LE SUBLIME
. . . Vous croyez donc Monsieur, et vous le croyez de bonne foi, qu'il n'y a point de sublime dans ces paroles de la Genèse : Dieu dit : (( Que la lumière se fasse, et la lumière se fit.)) A cela je pourrais vous répondre en général, sans entrer dans une plus grande discussion, que le sublime n'est pas proprement une chose qui se prouve et qui se démontre, mais que c'est un merveilleux qui saisit, qui frappe et qui se fait sentir. Ainsi, persomie ne pouvant entendre prononcer un peu majestueusement ces paroles : Que la lumière se fasse, etc., sans que cela excite en lui une certaine élévation d'âme qui lui fait plaisir, il n'est plus question de savoir s'il y a du sublime dans ces paroles, puisqu'iUy en a indubitablement. S'il se trouve quelque homme bizarre qui n'y en trouve point, il ne faut pas chercher des raisons pour ui montrer qu'il y en a, mais se borner à le plaindre de son peu de conception et de son peu de goût, qui l'empêche
1. A nous faire voir. En nous fai- 2. Ait faits. Comme s'il y avait
sant voir. Cf. p. 22, n. 9. un des plus grands présents.
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de sentir ce que tout le monde sent d'abord ^. C'est là, Monsieur, ce que je pourrais me contenter de vous dire ; et je suis persuadé C[ue tout ce qu'il y a de gens sensés avoueraient que par ce peu de mots je vous aurais répondu tout ce qu'il fallait vous répondre.
Mais puisque l'honnêteté ^ nous oblige de ne pas refuser nos lumières à notre prochain pour le tirer d'une erreur où il est tombé, je veux bien descendre dans un plus grand détail, et ne point épargner le peu de connaissance que je puis avoir du sublime pour vous tirer de l'aveuglement où vous vous êtes jeté vous-même par trop de confiance en votre grande et hautaine érudition.
Avant que d'aller plus loin, souffrez. Monsieur, que je vous demande comment il peut se faire cju'un aussi habile homme que vous, voulant écrire contre un endroit de ma préface ^ aussi considérable que l'est celui que vous attaquez, ne se soit pas donné la peine de lire cet endroit, auquel il ne paraît pas même c^ue vous ayez fait aucune attention : car, si vous l'aviez lu, si vous l'aviez examiné un peu de près, me diriez-vous, comme vous faites, pour montrer que ces paroles : Dieu dit, etc., n'ont rien de sublime, qu'elles ne sont point dans le style sublime, sur ce qu'il *n'y a point de grands mots et qu'elles sont énoncées avec une très grande simpHcité ? N'avais-je pas prévenu votre objection en assurant, comme je l'assure dans cette préface, que, par sublime, en cet endroit, Longin n'entend pas ce que nous apj^elons le style subhme, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui se trouvent souvent dans les paroles les plus simples, et dont la simplicité même fait quelquefois la sublimité ? Ce que vous avez si peu compris, que, même à quelques pages de là, bien loin de convenir qu'il y a du subhme dans les paroles que Moïse fait prononcer à Dieu au commencement de la Genèse, vous prétendez que, si Moïse avait mis là du subhme, il aurait péché contre toutes les règles de l'art, qui veut qu'un commencement soit simple et sans affectation: ce qui est très véritable, mais ce qui ne dit nulle-
1. D'abord. Tout d'abord. Cf. p. 3. La préface de la Traduction 130, n. 1. du Sublime.
2. FTonnêtelé. Politesse, civilité. 4. Sur ce que. Sur (d'après, cf. Cf. p. 118, n. :^. p. 125, n. 7) ceci, à savoir que.
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ment qu'il ne doit point y avoii' de sublime, le sublime n'étant point opposé au simple, et n'y ayant rien ^ quelquefois de plus sublime que le simple même, ainsi que je vous l'ai déjà fait voir ; et dont ^, si vous doutez encore, je m'en vais vous convaincre par quatre ou cinq exemples, auxquels je vous défie de répondre. Je ne les chercherai pas loin. Longin m'en fournit lui-même d'abord un admirable dans le chapitre d'où j'ai tiré cette dixième Réflexion. Car, en y traitant du sublime qui vient de la grandeur de la pensée, après avoir étabh qu'il n'y a proprement que les grands hommes à qui il échappe de dire des choses grandes et extraordinaires : « Voyez, par exemple, ajoute-t-il, ce que répondit Alexandre, quand Darius lui fit offrir la moitié de TAsie, avec sa fille en mariage. « Pour moi, lui disait Parménion, si j'étais Alexandre, j'accepterais ces offres. — Et moi aussi, répliqua ce prince, si j'étais Parménion. » Sont-ce là de grandes paroles^? Peut-on rien dire de plus naturel, de plus simple et de moins affecté que ce mot ? Alexandre ouvre-t-il une grande bouche pour le dire ? Et cependant ne faut-il pas tomber d'accord que toute la grandeur de l'âme d'Alexandre s'y fait voir ? 11 faut à cet exemple en joindre un autre de même nature, que j'ai allégué dans la préface de ma dernière édition de Longin ; et je vais le rapporter dans les mêmes termes qu'il "* y est énoncé, afin que l'on voie mieux que je n'ai point parlé en l'air, quand j'ai dit que M. Le Clerc ^, voulant combattre ma préface, ne s'est pas donné la peine de la lire. Voici en effet mes paroles : « Dans la tragédie d'Horace du fameux Pierre Corneille, une femme qui avait été présente au combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, mais qui s'était retirée trop tôt et qui n'en avait pas vu la fin, vient mal à propos ^ annoncer au vieil Horace, leur père, que ses deux fils ont été tués, et que le troisième, ne se voyant plus en état de résister, s'est enfui. Alors ce vieux Romain, possédé de l'amour de la patrie,
1. .V'y at/ant rien. Vu qu'il n'y a 4. Que. Dans lesquels. Cf. p. 41, n. 5. rien. Participe absolu. Cf. p. 3(), n. 6. 5. Sur Le Clerc, cf. l'épigramme