EPISODE DE L'HISTOIRE DE PORT-ROYAL
Elle [la mère Angélique -] avait passé tout l'hiver à Port- Royal des Champs avec une santé fort faible et fort languissante, ne s' étant point bien rétablie d'une grande maladie qu'elle avait eue l'été précédent. Il y avait déjà du temps qu'elle exhortait ses religieuses à se préparer, par beaucoup de prières, aux tribulations qu'elle prévoyait qui ^ leur devaient arriver. On lui avait pourtant écrit de Paris que les affaires s'adoucissaient ; mais elle n'en avait rien cru.
1. D'être répondues. Construction 2. Sœur d'Arnauld. de la langue juridique. 3. Qu'elle prévoyait qui Cî p. Ll2,n 2
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et disait toujours que le temps de la souffrance était arrivé. En effet, elle apprit dans la semaine de Pâques les résolutions qui avaient été prises contre ce monastère. Malgré ses grandes infirmités et l'amour qu'elle avait pour son désert 1, elle manda à la mère abbesse que, si l'on jugeait à Paris sa présence nécessaire dans une conjoncture si importante, elle s'y ferait porter . Elle le fit en effet, sur - ce qu'on lui dit qu'il était à propos qu'elle vînt. Elle apprit en chemin que, ce jour-là même, M. le lieutenant civil était venu dans la maison de Paris ^, et les ordres ^ qu'il y avait apportés. Elle se mit aussitôt à réciter le Te Deum avec les sœurs qui l'accompagnaient dans le carrosse, leur disant qu'il fallait remercier Dieu de tout en tout temps. Elle arriva avec cette tranquillité dans la maison ; et, comme elle vit des religieuses qui pleuraient : « Quoi ! dit-elle, mes filles, je pense ^ que l'on pleure ici ! Et où est votre foi ? » Cette grande fermeté cependant n'empêcha pas que, les jours suivants, ses entrailles ne fussent émues lorsqu'elle vit sortir toutes ces pauvres filles qu'on venait enlever les unes après les autres, et qui, comme d'innocents agneaux, perçaient le ciel de leurs cris en venant j^rendre congé d'elle et lui demander sa bénédiction. Il y en eut trois, entre autres, pour qui elle se sentait particuUèrement attendrie : c'étaient Mlles de Luynes et M^^^ de Bagnols. Elle les avait élevées toutes trois presque au sortir du berceau, et ne pouvait oublier avec quels sentiments de piété leurs parents, qui avaient fait beaucoup de bien à la maison, les lui avaient autrefois recommandées pour en faire ^ des offrandes dignes d'être consacrées à Dieu dans son monastère. Elles étaient sur le point de prendre l'habit et attendaient ce jour avec bien de l'impatience.
L'heure étant venue qu'il ^ fallait qu'elles sortissent, la mère Angélique, qui sentit son cœur se déchirer à cette séparation, et que ^ sa fermeté commençait à s'ébranler,
1. Son désert. La solitude de Port- 5. Je pense. Gomme nous disons Ro>aI des Champs. il me semble.
2. Sur. En raison de. Cf. p. 125, 6. Po»r en /aire. Pour qu'elle en fît. n. 7. Cf. p. 54, n. 1.— Sur en, cf p. 30, n. 5.
3. Au faubourg Saint-Jacques. 7. O"^. Dans laquelle. Cf. p. 41, n. 5.
4. Elle apprit que... et les ordres. 8. Qui sentit son cœur se déchirer... Cf. p. 166, n. 3. et que. Cî. n. 4.
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tout à coup s'adressa à Dieu pour le prier de la soutenir, et prit la résolution de les mener elle-même à la porte, où leurs parents les attendaient. Elle les leur remit entre les mains avec tant de marques de constance que M^ie de Chevreuse, qui venait quérir M^^^s de Luynes, ne put s'empêcher de lui faire compliment sur son grand com^age. « Madame, lui dit la mère Angélique d'un ton qui acheva de la remphr d'admiration, tant que Dieu sera Dieu, J'espérerai en lui, et ne perdrai point courage. » Ensuite, s'adressant à M}^^ de Luynes l'aînée, qui fondait en larmes : « Allez, ma fille, lui dit-elle, espérez en Dieu, et mettez en lui votre confiance ; nous nous re verrons ailleurs, où il ne sera plus au pouvoir des hommes de nous séparer. »
(Abrégé de V Histoire de Port- Royal).