Quand je vous ferai parler, 6. C'est Gélaste qui parle
LA FOXTAIXE 369
touche que par rapport à nous-mêmes et en tant que nous croyons que pareille chose nous peut arriver, l' amour-propre faisant sans cesse que l'on tourne les yeux sur soi. Or, comme la tragédie ne nous représente que des aventures extraordinaires et qui vraisemblablement ne nous arriveront jamais, nous n'y prenons point de part, et nous sommes froids ^ à moins que l'ouvrage ne soit excellent, que le poète ne nous transforme, que nous ne devenions d'autres hommes par son adresse et ne nous mettions en la place ^ de quelque roi. Alors j'avoue que la tragédie nous touche, mais de crainte, mais de colère, mais de mouvements funestes qui nous renvoient au logis pleins des choses que nous avons vues et incapables de tout plaisir. La comédie, n'employant que des aventures ordinaires et qui peuvent nous arriver, nous touche toujours plus ou moins, selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne, elle nous fait rire. La tragédie nous attache, si vous voulez ; mais la comédie nous amuse agréablement ^, et mène les âmes aux Champs Elysées, au lieu que vous les menez dans la demeure des malheureux. Pour preuve infaillible de ce que j'avance, prenez garde que, pour effacer les impressions que la tragédie avait faites en nous, on lui faisait souvent succéder un divertissement comique ; mais de celui-ci à l'autre il n'y a point de retour ^ : ce qui vous fait voir que le suprême degré du plaisir, après quoi ^ il n'y a plus rien, c'est la comédie. Quand on vous la donne, vous vous en retournez content et de belle humeur ; quand on ne vous la donne pas, vous vous en retournez chagrin et remph de noires idées. C'est ce qu'il y a à gagner avec les Orestes et les Œdipes... Encore serions-nous heureux s'ils excitaient le terrible ^ toutes les fois que l'on nous les fait paraître : cela vaut mieux que de s'ennuyer ; mais où sont les habiles poètes qui nous dépeignent ces choses au vif ? Je ne veux pas dire que le dernier soit mort avec Euripide ou avec
1. Les mêmes idées sont expri- signifie dans son sens propre, occuper mées dans la Critique de l'Ecole des de choses oiseuses.
femmes '^- ^^ ^^ passe pas réciproque-
2 Fn la nlace A la nlace Cf n 991 "^ent de la comédie à la tragédie.
2. finfapface.AlapIace.Cf.p.iJl, - ^^^^^ ç^^. ^p^^^ j^^^^j ^.j
3. Nous amuse agréablement. Ce 6. Le terrible. Adjectif employé n'est pas un pléonasme. Amuser substantivement. Cf. p. 44, n. 2.
LE XVII« FIÈCLE. — 24.
Sophocle ; je dis seulement qu'il n'y en a guère. La difficulté n'est pas si grande dans le comique ; il est plus assure de nous toucher \ en ce que ses incidents sont d'une telle nature que nous nous les appliquons à nous-mêmes plus aisément.
— Cette fois-là, dit Ariste, voilà des raisons solides, et qui méritent qu'on y réponde : il faut y tâcher. Le même ennui qui nous fait languir pendant une tragédie où nous ne trouvons que de médiocres beautés est commun à la comédie et à tous les ouvrages de l'esprit, particulièrement aux vers ^: je vous le prouverais aisément si c'était la question ; mais, ne s'agissant que ^ de comparer deux choses également bonnes, chacune selon son genre, et la tragédie, à ce que vous dites vous-même, devant l'être souverainement, nous ne devons considérer la comédie que dans un pareil degré. En ce degré donc vous dites qu'on peut passer de la tragédie à la comédie ; et de celle-ci à l'autre, jamais. Je vous le confesse, mais je ne tombe pas d'accord de vos conséquences ni de la raison que vous apportez. Celle qui me semble la meilleure, est que, dans la tragédie, nous faisons une grande contention ^ d'âme ; mais on nous représente ensuite quelque chose qui délasse notre cœur et nous remet en l'état où nous étions avant le spectacle, afin que nous en puissions sortir ainsi que d'un songe. Par votre propre raisonnement, vous voyez déjà que la comédie touche ° beaucoup moins que la tragédie. Il reste à prouver que cette dernière est beaucoup plus agréable que l'autre. Mais auparavant, de crainte que la mémoire ne m'en échappe, je vous dirai qu'il s'en faut bien que la tragédie nous renvoie chagrins et mal satisfaits, la comédie tout à fait contents et de belle humeur ; car, si nous apportons à la tragédie quelque sujet de tristesse qui nous soit propre, la compassion en détourne l'effet ailleurs, et nous sommes heureux de répandre pour les maux d' autrui les larmes que nous gardions pour les nôtres. La comédie au contraire, nous faisant
1. De nous toucher. De faire im- 3. Ne s'agissant. Comme il ne pression sur nous. Cf. p. 260, n. 1. s'agit. Participe absolu. Cf. p. 36,