C. Vous voilà, monsieur, engagé à parler
B. Eh bien ! disons donc ce que j'ai retenu. Voici le texte : Cinerem tanquam panem manducabam, a Je mangeais la cendre comme mon pain. « Peut-on trouver un texte plus ingénieux pour le jour des cendres ? Il a montré que, selon ce passage, la cendre doit être aujourd'hui la nourriture de nos âmes ; puis il a enchâssé dans son avant-propos, le plus agréablement du monde, l'histoire d'Artémise sur les cendres de son époux ^. Sa chute - à son Ave Maria a été pleine d'art. Sa division était heureuse, vous en jugerez. Cette cendre, dit-il, quoiqu'elle soit un signe de pénitence, est un principe de félicité ; quoiqu'elle semble nous humilier, elle est une source de gloire ; quoiqu'elle représente la mort, elle est un remède qui donne l'immortalité. Il a repris cette division en j^lusieurs manières, et chaque fois il donnait un nouveau lustre à ses antithèses. Le reste du discours n'était ni moins poli ^ ni moins brillant ; la diction était pure, les pensées nouvelles, les périodes nombreuses*; chacune finissait par quelque trait surprenant. Il nous a fait des peintures morales où chacun se trouvait : il a fait une anatomie des passions du cœur humain qui égale les Maximes de M. de La Rochefoucauld. Enfin, selon moi, c'était un ouvrage achevé. Mais vous, monsieur, qu'en pensez-vous ?
A. Je crains de vous parler sur ce sermon et de vous ôter l'estime que vous en avez : on doit respecter la parole de Dieu, profiter de toutes les vérités qu'un prédicateur a expliquées, et éviter l'esprit de critique, de peur d'affaiblir l'autorité du ministère.
1. Artémise, reine de Carie, celé- 2. Sa chute. Comme on dit la chii-
bre par sa fidélidé à la mémoire de te d'un sonnet. son mari, Mausole, en l'honneur du- 3. Poli. Cf. p. 104, n. 1.
quel elle lit construire le mausolée ■>, 4. Nombreuses. Harmonieuses.
FEXELOX 521
B. Non, monsieur, ne craignez rien. Ce n'est point par curiosité que J3 vous questionne ; j'ai besoin d'avoir là-dessus de bonnes idées ; je veux m'instruire solidement, non seulement pour mes besoins, mais encore pour ceux d'autrui. Parlez-moi donc sans réserve, et ne craignez ni de me contredire ni de me scandaliser.
A. Vous le voulez, il faut vous obéir. Sur votre rapport même, je conclus que c'était un méchant sermon...
{Dialogues sur VEloquence, premier dialogue.)