PREFACE DES PARALLELES
Rien n'est plus naturel ni plus vraisemblable que d'avoir beaucoup de vénération pour toutes les choses qui, ayant un vrai mérite en elles-mêmes, y joignent encore celui d'être anciennes. C'est ce sentiment si juste et si universel qui redouble l'amour et le respect que nous avons pour nos ancêtres et c'est par là que les lois et les coutumes se rendent encore plus authentiques - et plus inviolables. Mais, comme c'a toujours été .le destin des meilleures choses de devenir mauvaises par leurs excès et de le devenir à proportion de leur excellence, souvent cette vénération si louable dans ses commencements s'est changée dans la suite en une superstition criminelle et a passé même quelquefois jusqu'à l'idolâtrie. Des Princes extraordinaires par leurs vertus firent le bonheur de leurs peuj^les et remplirent la terre du bruit de leurs grandes actions : ils furent bénis pendant leur vie et leur mémoire fut révérée de la postérité. Mais, dans la suite des temps, on oublia qu'ils étaient hommes et l'on leur offrit de l'encens et des sacrifices. La même chose est arrivée aux hommes qui ont excellé les premiers dans les arts et dans les sciences. Le respect qu'on eut pour leur mémoire s'augmenta tellement qu'on ne voulut plus rien voir en eux qui se ressentît de la faiblesse humaine, et l'on en ^ consacra tout, jusqu'à leurs défauts. Ce fut assez qu'une chose eût été faite ou dite par ces grands hommes pour être * incomparable, et c'est même encore aujourd'hui une espèce de religion parmi quelques savants de préférer la moindre production des anciens aux plus beaux ouvrages de tous les modernes.
1.' Perrault exprimait dans son semblent nullement méprisables :
poème « une idée très philosophique, ^ ^^^^^^ 1^^ ^ i^ ^^.^
c est qu il n y a pas de raison pour ^ '
que la nature ne ;crée pas aujour- (Sainte Beuve, Lundis, t. V).
d'hui d'aussi grands iiommes qu'au- 2. Authentiques. D'une autorité
trefois, et qu'il y a place, dans sa qui ne se conteste pas.
fertilité inépuisable, à un éternel re- 3. En. D'eux, Cf. p. 30, n. 6.
nouvellement des talents. Voici, 4. Pour être. Pour qu'elle fût. Cf.
en ce sens, des vers qui ne me p. 54, n. 1.
J'avoue que j'ai été blessé d'une telle injustice. Il m'a jDaru tant d'aveuglement dans cette prévention et tant d'ingratitude à ne pas vouloir ouvrir les yeux sur les beautés de nos siècles, à qui le ciel a départi mille lumières qu'il a refusées à toute l'antiquité, que je n'ai pu m'empêcher d'être ému d'une véritable indignation. Ça été cette indignation qui a produit le petit poème du Siècle de Louis-le-Grand...
Ce n'est qu'à l'occasion des auteurs qui ont écrit contre moi que j'ai travaillé à ces dialogues, ce n'a été que pour désabuser ceux qui ont cru que mon poème n'était qu'un jeu d'esprit, qu'il ne contenait point mes véritables sentiments et que je m étais diverti à soutenir un paradoxe ^..
Le premier des dialogues que je donne présentement traite de la prévention trop favorable où on est pour les anciens... Le second dialogue parle de l'architecture et de ses deux compagnes inséparables, la sculpture et la peinture... Les dialogues suivants traiteront de l'astronomie, de la géographie, de la navigation, de la physique, de la chimie, des mécaniques et de toutes les autres connaissances, où il est incontestable que nous l'emportons sur les anciens, pour, de là, venir à l'éloquence et à la poésie, où non seulement on nous dispute la préséance, mais où l'on prétend que nous sommes beaucoup inférieurs ^. Cette méthode fournira une induction très naturelle, que ^, si nous avons un avantage visible dans les arts dont les secrets se peuvent calculer et mesurer, il n'y a que la seule impossibilité de convaincre les gens dans les choses de goût et de fantaisie ^ comme sont les beautés de la poésie et de l'éloquence, qui empêche que nous ne soyons reconnus les maîtres dans ces deux arts comme dans tous les autres.