LE VRAISEMBLABLE DANS LA TRAGEDIE
A ce que nous pouvons juger des sentiments d'Aristote sur la matière du vraisemblable, il n'en reconnaît que de deux genres, le commun et l'extraordinaire.
Le commun comprend les choses qui arrivent ordinairement aux hommes, selon leurs conditions, leurs âges, leurs mœurs et leurs passions, comme il est vraisemblable qu'un marchand cherche le gain, qu'un enfant fasse des imprudences, qu'un prodigue tombe en misère ^ et qu'un homme en colère coure à la vengeance, et tous les effets qui ont accoutumé d'en procéder.
L'extraordinaire embrasse les choses qui arrivent rarement et outre ^ le vraisemblable ordinaire, comme qu'un habile méchant soit trompé, qu'un homme fort soit vaincu. Dans cet extraordinaire entrent tous les accidents qui surprennent et qu'on attribue à la fortune, pourvu qu'ils naissent de l'enchaînement des choses qui arrivent d'ordinaire.
Hors de ces deux genres, il ne se fait rien qu'on puisse ranger sous le vraisemblable, et, s'il arrive quelque événement qui ne soit pas compris sous eux, il s'appelle simplement possible : comme il est possible que celui qui a toujours vécu en homme de bien commette un crime volontairement.
Et une telle action ne peut servir de sujet à la poésie narrative ni à la représentative ^, puisque, si le possible est leur propre matière, il ne l'est pourtant que lorsqu'il est vraisemblable ou nécessaire. Mais le vraisemblable, tant le commun que l'extraordinaire, doit avoir cela de particuHer,
1. En misère. Dans la misère. Cf. 2. Outre. En dehors de (propre-
p. 18, n. 2. ment au delà).
3. La représentative. Celle qui représente, qui met en scène.
que, soit par la première notion de l'esprit, soit par réflexion sur toutes les parties dont il résulte, lorsque le poète l'expose aux auditeurs ou aux spectateurs, ils se portent à croire sans autre preuve qu'il ne contient rien que de vrai, parce qu'ils ne voient rien qui y répugne.
Quant à la raison qui fait que le vraisemblable plutôt que le vrai est assigné pour partage à la poésie épique et dramatique, c'est que, cet art ayant pour fin le plaisir utile, il y conduit bien plus facilement les hommes par le vraisemblable, qui ne trouve point de résistance en eux, que par le vrai, qui pourrait être si étrange et si incroyable, qu'ils refuseraient de s'en laisser persuader et de suivre leur guide sur sa seule foi.
(Ibid.)