COUP D'ŒIL RETROSPECTIF SUR L'HISTOIRE DE FRANCE
Il y a plus de douze cents ans que la France a des rois ; mais ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils * le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée, comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon, par des lois écrites. Elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues et comme mises en dépôt, au commencement dans les mains des Etats généraux, et, depuis, dans celles des parlements. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d'argent sont des images presque effacées de ce sage milieu que nos pères avaient
1. Cet édit frappait d'un droit les Je ne sais pas de plus belle page marchandises entrant dans Paris. historique que celle où il nous
2. Leurs explications. Les di- peint ce soudain passage du découverses manières dont on les expli- ragement et de l'assoupissement quait. ^ des esprits, qui leur fait croire que le
3. « Ne croyez pas que Retz mal présent ne finira jamais, à comprenne seulement les séditions et l'extrémité toute contraire par les émeutes. Il comprend et devine laquelle, loin de considérer les révoles Révolutions. Il décrit en obser- lutions comme impossibles, on arrive vateur doué d'une exquise sensibi- à les trouver chose simple et facile, lité de tact leur période d'invasion, (Sainte-Reuve, Lundis, t. V.)
si brusque parfois, si imprévue, et 4. Que Dans l'usage moderne,
de longue main pourtant si préparée. auquel, où. Cf. p. 41, n. 5.
trouvé entre la licence des rois et le libertinage^ des peuples. Ce milieu a été considéré par les bons et sages princes comme un assaisonnement de leur pouvoir, très utile même pour le faire goûter aux sujets ; il a été regardé parles malhabiles et par les malintentionnés comme un obstacle à leurs dérèglements et à leurs caprices... Les rois qui ont été sages et qui ont connu leurs véritables intérêts ont rendu les parlements dépositaires de leurs ordonnances, particulièrement pour se décharger d'une partie de l'envie et de la haine que l'exécution des plus saintes et même des plus nécessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas cru s'abaisser en s'y liant eux-mêmes, semblables à Dieu qui obéit toujours à ce qu'il a commandé une fois. Les ministres, qui sont presque toujours assez aveuglés par leur fortune pour ne se pas contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu'à les renverser; et le cardinal Richelieu, plus qu'aucun autre, y a travaillé avec autant d'imprudence que d'application. Il n'y a que Dieu qui puisse sub- , sister par lui seul. Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'as- i semblage des armes et des lois, et cet assemblage est si nécessaire, que les unes ne se peuvent maintenir sans les autres. Les lois désarmées tombent dans le mépris ; les armes qui ne i sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anar- ' chie. La république romaine ayant été anéantie par Jules César, la puissance dévolue par la force de ses armes à ses successeurs subsista autant de temps qu'ils purent euxmêmes conserver l'autorité des lois. Aussitôt qu'elles perdirent leur force, celle des empereurs s'évanouit... L'empire romain mis à l'encan et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau ^ nous marquent par des caractères bien sanglants l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force.
Mais pourquoi chercher des exemples étrangers où nous en avons tant de domestiques ? Pépin n'employa pour détrôner les Mérovingiens et Capet ne se servit pour déposséder les Carlovingiens que de la même puissance - que
l.Lifeer/mage.Indocilité.Cf.p.ll9,n.2. 3. N'employa... et ne se servit que
2. Cordeau. Lacet pour étrangler. de la même puissance. Cf. p. 113, n. 8.
288 LE Xl'IP SIECLE PAR LES TEXTES
les 2:>rédécesseurs de l'un et de l'autre s'étaient acquise sous le nom de leurs maîtres, et il est à observer que les maires du Palais et les comtes de Paris se placèrent dans le trône ^ des rois justement et également par la même voie par laquelle ils s'étaient insinués dans leur esprit, c'est-à-dire par l'affaiblissement et le changement des lois de l'Etat qui plaît toujours d'abord aux princes x^eu éclairés, parce qu'ils s'y imaginent l'agrandissement de leur autorité, et qui, dans les suites '^, sert de prétexte aux grands et de motif au peuple pour se soulever ^.
{Ibid, ibid.)