STANCES SUR LA RETRAITE
Tircis, il faut penser à faire la retraite : La course de nos jours est plus qu'à demi faite ; L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Xous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots notre nef vagabonde ; Il est temps de songer aux délices du port.
Le bien de la fortune est un bien j)érissable ;
Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable.
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête;
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois que les toits des bergers.
Oh ! bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l'inutile soin ^ traverse nos plaisirs, Et qui, loin retiré de la foule importune. Vivant dans sa maison, content de sa fortune, A selon son pouvoir modéré ses désirs ^ !
Il laboure le champ que labourait son père ; Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés ;
1. " Cette pièce n'est, si l'on veut, qu'une paraphrase de l'épode d'Horace : Beatiis ille... Racan, qui ne lisait pas Horace dans l'original, avait sous les yeux une traduction en prose. Il y a pourtant entre la pièce d'Horace et celle de Racan des différences de ton et de sentiment qui laissent à cette dernière son caractère tout à fait particulier et son charme propre... Ce qui règne et ce qu'on respire en ces belles
et harmonieuses stances déroulées avec tant d'ampleur dans un style un peu vieilli, qui n'en ressemble que davantage aux grands bois paternels et aux hautes futaies voisines du manoir, c'est la paix des champs, c'est l'étendue et le silence ». (Sainte-Beuve, Lundis, t. VIH).