‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 380 sur 511 · LES MOTS BAS · texte numérisé non relu

LES MOTS BAS

Le? mots bas sont cumme autant de marques honteuses qui flétrissent ] 'expression. {Paroles de Longin, chap. xxxv.)

Cette remarque est vraie dans toutes les langues ; il n'y a rien qui avilisse davantage un discours que les mots bas. On souffrira plutôt, généralement parlant, une pensée basse exprimée en termes nobles que la pensée la plus noble exprimée en termes bas ^ La raison de cela est que tout le monde ne peut pas juger de la justesse et de la force d'une pensée, mais qu'il n'y a presque personne, surtout dans les langues vivantes, qui ne sente la bassesse des mots. Cependant, il y a peu d'écrivains qui ne tombent quelquefois dans ce vice. Longin, comme nous voyons ici, accuse Hérodote, c'est-à-dire le plus poli - de tous les historiens grecs, d'avoir laissé échapper des mots bas dans son histoire. On en reproche à Tive-Live, à Salluste et à Virgile.

N'est-ce donc pas une chose fort surprenante qu'on n'ait jamais fait sur cela aucun reproche à Homère, bien qu'il ait composé deux poèmes, chacun plus gros que VEnéide, et qu'il n'y ait point d'écrivain qui descende quelquefois dans un plus grand détail que lui, ni qui dise si volontiers les petites choses, ne se servant jamais ^ que de termes nobles, ou employant les termes les moins relevés avec tant d'art et d'industrie, comme remarque Denj^s d'Halicarnasse *, qu'il les rend nobles et harmonieux ? Et certainement, s'il y avait eu quelque reproche à lui faire sur la bassesse des mots, Longin ne l'aurait pas vraisemblable-

1. Cf. préface du Luirin : <• C'est 2. Poli. Elégant. Cf. p. 104, n. 1.—

un burlesque nouveau dont je me Singulière épithète en parlant

suis avisé en notre langue ; car au d'Hérodote.

lieu que, dans l'autre burlesque, Di- 3. Ne se servant jamais. Mal cons-

don et Enée parlent comme des truit. Se rattache par le sens à la

harengères et des crocheteurs, dans proposition qu'on n'ait jamais fait,

celui-ci une horlogère et un horloger etc.

parlent comme Didon et Enée. » 4. Cf. la lettre de Racine, p. 418.

(i, Voir notre Précis de l'Histoire de la Littérature française, p. ?'i5-256.

ment plus épargné ici qu'Hérodote. On voit donc par là le peu de sens de ces critiques modernes ^ qui veulent juger du grec sans savoir de grec, et qui, ne lisant Homère que dans des traductions latines très basses, ou dans des traductions françaises encore plus rampantes, imputent à Homère les bassesses de ses traducteurs, et l'accusent de ce qu'en parlant grec il n'a pais assez noblement parlé latin ou français. Ces messieurs doivent savoir que les mots des langues ne répondent pas toujours juste les uns aux autres, et qu'un terme grec très noble ne peut souvent être exprimé en français que par un terme très bas. Cela se voit par le mot (ïasiiius en latin, et d'âne en français, qui sont de la dernière bassesse dans l'une et dans l'autre de ces langues, quoique le mot qui signifie cet animal n'ait rien de bas en grec ni en hébreu, où on le voit emJ)loyé dans les endroits même les plus magnifiques. Il en est de même du mot de mulet et de plusieurs autres ^.

En effet les langues ont chacune leur bizarrerie : mais la française est principalement fort capricieuse sur les mots ; et, bien qu'elle soit riche en beaux termes sur de certains sujets, il y en a beaucoup où elle est fort pauvre ; et il y a un très grand nombre de petites choses qu'elle ne saurait dire noblement : ainsi, par exemple, bien que dans les endroits les plus subhmes elle nomme sans s'aviHr un mouton, une chèvre, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer, dans un style un peu élevé, nommer un veau, une truie, un cochon. Le mot de génisse en français est fort beau, surtout dans une églogue ; vache ne s'y peut pas souffrir. Pasteur et berger y sont du plus bel usage ; gardeur de pourceaux ou gardeur de bœufs y seraient horribles. Cependant il n'y a peut-être pas dans le grec deux jdIus beaux mots que jjSw-yj; et Pojy.oAo;, qui répondent à ces deux mots français ; et c'est pourquoi Virgile a intitulé ses églogues de ce doux nom de bucoliques^ qui veut pourtant dire en notre langue, à la lettre, les entretiens des bouviers ou des gardeur s de bœufs.

Je pourrais rapporter encore ici un nombre infini de

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