SUR CINNA
Monsieur,
J'ai senti un notable soulagement depuis l'arrivée de votre paquet, et je crie miracle dès le commencement de ma lettre. Votre Cinna guérit les malades, il fait que les paralytiques battent des mains, il rend la parole à un muet, ce serait trop peu de dire à un enrhumé. En effet, j'avais perdu la parole avec la voix ; et, puisque je les recouvre l'une et l'autre par votre moyen\ il est bien juste que je les emploie toutes deux à votre gloire, et à dire sans cesse : « La belle chose ! » Vous avez peur néanmoins d'être de ceux qui sont accablés par la majesté des sujets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir apporté assez de force pour soutenir la grandeur romaine. Quoique cette modestie me plaise, elle ne me persuade pas, et je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous êtes trop subtil examinateur d'une composition universellement approuvée ; et, s'il était vrai qu'en quelque une de ses parties vous eussiez senti quelque faiblesse, ce serait un secret entre vos muses et vous ; car je vous assure que personne ne l'a reconnue. La faiblesse serait de notre expression -, et non pas de votre pensée : elle viendrait du défaut des instruments, et non pas de la faute de l'ouvrier ; il faudrait en accuser l'incapacité de notre langue.
Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à Paris, et ne l'avez point brisée en la remuant ^. Ce n'est point une Rome de Cassiodore, et aussi déchirée qu'elle était au siècle de Théodoric : c'est une Rome de Tite- Live, et aussi pompeuse qu'elle était au temps des premiers Césars. Vous avez même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les ruines de la république, cette noble et magnifique fierté ; et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit et de son courage *. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son pé-
1. Par votre moyen. Par votre 3. En la remuant. Au sens propre intermédiaire, grâce à vous. du mot ; en la changeant de place.
2. Serait de notre expression. Se- 4. Courage. Cœur. Cf. p. 12 , rait celle de notre expression. n. 14.
140 LE XVlIc SIECLE PAR LES TEXTES
dagogue et l'avertissez de la bienséance quand elle ne s'en souvient pas. Vous êtes le réformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appui ^ Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebâtissez de marbre '^ ; quand vous trouvez du vide, vous le remplissez d'un ^ chefd'œuvre ; et je prends garde que ce c^ue vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle.
La femme d'Horace et la maîtresse de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantements et les deux pures créatures de votre esprit *, ne font-elles pas aussi les principaux ornements de votre poème ? Et qu'est-ce que la saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre façon ? Je ne m'ennuie point, depuis quinze jours, de considérer celle que j'ai reçue la dernière. Je l'ai fait admirer à tous les habiles ^ de notre province ; nos orateurs ^ et nos poètes en " disent merveilles. Mais un docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le haut style ^, en parle certes d'une étrange sorte ; et il n'3^ a point de mal cpie vous sachiez jusques où vous avez porté son esprit. Il se contentait le premier jour de dire que votre Emilie était la rivale de Caton et de Brutus dans la passion de la liberté. A cette heure, il va bien plus îoin. Tantôt il la nomme la possédée du démon ^ de la république, et quelquefois la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable furie. Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre Romaine ; mais elles ne sont pas sans fondement. Elle inspire en effet toute la conjuration et donne chaleui ^'^ au parti par le feu qu'elle jette dans l'âme du chef. Elle entreprend, en se vengeant, de venger toute la terre ; elle veut sacrifier à son père une victime qui serait trop grande pour Jupiter même. C'est à mon gré, une personne si excellente, que je