Fûl. Subjonctif conditionneL Cf. p. 54, n
CHAPELAIN 173
irrégularités particulières que l'histoire, par la sévérité de ses lois, est contrainte d'y souffrir i. De sorte qu'il y aurait eu sans comparaison moins d'inconvénient dans la disposition du Cid de feindre - contre la vérité ou que le Comte ne se fût pas trouvé à la fin le véritable père de Chimène, ou que, contre l'opinion de tout le monde, il ne fût pas mort de sa blessure, ou que le salut du Roi et du royaume eût absolument dépendu de ce mariage pour compenser la violence que souffrait la nature en cette occasion par le bien que le Prince et son Etat en recevraient. Tout cela, disons-nous, aurait été plus pardonnable que de porter sur la scène l'événement tout pur et tout scandaleux comme l'histoire le fournissait. Mais le plus expédient eût été de n'en point faire de poème dramatique ^, puisqu'il était trop connu pour l'altérer * en un point si essentiel, et de trop mauvais exemple pour l'exposer à la vue du peuple sans l'avoir auparavant rectifié.
Au reste l'Observateur ^, qui avec raison trouve à redire au peu de vraisemblance du mariage de Chimène, ne confirme pas sa bonne cause, comme il le croit, par la signification prétendue du terme de fable, duquel se sert Aristote pour nommer le çujet des poèmes dramatiques. Et cette erreur lui est commune avec quelques-uns des commentateurs de ce philosophe, qui se sont figuré que, par ce mot de fable, la vérité est entièrement bannie du théâtre, et qu'il est défendu au poète de toucher à l'histoire et de s'en servir pour matière, à cause qu'elle ^ ne souffre point qu'on l'altère pour la réduire à la vraisemblance. En cela, nous estimons qu'ils n'ont pas assez considéré quel est le sens d' Aristote, qui sans'doute ^ par ce mot de fable n'a voulu dire autre chose que le sujet et n'a point entendu ce qui nécessairement devait être fabuleux, mais seulement ce qu'il n'importait pas qui fût vrai*,
1. C'est là l'essence même de la 3. Très bien raisonné. Seulement, doctrine classique. Mais cette théo- nous y aurions perdu une belle rie conduirait à des abstractions. œuvre.
Les poètes du XVIP siècle se gar- 4. Pour Z'aZ^crer. Pour qu'on l'alté-
dérent de l'appliquer trop exacte- rât. Cf. p. 54, n. 1.
ment ; et, si les figures qu'ils expri- 5. L'auteur des Observations sur le
ment sont générales, elles ne le sont Cid, Scudéry.
pas au point de manquer de 6. A cause que. Cf. p. 112, n. 1.
vie. 7. Scuis doute. Cf. p. 163, n. 4.
2. De feindre. Nous dirions à 8. Ce qu'il n'importait pas qui. feindre. Cf. p. 112, n. 2.
17i LE XVII'^ SIÈCLE PAR LES TEXTES
pourvu qu'il fût vraisemblable. La Poétique nous en fournit la preuve dans ce passage exprès où il dit que le poète, pour traiter ^ les choses advenues, ne serait pas estimé moins jDoète, pour ce que ^ rien n'empêche que quelques-unes de ces choses ne soient telles qu'il est vraisemblable qu'elles soient advenues... Et certes, ce serait une doctrine bien étrange, si, pour demeurer dans la signification httérale du mot de fable, on voulait faire passer pour choses fabuleuses ces aventures des Médée, des Œdipe, des Oreste, etc., que toute l'antiquité nous donne pour de véritables histoires en ce qui regarde le gros de l'événement, bien que dans le détail il y puisse avoir des opinions différentes. De celles-là qui sont estimées pour fables, il n'y en a pas une, quelque bizarre et extravagante qu'elle soit, qui n'ait son fondement dans l'histoire, si l'on en veut croire Bacon, et qui n'ait été déguisée de la sorte par les sages du vieux temps pour la rendre ^ plus utile aux peuples. Et c'est ce qui nous fait dire, dans un sentiment contraire à celui de l'Observateur, que le poète ne doit pas craindre de commettre un sacrilège en changeant la vérité de l'histoire.
[Ihid.)
IL'i.WRAISEMBLAXCE MORALE PLUS BLAMABLE ENCORE QUE L'INVRAISEMBLANCE MATÉRIELLE
L'auteur •* ne peut nier que l'art ne lui ait manqué lorsqu'il a compris tant d'actions remarquables dans l'espace de vingtquatre heures et qu'il n'a pu autrement fournir les cinq actes de sa pièce qu'en entassant tant de choses l'une sur l'autre en si peu de temps.
Mais si nous estimons qu'on l'ait bien ^ repris pour la multitude des actions employées dans ce poème, nous croyons qu'il y a encore eu plus de sujet de le reprendre pour avoir fait consentir ^ Chimène à épouser Rodrigue, le jour même qu'il ' avait tué le Comte. Cela surpasse toute