La querelle des anciens et des modernes
FENELOX 541
rie ; au contraire, les Grecs avaient une très longue tradition de i^olitesse \. d'étude et de règles, tant sur les ouvrages d'esprit que sur les beaux-arts.
Les anciens ont évité Fécueil du bel esprit où les Italiens modernes sont tombés, et dont la contagion s'est fait un peu sentir à plusieurs de nos écrivains, d'ailleurs très-distingués. Ceux d'entre les anciens qui ont excellé ont peint avec force et grâce la simple nature. Ils ont gardé ^ les caractères, ils ont attrapé l'harmonie, ils ont su employer à propos les sentiments et la passion. C'est un mérite bien original.
Je suis charmé des progrès qu'un petit nombre d'auteurs a donnés à notre poésie ; mais je n'ose entrer dans le détail, de peur de vous louer en face : je croirais. Monsieur, blesser votre délicatesse. Je suis d'autant plus touché de ce que nous avons d'exquis dans notre langue, qu'elle n'est ni harmonieuse, ni variée, ni libre, ni hardie, ni propre à donner de l'essor, et que notre scrupuleuse versification rend les beaux vers presque impossibles dans un long ouvrage ^. En vous exposant mes pensées avec tant de liberté, je ne prétends ni reprendre ni contredire personne ; je dis historiquement * quel est mon goût, comme un homme, dans un repas, dit naïvement qu'il aime mieux un mets que l'autre. Je ne blâme le goût de personne, et je consens qu'on blâme le mien. Si la pohtesse et la discrétion, nécessaires pour le repos de la société, demandent que les hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent pour les choses les plus importantes à la vie Immaine, à plus forte raison doivent-ils se tolérer sans peine sur ce qui importe très peu à la sûreté du genre humain. Je vois bien qu'en rendant compte de mon goût, je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes ; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni les autres, je me livre à la critique des deux côtés.
Ma conclusion est qu'on ne peut pas trop louer les modernes, qui font de généreux efforts pour surpasser les an-
1. Politesse. Culture intellectuelle 3. C'est de la rime que se plaignait et morale. Cf. p. 104, n. 1. surtout Fénelon.
2. Gardé. Observé. Cf. p. 318, n, 1. 4. Historiquement. BntontevéTité.
5i2 LE XVIIe SIECLE PAR LES TEXTES
ciens. Une si noble émulation promet beaucoup. Elle me paraîtrait dangereuse si elle allait jusqu'à mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux. Mais rien n'est plus utile que de tâcher d'atteindre à ce qu'ils ont fait de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent être moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs. C'est avec cette Hberté si judicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère ^
Je suis, Monsieur, avec l'estime la plus sincère et la plus forte, etc.
FÉXELON.
(Lettre à La Motte, 4 mai 1714.)