SUR LE CID
Monsieur, je ne doute point que.
Monseigneur ayant daigné jeter les yeux sur cette ébauche de jugement que j'ai faite du Cid au nom de l'Académie, Son Eminence n'ait d'abord pénétré les raisons qui m'ont obligé de m'y prendre comme j'ai fait, et je tiens comme superflu de vous supplier encore de lui représenter [sur ce sujet] les choses que je vous fis hier entendre sur ce sujet chez vous. En tout événement, néanmoins, si vous rencontrez Son Eminence dans un assez grand loisir pour en vouloir bien être entretenue, vous me feriez une singulière grâce
de lui dire qu'estimant ce poème défectueux en ses plus essentielles parties, j'ai cru que le moyen de désabuser ceux que ses fausses beautés ont prévenus était de témoigner qu'en beaucoup de choses non essentielles nous ne le croyons pas repris avec justice, et nous montrer favorables à quelques-uns des sentiments de ceux qui n'y trouvaient rien à redire; qu'autrement, si nous lui paraissions contraires en tout, bien qu'aux choses principales nous l'eussions censuré justement, nous passerions dans l'esprit du commun pour... juges injustes, ce qu'il me semble que surtout nous devions éviter, et pour le but que nous avons dans ce travail et pour nous décharger de la haine publique, laquelle autrement nous serait inévitable.
Vous me ferez encore la faveur, s'il vous plaît, de lui lire les conclusions que je prends à la fin de l'ouvrage, et de la supplier de considérer que je ne puis avoir tellement excusé le Cid dans le cours du jugement que j'en fais, que je ne le ruine beaucoup en montrant, et dans ce même cours et par mes conclusions, que les principales choses qui sont requises à un poème dramatique pour être bon lui manquent. Mais si Son Imminence juge que les moyens que j'avais pris
CHAPELAIN
pour le mieux ne fussent pas légitimes, assurez-la que je n'ai nul attachement à mes opinions, et que je suis dans la soumission et la déférence que tout homme de bon sens doit avoir pour les sentiments d'une si haute intelHgence que la sienne ; et que je suis pour les suivre et m'y conformer entièrement.
Quand au style, vous lui direz que j'en connais la faiblesse, et que je confesse que l'ordre qu'il lui a plu de me donner pour le rendre plus digne de l'Académie, comme il est très judicieux,ne peut être que profitable; mais qu'encore que j'eusse eu plus de loisir et plus de capacité pour le rendre meilleur, j'eusse toujours conservé l'imagination qui me vint d'abord, que de tous les styles il n'y avait guère que le grave dont on se pût servir en cette occasion, laquelle, nous ayant rendus juges, me semble nous obhger à fuir, dans ce que l'on verrait de nous sur ce sujet, les
mouvements et les ornements qui font toute l'éloquence de ceux qui attaquent ou défendent, et à conserver seulement la force de raisonnement et la netteté de l'expression pour instruire plutôt que pour plaire; ce que je ne dis point pour maintenir bon ce que j'ai fait, si Son Eminence juge qu'il soit mauvais, mais simplement pour lui rendre raison des motifs que j'ai eus de le faire et pour en attendre son souverain jugement avec tout le respect que je lui dois comme à mon supérieur et maître en toutes choses. Je me promets ce bon office de votre bonté accoutumée; et surtout vous lui renouvellerez les assurances de mon zèle à son service, et ne lui laisserez pas croire qu'il y ait personne au monde sur qui il soit plus absolu que sur moi, qui suis. Monsieur, Votre, etc..
(Lettre à BoisrobcrI, 31 juillet 16.37.)
LE XVIl^ SIÈCLE.