LA VRAIE ET LA FAUSSE ELOQUENCE
Il y a une faiseuse de bouquets et une tourneuse de périodes, je ne l'ose nommer éloquence, qui est toute peinte et toute dorée, qui semble toujours sortir d'une boîte, qui n'a soin que de s'ajuster et ne songe qu'à faire la belle, qui, par conséquent, est plus propre pour les fêtes que pour les combats et plaît davantage qu'elle ne sert, quoique néanmoins il y ait des fêtes dont elle déshonorerait la solennité et des personnes à qui elle ne donnerait point de plaisir.
Xe se soutenant que d'apparence et n'étant animée que de couleur, elle agit principalement sur l'esprit du peuple, parce que le peuple a tout son esprit dans les yeux et dans les oreilles, et, faute de raisons et d'autorité, elle use de charmes ^ et de flatterie ; elle est creuse et vide de choses essentielles, bien qu'elle soit claire et résonnante de tons agréables. Elle est au moins plus délicate que forte ; et, ayant sa puissance bornée et ses coups d'ordinaire mesurés, ou elle ne porte pas plus loin que les sens, ou, pour le plus, elle ne touche que légèrement le dehors de l'âme.
Si elle prend courage, et si elle se déborde - quelquefois, ses efforts et ses torrents ne font que passer. Au lieu d'apporter de l'abondance avec eux, ils ne laissent après eux que de l'écume. Leur impétuosité est une lâcheté qui menace ; elle ressemble à la colère des personnes faibles, qui les remue sans toucher les autres. Ils n'emmènent que les pailles et les plumes, et s'écroulent au pied des arbres et des murailles, sans les ébranler...
La vraie élocj^uence est bien différente... Disons que c'est une éloquence d'affaires et de service ^, née au ^ commandement et à la souveraineté, tout efficace et toute pleine de force. Disons qu'elle agit, s'il se peut, par la parole, plus qu'elle ne parle ; qu'elle ne donne pas seulement à ses ouvrages un
1. Charmes. Incantations. Cf. p. 3. Une éloquence... de service. \Jne 124, n. 4. éloquence pratique.
2. Se déborde. Vieilli, pour déborde. 4. Au. Pour le. Cf. p. 12, n. 13.
(• visage, de la grâce et de la beauté, comme Phidias, mais un ^ cœur, de la vie et du mouvement comme Dédale ^
Elle ne s'amuse point à cueillir des fleurs et à les lier ensemble ; mais les fleurs naissent sous ses pas, aussi bien que sous les pas des déesses. En visant ailleurs, en faisant autre chose, en passant pays -, elle les produit. Sa mine est d'une amazone plutôt que d'une coquette, et la négligence même a du mérite sur elle ^ et ne fait point de tort à sa dignité. Elle ne laisse pas toutefois de se parer, quand il est besoin *, quoiqu'elle soit moins curieuse ^ de ses ornements ' que de ses armes, et qu'elle songe davantage à gagner l'âme pour toujours par une victoire entière qu'à la débaucher pour quelques heures par une légère satisfaction