STANCES
Je me meurs tous les jours en adorant Sylvie ; Mais, dans les maux dont je me sens périr,
Je suis si content de mourir Que ce plaisir me redonne la vie.
Quand je songe aux beautés par qui je suis la proie De tant d'ennuis ^ qui me vont tourmentant ^,
Ma tristesse me rend content Et fait en moi les effets de la joie.
Les plus beaux yeux du monde ont jeté dans mon âme Le feu divin qui me rend bienheureux ; Que je vive ou meure pour eux, J"aime à brûler d'une si belle flamme.
Que si dans cet état quelque doute ^ m'agite,
C'est de penser que. dans tous mes tourments,
J'ai de si grands contentements, Que cela seul m'en ôte le mérite.
Ceux qui font en aimant des plaintes éternelles Ne doivent pas être bien amoureux.
Amour rend tous les siens heureux Et dans les maux couronne ses fidèles.
Tandis qu'un feu secret me trouble et me dévore, J'ai des plaisirs à qui rien n'est égal ; Et je vois, au fort de mon mal.
Les cieux ouverts dans les yeux que j'adore.
Une divinité de mille attraits pourvue
Depuis longtemps tient mon cœur en ses fers ;
Mais tous les maux que j'ai soufferts N'égalent point le bien de l'avoir vue.
1. iinnu/s. 5ens plus fort. Cf. p. 14, tourmentent. Cf. p. 100, n. 1. n. 2. 3. Doute. Appréhension. Cf. dou-