‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 140 sur 511 · UN PORTRAIT DE FEMME · texte numérisé non relu

UN PORTRAIT DE FEMME

Ma très chère sœur,

. . . Vous souvenez- vous de la femme de l'autre jour, qui n'estime, n'approuve ni excuse rien, et qui va faire part de son chagrin ^ aux meilleures et aux plus agréables compagnies i Elle pique de quelque côté qu'on s'en approche. Tous ses abords sont rudes et difficiles, et mon frère n'a pas mauvaise raison de dire que, si l'homme que nous connaissons l'avait épousée, il ne naîtrait que des dents et des ongles de leur mariage. Il n'y a point moyen de vivre en paix avec cette farouche pudicité. Je n'en fais pas plus de cas que de celle des Furies, que les anciens poètes ont appelées vierges, ni ne m'étonne que les femmes de leur humeur n'aiment personne ^, puisqu'elles haïssent tout le monde .

1. T'en'. Verdure. Cf. p. 4 4, n. 2. 4. Chœ/rin. Ce mot, soit comme

9 Tps absorbe dans une rpverip substantif, soit comme adjectif, ex-

aiU les rend muefs P''""" '« mécontentement, la mau-

qm les rena muets. ^.^.^^ liumeur, le dépit.

.3. Avocat au siège présiiial .5. S'aiment personne. Soient in-

dWngoumois. sensibles à l'amour.

Cette triste passion remplissant leur âme, il n'y reste point de place pour les autres passions plus douces et plus humaines. Elles fuient plutôt les plaisirs par aversion et par dégoût que par jugement et raison. Elles sont si continuellement occupées à se fâcher, qu'elles n'ont point le loisir de se réjouir. Pourvu qu'elles soient chastes, elles pensent avoir droit d'être malfaisantes. Elles croient que de n'avoir pas un vice, ce soit ^ avoir toutes les vertus, et qu'avec un peu de bonne renommée qu'elles portent à leurs maris, il leur soit permis de les mettre sous le joug et de braver tout le genre humain. J'avoue que la perte de l'honneur est le dernier malheur qui puisse arriver à une femme, et que, l'ayant perdu, elle n'a plus rien à conserver dans le monde ; mais il ne s'ensuit pas que de l'avoir conservé, ce soit avoir fait une action héroïque, et je ne l'admire pas pour ne vouloir pas être malheureuse ni déshonorée. Je n'ai point ouï dire qu'on doive louer une personne de ce qu'elle n'est pas tombée dans le feu ou C£u'elle a évité un précipice. On condamne la mémoire de ceux qui se tuent, mais on ne décerne point de récompense à ceux qui ne se tuent pas. Et ainsi une femme qui se glorifie d'être chaste, se glorifie de n'être pas morte et d'avoir une qualité sans laquelle elle n'a plus de rang dans le monde et n'y demeure que pour assister au supplice de son nom et voir l'infamie de sa mémoire. . . Une honnête femme réforme le monde par l'exemple de sa vie et non pas par la violence de son esprit. Elle ne doit déclarer la guerre à personne, non pas même ^ aux indiscrets et aux insolents. Et, s'il sort de leur bouche en sa présence quelque parole licencieuse, ou en n'y apportant point d'attention, ou en changeant de discours, ou en l'adressant * à d'autres, ou en jetant sur eux un rayon de modestie qui les couvre de confusion et les pénètre jusqu'à l'âme, elle les châtie sans les oôenser.

{Lettre à J/"^^ de CamjMgnol, 10 juillet 1635).

1. Ce soit. Le subjonctif au lieu 2. Non pas même. Vieilli; nous

de l'indicatif. Cf. p. 97, n. 1. disons pas même.

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