EXTRAITS DE LA VIE UE MALHERBE
.... Il n'estimait aucun des anciens poètes français, qu'un peu Bertaut ; encore disait-il que ses stances étaient nichil au dos, et que, pour trouver une pointe à la fin, il faisait les trois premiers vers insupportables.
Il avait été ami de Régnier le satirique, et l'estimait en son genre à l'égal des Latins ; mais la cause de leur divorce arriva de ce qu'étant allés dîner ensemble chez M. Desportes, oncle de Régnier, ils trouvèrent que l'on avait déjà servi les potages. :M. Desportes reçut M. de Malherbe avec grande civilité, et, offrant de lui donner un exemplaire de ses Psaumes qu'il avait nouvellement faits, il se mit en devoir de monter en sa chambre pour l'aller quérir. M.^ de Malherbe lui dit qu'il les avait déjà vus, que cela ne valait pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valait mieux que ses Psaumes. Il ne laissa pas de dîner avec M. Desportes, sans se dire mot, et aussitôt
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qu'ils furent sortis de table, ils se séparèrent et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Régnier de faire la satire contre Malherbe, qui commence :
Rapin. le favori, etc.
Il n'estimait point du tout les Grecs, et parliculièrement il s'était déclaré ennemi du galimatias de Pindarc.
Pour les Latins, celui qu'il estimait le plus était Stace, qui a fait la Thébaïde. et après. Scnéquo le Tragique, Horace, Juvénal, Ovide. Martial.
Il estimait fort peu les Italiens, et disait que tous les sonnets de Pétrarque étaient à la (jrccqnc. aussi bien que les épigrammes de M'" de Gournay.
Il se faisait presque tous les jours, sur le soir, quelque petite conférence, où assistaient particulièrement Colomby, Maynard, Racan, Dumouslier et quelques autres dont les noms n'ont pas été connus dans le monde ; et un jour , un habitant d'Aurillac, où Maynard était alors président, vint heurter à sa porte en demandant : > Monsieur le président est-il point ici ? » r.ela obligea M. de Mallierbe à se lever brusquement pour courir répondre à cet habitant : Quel président demandez-vous ? Apprenez qu'il n'y a point ici d'autre président que moi »....
Il avait aversion contre les fictions poétiques, et, en lisant une épître de Régnier à Henri le Grand qui commence :
Il était presque jour, et le ciel souriant. . .
et où il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable état où elle était pendant la Ligue, il demandait à Régnier en quel temps cela était arrivé, et disait qu'il avait toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'était point aperçu qu'elle se fût enlevée de sa place
Il ne s'épargnait pas lui-même en l'art où il excellait, et disait souvent à Racan : « Voyez-vous, monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les f)aroles, pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bien fous de passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, ou à penser à l'établissement de notre fortune
Il parlait fort ingénument de toutes choses, et avait un grand mépris pour les sciences, particulièrement pour celles qui ne servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la poésie, encore qu'il y fût excellent ; et un jour, comme Bordier se plaignait à lui qu'il n'y avait des récompenses que pour ceux qui servaient le Roi dans les armées et dans les affaires d'importance, et que l'on était trop ingrat à ceux qui excellaient dans les belles lettres, M. de Malherbe lui répondit que c'était faire fort prudemment, et que c'était sottise de faire des vers pour en espérer autre récompense que son divertissement, et qu'un bon poète n'était pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles. . . .
Il avait effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotait à la marge les raisons. Un jour Yvandre. Racan, Colomby et autres de ses amis le feuilletaient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvait ce qu'il n'avait point eJîacé : « Pas plus que le reste,» dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire que, si l'on trouvait ce livre après sa mort, on croirait qu'il aurait trouvé bon ce qu'il n'aurait point effacé ; sur quoi il lui dit qu'il disait vrai, et tout à l'heure acheva d'effacer tout le reste. . . .
Il disait souvent, et principalement quand on le reprenait de ne suivre pas bien le sens des auteurs qu'il traduisait ou paraphrasait, qu'il n'apprêtait pas les viandes pour les cuisiniers ; comme s'il eût voulu dire qu'il se souciait fort peu d'être loué des gens de lettres qui entendaient les livres qu'il avait traduits, pourvu qu'il le fût des gens de la cour.
Il disait quand on lui parlait de l'enfer et du paradis : » J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres ....
lYlAYNARD
LA BELLE N'IEILLE
Chloris, que dans mon cœur j'ai si longtemps servie,
Et que ma passion montre ^ à tout l'univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie,
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ?
N'oppose plus ton deuil - au bonheur où j'aspire : Ton visage est-il fait pour demeurer voilé l Sors de ta nuit funèbre et permets que j'admire Les divines clartés des yeux qui m'ont brûlé.
Où s'enfuit ta prudence ^ acquise et naturelle ? Qu'est-ce que ton esprit a fait de sa vigueur ? La folle vanité de paraître fidèle Aux cendres d'un jaloux m'expose à ta rigueur.
Eusses-tu fait le vœu d'un éternel veuvage Pour l'honneur du mari que ton ht a perdu Et trouvé des Césars dans son haut parentage, Ton amour est un bien qui m'est justement dû.
Qu'on a vu revenir de malheurs et de joies. Qu'on a vu trébucher de peuples et de rois, Qu'on a pleuré d'Hectors, qu'on a brûlé de Troies, Depuis que mon courage * a fléchi sous tes lois !
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête ;
Huit lustres ont suivi le jour que ^ tu me pris.
Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête
Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.