LA CARTE DE TEXDRE
Célère donna la carte à la princesse des Léontins, qui en fut agréablement surprise ; mais, afin qu'elle en connût mieux tout l'artifice ^, il lui expliqua l'intention que Clélie avait eue et qu'elle avait elle-même expliquée à Herminius, dans le billet qui accompagnait cette carte. Si bien qu'après que la princesse des Léontins l'eut entre les mains, Célère lui parla ainsi :
(( Vous vous souvenez sans doute bien, Madame, qu' Herminius avait prié CléHe de lui enseigner par où l'on pouvait aller de Nouvelle amitié à Tendre-, de sorte qu'il faut commencer par cette première ville, qui est au bas de cette carte, pour aller aux autres, car, afin que vous compreniez mieux le dessein de Clélie, vous verrez qu'elle a imaginé qu'on peut avoir de la tendresse par trois causes différentes : ou par une grande estime, ou par reconnaissance, ou par incHnation ; c'est ce qui Fa obligée ^ d'établir ces trois \^lles de Tendre sur trois ri\âères qui portent ces trois noms, et de faire aussi trois routes différentes poui y aller. Si bien que, comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur la mer Tyrrhène ^ elle fait ^ qu'on dit Tendre sur Inchnation,Tendre sur Estime et Tendre sur Reconnaissance. Cependant, comme elle a présupposé que la tendresse qui naît par inclination n'a be-
1. Elle ne fait pas galanterie. Cf. 3. Artifice. Ingéniosité.
p. 12. n. 3. 4. Oi'Zif/ée. Engagée. Ct.p. 105, n. 6.
2. Cf. la scène des portraits dans 5. Tijrrhène. Tyrrhénienne.
le Misanthrope. Celle-ci est assez pi- 6. Elle fait Elle dispose (a dis-
quante, mais n'a pas le même relief. posé) la carte de telle façon.
soin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, Clélie, comme vous le voA^ez, Madame, n'a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre. Mais, pour aller à Tendre sur Estime, il n'en est pas de même ; car Clélie a ingénieusement mis autant de villages qu'il y a de petites et de grandes choses qui peuvent contribuer à faire naître par estime cette tendresse dont elle entend ^ parler. En effet, vous voyez que de Nouvelle Amitié on passe à un lieu qu'elle appelle Grand Esprit, parce que c'est ce qui commence ordinairement l'estime ; ensuite vous voyez ces agréables villages de Jolis Vers, de Billet Galant, et de Billet doux, qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d'une amitié.
)) Ensuite, pour faire un plus grand progrès dans cette route, vous voj^ez Sincérité, Grand Cœur, Probité, Générosité, Respect, Exactitude et Bonté, qui est tout contre Tendre, poar faire connaître qu'il ne peut y avoir de véritable estime sans bonté, et c[u'on ne peut arriver à Tendre de ce côté-là sans avoir cette précieuse qualité. Après cela, IMadame, il faut, s'il vous plaît, retourner à Nouvelle Amitié pour voir par quelle route on va de là à Tendre sur Reconnaissance. Voyez donc, je vous prie, comment il faut aller d'abord de Nouvelle Amitié à Complaisance, ensuite à ce petit village qui se nomme Soumission, et qui en touche un autre fort agréable, qui s'aj^pelle Petits Soins. Voyez, dis- je, que de là il faut passer par Assiduité, pour faire entendre que ce n'est pas assez d'avoir pendant quelques jours tous ces petits soins obligeants qui donnent tant de reconnaissance, si on ne les a assidûment. Ensuite, vous voyez qu'il faut passer à un autre village qui s'appelle Empressement, et ne faire pas comme certaines gens tranquilles, qui ne se hâtent pas d'un moment, quelque prière qu'on leur fasse, et qui sont incapables d'avoir cet empressement qui oblige quelquefois si fort. Après cela vous voyez qu'il faut passer à Grands Services, et que, pour marquer qu'il y a peu de gens qui en rendent de tels -, ce village est plus petit que les autres. Ensuite, il faut passer à Sensibilité pour faire connaître qu'il faut sentir jusqu'aux plus petites
1. Entend. Au sens de prétend, veiiL 2. De tels. Cf. p. 83, n. 8.
douleurs de ceux qu'on aime ; après, il faut, pour arriver à Tendre, passer par Tendresse, car l'amitié attire l'amitié. Ensuite, il faut aller à Obéissance, n'y ayant ^ presque rien qui engage plus le cœur de ceux à qui on obéit que de le faire aveuglément: et, pour arriver enfin où l'on veut aller, il faut passer à Constante Amitié, qui est sans doute - le chemin le plus sûr pour arriver à Tendre sur Reconnaissance.
» Mais, Madame, comme il n'y a pas de chemins où l'on ne se puisse égarer, Clélie a fait, comme vous le pouvez voir, que, si ceux qui sont à la Nouvelle Amitié prenaient un peu plus à droit ^ ou un peu plus à gauche, ils s'égareraient aussi ; car si, au partir -* de Grand Esprit, on allait à Négligence, que vous voyez tout contre sur cette carte, qu'ensuite, continuant cet égarement % on allât à Inégalité, de là à Tiédeur, à I^égèreté et à Oubh, au lieu de se trouver à Tendre sur Estime, on se trouverait au Lac d'Indifférence, que vous voyez marqué sur cette carte, et qui, par ses eaux tranquilles, représente sans doute ^ fort juste la chose dont il porte le nom en cet endroit. De l'autre côté, si, au partir ' de Nouvelle Amitié on prenait un peu trop à gauche et qu'on allât à Indiscrétion, à Perfidie, à Orgueil, à Médisance ou à Méchanceté, au lieu de se trouver à Tendre sur Reconnaissance, on se trouverait à la Mer d'Inimitié, où tous les vaisseaux font naufrage, et qui, par l'agitation de ses vagues, convient sans doute ^ fort juste avec ^ cette impétueuse passion que Clélie veut représenter.
)) Ainsi, elle fait voir par ces routes différentes qu'il faut avoir miUe bonnes quahtés pour l'obliger ^° à avoir une amitié tendre, et que ceux qui en ont de mauvaises ne peuvent avoir part qu'à sa haine ou à son indifférence. Aussi, cette sage fiUe, voulant faire connaître sur cette carte qu'elle n'avait jamais eu d'amour et qu'elle n'aurait jamais dans le cœur que de la tendresse, fait que la Rivière d'Inchnation se jette dans une mer qu'elle appelle la Mer Dangereuse, parce c^u'il
1. A 'y ayant. Car il n'y a. Cf. p. 36, 5. Egarement. Dans le sens propre, n. 6. 6. Sans doute. Sans nul doute.