moi. Il y a longtemps que je ne sais plus ce que c'est que la conscience. Elle n'est ni bonne ni mauvaise. Elle n'est pas. — L'honneur, soit. — L'honneur? Il consistait sous l'ancien Roi, quand on avait une femme ou une sœur présentable, à intriguer pour qu'elle couchât avec lui, ou à épouser la courtisane en titre, afin que cette basse denrée, sortie de la crasse des tripots, fût relevée par la saveur d'un nom aristocratique. — Laissons l'honneur tranquille. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me bats ici. — Loyalisme? Fidélité au Roi ? Nous sommes trop habitués à voir clair

dans nos pensées, pour rester dupes des mots. Il y a longtemps que nous ne croyons plus au Roi. — Alors ? — Haussant les épaules. L'habitude, la convenance, le savoir-vivre ? — Oui, savoir qu'on est dans l'erreur, ne pas croire à ce qu'on fait, mais y apporter, jusqu'au bout, une correction et une élégance dont la précision méticuleuse sert à nous cacher l'absolue inutilité de tous nos actes, (i)

Grand brouhaha. Les Suisses se replient précipitamment de la cour extérieure, avec de Flue et de Launey.

LES SUISSES

Ils viennent !

VINTIMILLE

Quoi ? Ils viennent ? — Qui ? Le peuple ? — Impossible !

DE FLUE, sans répondre

Vite ! levez le pont ! — Tonnerre !

DE LAUNEY

Aux canons !

Les Suisses lèvent en hâte le pont-levis. Les Invalides roulent les canons en face de la porte. Immédiatement après, on entend la clameur de la foule se heurter et mugir comme un flot à l'enceinte de la cour, arrêtée aux fossés.

VINTIMILLE, stupéfait

Ils sont entrés ! Ils sont entrés vraiment ?

(1) Ce monologue est supprimé à la représentation.

DE FLUE, soufflant

Ouf! — Il était temps ! — Gredins! — AVintimiiie. Croiriez-vous qu'ils ont réussi à faire tomber le premier pont-levis ! — Vous savez la maison du parfumeur qui est à côté de l'entrée ? — Ah ! sacrebleu ! Je l'avais bien dit qu'il fallait brûler toutes ces tanières î — Ils étaient trois ou quatre sur le toit, des maçons, des couvreurs, ils se sont laissé glisser comme des singes sur le mur qui touche au corps de garde. On n'y faisait pas a4;tention. Ils sont arrivés à la porte : ils ont brisé les chaînes du pont ; le pont est tombé tout d'une masse, au milieu de cette foule, en écrasant une dizaine. C'a été un torrent. Ils se sont tous rués dessus. Ecoutez-les hurler ! — Ah ! les canailles !

Dans le tumulte des soldats et des officiers qui s'agitent au premier plan, on n'a pas aperçu d'abord un groupe de Suisses, au fond, près de la porte, avec une prisonnière.

LES SUISSES, amenant la Contât

Nous avons toujours fait une belle prise.

VINTIMILLE, saluant

Eh ! mais, c'est vous, Contât ? — Fidèle au rendez-vous. — Un casque d'argent sur vos cheveux blonds, un fusil à la main, vous semblez la déesse Liberté elle-même ! — Vous êtes donc venue voir, curieuse ? Vous serez mieux ici pour tout regarder

sans risques. — II lui tend la main ; elle hésite à la prendre.

Vous ne me donnez pas la main ? Nous étions bons amis, il n'y a pas si longtemps. Ne le sommes-nous

pas encore ? — Elle se décide à lui donner la main. Eh bien,

qu'avez-YOus donc? Vous me fixez avec vos grands yeux, vous avez l'air interdite, vous ne dites mot. Vous avez eu peur ?

LA CONTAT

Pardon, je vous demande pardon. Mais je ne sais plus où j'en suis en ce moment, si je dois vous regarder comme ami, ou comme ennemi.

VINTIMILLE

Gomme ennemi? pourquoi donc? — Quoi? tout de bon, vous nous combattiez?

LA CONTAT

Vous savez, je ne suis pas faite pour être spectatrice, je joue toujours les premiers rôles.

Elle montre son fusil, qu'un Invalide lui enlève sur un signe de Vintimille.

VINTIMILLE

Vous étiez lasse de jouer la comédie, vous avez voulu passer au drame. — Mais savez-vous, ma belle, que votre petite équipée risque de vous coûter quelques mois de Fort-l'Évêque ?

LA CONTAT

Je risquais davantage.

VINTIMILLE

Voyons, ce n'est pas sérieux, Contât? Vous, avec

ces hurleurs ? — II l'examine de la tête aux pieds. PaS de

rouge, pas de mouches. Les mains noires. La figure luisante de sueur. Les cheveux mouillés, collés aux joues. Les seins haletants. Crottée jusqu'aux genoux. Noire de boue et de poudre. — Fi ! — Qu'est-ce qui vous a pris ? Je vous connais bien pourtant. Vous n'aimiez pas plus que moi cette racaille.

LA CONTAT

Oui.

VINTIMILLE

Une amourette alors ? — Il est là, dans cette foule? J

LA CONTAT

Oui, je croyais cela aussi. — Mais non, c'est autre chose encore qu'un amour.

VINTIMILLE

Alors?

LA CONTAT

Je ne sais pas. Je ne puis vous dire au juste pourquoi je me battais ; mais je le sentais tout à l'heure : j'aurais été prête à vous égorger.

VINTIMILLE, rit

Vous exagérez toujours.

LA CONTAT

Je ne ris pas, je vous assure.

VINTIMILLE

Mais, Contât, vous avez du bon sens pourtant, vous n'agissez pas sans savoir ce que vous faites?

LA CONTAT

Non, ce n'est pas sans raison, mais je ne puis plus dire quelle raison, en ce moment. Tout à l'heure, cela était si net et si fort!... Voyez-vous, les sentiments de ce peuple se répercutent en moi, avec une intensité singulière. A présent que je suis séparée de lui, je suis toute désorientée.

VINTIMILLE

Vous étiez folle, simplement. Convenez-en.

LA CONTAT

Non, non, je suis sûre qu'ils ont raison.

VINTIMILLE

Raison de se révolter contre le Roi, de tuer de braves gens, et de se faire tuer pour rien ?

LA CONTAT

Ce n'est pas pour rien.

VINTIMILLE

Oh ! je le pense bien ! c'est pour les écus de M. d'Orléans. ♦

LA CONTAT

Mon cher, vous n'avez pas changé depuis le temps où je vous connus : vous cherchez toujours de petits motifs aux choses.

VINTIMILLE

Je n'appelle pas l'argent un si petit motif pour des gueux qui n'ont rien. En savez-vous de plus fort?

LA CONTAT

La Liberté.

VINTIMILLE

Qu'est-ce que cela ?

LA CONTAT

Tu me gênes avec ton regard ironique. Quand tu me regardes, je ne sais plus ce qu'il faut dire. — Et quand je le saurais, je ne le dirais pas. Je sens que cela ne servirait à rien. Tu ne peux pas comprendre. — Écoute au moins, et regarde.

LE PEUPLE, au dehors

Nous voulons la Bastille !

VINTIMILLE, froidement

Oui, c'est curieux, c'est curieux.

DE L AUNE Y, consterné

Qu'est-ce qu'ils ont donc qui les pousse, ces imbéciles ?

LES INVALIDES, regardant avec intérêt et sympathie, par les meurtrières pratiquées dans le tablier du pont-levis

Des femmes. Des curés. Des bourgeois. Des soldats. Tiens, notre gamine là-bas, à cheval sur le coude Hulin; elle agite ses petites jambes; elle se démène comme un diable !

VINTIMILLE, dédaigneux

Les brutes! La vie leur sort par tous les pores. Ils crèvent de vie. — C'est à vous dégoûter de vivre.

DE FLUE, causant avec les Suisses

Gela va bien. Maintenant ils sont dans une souricière, enfermés entre les murs du château. Des tours, nous les dominons.

DE LAUNEY

Déblayez la cour ! Écrasez-les !

De Flue avec les Suisses rentre, au pas de course, dans la Bastille, par la porte des tours.

BEQUART ET LES INVALIDES, murmurant

Cela Ta être une boucherie. Ils sont à peine armés. Et ces enfants!...

Nous voulons la Bastille !

La Contât et Vintimille n'ont pas suivi l'entretien de de Flue et de Launey. La Contât est tout entière occupée de la foule dont les cris font rayonner son visase.

LA CONTAT, criant au dehors

Courage ! Je l'ai prise avant vous ! Je suis entrée la première !

VINTIMILLE

Tais-toi, tête d'oiseau !

LA CONTAT

Mettez-moi en prison ! J'y ai di^oit.

On entend un roulement de tambour.

BÉQUART ET LES INVALIDES, regardant au dehors

Ils demandent encore à parlementer. Ils agitent des mouchoirs. Ils nous font des signaux.

VINTIMILLE, regardant

Le procureur de la ville marche à leur tête.

DE LAUNEY

Voyons ce qu'ils veulent.

VINTIMILLE

Cessez le feu !

Les Invalides renversent leurs fusils. On entend le tambour se rapprocher du fossé. Vintimille et quelques Invalides montent à droite de la porte, vers une échancrure de la muraille, d'où ils dominent les assaillants.

VINTIMILLE, au peuple

Que voulez-vous ?

Au même moment, une décharge de coups de fusil et de canon part du haut des tours.

VINTIMILLE, se retournant

Sacrebleu ! qu'est-ce qu'ils font donc ?

LES INVALIDES ET DE LAUNEY, atterrés

Ce sont les Suisses qui tirent de là-haut ! — Arrêtez ! Arrêtez !

Quelques-uns courent à la porte des tours, et rentrent pour avertir les Suisses.

VINTIMILLE, redescendu dans la cour

Trop tard î — Ah ! ils ont fait de bel ouvrage ! Entendez ces cris ! — Ils n'ont pas manqué leurs coups. — Le peuple croit que nous l'avons attiré dans un guet-apens.

Le peuple hurle au dehors, de douleur et de fureur.

Vintimille se retourne, et voit la Contât, qui est venue derrière lui, et dont le visage, brusquement transformé, est devenu haineux et terrible.

VINTIMILLE, saisi

Qu'avez-vous, Contât?

La Contât ne répond pas, mais se jette tout à coup suirépée de Vintimille, l'arrache du fourreau, et veut l'eu frapper. Les Invalides lui prennent les mains, la maintiennent malgré ses \-iolents efforts.

VINTIMILLE, sans comprendre

Vous vouliez me tuer ?

La Contât, sans parler, fait signe furieusement que oui. Elle le dévore des yeux avec une fixité féroce, et ne peut articuler un seul mot jusqu'à la fin de la scène; mais elle tremble convulsivement, et halète comme une bête.

VINTIMILLE, troublé

Vous perdez la raison... Que s'est-il passé ? Je ne vous ai rien fait... On a agi contre nos ordi^es. Vous l'avez vu vous-même... Me reconnais-tu bien, Contât?... Elle fait signe que oui... Quoi ! tu me hais vraiment?... — Même jeu. Parle-moi, parle-moi, ne peux-tu parler ?. . .

Il veut la toucher ; elle fait un mouvement furieux pour se retirer, se débat contre les soldats qui lui tiennent les poignets, et finit par tomber en arrière, con\-ulsée, dans une sorte de crise épileptique, l'écume à la bouche, et hurlante. — On l'emporte, on l'entend crier sauvagement au loin. — Au dehors, le peuple pousse des cris de mort.

DE L AUNE Y, atterré

C'est une bête... On ne la reconnaît plus.

VINTIMILLE

Ce n'est pas elle. C'est quelque chose d'étranger qui s'est glissé en elle, une àme ennemie, le poison

de cette foule, cette folie inconnue! — Pouah! tout cela me dégoûte, ces fureurs que je ne comprends pas, ce vent de bestialité qui semble sortir des

sauvages lointains de l'humanité ! — Les Suisses redescendent des tours avec de Flue.

DE L AUNE Y, éperdu, va au devant de de Flue

Qu'avez-vous fait? Qu'avez-vous fait?

! DE FLUE, furieux

Sacredié ! J'ai fait ce que vous m'avez dit ! Vous me donnez l'ordre de les écraser. Je m'en acquitte en conscience. Maintenant, il paraît que vous avez changé, et que le vent souffle à la paix. Qui diable voulez-vous qui s'y reconnaisse?

DE LAUNEY

Nous sommes perdus maintenant !

DE FLUE

Perdus?"

Il hausse les épaules, et fait signe aux Suisses d'avancer les canons jusqu'à l'entrée de l'autre cour.

BÉQUART ET LES INVALIDES

Qu'est-ce que vous faites?

LES SUISSES

En trois volées de canon, la cour sera vidée. i8o

BEQUART ET LES INVALIDES

Vous n'allez pas tirer ?

LES SUISSES

Et pourquoi pas ?

BÉQUART

Dans cette foule ? Ce serait un massacre abominable !

LES SUISSES

Qu'est-ce que ça nous fait ?

BÉQUART

Ça fait que ce sont nos parents, des Français comme nous. Ça fait que vous allez replacer ce canon où vous l'avez pris, et qu'on ne tirera pas.

LES SUISSES

Allons, place, débris ! Veux-tu nous laisser

passer ? — ils bousculent Béquart.

LES INVALIDES

Ah! canailles d'Allemands!

Ils croisent la baïonnette.

LES SUISSES

Jette-le par terre ! — Ces moitiés d'hommes, ces vieux restes ! — Cela croit nous faire peur !

BEQUART

Si tu avances, je tire.

Il les couche en joue, — Vintimille et de Flue se jettent au milieu d'eux.

DE FLUE

Bas les armes! — Bas les armes ! — Tonnerre !

Il tombe sur eux à coups de canne.

Quels chiens enragés !

DE LAUNEY, désespéré

Eux aussi, se révoltent ! Ils ne veulent plus se battre ! — Ah ! tout est perdu !

Il court vers la citadelle, et veut rentrer. VINTIMILLE, l'arrêtant

Où allez-vous?

DE LAUNEY, hors de lui

Mourir! Mais ils mourront avec nous!

VINTIMILLE

Que voulez-vous faire ?

DE LAUNEY

Dans les caves... La poudrière... Des milliers de tonnes de poudre... Je vais y mettre le feu!...

LES INVALIDES, protestant

Vous ne ferez pas cela !

DE LAUNEY

^ Je le ferai !

VINTIMILLE

Faire sauter un quartier de Paris? — Mais c'est de l'héroïsme! — Non, ma foi, c'est trop ridicule ! — On ne peut faire cela que quand on croit à quelque chose. Mais pour rien, c'est absurde. Il faut être bon joueur, et ne pas renverser l'échiquier, quand on perd.

DE LAUNEY

Mais que faire ?

LES INVALIDES

Capituler !

DE LAUNEY

Jamais!... Jamais!... Le Roi m'a confié la Bastille. Je ne la livrerai pas !

Il veut rentrer. — Les Invalides le prennent à bras le corps. LES INVALIDES, à VinUmille

Monseignem*, commandez-nous !

VINTIMILLE, froidement

M. le Gouverneur est malade. Conduisez-le dans ses appartements, et prenez soin de lui.

DE LAUNEY, se débattant

Traîtres ! Lâches !

On l'emmène.

VINTIMILLE, à part

J'ai été un sot de me laisser prendre aussi gauchement dans ce guêpier. Rien à faire. Il s'agit de tirer sa carte du jeu le plus galamment possible. —

Haut. Monsieur de Flue.

DE FLUE

Que voulez-vous ?

VINTIMILLE

Rédigeons, s'il vous plaît, le texte de la capitulation.

DE FLUE

Des écritures? merci, je ne m'en mêle point.

Il lui tourne le dos.

Vintimille écrit, appuyé sur un canon.

UN SUISSE, à de Elue

Ils vont nous massacrer.

DE FLUE, flegmatiquement

Peut-être bien.

Il s'assied sur un tambour et allume sa pipe. l84

LES SUISSES, s'épongeant le front

Damnée chaleur! Est-ce qu'on ne pourrait pas boire ?

Un Sviisse va chercher à la cantine une cruche qu'ils se passent. — Les Suisses sont groupés à gauche, près de leur officier, indifférents, ennujés. — Les Invalides à droite, autour du canon où s'appuie Vintimille, suivant des yeux avec respect tous ses mouvements. Béquart tient l'encrier. Vintimille lui lit à voix basse ce qu'il vient d'écrire. Béquart approuve de la tête. Ses camarades, à côté de lui, se redisent les mots, et hochent aussi de la tète.

LES INVALIDES, entre eux, avec un mélange d'ironie et de contentement

La chèvre a pris le loup.

VINTIMILLE

Je demande leur parole qu'il ne sera fait de mal à personne.

BÉQUART

Gela ne nous coûte rien de demander.

VINTIMILLE, souriant

Ni à eux de promettre. — ii va à de Fiue.Youlez-vous signer ?

DE FLUE, signant

Belles façons de se battre ! — Après tout, c'est leur affaire.

VINTIMILLE

Le difficile n'est pas d'écrire, c'est de se faire lire par eux.

Les Invalides qui s'approchent de la porte sont accueillis par des coups de fusil.

LES INVALIDES

Ils sont enragés ; ils ne laissent approcher personne.

BÉQUART

Donnez-moi le poulet.

LES INVALIDES

Tu vas te faire tuer, Béquart.

BÉQUART

Qu'est-ce que ça me fait ? Ce n'est pas pour me sauver que je capitule.

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