UN SUISSE
Ils ont mis le feu aux bâtiments avancés.
DE LAUXEY
Les misérables ! Ils veulent une guerre sans pitié. Ils l'auront.
DE FLUE
Faut-il tirer ?
DE LAUNEY
Attendez.
DE FLUE
Que voulez-vous attendre encore?
DE LAUNEY, interrogeant Vintimille du regard
Monsieur de Vintimille ?
VINTIMILLE, un peu méprisant
Je vous ai dit mon sentiment. Faites ce que vous voudrez. — Mais un conseil : quelle que soit votre décision, n'en changez plus.
DE LAUXEY
Faites donc à votre gré, monsieur de Flue, et chargez-les.
De Launey, de Flue, et les Suisses sortent dans l'autre cour.
VINTIMILLE, méditant ironiquement. — A quelques pas de lui, les Invalides gardent les canons
La mauvaise conscience... Ce caporal qui se permet d'avoir une conscience... Il est plus riche que moi. Il y a longtemps que je ne sais plus ce que c'est que la conscience. Elle n'est ni bonne ni mauvaise. Elle n'est pas. — L'honneur, soit. — L'honneur? Il consistait sous l'ancien Roi, quand on avait une femme ou une sœur présentable, à intriguer pour qu'elle couchât avec lui, ou à épouser la courtisane en titre, afin que cette basse denrée, sortie de la crasse des tripots, fût relevée par la saveur d'un nom aristocratique. — Laissons l'honneur tranquille. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me bats ici. — Loyalisme? Fidélité au Roi ? Nous sommes trop habitués à voir clair
dans nos pensées, pour rester dupes des mots. Il y a longtemps que nous ne croyons plus au Roi. — Alors ? — Haussant les épaules. L'habitude, la convenance, le savoir-vivre ? — Oui, savoir qu'on est dans l'erreur, ne pas croire à ce qu'on fait, mais y apporter, jusqu'au bout, une correction et une élégance dont la précision méticuleuse sert à nous cacher l'absolue inutilité de tous nos actes, (i)
Grand brouhaha. Les Suisses se replient précipitamment de la cour extérieure, avec de Flue et de Launey.
LES SUISSES
Ils viennent !
VINTIMILLE
Quoi ? Ils viennent ? — Qui ? Le peuple ? — Impossible !
DE FLUE, sans répondre
Vite ! levez le pont ! — Tonnerre !
DE LAUNEY
Aux canons !
Les Suisses lèvent en hâte le pont-levis. Les Invalides roulent les canons en face de la porte. Immédiatement après, on entend la clameur de la foule se heurter et mugir comme un flot à l'enceinte de la cour, arrêtée aux fossés.
VINTIMILLE, stupéfait
Ils sont entrés ! Ils sont entrés vraiment ?
(1) Ce monologue est supprimé à la représentation.
DE FLUE, soufflant
Ouf! — Il était temps ! — Gredins! — AVintimiiie. Croiriez-vous qu'ils ont réussi à faire tomber le premier pont-levis ! — Vous savez la maison du parfumeur qui est à côté de l'entrée ? — Ah ! sacrebleu ! Je l'avais bien dit qu'il fallait brûler toutes ces tanières î — Ils étaient trois ou quatre sur le toit, des maçons, des couvreurs, ils se sont laissé glisser comme des singes sur le mur qui touche au corps de garde. On n'y faisait pas a4;tention. Ils sont arrivés à la porte : ils ont brisé les chaînes du pont ; le pont est tombé tout d'une masse, au milieu de cette foule, en écrasant une dizaine. C'a été un torrent. Ils se sont tous rués dessus. Ecoutez-les hurler ! — Ah ! les canailles !
Dans le tumulte des soldats et des officiers qui s'agitent au premier plan, on n'a pas aperçu d'abord un groupe de Suisses, au fond, près de la porte, avec une prisonnière.
LES SUISSES, amenant la Contât
Nous avons toujours fait une belle prise.
VINTIMILLE, saluant
Eh ! mais, c'est vous, Contât ? — Fidèle au rendez-vous. — Un casque d'argent sur vos cheveux blonds, un fusil à la main, vous semblez la déesse Liberté elle-même ! — Vous êtes donc venue voir, curieuse ? Vous serez mieux ici pour tout regarder
sans risques. — II lui tend la main ; elle hésite à la prendre.
Vous ne me donnez pas la main ? Nous étions bons amis, il n'y a pas si longtemps. Ne le sommes-nous
pas encore ? — Elle se décide à lui donner la main. Eh bien,
qu'avez-YOus donc? Vous me fixez avec vos grands yeux, vous avez l'air interdite, vous ne dites mot. Vous avez eu peur ?
LA CONTAT
Pardon, je vous demande pardon. Mais je ne sais plus où j'en suis en ce moment, si je dois vous regarder comme ami, ou comme ennemi.
VINTIMILLE
Gomme ennemi? pourquoi donc? — Quoi? tout de bon, vous nous combattiez?
LA CONTAT
Vous savez, je ne suis pas faite pour être spectatrice, je joue toujours les premiers rôles.
Elle montre son fusil, qu'un Invalide lui enlève sur un signe de Vintimille.
VINTIMILLE
Vous étiez lasse de jouer la comédie, vous avez voulu passer au drame. — Mais savez-vous, ma belle, que votre petite équipée risque de vous coûter quelques mois de Fort-l'Évêque ?
LA CONTAT
Je risquais davantage.
VINTIMILLE
Voyons, ce n'est pas sérieux, Contât? Vous, avec
ces hurleurs ? — II l'examine de la tête aux pieds. PaS de
rouge, pas de mouches. Les mains noires. La figure luisante de sueur. Les cheveux mouillés, collés aux joues. Les seins haletants. Crottée jusqu'aux genoux. Noire de boue et de poudre. — Fi ! — Qu'est-ce qui vous a pris ? Je vous connais bien pourtant. Vous n'aimiez pas plus que moi cette racaille.
LA CONTAT
Oui.
VINTIMILLE
Une amourette alors ? — Il est là, dans cette foule? J
LA CONTAT
Oui, je croyais cela aussi. — Mais non, c'est autre chose encore qu'un amour.
VINTIMILLE
Alors?
LA CONTAT
Je ne sais pas. Je ne puis vous dire au juste pourquoi je me battais ; mais je le sentais tout à l'heure : j'aurais été prête à vous égorger.
VINTIMILLE, rit
Vous exagérez toujours.
LA CONTAT
Je ne ris pas, je vous assure.
VINTIMILLE
Mais, Contât, vous avez du bon sens pourtant, vous n'agissez pas sans savoir ce que vous faites?
LA CONTAT
Non, ce n'est pas sans raison, mais je ne puis plus dire quelle raison, en ce moment. Tout à l'heure, cela était si net et si fort!... Voyez-vous, les sentiments de ce peuple se répercutent en moi, avec une intensité singulière. A présent que je suis séparée de lui, je suis toute désorientée.
VINTIMILLE
Vous étiez folle, simplement. Convenez-en.
LA CONTAT
Non, non, je suis sûre qu'ils ont raison.
VINTIMILLE
Raison de se révolter contre le Roi, de tuer de braves gens, et de se faire tuer pour rien ?
LA CONTAT
Ce n'est pas pour rien.
VINTIMILLE
Oh ! je le pense bien ! c'est pour les écus de M. d'Orléans. ♦
LA CONTAT
Mon cher, vous n'avez pas changé depuis le temps où je vous connus : vous cherchez toujours de petits motifs aux choses.
VINTIMILLE
Je n'appelle pas l'argent un si petit motif pour des gueux qui n'ont rien. En savez-vous de plus fort?
LA CONTAT
La Liberté.
VINTIMILLE
Qu'est-ce que cela ?
LA CONTAT
Tu me gênes avec ton regard ironique. Quand tu me regardes, je ne sais plus ce qu'il faut dire. — Et quand je le saurais, je ne le dirais pas. Je sens que cela ne servirait à rien. Tu ne peux pas comprendre. — Écoute au moins, et regarde.
LE PEUPLE, au dehors
Nous voulons la Bastille !
VINTIMILLE, froidement
Oui, c'est curieux, c'est curieux.
DE L AUNE Y, consterné
Qu'est-ce qu'ils ont donc qui les pousse, ces imbéciles ?
LES INVALIDES, regardant avec intérêt et sympathie, par les meurtrières pratiquées dans le tablier du pont-levis
Des femmes. Des curés. Des bourgeois. Des soldats. Tiens, notre gamine là-bas, à cheval sur le coude Hulin; elle agite ses petites jambes; elle se démène comme un diable !
VINTIMILLE, dédaigneux
Les brutes! La vie leur sort par tous les pores. Ils crèvent de vie. — C'est à vous dégoûter de vivre.
DE FLUE, causant avec les Suisses
Gela va bien. Maintenant ils sont dans une souricière, enfermés entre les murs du château. Des tours, nous les dominons.
DE LAUNEY
Déblayez la cour ! Écrasez-les !
De Flue avec les Suisses rentre, au pas de course, dans la Bastille, par la porte des tours.
BEQUART ET LES INVALIDES, murmurant
Cela Ta être une boucherie. Ils sont à peine armés. Et ces enfants!...
Nous voulons la Bastille !
La Contât et Vintimille n'ont pas suivi l'entretien de de Flue et de Launey. La Contât est tout entière occupée de la foule dont les cris font rayonner son visase.
LA CONTAT, criant au dehors
Courage ! Je l'ai prise avant vous ! Je suis entrée la première !
VINTIMILLE
Tais-toi, tête d'oiseau !
LA CONTAT
Mettez-moi en prison ! J'y ai di^oit.
On entend un roulement de tambour.
BÉQUART ET LES INVALIDES, regardant au dehors
Ils demandent encore à parlementer. Ils agitent des mouchoirs. Ils nous font des signaux.
VINTIMILLE, regardant
Le procureur de la ville marche à leur tête.
DE LAUNEY
Voyons ce qu'ils veulent.
VINTIMILLE
Cessez le feu !
Les Invalides renversent leurs fusils. On entend le tambour se rapprocher du fossé. Vintimille et quelques Invalides montent à droite de la porte, vers une échancrure de la muraille, d'où ils dominent les assaillants.
VINTIMILLE, au peuple
Que voulez-vous ?
Au même moment, une décharge de coups de fusil et de canon part du haut des tours.
VINTIMILLE, se retournant
Sacrebleu ! qu'est-ce qu'ils font donc ?
LES INVALIDES ET DE LAUNEY, atterrés
Ce sont les Suisses qui tirent de là-haut ! — Arrêtez ! Arrêtez !
Quelques-uns courent à la porte des tours, et rentrent pour avertir les Suisses.
VINTIMILLE, redescendu dans la cour
Trop tard î — Ah ! ils ont fait de bel ouvrage ! Entendez ces cris ! — Ils n'ont pas manqué leurs coups. — Le peuple croit que nous l'avons attiré dans un guet-apens.
Le peuple hurle au dehors, de douleur et de fureur.
Vintimille se retourne, et voit la Contât, qui est venue derrière lui, et dont le visage, brusquement transformé, est devenu haineux et terrible.
VINTIMILLE, saisi
Qu'avez-vous, Contât?
La Contât ne répond pas, mais se jette tout à coup suirépée de Vintimille, l'arrache du fourreau, et veut l'eu frapper. Les Invalides lui prennent les mains, la maintiennent malgré ses \-iolents efforts.
VINTIMILLE, sans comprendre
Vous vouliez me tuer ?
La Contât, sans parler, fait signe furieusement que oui. Elle le dévore des yeux avec une fixité féroce, et ne peut articuler un seul mot jusqu'à la fin de la scène; mais elle tremble convulsivement, et halète comme une bête.
VINTIMILLE, troublé
Vous perdez la raison... Que s'est-il passé ? Je ne vous ai rien fait... On a agi contre nos ordi^es. Vous l'avez vu vous-même... Me reconnais-tu bien, Contât?... Elle fait signe que oui... Quoi ! tu me hais vraiment?... — Même jeu. Parle-moi, parle-moi, ne peux-tu parler ?. . .
Il veut la toucher ; elle fait un mouvement furieux pour se retirer, se débat contre les soldats qui lui tiennent les poignets, et finit par tomber en arrière, con\-ulsée, dans une sorte de crise épileptique, l'écume à la bouche, et hurlante. — On l'emporte, on l'entend crier sauvagement au loin. — Au dehors, le peuple pousse des cris de mort.
DE L AUNE Y, atterré
C'est une bête... On ne la reconnaît plus.
VINTIMILLE
Ce n'est pas elle. C'est quelque chose d'étranger qui s'est glissé en elle, une àme ennemie, le poison
de cette foule, cette folie inconnue! — Pouah! tout cela me dégoûte, ces fureurs que je ne comprends pas, ce vent de bestialité qui semble sortir des
sauvages lointains de l'humanité ! — Les Suisses redescendent des tours avec de Flue.
DE L AUNE Y, éperdu, va au devant de de Flue
Qu'avez-vous fait? Qu'avez-vous fait?
! DE FLUE, furieux
Sacredié ! J'ai fait ce que vous m'avez dit ! Vous me donnez l'ordre de les écraser. Je m'en acquitte en conscience. Maintenant, il paraît que vous avez changé, et que le vent souffle à la paix. Qui diable voulez-vous qui s'y reconnaisse?
DE LAUNEY
Nous sommes perdus maintenant !
DE FLUE
Perdus?"
Il hausse les épaules, et fait signe aux Suisses d'avancer les canons jusqu'à l'entrée de l'autre cour.
BÉQUART ET LES INVALIDES
Qu'est-ce que vous faites?
LES SUISSES
En trois volées de canon, la cour sera vidée. i8o
BEQUART ET LES INVALIDES
Vous n'allez pas tirer ?
LES SUISSES
Et pourquoi pas ?
BÉQUART
Dans cette foule ? Ce serait un massacre abominable !
LES SUISSES
Qu'est-ce que ça nous fait ?
BÉQUART
Ça fait que ce sont nos parents, des Français comme nous. Ça fait que vous allez replacer ce canon où vous l'avez pris, et qu'on ne tirera pas.
LES SUISSES
Allons, place, débris ! Veux-tu nous laisser
passer ? — ils bousculent Béquart.
LES INVALIDES
Ah! canailles d'Allemands!
Ils croisent la baïonnette.
LES SUISSES
Jette-le par terre ! — Ces moitiés d'hommes, ces vieux restes ! — Cela croit nous faire peur !
BEQUART
Si tu avances, je tire.
Il les couche en joue, — Vintimille et de Flue se jettent au milieu d'eux.
DE FLUE
Bas les armes! — Bas les armes ! — Tonnerre !
Il tombe sur eux à coups de canne.
Quels chiens enragés !
DE LAUNEY, désespéré
Eux aussi, se révoltent ! Ils ne veulent plus se battre ! — Ah ! tout est perdu !
Il court vers la citadelle, et veut rentrer. VINTIMILLE, l'arrêtant
Où allez-vous?
DE LAUNEY, hors de lui
Mourir! Mais ils mourront avec nous!
VINTIMILLE
Que voulez-vous faire ?
DE LAUNEY
Dans les caves... La poudrière... Des milliers de tonnes de poudre... Je vais y mettre le feu!...
LES INVALIDES, protestant
Vous ne ferez pas cela !
DE LAUNEY
^ Je le ferai !
VINTIMILLE
Faire sauter un quartier de Paris? — Mais c'est de l'héroïsme! — Non, ma foi, c'est trop ridicule ! — On ne peut faire cela que quand on croit à quelque chose. Mais pour rien, c'est absurde. Il faut être bon joueur, et ne pas renverser l'échiquier, quand on perd.
DE LAUNEY
Mais que faire ?
LES INVALIDES
Capituler !
DE LAUNEY
Jamais!... Jamais!... Le Roi m'a confié la Bastille. Je ne la livrerai pas !
Il veut rentrer. — Les Invalides le prennent à bras le corps. LES INVALIDES, à VinUmille
Monseignem*, commandez-nous !
VINTIMILLE, froidement
M. le Gouverneur est malade. Conduisez-le dans ses appartements, et prenez soin de lui.
DE LAUNEY, se débattant
Traîtres ! Lâches !
On l'emmène.
VINTIMILLE, à part
J'ai été un sot de me laisser prendre aussi gauchement dans ce guêpier. Rien à faire. Il s'agit de tirer sa carte du jeu le plus galamment possible. —
Haut. Monsieur de Flue.
DE FLUE
Que voulez-vous ?
VINTIMILLE
Rédigeons, s'il vous plaît, le texte de la capitulation.
DE FLUE
Des écritures? merci, je ne m'en mêle point.
Il lui tourne le dos.
Vintimille écrit, appuyé sur un canon.
UN SUISSE, à de Elue
Ils vont nous massacrer.
DE FLUE, flegmatiquement
Peut-être bien.
Il s'assied sur un tambour et allume sa pipe. l84
LES SUISSES, s'épongeant le front
Damnée chaleur! Est-ce qu'on ne pourrait pas boire ?
Un Sviisse va chercher à la cantine une cruche qu'ils se passent. — Les Suisses sont groupés à gauche, près de leur officier, indifférents, ennujés. — Les Invalides à droite, autour du canon où s'appuie Vintimille, suivant des yeux avec respect tous ses mouvements. Béquart tient l'encrier. Vintimille lui lit à voix basse ce qu'il vient d'écrire. Béquart approuve de la tête. Ses camarades, à côté de lui, se redisent les mots, et hochent aussi de la tète.
LES INVALIDES, entre eux, avec un mélange d'ironie et de contentement
La chèvre a pris le loup.
VINTIMILLE
Je demande leur parole qu'il ne sera fait de mal à personne.
BÉQUART
Gela ne nous coûte rien de demander.
VINTIMILLE, souriant
Ni à eux de promettre. — ii va à de Fiue.Youlez-vous signer ?
DE FLUE, signant
Belles façons de se battre ! — Après tout, c'est leur affaire.
VINTIMILLE
Le difficile n'est pas d'écrire, c'est de se faire lire par eux.
Les Invalides qui s'approchent de la porte sont accueillis par des coups de fusil.
LES INVALIDES
Ils sont enragés ; ils ne laissent approcher personne.
BÉQUART
Donnez-moi le poulet.
LES INVALIDES
Tu vas te faire tuer, Béquart.
BÉQUART
Qu'est-ce que ça me fait ? Ce n'est pas pour me sauver que je capitule.