‹ Le 19 janvier compte-rendu aux electeurs de la 3. circonscription de la SeineChapitre 3 sur 14 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MES ANTÉCÉDENTS M INTEROISAIEN'f -ILS

' d'aller chez l'empereur?

1848. MON €OinC»8AllUT DAMB LB8 BOUCHBS-pU^UldNB ET L« VAR. MA PRiFBCTURE A MAR3BILLB BT A CHAUHONT. — LeS

municipalités. — Lé banquet de Toulon. — Les élections.

DépiSche du ministre de lintâieur et lettre de M. de Lamartine. Abd-el-Kader. — Les ateliers nationaux. —

Un cours de morale et dTiistoîre. — Les ouvriers étrangers. — Les journées de juin. — Refus de mettre Marseille en état de siège. — Mon impopularité. — Ma première trahison. — Ma déposition à Valence. — Ma disgrâce à Chaumont. — Ma destitution par le président de la république.

En 1848 (i), ayant à peine vingt-deux ans, je fus nommé commissaire-général dans les départements des Bouches-du-Rhône et du Var par M. Ledru-RoUin, qui avait de la bienveillance pour moi et de Tamitié pour mon père. Ce n'est point le lieu de raconter tout au long cet épisode

. (i) Un écrivain, qui n*a jamais trahi Son anonyme aécnt sur cette période de ma carrière un optisc'dle très-bîen veillant

de ma vie ; cependant j^en dois retenir quelques

traits. Les journaux du gouvernement ont trop souvent parié de ma participation à V orgie de février pour que je ne restitue pas à mon rôle son véritable caractère.

Le lendemain même de mon arrivée, j'indiquais quelle serait ma politique, à l'occasion de la nomination du maire et de TinstaUation de la . commission municipale. Il y avait à Marseille un homme qui avait été pour moi presque un père et que j'aimais tendrement. Il me demanda de le nommer maire. Comme il avait fait quelques proclamations exagérées, je refusai. « 1 on nom, lui dis-je, est devenu, à tort ou à raison, le symbole d'une politique de violence et de terreur qui ne saurait être la mienne; je n'ai pas le temps de parlementer avec Topinion : il faut que je 1 enlève je ne puis te nommer. ^ Les menaces ne m'ébranlèrent pas plus que les prières. Malgré les récriminations de ceux qui s'intitulent aujourd'hui les démocrates radicaux et qui alors se nommaient les républicains de la veille, j'introduisisdansla commission municipale que j'instituài par décret, un des hommes les plus importants du parti légitimiste, M. Al-

dans lequel, au milieu de quelques inexactitudes, ^se placent des pages qui dénotent l'écrivain de race. (Voir Binile Ollivier, par Marcas, chez Dentu, i865. — Voir aussi quelques belles pages, très-complètes dans leur concisioiii daiwrHiftoire de la répàluHon de 1S4H, de Daniel Stern, t. II, p. 106, Ed. Charpentier).

brand, et un avocat de premier ordre et du plus

noble caractère, que son amitié avec M. Thiers recommandait à la. confiance des orléanistes, M, Lecourt. « Je veux, disais-je, assurer aux républicains la direction, non l'oppression,^ »

J'organisai suivant ces principes tOBtes les municipalités des deux départements.

Je marquai avec plus de netteté encore à Toulon la manière ckmt j'entendais remplir ma mission. J'avais reçu dans cette ville un accu^eil comme personne, ni avant ni après, n'en a reçu de pareil. Le lendemain de mon arrivée, on m'offrit un banquet. « Je l'accepte, répondis-je, à condition que cette fête devienne une date mémorable dans notre Midi. Il y a dans la ville un lieu maudit : c'est le Champ de Mars. Cest là qu^eurent lieu toutes les exécutions de 93. Réunissons-nous à la place même où le sang a coulé^ pour sceller entre nous un pacte

de réconciliation. Célébrons la république de la clémence au lieu même où sont restés le plus vivaces les souvenirs de la république de la terreur. Qui pourrait mieux que moi présider à cette fete de l'oubli ? Pwdant que ma grandmère paternelle' tombait entre les mains des Aur trichiens, en suivant son mari dans l'armée républicaine de Bonaparte, ma grand'mère maternelle mettait ma mère au monde à Livourne, dans l'émigration. » Quand on connaît le cœur et rétan des populations méridionales, on peut

se figurer avec quels transports une pareille idée

fut accueillie. Lorsque je cherche dans ma mémoire celui de mes jours politiques que je vou* drais revivre, je n^hésite pas -à dire que c'est celui-là. Je vois encore cette immense multitude agitée sous ma. parole, j'entends les acclamations, je vois l'amiral Baudin en larmes dans mes bras... — Mais je m'arrête, car on sou- * rirait : ai je racontais toutes les scènes pathétiques ou grandioses de cette journée. De temps à autre, je rencontre dans le Var quelque contemporain qui me récite des fragments de mon discours... Ou sont les neiges d autan?

Le poëte Méty a raconté l'heureux effet de cette conduite, dans un langage lyrique et où Ton sent encore le souffle du temps. « A Marseille, l'avènement de la république a produit d'abord la stupeur chez les uns, la résignation chez les autres. Il y avait certes {ort loin de cet état de choses à l'enthousiasme général. - Eh bien, cet intervalle immense a été franchi en deux jours. Marseille est aujourd'hui ce qu'elle était le ^2 février, joyeuse, animée, sereine, pleine de loi dans son avenir, et toute prête à . proclamer cette confiance à l'univers commerçant, — du haut de ses deux mille vaisseaux.

Une circonstance heureuse a d'ailleurs, imprimé un vif élan à ce revirement subit des opinions. L'inspiration providentielle qui descend sur l'Hôtel-de-Ville de Paris, à la voix de Lamar-

tine, a dohiîé aux Marseillais la bonne venue

d'un jeune député de la république, d'un compatriote, hier encore enfant, et tout à coup vieiHi dans cette heure solennelle, qui semble avoir duré un siècle. M* Emile Ollivier est descendu seul au milieu de cette grande ville tout année, il s'est montré au peuple et aux soldats..., il a. parlé à tous et trouvé soudainement cette éloquence généreuse et cette mélodie de langage qui est le privilège des hommes dont Téloquence est éclairée par le cœur.t Alors cent^mille voix, muettes jusqu^à ce jour, ont entonné Phosannah de la république et salué cet eniant qui... apportait un si grand mes.sage(i). »

Plus tard, Daniel Stern, le seul historien de la révolution de 1848, dont l'œuvre restera, a dît : c M. OUivier ne se dissimylait pas qu^41 ne pourrait faire sérieusement accepter le gouvernement républicain par les populations, qu^en ménageant te clîrgé et le parti légitimiste, et en tenant grand compte de leur puissance. Il s'employa d^abord à c<Mitehir Timpatience des vieux républicains, qui n'avaient, non plus que les royalistes de la Restauration, rien appris et rien oublié; il entra en rapport direct avec la classe ouvrière et fit des ouvertures aux hommes éminents de tous les partis pour les engager avec lui, pour intéresser- leur honneur à uDe œuvre

(1) Preise, S mars 184S.

ûMnmune de progrès* Dans la commission mù*

BÎCÎpale, il introduisit des ouvriers républicains, mais sans exclure ni les bourgeois orléanistes ni les nobles légitimistes, et sut leur inspirer à tous un bon esprit de conciliation, de zèle pour la chose publique. Cette commission s^acquitta de ses fonctions avec une intelligence et un dévouement si parfaits, que lors des élections municipales, bien qu^on fut alors en plèine réaaion contre Tesprit républicain, tous les membres furent réélus. Le Comptoir d^escompte de Mar« seille, le premier qui fonctionna dans les départements, organisé avec une promptitude merveilleuse par les soins de la Chambre du commerce et le concours de la corporation des portefaix, vint en aide au commerce, de telle façon, qu^après un embarras momentané, il re» prit son mouvement normal sans avoir eu à souffrir la honte d'aucune faillite (i). j»

Consulté par le gouvernement, ainsi que tous les autres commissaires, sur la question de savoir s'il fallait reculer Tépoque des élections, je répondis: non... « Je crois en effet que, pour beaucoup de départements, il eût été bon de fixer un délai plus lointain que le 9 avril. Mais reculer aujourd'hui ce serait donner tort à la république et douter d'elle. Certes, des élections prochaines ne permettront pas à certaines per-

(i) Tome 2, page 108.

sonnes inconnues, qui tombent sur ^ nous de

Paris comme des nuées de sauterelles, de préparer, leur cwdidature. Mais, d'autre pan, les partis vakicus n^auront^ pas le temps de nouer leurs trames et de préparer leurs intrigues. Les conservateurs du passé ont besoin de temps pour que Ton ne remarque plus que leur visage gri-* mace en chantant la république. Nou^, pour faire consacrer nos principes, nous n^avons besoin que d'enthousiasme. Or, à quelle époque pourrons-nous mi^ux le faire naître qu'en çe ' moment où les uns par conviction, les autres par peur, tous par nécessité se serrent unanimement autour du Gouvernement provisoire. . .

Je considère le retard des élections comme un malheur et comme une cause. certaine 4e faiblesse dans la composition de la nouvelle assemblée constituante. » (22 mars.) L'événement a prouvé combien j'avais deviné juste.

L^époque.des élections venue, je refusai de combattre la candidature de M. Berryer; je m^opposai au contraire à l'élection de M.Thiers, qui n'avait pas voulu reconnaître suffisamment le nouvel ordre politique. J 'envoyai des délégués dans les communes pour faire connaître mes intentions. Mais le moyen d'action le plu^ efficace consista à annoncer publiquement que, si mes conseils n^étaient pas écoutés, je donnerais ma démission. Quant à la pression sur les fonctionnaires publics, voici comment je Texerçai : Il

y avait à Arles un percepteur qui devait sa nomifiation à M. Thiers. Les exaltés du lieu supposèrent que cela le déciderait à défendre son protecteur: rinduction généralisée eut été téméraire, elle ne Tétait point dans le cas particulier. Aussi une députation vint me demander la destitution du fonctionnaire suspect. Je répondis que j^exa* minerais, puis je mandai le percepteur par le télégraphe. Il entra tremblant dans mon cabinet; je lui tendis la main; Enfin, monsieur^lui dis-je, au milieu de la platitude générale, je rencontre un homme de cœur qui sait être fidèle à ses souvenirs et 4 sa reconnaissance. Votez pour M. Thiers en toute sécurité, vous ne serez pas destitué tant que j^exercerai le pouvoir. Seulement, pour que j'aie le temps de calmer TefFervescence qu'on a excitée contre vous, .demeurez quelques jours à Marsieille. — Là- veille du scrutin^ je réunis tous les fonctionnaires publics dans les salons de la préfecture pour leur déclarer qu^ils étaient libres de ne pas se conformer aux préférences que j'avais manifestées, et que^ quoi qu'ils fissent, je Tignorerais. toujours, surtout quand il s'agirait de leur avancement. ' Il va de soi qu'avant d'agir, j'avais obtenu rautorisatioii du ministre de l'intérieur. La dépêche qu'il m'écrivit à ce sujet a été souvent citée par fragments. Je la reproduis dans son entier : € Paris, le 18 mars î 1848 • - Citoyen commissaire, j'ai reçu votre lettre du 1 1 de ce

mois, pac laquelle vous me faites connaître les

mesures que \ uus a\cz prises pour rallier tous les esprits à notre jeune république. Je vous remercie de cette communication quej^ai lue • avec intérêt et je vous félicite du résultat que vous avez.obtenu. Je partage votre opinion que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer, qui, légitimiste seulement dans la forme, est au fond un patriote sincère, ci dont Téloquence, comme vous le dites avec raison, est une des gloires du pays. En principe, d'ailleurs, je ne crois pas que le succès des candidatures légitimistes, bien entcndii toutefois à défaut d'autres^* présente un danger réel . Les hommes les plus remarquables de ce parti, comprenant enfin qu'ils représentent des idées sàns racine dans le pays,. ont sincè* rement adhéré à Tordre de choses nouveau : les autres seront sans action sur l'assemblée. — La candidature de M. Thiers doit être combattue par tous les moyens possibles, et le Gouvernement provisoire attend de vous les plus grands efforts pour que *les électeurs en fassent' justice. Je n^ai pas besoin de vous dire quelle doit être votre conduite relativement aux candidatures des membres de Tancienne majorité ministérielle. Vous devez être convaincu, en effet, que leur rééléction, dans les circonstances actuelles, pourrait conduire aux plus grands dangers.

Salut et fraternité. »

Je reçus aussi à propos des élections une lettre de M. de LaiBartine, datée du i8 mars, et qui me paraît intéressante à reproduire : « Citoyen, ce n'est pas comme membre du Gouvernement provisoire que je me permets de vous écrire en matière électorale. C'est comme simple citoyen. Un jeune homme d'Arles, dont j'ai connu depuis longtemps les sentiments ' sincèrement et énergiquement libéraux, M. X. désire se présenter dans les Bouches-du-Rhône. Il appartient à une grande famille d^Ârles. Ce ne sera pas un tort aux yeux des vrais républicains. Il faut que la république soit unanime et que le grand peuple français ne reconnaisse d'incompatibilité ni en haut ni en bas« C'est là^ selon moi et selon tous leè honmiés de sens, la grande unité républicaine, la seule qui puisse faire un tout de ces classes dont la monarchie et Toligarchie faisaient des factions. Recevez, citoyen, l'assurance de toute mon estime et de ma haute considération* »

La c^ipitulation accordée à, Témir Abd-el- Kader fut aussi une des affaires' urgrates dont J'eus à m'occuper. Après avoir visité le prisonnier au fort Lamalgue et m'être renseigné sur les faits, il me sembla que la parole de la France était engagée. Quelques jou]\^ après ma visite, je reçus du prisonnier une lettre dont voici la traduction : "

a Louange à Dieu seul et unique. Rien n'est

durable, si ce n'est son règne. — Cet écrit de la part d'Abd-el-Kader ben Mehhiddin est adressé au citoyen. OlUvier*

« Salut à celui que Dieu a doue d'un esprit, partait et des conaaissaixces approibndies.

« Dieu n^accorde l'esprit qu'à celui qu'il chérit, — Diaprés nos livres^ la sagesse est la pre- mière des créations du Tout-*Puis$ant. Pour la créer. Dieu lui dit : Viens à moi, et elle est venue; il lui a dit : Retourne, et elle est retQurnée. C'est alors qu'il a dit : Par moi et ma puis* sance, je ne te donnerai qu à celui que j'aime. Dieu donne à qui lui plait la sagesse^ et le don de la parole semblable au glaive le plus tran* chant. L'homme doué de cette fitveur et choisi par Dieu, lui est agréable^ n'importe son âge. Parmi les créatures de Dieu, l'homme ne peut point se gloritier de ses quaUtés ou puissances corporelles, car les êtres non pensants s'asso* cieraient à lui dans ce cas, mais il doit s'honorer et se distinguer par la force de l'intelligence, de la parole et de la sagesse.

« Je me suis vivement réjoui d'avoir lait votre connaissance, car vous êtes un homme d'un esprit profond, et d'une intelligence et d'une sagesse rares. Les sages disent ; l'homniie qui sû> distingue des autres hommes n'est point celui qui est d'une structure colossale et disproportionnée à ses semblables. Il ne peut réellement se distinguer que par deux choses, qui occupent '

la plus petite place de son individu, l'esprit et

la sagesse. Vous êtes un de ceux qui deviez être choisi pour être un .des yeux de la république, . afin de voir par. vous et distinguer le vrai du faux et le bien du mal.

Vqus recevrez deux lettres que j^adresse au • gouvernement républicain. Veuillez Içs lui envoyer en. demandant une réponse, qui, s'il plaît à Dieu, sera au gré de mes désirs. Je vous prie de ne point me refuser votre appui et de parler en ma faveur avec justice, car je suis considérableoient affligé. Il est d^habitude aux Français de ne point manquer à leur parole pas plus que de tromper ou.de trahir. Je n'ai pas pu m'expliquer pour quelle raison ils ont fait défaut à leur caractère. Ils m'ont négligé et veulent ne point suivre à mon égard leur sentiment naturel. Aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, je trouverai justice et raison, puisque Tétat de choses survenu doit être heureux pour tout le monde. ...

« Je désire bien ardemment que votre parole en ma faveur soit accueillie 'par le gouvernement républicain. Salut. — En date du 9 Rabii Sani.1264 (]5 mars 1848). »

. . Cette pièce était accompagnée du serment solennel de ne jam^ûs repr^endre les arnies contre la France^ et d^une lettre adressée au Gouvernement provisoire. Je joignis à tous ces documents une dépêche dans laquelle je soUiciiai la

mise en liberté de rémir(i). « Ils^agît, écrivais-jc, de notre bien le plus précieux, de notre honneur. Je suis personnellement convaincu de la sincérité

- d'Abd-el-Kader. Son serment répandu dans TAlgérie, publié partout, rend impossible toute tentative de sa part, parce quMl y perdrait cette pureté

* qui fait sa force. 11 est d^ailleurs convaincu qi|^ ses femmes le tueraient s'il reconunencait la • guerre. La France est assez puissante pour ne plus redouter uo tel ennemi. £lle ne le sera jamais assez pour affironter la malédiction qui s'élèvera chaque jour du tombeau de notre ennemi trompé. Lorsque Napoléon alla s'asseoir au foyer britannique, Tintérêt de PAngleterre à ic tuer hypocritement étjait immense, évident. Y a-t-il cependant une âme honnête qui n'ait proteste contre ccuc odieuse trahison? Aujourd'hui, le danger que peut nous occasionner la mise en liberté d'Abd-el-Kader est douteux, en tous cas peu considérable : et si nous le gardons, la honte est la mênie. Doitron accepter une pa- . reille responsaHlité ?»

L'on refusa au nom de la raison d'État. La mise en liberté de notre ancien ennemi serait, me dit-on, le signal du soulèvement de TAlgérie, et 4a sécurité de notre colonie serait compromise. Je renouvelai plus tard ma demande.

(i) Voir CCS pièces et le récit de mon entrevue avec i'e'mir, dans V Histoire de la révolution de 1S4S, par Daniel Stcrn, • t. II, pages lit et 574.

J'écrivis au président de la république, aus* sitôt après sa nomination : « Il ne m'appartient  ^ucun tttre, monsieur le président, dînterve* nir dans Texamen d'une si haute question, entore moins de vons exposer les misons qui mili* tent en faveur du captif. Vous les trouverez dans v^XTQ cœur et dans vos souvenirs plus éloquem- 'inênt exprimées que je ne saurais le faire dans une lettre. Je viens seulement remplir une promesse sacrée faite au malheur^ en appelant sur le sort d'Abd-e!-Kader votre pressant intérêt et votre sérieuse sollicitude, et en réclamant pour lui, seul sur une terre étrangère, justice et com*passion. Il m'a semblé, d'ailleurs, qu'on ne pouvait mieux saluer votre avènement à la présidence de la républiqiie, qu^en vous signalant un grand acte de réparation à accomplir, une noble infortune à soulager. (26 décembre 1848.) »

Quelque temps après, Ternir fut remis en liberté, l'Afrique ne se souleva pas, et à Damas notre ancien prisonnier a prouvé que Tingratitude envers l'infidèle n'est pas, quoi qu'on en ait dit, une des vertus prescrites par le Coran. Les considérations contingentes tirées des résultats éventuels, du protit à espérer ou du dommage à craindre, doivem être d'un certain poids dans les déterminations du politique ; excepté quand l'honneur est engagé. Alors aucune considération ne doit être accueillie, et, dût-on en souffrir d'abord, au long aller on ne le regrette pas.

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Je n'ai cessé de montrer la plus active sollici- . tude pour les classes lM>orieiUses<. Je m'entourai d'un conseil de leurs délégués et je pourvus au plus pressé, l'absence de travail, suite de toute commotion. J'organisai des ateliers nationaux. J'y fus aidé avec dévouement et intelligence par M. de Montricher, ingénieur des ponts et chai^sées, directeur du canal de Marseille. A des facultés spéciales éminentes, M. de Montricher joignait tous les. attraits de Tbonnêteté, le dé*vouement au devoir, une activité que rien ne lassait,' Il a été admirable pendant ces mois d'agitation : à toute heure de jour et de nuit f ai eu

recours à lui et je l'ai trouvé empressé, souriant, inépuisable en ressources. Il improvisait les plans et se multipliait pour les mettre à exécution. Il me seconda surtout dans la mise en train du chemm de ceinture qui orne Marseille d^une promenade sans rivale sur les rives méditerranées. .

Le Prado aboutissait alors à une plage de '

galets, pleine souvent de mares et de fossés d'eaux; les terrains de la Corderie étaient dans un état affreux, montueux, inégaux. Je fis procéder au plus tôt au nivellement de la Corderie, au terrassemenit général de la plage, à la con- ^ struction d'un mur protecteur contre la mer, d'un trottoir de quatre mètres, et au commencemetit de la promenade circulaire. Le génie s'op-^ posait au nivellement de la Corderie depuis des .

% années; en vertu de mes pleins pouvoirs, j'écartai Topposit ion du génie. M. de M on tricher luimême m^objectait la difficulté de s'engager dans les travaux du chemin de ceinture sans préparation préalable et avec des fonds insuffisants. '< Allez toujours^ lui répondis-je,* en ce momentci .nous pouvons tout; nos successeurs n'auront pas la même latitude. Ils n'oseraient peut-être pas

• commencer cette 'œuvre considérable. Quand nous l'aurons entreprise, ils la termineront. * J^e ne le laissai traniquille que lorsqu'il m'eut conduit, dans une petite barque, assister a l'explosion d'une des premières mines par l'acide hydrochlorique.

Ces ateliers nationaux me donnèrent plus d'un souci. Un jour y une brigade de charpentiers dansait au lieu de travailler ; le chef de section passe et veut adresser quelques remontrances; on lui répond par le chant de la Marseillaise. Une voix crie : A bas le tyran ! — Enterrons»

' le vivant, répètent d'autres voix. — Déjà on creuse 'la fosse... M. de Montricher accourt^ apaise l'émeute. Le lendemain je licenciai la brigade et je fis décréter, par la mumcipalité, la substitution du travail à la tâche au travail à la journée. A cette nouvelle, les ouvriers désert^ent les chantiers et se portèrent en masse sur Thôtel de ville. Je m'y rendis, je les reçus avec séyérité, je déclarai que ceux

. qui n^auraient pas regagné leurs chantiers dans

un délai détermmé seraient renvoyés; Il fut iait ainsi, et Tordre se rétablit. . • .

Pour conserver M. de Montricher à soii poste il me fallut une véritable énergie. A chaque instaaty surtout dans les premiers temps, des députations populaires venaient réclamer son éloigoement; ravoir n^aiotenq a été un des griefs qu^pn retrouve dans les publications dé** mocratiques dirigées contre moi.

M. de Montricher fut secondé avec autant d'intelligence et d^ardeur qu^il me secondait lui-même, par la municipalité de Marseille, par le maire, M. Barthélémy, et par MM. Albrand et Lecourt, Tun chargé des tra* vaux publics, l'autre des finances. Grâce à tous ces concours, et surtout à la mesure qui substitua le travail à la tâche au travail à la journée, nous pûmes soulager de nombreuses niisères, maintenir Tactivité du travail sans qu'il en coûtât de trop lourds sacrifices aux finances de la ville. Un certain nombre de travaux se firent à un prix inférieur à celui de Testimation ; les pertes éprouvées d'abord sur certains chantiers furent compensées par l'économie du temps,, des années qu'on a gagnées en exécutant les projets avec ensemble et promptitude. M. Albrand put s'écrier avec fierté, au nom de la munidpa* lîté marseillaise : «r Nous n'avons entrepris que des travaux auxquels leur utilité, leurs bienfaits ou leurs splendeurs assurent un long avenir. »

Après avoir pourvu aux besoins matériels des ouvriers, je m'occupai de leur perfectionnement moral; le 5 mai 1848, je rendis le décret suivant : « Art. i^*". Un cours de morale et d'histoire politique sera professé aux ouvriers par le commissaire du gouvernement.... An. 3. La première leçon aura lieu le samedi^ 20^ à huit heures du soir, dans un local qui sera désigné par un avis spécial. »

Néanmoins ma sollicitude ne devint jamais ni de la faiblesse ni de l'imprévoyance, et je n^accueillis, dans aucune circonstance, les exigences mal fondées. Dans les premiers jours de mars, lés ouvriers ayant réclamé, en mon absence, le renvoi des ouvriers étrangers, je m y refusai en ces termes :

-ï Ouvriers ! Pendant qu'un devoir urinent m'éloignait de vous, quelques manifestations hostiles ont troublé la tranquillité publique. Ces désordres ont eu peu de gravité, vous avez compris vous-mêmes, en les arrêtant, combien ils étaient coupables ! Cependant, en apprenant cette tentative qui, je Tespère, ne se reproduira plus, je dois vous rappeler vos devoirs. Vous êtes tous honnêtes, laborieux et pleins de confiance dans le Gouvernement provisoire. Vous n'abandonneriez le bon sentier que par ignorance ou par entraînement. Cest donc en vous éclairant que nous rendrons impossible le retour de scènes affligeantes. La république a inauguré

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son existence par la proclamation de vos droits^ à Marseille, comme dans la capitale, vous avez des représentants dans les conseils de J'adminîstration; des ateliers de travail sont déjà organisés ; partout des souscriptions s^ouvrent en faveur de ceux d'entre vous qui sont sans res- . sources ; vos intérêts sont étudiés avec la plus vive sollicitude. Est-ce par la ^sédition que vous voulez récompenser nos infatigables efforts ? Songez-y! L^épreuve que vous traversez est dé* cisive. Voulez- vous, oui ou non, vous montrer dignes de la Liberté? Voulez-vous prouver que vous êtes capables de vous asseoir dans la cité ou donner, je ne dis pas à vos ennemis, vous n'en avez plus, mais à ceux qui doutent de vous, le droit de dire que vous n'êtes pas encore mûrs pour raffranchissementî Vous nedemanàctj dites-vous, que Pexpulsion des ouvriers étrangers. Nous vous avons accordé déjà ce qui pouvait paraître fondé dans cette réclamation, en préparant rembarquement de tous lès étrangers nomades qui encombraient notre ville.

Nous refusons formellement de prendre aucune mesure contre ceux qui y sont sérieusement établis. Vous ne pouvez pas, sans la plus odieuse inhumanité, condamner à la mort les malheureux qui ont adopté votre pays. Vous ne pouvez ' pas chasser ceux qui, hier encore, vous aidaient à doter la ville d'un canal et d'un chemin de fer. Vous les avez appelés dans les jours prospères,

parce qu!ils étaient indispensables, gardez-les

dans les jours difficiles, parce qu'ils ont besoin de vous. Il ne suffit pas que le mot Fraternité flotte sur lios bannières, il faut quil descende en nous et qu'il vive dans nos actes. Vos souffrances sont assez cruelles; pourquoi les augmenter par des haines mutuelles? Vous voulez qu'on vous aime, aimez les autres. Vous voulez alléger le lourd fardeau qui courbe vos épaules, ne soyez pas sans pitié pour ceux qui marchent à côté de vous, arrosam comme vous la terre de leurs sueurs quotidiennes... Si quelqites-ups d'entre vous repoussaient mes conseils et n'écoutàient pas mes prières, je n^oublierais pas que je suis responsable du repos d'une grande ville ; uni à votre digne municipalité, je serais aussi énergique pour réprimer de mauvaises actions qu'empresse à soulager vos soulTrances et à détruire vos erreurs. — i mars 1848.) »

Voulant me procurer un peu de repos après mes fatigues, M. ^e Lamartine, qui depuis ce temps m'a voué des sentiments qyi ne se sont jamais démentis, me proposa de me nommer ministre à Florence. Je prélérai rester sur la brèche^ et, le 8 juin, je fus nomihé préfet des Buuches-du-Rhône. Cela me valut d'être exposé à une épreuve plus difficile que les précédentes : les journées de juin.

Il est certain pour moi que le mouvement de Marseille fut combiné avec celui de Paris. Seu-

lement à Marseille on partit avant le signal. La

première tentative eut lieu le dimanche 1 8 juin. Une bande de- Parisiens éjtait arrivée quelques jours auparavant pour se rendre en Italie. Le consul sarde avait refusé, de viser leurs .passeports^ Pout: ne pas laisser ces nutlheureux dans

la rue, je les avais casernes; avec mes propres deniers, je subvenais à leur subsistance,. Je m'oc*cupais de leur procurer les moyens de rentrer dans leurs foyers, lorsque le dimanche soir, à dix heures^ après s'être livrés à de nombreuses libations, ils se présentèrent au milieu d^un rassemblement tumultueux à la porte de la préfecture* J'étais seul \ mon concierge effaré ayant disparu après m'avoir prévenu, j'allai moira^me ouvrir. A peine avais-je fini de tourner la clef .que la porte s'ébranla violemment. Un tourbillon d'hommes s'élança sur moi, je n'eus que le temps de m'éloigner à reculons et de

' m'appuyer, afin de n'être pas environné^ contre la porte qui donnait accès aux appartements intérieurs» Alors un gaillard, aux formes hercu*

. léennes , siortit de la foule et commença un discours d'injures : je l'écoutai en frémissant, mais sans l'interrompre. Quand il eut terminé^

avec cette force que donne la surexcitation nerveuse, je le pris par le bras, le repoussai deux ' marches au-dessous de moi et je dis : t M aintenant, misérable, écoute-moi. » J'avais à peine achevé ces mots qu'une immense clameur s^ér

leva : « Empêchons-le de parler ! empêchons-le defjarier! » ^ Et à chaque paitdé quej^essayais de prononcer, les cris redoublaient. Pendant ce temps, l'espace qui était resté un instant vide devant moi se resserrait : la foule me pressidt, armes se levaient sur ma tête, j'étais perdu, lorsqu'un ouvrier, qu on avait laissé s'avanôtv parce qu^il brandissait une hache, au lieu de se servir de son arme contre moi, se retourna contre mes agresseurs, en s^écriant : « Ayant de * l'atteindre vous me tuerez. » C'était un brave jardinier dont j'avais tenu l'enfant sur les fonds baptismaux quelques jours aupara- \ ant. Cet acte de dévouement produisit une certaine émotion, les cris devinrent nu>ins nourris. Je compris que le moment était venu de frapper le coup décisif. J'écartai de moi mon défenseur et d'une voix qui couvrit tout, je mMcriai : «-Vous m'assassinerez sur les marches de cet palier plutôt que de m'arracher par intimidation quelque concession contraire à ma dignité. Je suis le dépositaire de l'autorité, je ne la laisserai jamais avilir entre mes mains (i)... » • — Cela dégrisa les Parisiens : ils se rappelèrent alors ce que je faisais pour eux depuis quelques jours; ils se retournèrent et devinrent mes défenseurs. Ceux qui passaient dans la rue, se

yi) Voir Tactc d'accusation dans le procès de Valence. (Gojfette des Tribunaux des 29 et 3o juin 1849).

joignirent à eux; la garde nationale accourut à son tour^ et enfin, je fus dégagé. On entendit les meneurs dire œ s^âoigQant : cLa partie n^est

que remise. » En effet, ils recommencèrent le jeudi 22.

. Cette fois, ils («rirent pour prétexte les heures *

de travail. Par un arrêté, j avais réduit à dix la durée des heures de travail, ce qui constituait tine loui^de erreur économique, j'en conviens. Cet arrêté n'avait pas été. désapprouvé par le ministre et avait reçu son exécution. Après les événements du i5 mai, les patrons refusèrent de s^y soumettre. Les ouvriers avaient réclamé. Je m^états employé pour amener les patrons à des concessions amiables : n'y ayant pas réussi, favats fait diresser des procès^verbaux, dont fe n'avais pas dissimulé rinefficacité aux ouvriers, ils le comprirent si bien que, lorsqu'on vint pro- -pofier à leurs délégués d'organiser une manïfes- ' ration pour réclambr le maintien de mon àrrêté, ils s!y refusèrent à la majorité de soixante^ix voix contre dix. Les men<^urs ne s-arrêtèrent pas pour si peu, et le jeudi matin je fus informé qu'un rassembfemait s^avançait vers la préfecture. Je pouvais le dissiper par la force, je pré- . -tiérai le désarmer par la persuasion. J'ordonnai à des détachements de garde nationale et <te Ugne de se masser sur la place Saint-Ferréol, d'arrêter la foule et de conduire auprès de moi cisux qili ét^ent chargés de formuler ses vœux. On fit

ainsi ; pendant que je parlementais, les meneur s, craignant que mes explications n^apaisassent tout, poussèrent le.flot populaire sur les soldats; Ceux-ci restèrent d^abord impassibles; puis, le mouvement devenant plus impétueux, ils croisèrent la baïonnette* Pavais si impà^ivement ordonne d'éviter reffusion du sang, que le commissaire de police Marquois se précipita audevant des soldats, reçut un coup de baïonnette dans l'aine et fut rapporté à la.préfecture tout en sang* Lesmeneursneserépandirentpasmoins de tons côtés dans la ville en criant : Aux barricades! aux barricades! Quelque temps après, le général Ménars Saint-'Martin s'étant présenté sur la Cannebière devant le iront de deux compagnies de la garde nationale : c Mort ral, S'écria-t-on, c^est. lui qui *a commandé le feu » et au même instant un coup de pistolet partit dçs rangs : le général fvit atteint au côté droit du visage. A peine avait-il fait quelques pas pour se retirer qu il essuya trois autres coups de fusil : son cheval. fut blessé* Plus loin unenou<> velle décharge étendit mort un brave officier, le capitaine Robuste, du 2o« léger.

La guerre civile était commencée. Je ne recu^ lai devant aucune des douloureuses nécessités qu'elle m'imposait ; de concert, avec l'autorité militaire, je pris toutes les mesures nécessaires, c Le jcœur navré, mais décidé à faire mon devoir, je descendis sur la place Saint-Feoréol où. se

trouvaient de nombreuses compagnies de la garde nadcMiale et je parcborus leurs rangs en disant : Je compte sur vous, connime vous pou- vez compter sur moi; l'ordre sera maintenu^ rémeute ne triolxipberâ que sur mon cadavre. ' — A ces mots, la garde nationale répondit par des cris de: Vive la république! Vive OUivier!- Vive notre préfet ! Ck>mptez sur nous ! ( i ) » — Mais la ville contenait peu de troupes et nous • avions devant nous une masse ouvrière considérable, qui nous eût écrasés de son poids, sî elle se fût .unie à imsurrection. Heureuse-ment ' que la plupart dés travailleurs occupés dans les ateliers nationaux eurent foi en moi jusqu'au bout : rassurés par mes paroles^ ils s'atotinrent. Mon principal effort ddns cette' journée fut de les maintenir dans ces dispositions, jy réussis, ce fut notre salut.

Pendant ce temps, je ne négligeai aucune des' mesures de défense. Je poussai la décision fus-qu^à ordonner Tattaque d^une barricade âevée place Castellane, quoique mon secrétaire et amti y fut entre les mains des insurgés, qui menaçaient de le fusiller au moindre pas en avant de nos colonnes. Le commandant chargé de Tattaque prit sur lui de me désobéir. Tout en agissant avec les â^rtes disponibles, j^èn ap* pelai d'autres. Le 23, au point du jour, des ré-

(i] Acte d'accusation* > ' *

giments arrivaient d'Arles et d'Aix sous les ordres* du çoloiiel Le Flô. Un navire de guerre, appelé de Toulon^ était embossé au quai de la Cannebière.. I)ès cinq heures du matin, les troupes étaieat syr - pied, formées ea^ trois colonnes. A six heures, je m^avançai en tête delà première, colonne (i). Le commis3aire de police Bergasse fit les trois somiwtions, puis un coup de canon fut tiré;, c'était le signal : on battit la charge, les colonnes s'ébranlèrent à la fois, et les nie-«. sures étaient si bien prisses qu'en quelques instants les barricades furent en notre pouvoir. La guerre de fi^siilade qui suivjt ne dura pas longtemps, et rinsurrection succombait à Marseille à l'heure même où elle commençait triomphante àPari^! . .

Un homme très -honorable, qui était inspecteur des douanes à Marseille, M. Itier, me raconta plus tard ceci : il était à la Palud au commencement de rénieute : il engageait les gardes nationaux à ^e.pas répondre par des coups de fusils aux pierres qu^on leur jetait ; n'ayez recours qu'aux coups de cros,se, leur di§ait-il. . — Noui il i^ut fusiller cette canaille^ riposta un personnage très-bien mis, qu'il ne connaissait pas et qui se trouvait à ses côtés. Malgré ses exhortations, la garde nationale .ne tira pas. Quelques instants après, M. Itier passa du côté

(0 Acte d'ftccUMtion*

des insurgés pour essayer aussi de les calmer et de les rftmener, lorsqu^il aperçut le même individu, qui venait d'exciter les gardes nationaux, • excitatit alors les ouvriers^ Il s^approchade lui, et . lui reprocha vivement sa duplicité. A quoi Tautre répondit avec sang-froid : il faut que cela sallurne. Quel était ce p^sonniige mystérieux?... - La rue pacifiée, un autre combat commença jpour moi* Après avoir lutté contre Témeute, j^ébs à lutter contre la réaction. Elle s'annonça furieuse, égale à la peur qui Tavait précédée. La gârde nationale, dont une pàrtie seulement s'é* tait montrée pendant la lutte, parut tout entière èn armes et remplit la ville de ses terreurs. Elle fouillait les maisons, arrêtait quiconque lui paraissait suspect. Afin d'avoir plus de facilité à satisfaire ses colères, elle vint me demander de mettre la ville en état de siège. Aticûne mesure ne m'eût été personnellement plus commode.

Sous prétexte de salut public, de liécessité d^obéir à Topinion, fe me serais débarrassé de trois ou quatre journaux de couleurs différentes, acharnés après moi, et j^aurais pu sans contra-^ dicteurs célébrer mes mérites. Je ne pensai qu'à appliquer mes principes : je ne voulus pas donner une fois de plus le scandaleux spectacle d'un homme oubliant au pouvoir les idées qui Py ont amené. Ennemi des mesures d^exception àvalit d^être aux affaires,, je ne me crus pas le droit, étant aux affaires, de décréter des mesures

d'exception. Je mis mon point d'iionneur à assurer à des malheureux égarés les garanties du jugement par le jury. « Vous n'obtiendrez jamais de moi ce que voiis me demandez, répondis-je àla garde naitionale. Je garantis l^ordre ; à quoi bon Tétat de siège, si ce n'est pour faciliter des vengeances auxquelles je ne veux pas me prêter? » On se récria. Un officier alla Jusqu'à dire à voix.haute : « Vous êtes donc 1^ complice de l'insurrection? Rétractez vos paroles, lui répondis-je, ou vous êtes prisonnier. Je vous ai montré* que je ne m'épo.uvantais pas d'une insurrection; ne m'obligez pas à prouver que je sais réprimer Tinsubordination partout où elle se montre. — ^^On s'entremit: le propos fut retiré^ des excuses me furent faites ; mais les officiers sortirent blessés de mon refus et répandirent leur mécontentement dans la ville.

Je ne me bornai pas à refuser la mise en état de siège, je, fis mettre, en liberté ceux qui n'avaient pas été régulièrement arrêtés, et je m'a«dressai au ministre Je l'intérieur pour qu'il m'aidât dans ma résistance à la réaction. ^ Mon premier devoir, écrivis*je dans une dépêche du 3 juillet, c'est de résister énergiquement à toute réaction... Je . suis prêt , à sacrifier mon avenir plutôt que de manquer à ma foi et d*avôirà rougir devant ma conscience. . • La réaction, vous le savez mieux que moi, lie produit jamais rien de durable ni de fécond^ il en est d'elle comme

de ces arbres trompeurs sous lesquels on s^as-

sied pour trouver de la fraîcheur et qui vous doDiieat la mort... Je suis intimement convaincu que le seul moyen de ramener aux sentiments honnêtes cette masse frémissante d'hommes, ■égarés, .c'est de s'occuper activement de leurs intérêts,' en sorte que les mauvaises passions et 4es théories dangereuses ne puissent jamais se •faire un auxiliaire et' un argument de la &im et delà misère... Le peuple a eu tort d'écouter les pernicieux conseils de ceux qui lui ont présenté les bourgeois comme des monstres rapaces dont il fallait débarrasser Thumanité. Si nous laissions iaire les bourgeois^ nous considérerions les hommes du peuple comme des bêtes de somme, qui sont malfaisantes dès qu'elles ne sont pas sèrviles. Ni Tune ni Tautre de ces erreurs ne * saliraient guider ma conduite... »

Cette attitude ne me réconcilia pas avec les vaincus, elle m'aliéna les vainqueurs. Pour les uns, j'avais trop frappé ; pas assez pour les autres. Tel a toujours été le sort de ceux qui restent modérés au milieu des discordes civiles. Je rappris alors. Je fus attaqué à la fois par ceux qui sympathisaient avec les insurgés et par ceiix qui les abhorraient. Lès uns m'accusaient d'avoir préparé Témeute pour donner naissance à la dictature- du général Cavaignac; d'autres m'imputaient de pactiser secrètement' avec les insurgés, d'avoir provoqué Témeute, de lui

avoir donné c des barib de pondre qu^on avait

retrouvés marqués de restampille de Tadministration ». Les uns trouyaient que mes prodamations étaient t féroces », dMn ton pro- . gressivement acerbe ; les autres les raillaient cooame trop évangéliques. Quand on apprit qu'à Paris, mon père, conquérant ainsi à notre nom un titre d'honneur de plus, avait voté contre i'état de siège, protesté par écrit contre son établissement ainsi que contre la transportation sans jugement, Texaspération ne connut plus de bornes. Les conservateurs me déclarèrent corn- . plicc Je rinsurrection, ce qui n'empêcha pas les révolutionnaires de me^ traiter comme un bour* reau. On m^aurait peut-être un peu épargné, si j'avais consenti à attaquer le général Parctiappe, que, je ne sais.pourquoi, on détestait. Ne voulant pas nUabaisser à cette lâche condescendance, je dus porter le poids de Tanimadversion publique. Pour la première fois, j^entendis le mot de trahison accolé à mon nom. J'en eusse été accablé de douleur, si la nécessité d'assister à Teffusion du sang n'avait épuisé tout ce qu'il pouvait y avoir d'émotion dans mon cœur.

Quoique ksattaques dirigées contre moi eussent xlépassé toutes les limites légales, je ne sollicitai aucune poursuite contre leurs auteurs. Un instant j'eus ridée de traduire en cour d^assises le gérant de VIndépendaiit pour le mettre en demeure de prouver ses acçusations calomnieuses.

Je renonçai même à cette idée, je me bornai à

•me défendre par des lettres adressées aux journaux. Ainsi mes théories actuelles sur la liberté ne sont pas des conceptions abstraites, elles sont le résultat de mes pratiques antérieures. J'ai fait pour mon propre compte, dès mon début dans la vie golitique, ce que je conseille aux

autres.

Le 28 juin 1848, je disais dans une première

•lettre: c En présence des attaques injustes

dirigées contre le général Parchappe^ je me fais tin devoir dé le remercier publiquement de son loyal concours. Maintenant, c'est la rougeur de ^indignation au front que je me décide à justifier mes intentions. J'ai, dii-on, agi mollement d'abord, et j'ai attendu la solution des événements de Paris pour prendre des résolutions énergiques ; bien plus encore, j'aiwais été le complice du soulèvement. Voici ma réponse: Le 22 juin, à dnq heures du soir, j'écrivais ao gouvernement par le télégraphe: « Une émeute terrible a ensanglanté les fkes dè Marseille^ J^ai retardé ma dépêche, parce que f espérais fM>us donner de botmes nouvelles* Je suis ef\core

dans l'incertitude. ^Tout cependant annoncé

que r ordre sera rétabli avant ce soir. Dans tous les caSf soye\ convaincu que nous saurons -être fermés ét modérés. » Le 3-} juin, à MUf heures : <r Après avoir fait tout ce qu'il est hamainement possible de faire sfour ramener les

insurgés^ fai été obligé d'ordonner le feu.

NouspenofîS d'emporter h dernière barricade.

Rien encore ne nous a permis d'assigner un caractère à ce mMvemtnt. » Le 23, à midi et

% demi : « JOordre est momentanément rétabli,

^ Nous prenons toutes les précautions... Comptt:^ mr nous^ nous ne faiblirons pas^ serait-ce au péril de notre vie, » C est le 24, à midi qu'ar- * rivait seulement la première dépêche annonçant le commencement des troubles de Paris. Ainsi celui qui attendait, pour se prononcer, ce qui arriverait à Paris, écrivait deux jours auparavant .(fu^il serait ferme et modéré j qu'il ne faiblirait pas, même, au péril de sa vie. C'est seulement .k 25 au soir qu'arrivait la dépêche qui pouvait faire espérer que Tordre triompherait, et dès le 24, à deux heures, le courrier portait à Paris une lettre adressée tsu ministre de Tintérieur, se lerminantainsi : « Je fais des vœux ardents pour que, la cause de l'ordre sorte triomphante de la lutte qui est engagé^. Je lé' désire, parce que la cause de l ordre et celle de la république n''en font qu'une* L'ordre seul, en effet y peut assurer le développement pacifique de 7ios institutions républicaines et, par elles ^ le bonheur du peuple. QuoiyquHVàrripe^à Paris^ cômptesur moi. Jamais^ moi vivant ^ rémeute et Fana^chie ne resteront victorieuses dans le dér pùrtement qui vCest confié. 9 ' c £st-ce de la faiblesse qlté. d'appeler irèr.es

les jOQvriers^ mèàit les ouvriers égarés ?. Est-ce

de la faiblesse, d'espérer Jusqu'au dernier moment que le saog ne ^a.pas .versé ? £st-ce de la faiblesse de n^employer ie. langage 'de la rigueur qu'après avoir épuisé celui de la conciliation.? Esttcè de la faiblesse, - enfin ^ de pleurer sur les malheurs de Ma guerre dvile ? — Ces faiblesses, je les ai eues, et je m'en honore. J^ai été ferme dans mes actes ^ franc et résolu dans mes communications avec le gouvenien:jent, .alors que le gouvernement était exposé aux plus grands périls. Yoilà tout ce que j'ai voulu faire savoir à mes concitoyens. Viennent maintenant les mensonges et les calomnies ; ils n^abattront: pas mon courage, car je me . rends ce témoigimge devant Dieu et ma ixmsdênce^ que ^j^ai accooiBltmon devoir sans

' crainte et sans faiblesse. ♦»

Le 10 juillet, je dis.ais dans une nouvelle

• lettre: .< Quant à cette manière d'argumenter, qui consiste à dire à un homme d'honneur:

vous cachez la vérité^ vous mentez malgré vos 'fonctions élevées; vous étés fiiible, incapable, et cela sans rien préciser, en restant dans un vague commode ou en invoquant des faitsmens<mger$, -il y a longtemps qu'un homine de génie nous a appris la manière de répondre. . On n'a-, qu'à imiter notre admirable Pascal, et à dire après lui : i7ieniiris impudent issimè. Je vous renvoie à la provinciale sur la calomnie.

« Certes, mondenr, je ne sais quel est Tâge

de l'homme inconnu qui me reproche si amèrement mes vingt-trcMs ans et mon inexpérience. Mais de quel nom appeler, dans le langage des honnêtes gens, une telle légèreté d'appréciation, un si incroyaUe oubU de la j»x>bité du journaliste? En présence d'un pareil aveuglement, il me sera permis de demander à mon tour à ceux qui colportent les faussetés dont vous vous êtes fait récho complaisant, où ils étaient au moment du péril ? Oui, où ils étaient quand, pendant quarante-huit heures, je restais debout, courant de la préfecture à la place Saint-Ferréol : à la préfecture pour y signer des ordres; à la place Saint-Ferréol, pour en surveiller l'exécution! Où ils étaient quand la garde nationale, tant elle avait été entraînée par mon énei^que initiative, saluait mon passage par des acclamations ! Où ils étaient quand on m'empêchait, par la force, d^aller en personne sur les barricades de la • place aux Œufs, pour réduire l'insurrection ou en devenir la victime ! Où ils étaient quand, le matin du 23, j'allais présider à l'organisation des colonnes d'attaque à trente pas de la barricade !

' « Je garderai désormais le silence En entrant dans la vie publique, je mesuissérieuse^ment recueilli et j'ai pris envers moi-même l'engagement de n'avoir jamais pour guide et pour boussole que ma conscience et la sainte lupiièi^e

jdu devoir. Quand la popularité m'accompagnera dAQé cette vme, fe bénirai Dieu qui aura nmiiu

mes efforts fécond^ Qi|and la calomnie seule aeraina réoomg^enap,'^ ne dévierai pas dava»tage, car je sais que derrière les accusateurs injustes, se trouvant les honnêtes gen& y dont Pestîme la plus sûre et la mdiUeure des popu^ larités. Je me condamnerais moi-même à l'oubli, si i^afirais la moiiKlre iaute à me reprocher ; je réûsterai à:.d'inquâfi&Mes mensonges/ Prenez garde seulement (aprè§ vos attaques j'ai le droit deile prodamer), pnenéz garde qu'on iie puisse dihe plus tard : Que dans une époque de révo- .'lufiion, au milieu de- la France agitée, il s^est troavé^un jeime hotmneau cœurrempUd'asaour et de dévouement, qui est arrivé au milieu d.>une grande ' ville éperdue-ettroublée v <)]ae ce ifcant homme, au' lieu de faire un usage despotique de ses pouvoirs illimités, d-abattre ceux .çfpx étaient des vaincus^ > a usé ses £3roes à prixher- la concorde, Punion, la fraternité, Toubli des ressentiments^^ Tordre ; ^ cela pendant troîsinigs'izftûs; ec.qu^« récompense on a OSoi

toutes ses actions les plus pures : que de Tamour de son père on a fait de la trahison ; %ue des sentiments ardents de paix qui ^xaltaiènt son -âme on a fait une rhétorique sentimentale; que de la sollicitude 'qui 1$ partait à ouvrir tm cours à des ouvrier» ignorants on a fait de Pimprévoyance et de la faiblesse.. Je vous le demande

aloTiS^ moasi^r, qu'aurez-vous à répondre aux hoaonesrjdé: vicknce qui . bilauûent ce:< fcutte homme de sa mansuctudc^ et qui sont devenus ik& . enfiyemis implacabkis par^ qa'ii j:i'a pas Toulu soivce leiA*$ ilispiratîons ? Qm répotah .drez-vous également à ceux qui, dans ravenic, * voudrakat remplir uœ. pareille - iriis8kni,'fiq>ée kh tnâim et k menace à la boudîe? » L . .

• Tout fut vain : il est des moments où la.pas»* sioa âiit tantde'bruit qô^élfe empêché d'éooutàff*> Alors, dans cette ville où j'avais été accueilli avec enthoi^siasme, où j- avais marché ^au milieu de TaédamatioD- * des^ multitudes, oii ne me saltîa même plus , et m'étant obstiné à assister à laiie ' revue dé la- gacde nationale^ je fus'presqœ hiie* Ainsi, è'mes premiers pas^ i'initîàtion étak complète. Après, avoir savouré ce qu'il y a de plus doux dans lé sourire du peupiev qe goûtai ce qu'il y a de plus amer dans sa colère ; après avoir yja le flot caressant , je^leivis irrité. Cette itùpmabn a été décisive enrtfnoi. Qe ce jour j'ai accueilli la vague irritée avec autant de calmi^ gU^k yague caressante, sachant bien que il^une (Offibe aussi vite que Paùtre. r p- ^ ot v Cette situation se prolongea, jusqu'au moment iDÙ fut jjugé par la cour d'assisér de Valence procès des insurgés de Marseille. Là, je pus pendant quatre heures expliquer ma: conduite. Je tmmnai par les paroles suivantes : . - M. EMILE OLLiviER. — « Me voilà enfin devant

la justice^ il faut q^e tout s'expUque. Accusés, téaidinsvsdéÉMseiirsV chacun artkole'en

'Itee de moi, les faits qu'il croit pouvoir m'im^- .puHier^ ie^ répondrai tout^i les allégations, quelle que soitrimpureté de leon origtne. Je^veux sortir de cette enceinte, déshonore, ou ayant le drdt déporter hftur la têie et d&dire à xnoo peys, 'à ceux dont je porterlenom^mk-aniisqui-ine sont restés âdèles : 4t Je n^ai pas été indigiie de vous. » AvBiit .deiiie'r€tker,*fe ttenumdeforjn^

lement à me trouver en présence des témoins quâ>ont pu incriminer ma conduite.

« M. ie>9iutetD6NT* Cela ne me paraît* pas nécessaire ; quand un homme comme vous af- .

firme w fàic, geiar suffit pour t'^bUr. •

Cependant, sur rinsâstsficff de M. Ollivier, le témoin Rivière est rappelée « ^ ' ^

«'4r MirAM^i>iiliOcniii«. Aconit qu'on entende

des témoins sur ce point de la cause, qu'il me sok< permis de dire -qu'ea Titat, Tintérêt des aiccUffés'dont la défeoâs m^est 'confiée ne me pa*raît aucunement exiger rmcrimmation de la coniluite de Tancien pcétetdesiBouches^du^BJiôn^ Je n'ai pas dit un mot contre rhonorabilitétie M. OUivier, et c'est ce qui ne m'a pas permis j|]!acœpierl»parale9iq[u'ii aprôim à l'égard de la défense. • . . ,

' « M^^Bergeret, Reboul et les^ autres défen* seurs se lèvent et déclarent s'associer aux paroles de M® Payan.

- t M*' GREViN. — Je ne partage pas le so pinions politiques .de M. Emile OiliviQr, loais je doi^dé*clarer^ dofis rintérlt même cbmes cltwts, que je ie tiens pour un homme de cœur et que tout.c^ qo^il a dît vrai. '

« M. EMILE OLLiviER. — J'acccptc avcc bonheur cesexplicationsy j eu remo'ciçMM. les avor cats; elles font disparaître lamakiitendu qui a

existe. Je suis heureux de v oir que ma conduite

et ma loyauté ne sont pas mises en sui^iciou par ^x... (i> ». ...

La réponse à la lettre que j'avais écrite, le 3 juillet, au ministre de-l'intéricurpour^^engager à lutter contre la réaction fut-un- decm do • iT juillet qui m'envoya euidisgrâce à Chaumont. Mon premieir mouvement fut de ne pas accepter. Mes amis m'en dissuadèrent. On est injuste envers vous, me dirent-ils, répondez à rinjustice en domiajit une preuve d^ capadlé. A Marseille, vous n'avez pu être qu'un homme po- -Utique^ allez à Ghaumont prouver que vous ^ Tez être un administrateur. J'allai à Chaumont et je m'y trouvai au moment de l'élection prési- -dentielle.

A Marseille, en laissant à tous une liberté sans limite, j'avais exprinié une opinion : cela m'avait paru la conséquence de Tétat révolu^»tionnaire, où les règles ordinaires sont suspen-

(i) Ga:(ettê du Midi, 29 juillet 1849. .

dues. A Chaumont, me trouvant dans un ordre . régalkr, je n^exprimai pas même une àpiaioo,

aujourd'hui encore personne ne pourrait affirmer pour qui je votai. Je me bornai à maintenir rordre, à assurer Tindépendancé du vote. J'écrivis à M. Dufaure, ministre de l'intérieur, dans le mois d'octobre : c Conformément à vos instructions, je me suis attaché, avant toot^ à garantir la liberté du vote, à écarter de l'életteur toutes les influences' malhonnêtes. Il m'a paru important que le premier acte de la souveraineté populaire fût pur et spontané. J'ai donné des instructions dans ce sens à tous les agents de Tadministration. Quel que soit rélu du département, il sera sorti librement du cœur de Sélecteur. Ib n^en aura été arraché par les manœuvres d'aucun.parti. i>

Dans la Haute-Marne^ mon action fut surtout administrative; quand î'y arrivai, les affaires étaient très-arriérées. Dès que je m'en fus aperçu^ j'adressai à mes employés la circulaire suivante : « Messieurs, je remarque avec peine, depuis quelques jours, l'inexactitude d'un cer«tain nombre d^entre vous. J'ai parcouru ce matin, à neuf heures, tous les bureaux; je les ai trouvés déserts. Je ne saurais trop vous engager à mieux remplir vos devoirs. Je vous avertis aujourd'hui; si ce fait se reproduit trop fréquemment, je n'hésiterai pas à prendre tles mesures sévères. En général, je désire, dans les bureaux,

un peu plus d'ardeur^ une activité plus grande dans i^xpédition des affaires. Chaque jour je suis accaÛé de réclamations contre les lenteurs de Tadminiâtiation. Il faut absolument quex:ela finisse. Ainsi 'que je vous Tai dit en vous rece^ vaut, vous trouverez en moi la plus inépuisable bienveillance. Chaque fois qu'il me sera donné ,de. vous .être agréable, je le ferai, avec bonheur. En retour, j'exige un concours sans réserve. Je ne veux pas qu'on fasse du bureau un cabinet de. lecture où Ton se donne le loisir dMtudes historiques, quand les affaires sont en retard et que les intérêts de radniinistration sont en souffrance. Que tous ceux qui se reconnaîtront dans ces observations en lassent leur profit et m^évitent des avertissements personnelsw Que ceux qui remplissent avec zèle leurs devoirs ne se croient pas atteints par ces reproches généraux. Je les connais, je les apprécie, et je le leur prouverai quand le moment en sera venu. »

Dès lors, lësvva&i^pL^prirent une impulsion inconnue. Toute lettre recevait une réponse au pius^.jtaf d dans les vingt-quatre heures, et, le 14 septembre 1848, le ministre m'écrivait, à propos de la grande mesure de la mobilisaûoa : < Je suis heureux de vous faire connaître ^ue vôtre département est le premier qui m W transmis ces relevés numériques et de vous exprimer toute ma satisfaction pourVactivité avec Jaqudile^ devan^nt niême les époques fixées par

mes instructions, vous répondez au voeu formé

par le gouvernement de voir rapidement s'accomplir le système de la mobilisation. »

En octobre et en novembre, Je me trouvai en présence du conseil général. A la fin de la session, le cbnseil, me témoignant une bienveillance dont aucun de mes prédécesseurs n*avaît encore été honoré, me vota une adresse de félicitations concuë eh ces termes : t Monsieur le * préfet, la session touche à son îcrme- mais avant d^en prononcer là clôture, je dois vous oflrir, au nom du conseil général et conformément à ses intentions, l'expression de sa gratitude pour le zèle éclairé et soutenu que vous apportez dans Tadministration des affiiires du département, pour votre dévouement à ses intérêts. Dans notre sé$»on d'octobre, nous n'a^ vions fait que vous entrevoir; mais cette session nous a fourni l'occasion de vous rencontrer chaque jour sur le:terrain des affâires; nous avons

pu aliirmer en connaissance de cause l'active direction que vous avez imprimée aux services publics qui Tcssottem de votrè administration et les sages principes d'économie qui ont présidé à la rédaction du budget....; Aussi,^ monsieur le préfet, vous poûvez compter sur le lôyal concours du conseil général et sur les sympathies de sesmembm; «' . :

* ■ C'était ce qu'on appelle une déclaration de Confiance. Le président 4e la république y ré-

pondit en me destituant le ii janvier 1849.

^ue cette décision fut connue, le consal municipal de Chaumont se réunit et prit la délibération suivante :

€ Au préskfent de la république française, le conseil municipal de la ville de Chaumont.

Monsieur le président, vous avez révoque de ses fonctions le préfet de notre département, M. Emile • OUivier. Cette mesure^ aussi inattendue que peu méritée, a profondément ému notre population, et le sentiment pénible qu'elle nous fait éprouver sera partagé par le département tout entier aussitôt que votre décision sera portée à la connussance de ses habitants. L'esprit de conciliation de notre préfet, la rare intelligence qu^l apportait dans Tadministration des affaires et qui lui a valu, du conseil général, un témoignage siflatteur, à la fin de sa dernière sesmon, nous frisaient désirer vivement de garder longtemps parmi nous ce jeune magistrat, aussi éminent pac son mérite que par la loyauté de son caractère. Vous en avez décidé autrement ; tout disposés que nous sommes à aceu^lUr avec respect vos dédsioiis, nôus osons cependant vous prier, monsieur le président, de revenir sur la décision que, vous * avez ptisc à* Tégard de notre préfet, parce que nous avons la ferme conviction que \ otre religion a été surprise par des renseignements in-

€£Kacts M. Émile OUivier, qui est le qua-

^fième préfet remplacé depuis le 24 février^

aratt^ comme noàs,. ccxnprift sa mission. Après «Toir réoi^nisé ses bureaux, fait cesser les abus qui, dans ces derniers temps, s'étaient introduits dans l'administration, établi des rapports de tous les jours entre lui et les administrations des communes, il avait porté sa sollicitude sur Tagriculture et l^industrie, et les décisions rendues par le conseil général, sur ses propositions, attestent de ses intentions et de Tespoir que pou* vait fonder le département sur son administration. C'est dans ces circonstances qu^est intervenu votre décret de révocation. Nous aillions à nous flatter que cette décision ne sera pas irrévocable^ nous comptons peu, sans doute^ dans la population de la France; mais le gouvernement républicain, qui est le gouvernement de tous, nous doit la protection. et les égards que méritent les sacrifices que s^imposent pénible^ ment les habitants de la Haute-Marne pour subvenir aux charges de l'État. Pleins de confiance

dans votre justice nous venons donc vous

prier de laisser M. Emile OUivier à la tête de notre administration départementale. » (Chau*m.ont, 14 janvier 1849.)

Presque tous les autres conseils municipaux du département prirent des délibérations semblables. Les simples citoyens rédigèrent une pétition qui réunit 3 2,000 signatures (i), et«

(0 « Nous recevons au|Qurdliui une lettre qui nous an*

des délégués furent envoyés à Paris pour soumettre le vœu des populations au président de la république. Celui-ci ne crut pas qu'il fût possible de Taccueillir ; cependant il me ât oârir une compensation avantageuse: je la refusai. J^avais ^rit, il y avait quelque temps : < Le retour à la vie privée n^a rien qui m^effraie. Bien souvent^ depuis quatre mois, je me suis rappelé ces paroles de Milton, que je redis plus volontiers que jamais, aujourd'hui : — « Oh 1 combien de fois, depuis que je suis entré dans cette mer turbulente de la politique, au milieu de ses rauques disputes, m^estnl arrivé de regretter ^ma soli* tude animée d'heureuses pensées et cette at-» mospfaère paisible et pure de mes études bien aimées qui m^enchantaient d'innocence, de douceur et d'haunonie l » On me renvoyait à mes études; j'y rétoumai sans regrets. D'ailleurs l'exercice d'un emploi public n'avait jamais été mon but. Je ne m'y. étais décidé que parce que, n^ayant pas vingt-cinq ans, j'étais inéligible. Mon unique ambition était, de siéger dans un parlement. '

nonce que le nombre des signatures sclcve à près de 32,ooo. Ces chiffres élevés et hors de toute prévision démon- . t^nt mieux que tonte# left paroles quelle confiBnce et quelles sympathies radmini&tratioi^ de M. E. Ollivier avait $u ins^ pirer au pays. » (Le Bien public, 1 6 fév rier 1849.}

■ 1^49 A i852. — Procès en police correctionnÊlIô à Draguignan. — Vidauban. — Vie de retraite. — Mort de mon * frère Aristide* — Procès de Lyon* — Michel de Bourges.

Avant de me. remettre aù travail, je dus me

rendre en Italie, pour rctablirma santé ébranlée. Au retour, passant par le Var, je trouvai le pays en agitation électorale ; je fus entifiainé à m'en mêler. M. Haussmann était alors préfet du département. Mon action. lui parut déplaisante, il me fit ptoursuivre devant le tribunal correctionnel deDraguignan, sous Tinculpation d'avoir illégalement ouvert dés clubs. La difficulté était . que je n'avais parlé dans chaque endroit qu'une fois, et que sans périodicité il n'y a pas de club. A quoi on ]:;^pondit que j^étais un club ambulant* La réponse ne manquait pas d'esprit, mais elle n'était pas juridique. Le jour du procès on vit

arriver mes amis en foule de tous les points

du département. Les hommes s'avançaient à pied en chantant^ les femmes et les enfants. suivaknt sur des charrettes. Le tribunal crut prudenf de renvoyer à huitaine, pensant qu'une telle manifestation tie se reproduirait pas; il se trompa. Huit jours après, Paffluence était plus considérable. Je fus acquitté le i3 avril i85o, et aussitôt après, * porté en triomphe dans la ville.

Pendant mon séjour dans le Var, je fis Texpé-. rience de œ que peut Tesprit d'association.

J'habitais le plus souvent, dans l'intervalle de • mes courses et de mes aventures, judiciaires, un délicieux pays nommé Vidaubàn. Les habitants m'étaient dévoués et aimaient à m'entendre; mais nous n'avions pas de salie assez spa* cieuse pour nous contenir tous. — Construisons en une nous-mêmes, leur dis-je. Ce fut convenu. - Les uns dominent le terrain, les autres les matériaux; le dimanche, riches et pauvres, grands et petits, même les femmes venaient travailler à l'édifice. En pen de temps,^ il fut terminé. It existe encore; le maire s'en est emparé par des .moyens plus ou moins légaux. Mes* amis de Vidaubàn, je l'espère, le reprendront un jour.

Rentré à Paris, je me tins à Técart, je ne m^occupai. {dus qué de continuer jnes éuides interrompues par la vie active, Je m'acheminer au milieu des difficultés et^ns trop d'ardeur

dans'Texmnce de ma profismon d^ayôcat. On

ne me vit dans aucun club, dans aucune réu* nion publique; Dès que j^avais assuré, par

quelques plaidoiries, mon pain quotidien, je ne laissais plus qu'entr'ouverte la porte de mon cabinet, et ye Vivais entre Pascal, Bos*suet, Machiavel, Montesquieu, Adam Smith et Mirabeau. Cest du iond d'une solitude presque cénobitique que >'ai suivi, avec anxiété, les événements qui conduisaient la république à sa ruine, notant pour moi, jour par jour, les exagérations des uns, les perfidies des autres, la déraison de tous* Je retrouve dans mes papiers du temps la note suivante :

« La seule voie droite est celle de la justice. Obéir à sa passion, au sentiment delà vengeance ou 4e Taffection, c^est enlever à sa conduite Tunité, le calme, Félév^ition; obéir aux passioils d'un parti, c'est se mettre dans la nécessité de sacritor son ind^)endance, le mouvement de sa conscience aux exigences de la discipline. Tout sacrifier au suocès,c'est imm<»ral. Se £aireresclave d'une popularité < toujours éphémère, c'est être aussi prévoyant que Tenfant qui court après des bulles de savon . Depuis que Mirabeau s^est écrié : le droit est le souverain du monde, l'iJcal, si je puis dire ainsi, est promulgué. Le ilambeau luit éclatant au del; maliiear à ceux qui ferment les yeux pour ne pas le voir. — Mais où trouver le modèle ? Le plus humble doit s'en donner un ;

cwr, ainsi que Ta dit Quintilien^daos U9 passage qu'un de mes maîtres les plus aimés, M . Oudot, avait l'habitude de nous répéj^er i.Aitius ibunij qui ad summa nitentury quatn qui presumpt^

dcsperatione^ qiio vclinî cvadendi, protinus circa ima sutstiierini, c Plus haut s'élèveront ceux-ià qui se . proposent un but élevé que ceux qui, désespérant d'avance, n'élçvent pas leurs rcigards au-dessus des basrfonds. » Il est utile de suspendre à son foyer Pimage d'un ancêtre ayant pratiqué dans sa rigueur la règle dont on a accepté ' le joug. Aux jours où la conscience est satisfaite, c'est un encouragement; aux jours oij elle se trouble, c'est un cordial ; aux jours où elle faiblit, cVst un reproche. Les ancêtres que je choisis, ce sont les jurisconsultes des quinzième et seizième siècles. Jetés au milieu des discordes civiles et des persécutions religieuses, entre un monde qui ânit et . un monde qui commmce, ces grands hommes me semblent avoir reçu pour mission de sauvegarder la dignité humaine par leurs vertus, et de niaintenir intacte parmi tant de violences, pure parmi tant de souillures, vivante parmi tant de ruines, la notion du droit. Quelles existences et quels labeurs ! Est^l nécessaire de rappelée Cujas, errant d'universités en universités, chassé de. Bourges et de Valence, caUne toujours, ne demandant qu'un plancher où étendre ses livres^ et opposant aux partis empressés à le

conquérir, des paroles dignes de Papinien: Ne me trouble^ pas, le droit n'est pas là, fat reironvi sa sainte lumière ^ Je Pai prise pour gîiidc^Je ne marche plus avec moi, laissez-moi; et stigmatisait la persécution ï^digieuse par cette forte fliaxime : La religion ne peut pas se commander ; imperari Hon potest^ quia nemo cogitur ut credat iftpitus. — Faut-il rappeler r ex i sien ce encore plus héroïque de Dumoulin, sa maison dévastée sept fois, ses livres dispersés, sa vie en danger, sa liberté compromisè/ ouvrages brûlés et, sur sa tombe à peine fermée^ sa fille massacrée par des ennemis plus inexo«> rables que la mort! — Il est cependant un jurisconsulte que je préfère et à Gujas et à Dumoulin. 11 ne les égaje pas par la sdénce, mais il a agi plus qu'eux. Mêlé aux affaires avec le titre de chancelier, L'Hospital a traversé sans fléchir ce'passage de la théorie à la pratique où tant trébuchent. Il est de ces rares politiques, auxquels . on peut appliquer Téloge que Tite-Live a fait de Valerius Corvinus : Quitus artibus ^petierat magisiratus, iisdem gerebat, « Il n'abandonna pas^ dans Texerdce de sa magistrature, les principes qui la lui avaient fisiit obtenir! » Placé entre les fureurs catholiques et les exagérations protestantes, il tint la balance de la justice d'une main qui ne trembla jamais. Supérieur aux ruses de Catherine, aux séductions des Guise,' aux avances des réformés, il suivit, sans

dévier, la voie droite et étroite de Téquité. Cat tholique, il pratique les devoirs qu'il s'est im-^ poses ; ce qui ne l'empêche - pas de protéger

contre les impatiences de la cour de Rome les novateurs dont il repousse les entreprises. S'a^ perçoit-ii que son influence décline et qu^éga^ lement agréable aux deux partis dans les premiers temps de son administration, il leur est devenu également odieux^ il ne se décourage pas. Dans . le palais même de Charles IX, au moment où va écUtCT le drame lugubre,, il fait entendre en accents sévères la voix de la concorde. Je saiSj dit-il, ceci sera trouvé âpre^et que je pourrais parler plus doucement; mais la nécessité arrache malgré Jiioi ces paroles de mon cœur^ et me /ait préférer la rtjde vérité à la douce, fiatterie. Quand, a sonné Fheure de la disgrâce, il se retire sans murmures, s'enveloppant de sa pauvreté comme d^autres de leurs richesses, c'est à Dieu alors qu'il adresse les vœux et les prières que les hommes n'ont pas , voulu entendre. Enân, après avoir échappé aux assassins du roi Charles IX, il meurt de douleur le 10 mars 1Ô73, six mois après la Saint Barthélémy, rendant à son divin inspirateur une âme trop noble pour ces temps de deuil et de sang ! Voilale modèle! »

Je n'aurais rien d'autre à rappeler de ces temps, s'il ne s'y plaçait un des événements les plus douloureux de ma vie, la mort de mon

frère Aristide. Aucun de ceux qui Font couqu, n'a oublié cette belle tête blonde, un peu penchée de côté, encadrée de longs cheveux, ses yeux bleus, doux, persuasifs, son sourire fin et plus encore aimable, son charme, sa grâce^ son égalité joyçused^huoieur au milieu deséfMreuves, ce mélange de ce qu'il y a de plus séduisant

de ce qu'il y a de plus viril. rougissait au moîndre^mot, et dans le conseil nul n^avait sa fermeté, ni son courage froid dans Faction. Sa double nature se reflète dans sa lettre d'adieu : " « Mon cher père. Je pars pour me battre en duel. J'y vais parce que j'ai été gravement insulté, et que je ne peux, laisser souiller le nom que tu nous as donné. Ma dernière pensée sera pour toi et pour, mes frères» pour ma pauvre sœur. Si je vais rejoindre ma bonne mère dans un monde dffférent, nous parlerons souvent de vous avsec elle, et si nous pouvons vous venir en eide par nos bénédictions, elles iront vers vous ardentes et passionnées. Dans tous les cas, la dernière de mes pœsées, je te le répète, sera pour toi et mes bons frères Emile, Ernest, Adolphe, Elysée et pour Joséphine. — Je vous, demande pardon des peines que j^aurais pu vous occasionner, de celle surtout que je vais te procurer, à mes frères et à ma sœ^ir aussi. La mieiUeure de mes caresses à vous tous. Ari^de OlUvier. » (Samécli 21 juin i85i, 2 heures 1/2.)

Le 24 juillet i85o, il avait été arrêté, conduit

à Mazas; il y resta détenu jusqù^au 29 août

« suivant. A sa sortie, il publia dans le journal le Peuple^ de très-éloquentes lettres contre Temprisonnement cellulaire, dont voici le préambule : € Pendant les longues heures de solitude et de douleur que je viens de passer 4&ns la prison cellulaire de Mazas, je me suis promis, dès la cessation de mon iQ)uste détention, de dire les tortures subies dms cette odieuse f^son et de demander la suppression d^un régime aussi barbare... Destinée à recevoir tous les prévenus correctionnels et criminels, arrêtés dans le département de la Seine, cette prison contient, en majeure partie, des individus dont la voix ne peut se faire entendre; les uns sont ignorants, les autres coupables. Xres détenus, politiques ont dans leur' âme assez d^énergie pour subir, avec résignation toutes les vexations, toutes les souffrances. Ils sacrifient leur, bonheur, leur existence à leur foi, à leurs convictions; d^ail-

■ leurs on les plaint, on les console, et tôt ou tard, arrive le jour de la réhabilitation; mais ceux que la misère ou la faim a poussés au crime restent sous le coup d'une éternelle flétrissure; c'est pour ceux-là surtout qu^il faut {protester, car, après tout, ce sont nos frères, et les plus malheureux. Je regrette de n'avoir pas la plume imn\cM*telle qui flétrissait les juges des Calas et des Sirveu, et je maudis ma laiblesse et mon impuissance; màis'qw les grands et les forts

— enlisent œs pages et les commentent. Je les t5(imiie. à prendre leur part, — ce sera la plus belle, i— à un acte de justice et d'humanité; je. les conjure de demander la démolition de Mazas, au nom de tous ceux dont les larmes usent le pavé de ce nouvel enfer. Quant à inoi, je béniras les au-*' teurs de mon inique séquestration, s'il m'est donné d'appeler l'attention des puissants, des bons et des Avants, sur les anlères douleurs de» faibles, des ignorants et des coupables. > ' ' Si -mon frère eût vécu, il eût tenu une place importante parmi les hommes politiques de sa génération; c'iest de cette espérance trop tôt déçue que* la démocratie a voulu laisser un té^ moignage durable, en lui élevant par souscription, une statue en bronze. Il était mon cadet d^un an ; nous aidions toofours vécu ensemble jusqu'au jour où il alla prendre à Montpellier la direction du Suffrage univers^; joi^et douleurs, opinions et ressources, tout nous était commun, et nous nous étions réciproquement indispensables. Il avait plus de fougue que moi; j^avais plus de réflexion; je le retenais et il m'excitau, j'aimais la retraite et la méditation, il avait da* vantage le goût de la vie active et de la polémique. En me le ravissant, la mort m'a pris une portion de moi-même, que je n'ai plus retrouvée.

Nous lisions pour la première fois — on devine avec quelles impressions — la lettre d'adieu

qae |^ai transcrite, lorsqu^un commissaire de

police, accompagné d'agents^ fit irruption dans notre domicile pour opârer une perquÎMtioa. On supposait qu'absorbés par notre douleur, pris , à rimproviste, nous fournirions ample moisson» Le parquet de Montpdlior ne resta pas au-des* sous de la police de M, Carlier. On avait commencé contre le Suffrage universel huit ou dix procès, à raison de huit ou dix articles de mon frère. On les continiia avec acharnement après notre malheur. Il fut résolu que je défendrais mort celui qui vivant n'eût pas voulu d'autre appui que le mien. Les procès n'étant indiqués que du 1 5 novembre aux premiers jours de décembre i85i, je pus, avant de me rendre à Montpellier, répondre à Tafqpel de M. Méric du Luc çt!de quelques autres citoyens du Var, et venir les défendre contre Tinculpation de société secrète qui les amenait devant le conseil de guerre de Lyon, avec la plupart des hommes d'action du Midi, notamment Tavocat Thourel, Gent, Langomazino^ Odde, etc. Les princi* paux défenseurs étaient Michel de Bourges, Bancel, Boysset, Madier de Montîau, ViUiaumé^ Bouloumié de Rhodez, Audemar de Toulon.

La justice militaire très-équitable, plutôt clémente que dure dans les circonstances ordi»

naires, devient impitoyable des qu'elle juge une ■ affaire politique : elle procède comme si elle obéissait à une consigne. Nous ne tardâmes pas

à Peprourer* Au boqt de quelques fours, notre

défense fut gênée par tant d'entraves que nous nous réunîmes pour délibérer sur ce qu'il convenait de décider. Michel de Bourges soutint, avec une éloquence qui se surpassait elle-même dans ces discussions intimes, qu^il fallait se retirer. Je défendis ropinion contraire : la majorité prononça selon Tavis de Michel. Comme meoi-* bre de la minorité, je fus chargé avec deux de mes confrères d'aller à la prison pour exposer la situation à nos clients et prendre leur avis. Us venaient d^adopter de leur côté une résolution semblable à la nôtre; ils nous prièrent euxmêmes de nous retirer. Nous obéîmes.

Walter Scott raconte quelque part Thisloire d'un vieillard sans famille, que nul ne connais» sait, dont Tunique occupation était de courir l'Ecosse, monté sur un petit cheval blanc et armé d'un ciseau pour creuser les inscriptions tumulaires qui commençaient à s'effacer. Chacun de nous, quand il en a Poccasion, doit, comme le vieillard de la légende, protéger les mémoires illustres contre les morsures .du temps. Aussi je ne quitterai pas le procès de Lyon, sans arrêter un instant mon soûvenir sur Michel de Bourges, — il eût été mieux de dire de Fourrières; — car c'est de ce petit, bourg de Provence, où Marius défit les Cimbres [campi putridi)f qu'était originaire un des plus admirables orateurs que j^aie entendus. Il n'avait pas

la voix irrésistible de Berryer : du reste combien

il le surpassait par la science, par la logique, par la poésie, par une certaine véhémence contenue, par rélévation et Tétendue des pensées !- Son parler était « succulent et nerveux, court et sèrré, non tant délicafet peigné comme véhément et brusque, non plaîderesque. » Michel est un des rares hommes de ce temps qui a été plus qull n'a paru. Je ne sais pourquoi ^ en plein air, son éloquence, quoique supérieure encore, s'évaporait un peu. Dans le petit corcle, die était inouïe : elle s'adaptait à tous les sujets, au droit aussi bien qu'à Thistoire, à la philosophie comme à la politique ; elle était tour à tour délicate, familière, épique. Après un mouvement comme celui sur Belle-Isle, un des plus sublimes que je connaisse, « O Belle- Isle, je . change ton nom, tu t'appelleras désormais la terre des douleurs », il descendait aux plus fines, aux plùs gracieuses variations d^idées et de langage. Il aimait à rappeler les entretiens du cap Sunium, Un soir que nous étions réunis au* tour de lui, par Thospitalité d^'un homnie distingué de Lyon, M, Germain, dans une villa qui dominait le cours de la Saône, il nous parla de la fragilité des renommées humaines, avec uné éloquence égale à celle de Platon: Il ne fut pas inférieur le lendemain en nous e)tposant la doctrine des philosophes de l'antiquité. Nous étions tellement tascinés par sa parole que nous ne nous

apercevions pas de la fuite du temps. Vers les

• deux heures du matin, m'arrachant au charme, je me levai pour sortir et regagner mon hôtel» Non, me dit-il en se levant lui-même, reste, Emile (quoiqu'il ne me tutoyât pas d'habitude), je n^ai jamais parlé ccrnime ce soir, écoute jusqu'au bout, je te ferai jeter un* matelas dans ma chambre... Il était, malgré une certaine^ "âpreté de nature, doux et bienveillant pour iseux qui commençaient^ il aimait à les conseiller, il ne leur témoignait ni dédain, ni ce qui est pis, • une indulgence indifférente.

A cette époque, j'avais presque toujours sur^ moi les discours de Machiavel sur la décade.

Une fois, il me les prit des mains et les ayant ouverts au hasard, il tomba sur ce passage. du 2« livre, chapitre XIII : /o stimo eisere cosa vei'issima che rado o mai intervengaj che gli uomini di piccola fortuna venghino a gradi grandi sen^a la for\a et sen\a la fraudai c Je: considère comme une chose certaine que jamais un homme n'est parvenu d'une situfktion'ordi-: naire à une position élevée sans Paide de la force et de la fourberie. » 11 prit une plume et il écrivit en marge : lo proteste délia for\a di mia anima cbntra la massima di Nicolao. Per satire al summo delta fortuna non è bisogno di fraude ne di for\a. Bisogno è d^essere giusto e vero. La verità c la giiisti^ia ecco la via reale del successo positipo, « Je proteste de toute la force de

mon âme contre la maxime de Nicolas. Pour sMIever à la plus haute fortune, il n^est pas né- • cessaire de s'aider ni de la violence ni de la four-^ berie. Il suffit d^être juste et vrai. La justice et la Tenté, telle est la voie réelle du succès positif. * — C'est peut-être pourquoi, à la veille du coup d'Etat, il'parlait avec tant d^assurance de la sentinelle invisible. Il s'est éteint dans la ville où mon frère est tombé. On m'a raconté que ses derniers moments n^avaient pas été amers, qu41 . est mort croyant encore que si la sentinelle avait été invisible une fois, elle ne le serait pas tou«jours !

Pauvre Michel!... Que n'a-t-il laissé derrière lui un fils ou quelqu'un qui fut dévoué à sa mé* moire.; son gcnie oratoire ne serait pas tombé dans Toubli; ses belles harangues dispersées de tous les côtés eussent été réunies dans un monument qui eût prolonge parrrji les générations nouvelles le renom dont il a joui parmi ses contemporains. On eût dit quUl prévoyait ce qui suivrait sa mort, lorsqu'il nous parlait de la fragilité des gloires humaines !

«LE COUP d'état. — Comment j*échappe à une nrrestation. — Arrestation de ftion père. — La galerie des Girondins. — Bîcétre, Ivry. — Le prince Napoléon, Vieillard. — Le

• transport à Sainte-Pélagie. — La mise en liberté. — L'exil. — Ma première suspension comme avocat, — Leçons de droit. — L'aftaire de Guerry.

En-novembre, j'étais à Montpellier, cette fois -devant un jury. Les deux premiers procès que Je plaidai se terminèrent par des verdicts d'acquittement. J'attendais avec confiance le moment de plaider les autres; cette attente m'était rendue •douce par les délicates prévenances de ceux qoi avaient aimé mon frère et qui Pavaient assisté à ses dernières heures; la saison était d'une beauté exceptionnelle; le soleil nous réjouissait d'un second printemps. Depuis plusieurs mois^ je me débattais au milieu d'émotions pénibles; pour la première ifois, je me sei^tais allégé, et, avec

cette élasticité qu'a la jeunesse, je me reprenais à vivre, à espérer dans l^avenir. Tout à coup je reçus de Paris' ûne lettre de mon père. Il m'annonçait qu'il était cité devaot la cour d^assises, le 2 décembre, pour avoir, dans une réunion électorale^ provoqué Afr renversement

DU GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE : il dési- '

rait être défendu par moi, il me priait d'ar* river en toute hâte. Je partis désolé. A cette

époque, le jury était impitoyable, je prévoyais une condamnation à'iane année,^ au moins, d^emprisonnement. Je ne me consolais pas surtout de cette fatalité qui ne me permettait de remplir un devoir qu^en. en désertant un autre, qui m'obligeait à abandonner la mémoire de mon frère pour protéger la liberté de mon père. Cette fatalité fut pourtant mon salut au coup d^Etat. J'arrivai à Paris le jour même du 2 décembre, à cinq, heures du matin. De la gare de Lyon aux BatignoUes, où habitait ma famille, je traversai la viUe siieocieuse sans me douter de ce qui s'accomplissait au moment même. Après que j'eus causé avec mon père, je rentrai pour prendre un peu de repgs avaat l'audience, chez moi^ rue Saint^Guiilaume. A muf heures, mon frère Elysée vint m'annoncer que le coup d'Etat était liait, que notre p^e traqué avait pris la fuite. Pour n)6i, on ne me rediercha pas à Paris, où l'on ignorait mon retour; l'on me rechercha dans le Midi, où je n'étais plus. J 'échappai ainsi à ce

premierrmoment^ » redomable^dans les-rè^oivtions. Quand oneut i^tçouyé^ma trace^ks fi^reurs-^ étaiœt |oinbée% la victoire était - assurée : 'oik^j

me kiissa tranquille. Si J'étais rCvSté à Montpel- ( lier,,, comme je Pavais ard^moifii^t désiré, mon sort eut 'étér biœ diiBférent: j^aurais été arrêté^ peut-être transporté, tout au moins exilé comme ■ mes .afius Eugq^te Guitef^ Diion,. Roucb, Bourrelly, Albert Castelnau, Anterrieii) Rayr c moad, etp. Frappé, xaoi-jçtiêijae, je n'aurais, pu ' détptimer;Ia ip^ure terril^le suspendue vax in-^: stant sur la tête de mon père. Ma vieille grand'- , mère^ iQe$ jeimes frèrçs eiissout ^tc abandonnés^ , sans secours, sans; appui, sans, i^essourices. Ce « départ imprévu de Montpellier, qui m'avait tant . afiiigé) C9nj,ujç;ja.>seul .ces .cQ^afiç^ueaces lamei^ar f bles. La leçon n^a pas été. perdue. Depuis ce . jour j'ai renoncé, dans les affaires politiqjxej5,/jL.r tout ceqi^i ressefnblerà .un désir ou à- un regret*. ^ Il-^t si difficile de. s^oir^ à cause des consé-., quences inçonj;iu^ qu'il récèle en iui,rsi un éyé^r nein^nt (est; heureux ou: malheureux, ; que* îe^^ mieux est, après avoir tenté le possible pour , ramener ou Técarter,- suivit qu'on le jugc^ souhaitable, où non, de ne se réjouir ni de s^af*.r tliger de ce qui survient, et de s'en remettre avecrt soumission à la volouté dç Celui qui tient tojut . dans sa main. Joseph de Maistre Ta dit excellem- r ment : « . L'hom^pe doit agir comme, s'il pouvait ^ tout e; se résigner comme sMl ne pouvait tim^ ^y

Mon père parvint à se soustraire aux recherches actives dont il était Tobjet jusqu^au 7 dé^ *cembre. Ce )our-là, il fut arrêté à la Villette^ livré par un prétendu ami chez lequel il s^était réfugié. Ici $e cesse de raconter, je me borne i copier quelques pages des notes que j'écrivais à peu près chaqije soir.

10 décembre. — Grâce à ToUigeance du di^ recteur du dépôt, que je connaissais un peu, M. Balland, j'ai vu mon père* Il est dans Un état affreux, hâve, défait, hors de lui. Voilà deux nuits qu'il passe dans la galerie des Giron» dins. Ils sont plusieurs centaines, tellement pressés que, pour se reposer, ils peuvent à peine s'accroupir sur la paille. Au centre^ un baquet " pour recevoir les immondices. Le* courant d^air qui traverse la galerie les gèle; pour tous, ils n'ont qu'une cinquantaine de couvertures. Le moment le plus horrible a été lorsque du dépôt on les a conduits dans la galerie. Ils ont dû passer, l'un après Tautre, par un ^escalier tour* nant qui descendait longtemps. Ils onft cru qu^on les conduisait dans les parties inférieures de la prison, pour les égorger sans qtie leurs cris fussent entendus. Deux d'entre eux sont devenus fous : l'un invoque sans cesse la mort, appelle sa femme, ses enfants et repousse avec terreur des baïonnettes qu'il croit voir diriger contre lui. Quand la tête de la colonne fut arri-*^ vée à une extrémité de la galerie, on cria :

Halte 1 Contre le& murs, à droite et a gauche,

étaient déjà plusieurs rangées d'hommes accroupis* On combla le milieu par les arrivants et on £erma la porte. On les laisse dans cette position depuis deux jours sans rien leur dire. Ils se considèrent commedes condamnés à mort qui attendent leur tour d^exécotkm. Je supplie M; Balland de tirer mon père de cette promiscuité; il ne peut 9ie le promettre, il me fait espérer que, s'il est encore au dépôt, je pourrai le revoir. — Je sens la haine qui m'envahit. O mon cœur, n'y cède pas ! Demande plutôt au del qu'un jour il te donne le pouvoir d'épargner à d'autres les tortures dont tu viens d'être témoin !

1 2 déœmbre. — Mon père est mieux. On venait de le faire sortir un instant dans une cour, lorsque, des fenêtres, il fut aperçu par des c6n4amnés politiques, notamment par Suchet de Toulon. Ces messieurs l'ont appelé, ont réclamé pour lui, obtenu enfin qu'il fût mis avec eux.

22 décembre. — Depuis plusieurs jours mon père est transféré de nouveau au dépôt, dans une chambre. La confusion avec laquelle on procède est telle qu'on l'y a oublié. Dans tous les forts on crie chaque jour: « Démosthènes Ollivier! Sait-on où est Démosthènes OUivier? » On ne le cherche pas au dépôt, où il est; Texcellent M. Balland se garde bien de prononcer son nom. Ce sont au moins quelques

moments de répit. Mon pèré m'a interdit toute

espèce de sollicitation auprès de n'importe qui : ii veut subir le sort com^iun. Je me conforme à ses désirs. Je ne me permets qu^une démarche, sans même lui en parler : je prie un ami de demander une audience au présent des commis-sions militaires, le général Bertrand, afin de savoir au moins ce dont mon pèrè est accusé. — ' Le général a répondu, le 2 1 décembre : « Mes' nombreuses occupations ne me permettent pas de recevoir M« Ollivier. Je ne puis que l'engager à ' me faire parvenir par écrit les réclamations qu'il aurait à faire valoir. » — Ce sont mes malédictions que je lui fais parvenir, itits malédictions pour cette comédie de justice, mes malédictions au nom de ces femmes, de ces enfants, avec lesquels je me rencontre chaquè jour à la porte des prisons, et qui s'en vont en sanglotant sans avoir pu, plus malheureux que moi, entre- . voir le mari, le père, qui leur a été arraché!

3i décembre. — On a enfin découvert mon père. Ces jours-ci ou Ta amené devant un juge d'instruction. 'Voici le grief sur lequel on a insisté : Le préfet de TAube a écrit qu'il tient d'un représentant du département, qui ne veut pas être nommé, que mon père aurait dit : « Nous traquerons le président comme une bête fauve. » ~ Même devant le conseil de guerre le plus féroce, lui ai-je répliqué, quand il m'eut raconté l'incrimination^ je me charge d'obtenir ton ac-

quittement. — Oui, m'a-t-il répondu ; aussi ne me

traduiront-ils pas devant un conseil de guerre : ils me transporteront. Attendons-nous à cela, — Serait-ce vrai? depuis plusieurs jours je suis sans nouvelles. Oh! que les Jours, que les heures, que les minutes sont longues, lourdes, interminables, écnmntes^! Quel supplice que celui de Tincertitude ! A chaque coup de sonnette, je me lève en sursaut et je cours à la porte; c'est peut- être la fatale nouvelle. Rien ne vient. Que faire ? Pendant plusieurs jours j'ai pris, tour à tour, tous mes livres les plus aimés, aucun n^a pu fixer mon attention. Enfin je suis tombé sur la Correspondance de Joseph de Maistre^ qui vient de paraître. Je lui dois un véritable soulagement. Ces accents forts me remuent, cette espérance robuste me relève. Le représentant du rot de Sardaigne à la cour de Russie était aussi un vaincu. Il n'avait pas même de pelisse quand il écrivait ces lettres, et que, dès 1 804, il annon- ÇLiit 181 5. — Il ne seride rien de demander grâce à la douleur, elle n en fait pas. Il faut descendre jusqu^au fond de ses derniers cercles, les par-* courir avec emportement dans tous les sens, afin, qu'allégé par Texcès même du mal, on puisse remonter vers la vie, sinon consolé, du moins apaisé et prêt à recevoir de nouveaux coups. Joseph de Mdstre m^aide à me plonger de plus en plus dans la désolation. Je passe mes journées à le copier.

3 janvier i852. — Enfin, je sais ce que moh

père est devenu. Il est à ;Bicêtre : j'irai demain.

4 janvier. — Je suis allé aujourd'hui voir mon père. Il fait un brouillard épais; le sol est cou^ vert de boue. Après une longue course, j'aperçois le fort. Au moment même où j^approche de la porte, elle s'ouvre à deux battants. Il en sort un détachement de gendarmes mobiles et de soldats; au 'milieu, des prisonni^s ayant leur paquet sous le bras. Je regarde avec anxiété dans les rangs de ces malheureux, j'entends mon nom. Je me retourne du côté de la voix, je découvre mon pauvre père au bras d'Hippolyte Magen. Je m'élance pour Tem* brasser, les soldats me repoussent. « — Sois sans inquiétude, me crie-t-il, je vais bien \ on nous conduit à Ivry... » Il allait contiihier, lorsqu'un gendarme mobile lui intima brutalement l'ordre de se taire, le menaçant de la crosse de son fusil. Il s^est tu, je l'ai suivi le plus longtemps que j^ai pu; puis, quand il eut disparu à rhorizoh, je me suis assis sur une borne et je me suis mis à pleurer...

A mon retour, mes angoisses ont encore augmenté. J'étais à peine arrivé, que le prince Napoléon entra. Il y avait très-longtemps que je ne l'avais vu. Ayant appris la situation de mon père, il venait spontanément se mettre à ma disposition. « La situation est très-grave, me dit -il; le transport d'un prisonnier de

Bicetre à Ivry signifie qu'il sera traduit devant un conseil de guerre ou transporté. Votre père ne sera pas traduit devant un conseil de guerre, il sera transporté, et plutôt à Cayenne qu'à Lambcssa. Maupas et surtout Saint-Arnaud sont furieux contre lui. Ils disent que c'est un. de ceux qui se sont le plus agités pour soulever le peuple, que c'est un homme très-actif et très-dangereux, qu^il faut s'en débarrasser à tout prix. Ainsi ne perdez pas un instant, si vous voulez le sauver. Voyez ceux que vous connaissez. De mon côté, je vais essayer tout ce que je pourrai : mon pcre m'a promis de parler lui-même au président. » — Je s^re la main au prince sans même le remercier. Sa démarche est 4e celles dont on garde une éternelle mémoire.

Demeuré seul, je me trouve dans une inexprimable perplexité. Mon père m^a défendu d'agir ; •cependant, si je reste tranquille, nous le per- 4ans peut-être pour toujours... J'agirai, et je ne lui en dirai rien ; il est des mensonges pieux.

8 janvier. — Je suis harassé, je cours du ndatin au soir; j'ai frappé à toutes les portes. J'ai vu Billault et x\battucciqui avaient des relations avec çion père; Fortoul qui^ en 1848, voulant être soutenu dans sa candidature, avait été un de mes courtisans les plus assidus. Abattucci et Fortoul ont été polis, mais très-froids.. Billault m'a répondu qu'il était étranger à ce qui se passait^ qu'il n'avait aucune influence. Je ne

veux pas noter ceux qui ont été mal, de petir

de me -le rappeler plus tard. Giraud, le pro- "fcsiseur de droit, que je ne connaissais pas, Jo- ^ dK)rtigue, mon ami, se sont montrés pleins de bonté et d'empressement. Leprince Napoléon ' est infatigable. — -Ces démarches m-empêchent -de •Visiter mon père. Je reçois 'de lui, sur'ùn . - morceau de papier maculé la lettre suivante : /. i « janvier 18&2. Mes .chers enfants, fài vu ' Hennebaut hier : je Tai prié d'aller à la maison pour vous donner de mes nouvelles. Je me porte tiè^bien. Je voudrais avoir la ceititude que

* vous supportez nos épreuves avec le même calme ' qiie moi, alors, je vous assure, je serais par- ^ fkitement tiranquiUeti Depuis que je vous ai vus,

j'ai essuyé quelques bourrasques. J'ai passé quel-

* ques heures encore dans la maudite salle des . Girondins à la Conciergerie, puis j'ai été transféré en voiture cellulaire à Bicêtre. A Bicêtre, j'ai été n^s «i rinfirmerie^ pendant plusieurs

* jours. De Bicêtre nous avons été conduits, à travers la boue, au milieu de soldats et de gen* darmes, à Ivry où je suis. On m^a mis dans une casemate. Nous couchons sur une paillasse

^ à moitié pleine, qui, elle-même, repose à terre sur un peu de paille ; hoûs avons desdfaps écrus qui n'ont pas même été mouillés. Nos paillasses âèbt pressées les uties ccoitre les autres ; enfin nous sommes aussi mal qu'il est possible dé le

-supposer. Eh bien^ je vous assure que je ne suis

pas sensible à ce mal et que je suis trèsrcalme, ne m'apercevant pas des mille souffi*ances qui nous sont cruellement infligées et, à part le plaisir de vous voir tous, parfaitement heureux.

« Nous sonmies libres pendant deux heures , d'une heure à trois, dans une cour; c'est i'he^ure du parloir; à dater d^aujourd^hui, nous aurons une heure le matin, de 8 à 9, encore dans la cour. Je vous Taffirme bien sincèrement, à part la saleté, la vermine, ie me trouve trè»-bienv la délicatesse de mes sens s'est émoussée ; je me suis &miliarisé avec tout ce qui me répugnait ; les émotions passagères que j'ai éprouvées au commencement de ma détention sont dissipées, mon courage grandit à mesure que mes épreuves augmentent, ma sérénité est inaltérable. Je vous le dis très-sincèrement et non pas pour faire croire à ce qui n^est pas. N'ayez donc aucun souci de moi. Que mon souvenir soit toujours vivant parmi vous, mais souvenir fortifiant^ consolateur ; que le vôtre, arrive dans ma casemate pour me rasséréner aussi, pour me préparer à d'autres maux encore. Si j'àvais la certitude que vous avez la même absence de douleur, le même . calme que moi, je vous Tassure, je serais heu* reux.

« Soyez forts pour l'avenir autant que pour le présent. Je m'attends à tout, rien ne me surprendra. Je suis sûr que je serai transporté au moins Qn Algérie, peut-être à Cayenne; eh

bien, quand on viendra me prendre pour me con* duireoù IMniquîté voudra, Je n'éprouverai pas la moindre défaillance, je partirai traîné, enchaîné, avec calme et fierté comme si j'allais à une fête. Cependant je m'éloignerai de vous, de vous tous que j'aime avec passion, qui êtes toute mon existence ; mais je sens en moi un esprit de sacrifice qui m'clèvera au-dessus des sentiments qui me pénètrent et me remplissent le plus. Et nous nous reverrons plus tard, et quand je reviendrai m'asseoir au foyer, meurtri par les souffrances, affaibli par l'âge, je me * consolerai en pensant au devoir accompli, à la persécution soufferte pour la vérité, à votre affection que je retrouverai toujours aussi ar-* dente, et dont vous m'aurez donne une preuve de plus en vous résignant, comme moi, sans murmures, à ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner. A tout prendre, est-ce que mon amour pour la république ne me rend pas digne de la colère de ses ennemis î Pourquoi me plaindre ? Ne faut-il pas que j'expie les sentiments, la conduite de toute ma vie; pûisque le mal triomphe, est-ce que je n'ai pas mérité son courroux?

« Je vous en prie, je vous en supplie, n'ayez aucune inquiétude pour moi, faites que je n'aie pas d'inquiétudes sur vous. Une fois sûrs les uns et les autres que nous ne souffrons pas, endurons ce qui adviendra sans faiblesse et sans murmure. Je vous écris au milieu d'un bruit.

. d'un brouhaha qui font que ma lettre ne doit pas avoir de suite \ je désire seulement qu'elle exprime bien ce sentiment que je vous aime de tout mon cœur, que votre souvenir est un de mes rêves les plus chéris^ et que je vous embrasse tous, beaucoup, beaucoup, beaucoup. »

9 j^vier. — Ce matin le prince Napoléon m^annonce que tout espoir est perdu. Le président a répondu à son père : Je ne veux ni ne puis ordonner la mise en liberté de M. OUivier. D^autre part, je sais du ministère que la

, transportation aura lieu cette nuit. Si vous voulez lui dire adieu, ajouta le prince, ne perdez pas un instant. Il n'y a qu'une seule lueur d'espoir. Je suis allé voir Vieillard, vous savez ses liens avec le président. Il doit tenter un suprême eiïort ce soir; s'il échoue, tout est fini. — J'ai

.couru à Ivry. C'était Theure du parloir. J'ai été introduit dans la cour du fort. Je Tai vu à travers des planches de bois. Je lui ai annoncé ce qui allait se passer cette nuit;... puis, à travers * Pintervalle des planches, nos lèvres se sont rencontrées... « Préviens tes compagnons, lui ai-je dit en le quittant, afin que , les malheureux qui sont venus avec moi puissent aussi donner et recevoir les dernières recommandations! »

10 janvier, à lo heures du matin« — Après une nuit désolée, j'écrivais à mon frère Adolphe, pour lui proposer ce qu'il eût accepté, j'en auis certain, d^açcpmpagner mon père

à Cayenne, lorsqu'on m'apporta la lettre sai-

« Paris, le lo janvier tS52. Monsieur, vous -devez savoir que Tafifaire de monsieur votre ' père est atran^e.-Le présklent mPa dit hier "qii'il avait fait ce que je demandais. Je suppose que Tordre quUl a donné est exécuté. Mais ~dtos le cAs où il -néf te serait pas, veuilles me le dire et je m'empresserais d'en faire hâter Texé- -^cution. Puisse la liberti qùi ta! est râtidue adoucir quelque peu la douloureuse amertume de ses regrets et redenner un peu de calme à > son e^it4 C'est un'vi3eu bkn -sincère de ttia part et dont je vous prie de lui transmettre l'expression. Recevez, Monsieur^ Fassurance de ma considération' la plus distinguée. Vieillard* »

Quelques heures plus tard, mon père me donne lui^ême la confirmation de la nouvelle ' par la lettre suivante :

« 9 Janvier i852. Ivry. Depuis que je suis à Ivrjr, mon existebce afyarcôUrn diverses phases -et subi plusieurs changements. A mon arrivée, j'ai été jeté dans une casemate, où -nous étions pour ainsi dire entaésés les -uns sur les autres, comme du bétail. Les ouvertures sont tellement rétrécies, qu'on peut à peine lire en plein jour ; VêXT manque; la poussière qui s'élève de la paille peu abondante sur laquelle reppsent nos i paillasses, produit sur- les. poumonb Tefibt de Facide carbonique ^ la nourriture est mauvaise

en qualité, iasuitisante en quantité; la vermine nous aiveteppe, il est impossible de s'y soustraire; elle engendre des pustules sur le corps de la plupart des. prisoimiers. Tel est le résumé des

'4oolcurs physiques^ auxquelles nous^sommes: en butte , résumé bien incomplet , surtout bien

' àffîûbli dans Texpisessioti, qui peut se ramener à un mot: le raffinement dans la cruauté. Aux douleurs physiques se joignent les souffrances morales, pluscuisames peut-être. Les honsmes entassés dans les casemates, d'éducation, de mœurs, d'idées^ de sentiments différents, au

- lieu d'adoucir par une bonté mutuelle les sup-

• plices auxquels on les a voués, les aggravent sans cesse. Incongniiiés, brutalités, récriminations, disputes, injures, etc., tel est le triste accompagnement de notre misère et de notre captivité» Imagiaez*vous la figure que je £ais dans

-cet enfer ! A peine dans la casemate, attristé du spectacle affligeant que j^avais sous les yeux, je

•fis entendre des paroles de fraternité; le respect que j'inspirais à tous les prisonniers, qui me œnnaissaient comme un des plus vieux soldats de la cause commune, contribua- à rendre mes paroles efficaces. Sur ma proposition, on fît un règlement, on me nomma^ à Tunanimité, délégué, et soit mon exemple, soit mes paroles, les habitudes se modifièrent comme par enchan-

. temeat. Pendant les trois jours de mon autorité, il ne s'est pas passé un seul lait répréhensible

et Tamitié a remplacé la discorde. J'ai établi une école, ^'a{)pre]ads à Jire et à écrire à ceux qui nelesaymt pas. J^aurais pu aller à Tinfirmerleou dans une casemate qui venait d'être formée pour les hommes de lettres : je ne Vei pas voulu. Sans doute je suis plus mal ici, mais J'y suis utile. — Au moment où je renonçais aux avantages d^un changement dans Tespérance de &ire quel* que bien, une charge plus lourde m'était réservée. L'école que j'avais organisée a donné au directeur du fort, Tidée de réunir les enfants qui ont été arrêtés. Consulté sur ce projet, je l'ai approuvé, et j'ai pris la direction de cette infer* nale réunion. Je vous écris ce soir au milieu de quinze petits bandits que jç veux instruire et moraliser. Nous avons commencé cette après^ midi, et quoique ces gaillards-là soient dénature à lasser la patience la plus robuste, je me sens de force à les dompter, à leur donner Tinstruction élémentaire dont ils ont besoin. Déjà, depuis quelques heures , j'ai obtenu de petits succès ; demain, je Tespère, la casemate des petits bandits sera la casemate modèle. L'idée de continuer ici le dévouement de toute ma vie me soutient, m'élève, imprime à ma captivité un caractère qui me la rend pour ainsi dire chère. Ainsi donc, rejetez toute âiiblesse, fortiâez*vous les uns les autres, soutenez mon excellente vieille mère ; soyez résignés, non d^ cette résignation qui courbe la tête, mais de cette résignation fière,

qui défie le destin et supporte les coups avec rimpassibilité d'une âme juste» N'ayez aucune crainte sur moi : Je serai aux forts, dans les prisons^ sur les routes ou Ton nous traînera, dans les îles ou Ton nous transportera^ ce que j'ai toujours été. Aucun acte ne démentira les actes de toute ma vie, aucune parole n'affaiblira les opinions dont je me suis toujours honoré. Si je succombe dans Tépreuve, mon dernier regard, se retournant vers le dd, appellera la justice qui viendra tôt ou tard réjouir la terre; ma dernière pensée sera pour le peuple ignorant, pour T Humanité vouée au mal ; te dernier cri qui s'échappèra de mes lèvres, le dernier sentiment qui fera battre mon cœur, sera pour Tavenir de fraternité et d^amour que j^ai rêvé toute ma vie et sur lequel je compte toujours. Mais non, je vivrai assez pour voir Taurore des jours nouveaux. J*ai vu l'enthousiasme, le délire avec lequel, dans notre Midi, ont été accueillis les Bourbons, et les Bourbons sont tombés; j'ai vu l'engouement pour le roi citoyen, et le roi citoyen est tombé. Je verrai... Allons donc, entants, courage ! Puissé-je résumer en moi toutes les souffrances qui auraient pu vous être réservées. ♦ La vérité r^te la vérité, quoiqu'on fasse, et quand . elle est voilée par quelque nuage, c'est pour briller après plus pure et plus resplendissante. »

.« Le 10. J^en étais là dem^ lettre, que j'écrivais au milieu des enfants ^ il était huit heures.

Un: gardien ouvre la porte, me dit de ramasser

mes effets; j'ai cru que jevous quittais pour longtemps, peut-être pour toujours, et qu'on me transporterait. On m'a conduit dans unecase- 'mate où je me trouvai seul. Là, je demande au gardien s'il m'a amené dans ce lieu pour être transporté ; il me répond que non. JMnsiste pour le savoir afin d'arranger mes paquets plus soli- .dement, il répond encore non et me quitte.

'Quelques minutes après, il amène un second prisonnier, puis un troisième. Alors, cédant aux sollicitations' de mes deux compagnons, il leur apprend que nous ne quitterons pas Paris. Je respirai, j'éprouvai un vif mouvement de joie en pensant que le sacrifice que j'avais £ait dans mon cœur, ne s'accomplirait pas, que je vous reverrais encore, ô vous tous, chers objets de mon affection. Puis, quand mon coeur se fut dilaté, quand il eut savouré le plaisir inefl'ablede cette douce espérance, ma pens^ se reporta tristement sur mes compagnons dMnfortune. Je supposai que puisqu'on nous avait séparés si tard, leur transportation s'opérerait dans la nuit, comme Emile était venu me rannonccr.

Je ne me couchai pas, je n'aurais pu dormir:

j^épiaisà travers la meurtrière; je sentjsXm grand mouvement, je vis circuler gendarmes, lanciers, sergents dq ville, chasseurs de Vincennes, troupes de ligne; je passai Une grande partie de la nuit, à deviner plutôt qu'à voir les épisodes du

drame lugubre qui s^accomplissait. Enfio^-ils

partirent tous, tous jusqu'au dernier des enfants,

• que les barbares ont enleyés. Après le rêve, c'était un horrible cauchemar. Puissîez-vousêtreaissez bien inspirés pour venir en ' effacer le souvenir {jiar votre visite. Adieu, vous tous que j'aime;

• Je vous emt»*asse avec d'autant plus d'ardeur que je ne croyais pas que ce bonheur me fût rendu. Adieu et souvenons-nous^

9 P. S. — On nous a fait aller ce matin à Tinfirmerie que nous occupons seuls tous les trois; trois, Bafroy, pharmacien <iu faubourg Saint-

■ Denis, Goudounèche, instituteur, rue du Vieux- Colombier; trois, c'est le nombre de ceux qui

' ont échappé au naufrage sur tant de malheureux innocents! — Le directeur vient nous annoncer

• que- nous serons transférés à Sainte-Pélagie. Enfin )e serai utl peu plus rapproché de vous. Que fera-t-on de moi après? Je l'ignore; mais

- )e vous reverraû Adieu encore, je né me lasse ' pas de vous embrasser. »

12 janvier. — Je comptais voir mon père avant'hier, tout au moins hier : il n*a pas paru.

• J^ai prié le prince Napoléon de s'enquérir des motifs de ce retard. Voici ce qu'il m'écrit à 3 heurés :

• « 12 janvier, 3 heures. Au ministère ils disent qu'ils ne saA^t rien, sinon que votre père n^est- pas parti et qu^l doit être à Sainte-Pélagie . Aujourd'hui il faudrait m'apporter la lettre de

go —

M. Vieillard ; j'ai bon espoir. Je saurai demain

des nouvelles de ce que le président aura dit cette aprèS'0Ûdi. Adieu, mon cher monsieur OlUvier. Dieu soit loué, si nous sauvons votre père, .comme je Tespère. Tout à vous. »

14 janvier. — Je recois aujourd'hui la lettre suivante du prince : « 14 janvier, 7 heures 1/2. Voici la réponse du général Bertrand à une lettre de mon père : Monsieur le maréchal, vous . désirez savoir si M. Démosthènes OUivier est mis en liberté. J'ai Thonneur de vous informer que dVprès un ordre de M. le ministre de la guerre je l ai fait transférer le 9 janvier à Sainte-Pélagie, oià il se trouve encore détenu en ce moment. Je suis, etc. Signé: Bertrand. — Demain mon père va écrire au mmistre de la guerre pour 00tenir que ce que lui a promis le président soit fait. Je m'empresse de vous informer de ce qui s'est passé. A vous de tout cœur. »

18 février. — Aujourd'hui seulemœt mon père est mis en liberté. Il a fallu plus d'un mois, malgré l'insistance du prince Jérôme et du prince Napoléon, pour obtenir Pcxécution d'un ordre du président, donné le 9 janvier. Maupas et Saint-Arnaud ne voulaient pas lâcher leur prise. Piétri, qui depuis plus de dix ans était notre ami, qui nous avait dû sa noxpination de commissaire en Corse, a fait amener mon père à ia préfecture, lui a sauté au cou en disant qu'il voulait être le premier à lui ani;ioncer la bonne

nouvelle de son élargissement. Il a insisté beaucoup sur ce point que la mise en liberté était sans condition.

25 février. Nouvelle alerte. Les fougueux du coup d^Etat ne se résignent pas à la mise en liberté de mon père. On nous donne Tavis certain qu^à la première occasion^ ils le reprendront; que si la liberté a été sans condition, elle n'est que provisoire. Nous décidons qu il partira pour la Belgique. Mais voilà que quand il a demandéun passe-port, on le lui a refusé : on veut le garder sous la main. Nous éprouvons maintenant pour le faire sortir de France autant de peine . que nous en avons* eu pour le faire sortir de prison.

I* mars. — . Mon père est enfin en sûreté à Bruxelles.

— Je reprends mamtenant mon récit.

De Bruxelles, mon père se rendit à Nice. Il y était à peine depuis quelques mois que le gou vernementfrançaisdemanda son expulsion, Ledigne intendant Lamarmora éluda la demande aussi longtemps qu'il le put. Ënân, il dut céder, et le 8 septembre 1 856, comme s^il devait connaîtra Texil dans Texil, mon père se rendit à Florence, oii il est demeuré jusqu^à l'amnistie générale. G^est dans la patrie de Dante lui-même quMI a appris combien il est dur de manger le pain de rétranger, de monter et de descendre Tescalier d'autrui!

J'étais resté à Paris. Je comptais sur lexercice de ma profession d'avocat pour subvenir aux obligations de chef de famille, que Tabsence de mon père laissait retomber sur moi.

Cette ressource ne tarda pas à m'être , enlevée. Le. conseil de Tordre, sur le rapport de M? Ma» rie, malgré l'opposition de M? Liouville, prononça contre môi.une suspènsiàn de trds mois, à cause de ma retraite devant le conseil de guerre de Lyon. Dans une circonstance pareille, .M* Jules Favre n^avait été condamné qu'à l'avertissement. Il est vrai que le coup d'État avait mis à la mode les rigueurs salu» ' .taires. Je cherchai alors à me procurer des moyens d'existence en donnant des leçons de .droit. Je n'y réussis pas .d'abord, et pendant toute Pannée i852, nous mangeâmes éjx pain à Paris, pendant qu'à Bruxelles mon père ne se levait qu'à midi^ afin d^ pouvoir se réduire ft un seul repas.

Il est assez curieux de marquer quelles étaient mes dispositions intérieures à cette époque. Je ne le pourrais sans l'obligeance d'un ami, M . Armand Rouch, avocat à. Montpellier. Il m'a envoyé, après les avoir communiquées à des cen- .taines de personnes, deux lettres que je lui .écrivais dans cette année i85â, au plus fort de ma misère : . •

« 26 Juin Je suis désolé de ce que vous

me dites de X. L'impatience et Tinquiétude

• 'sont de mauvais conseillers. Au lieu de méditer des vengeances qui nous perdraient^ de nourrir des colères, qui nous aveugleraient, il faut nous préparer dans l'étude et le recueillement pour l'avenir certain qu'il nous sera donné de voir. Détester, maudire, frapper des^ ennemis, ce sont là des choses faciles. Édifier, voilà où est le diffidle..Si n^us sommes* vain* eus, c'est parce que nous* n'avons pas eu en nous la force d'édiâer. Or l'amour seul édifie : d'ailleurs croyôz-voùs que le 2 déçeml»*e n^ait pas une signification providentielle ? Certains de nos penseurs, dont l'influence a été trop grande,' ont réduit la question que doit résoudre le dtx^neuvième siècle, à une question de consomma^' tim. Ils ont voulu soulever le peuple en lui promettant la satis&ctiôn de ses intéi^s matériels, en lui parlant le plus détestable langage.' Si les intérêts matériels agitent le peuple, ils ne le soulèvent jamais. Le peuple ne fait des révolutions que pour la justice et le droit. Admirable loi de l'Humanité, que ce qu'il y a de plus ignorant, de plus brutal souvent, ne soit remué profondément que par les idées! Signe certain de la dignité de l'homnie et de ses destinées immortelles. — Il ne sert de rien de s'aveugler, de nier l'évidence. La république a été vaincue parce qu'dle a été impuissante. Elle a été abandonnée par tous, parce qu'elle n'a eu rien de fécond à donner à personne. Pourquoi

cela ? Est-ce le signe qu'elle est impossible, mauvaise? Non. C'est la seule forme de gouvernement digne et grande, c'est la seule qui soit sûre de Tavenir* Mais la république n^est qu'une forme, qu'iin vêtement, li faut qu^elle s'appuie sur une réalité. Cette réalité c'est une foi, une croyance religieuse ou philosoj^ique, comme on voudra. Il faujt donc chercher cette foi. Les éléments en sont partout, dans votre cœur, dans le mien. La formule seule manque. C'est notre oeuvre de la trouver. Voilà à quoi doit s'employer notre ardeur. Aussi suis-je désespéré, quand je vois de belles et fortes intelligences comme celle de X., s'abîmant dans un matérialisme usé, ou réservant kur vigueur pour des œuvres de haine et de destruction. Açsez d'hommes ne sont propres qu'à ce rôle. Quand on est mieux doué que d'autres, on doit chercl^r une autre mission, se préparer à d'autres coïnbats. Violenti rapiunt^ a dit TEvangile, de la vérité. Il faut faire violence à la vérité pour la posséder. Elle se refuse aux» molles recherches; elle ne se laisse pas saisir par des mains souillées desang; eUe ne réchaufe pas des cœiirs troublés par des pensées vindicatives. Ne soj^ons donc ni tièdes, ni sanguinaires, ni vindicatifs; ou sans cela résign(MiSHQ0us aux vicissitudes des combats, et ne nous plaignons pas d être traités rudement par des ennemis auxquels nous réservions le même sort »

Digiii^L,a

€ 13 juillet» «.... Je n6 puis vous écrire que

très -brièvement. Un mot cependant sur les élections municipales. Mon avis serait qu^on commençât hardiment la lutte, mais en pous- * . sant des hommes modérés. L'abstention est une détestable chose : quelque fîGdble que smt Tarme qui reste, ne serait-ce qu'un tronçon aux trois quarts brisé, il faut s'en servir et essayer d^atteindre l'adversaire... . »

En i853, le nombre de mes élèves augmenta. £n 1 854, il était si considérable que mes leçons commencées & huit heures du matin se prolongeaient jusqu'à sept heures du soir. L'affection de mes élèves^ dont quelques-uns sont restés mes meilleurs amis, m'aidait à porter ce fardeau. Cependant^ à la ân de l'année, j'étais exténué» Quoique le temps de ma suspension fût terminé, leselTcts s'en prolongeaient encore. Personne n'eût osé confier une affaire sérieuse à un excommunié comme moi. Enfin, un jour, un avoue d e première instance, Picard-Mitouflet^ qui avait été moa camarade à l'école de droit et mon secrétaire général à Marseille, se risqua. A la veille des vacations, M' Bourgain étant tombé subitement malade, il me transmit son rôle dans une affaire considérable qui concernait une famille Vergniaud. Ce nom me porta bonheur.

M« Senard était l'adversaire, Paillet plaidait dans le même sens que moi, pour une autre partie. Je gagnai beaucoup mieux que le procès,

je. gagnai Tapprobatioa 4^ Paillet, l\ la manifesta cib^l^^seini^nvautdébut <ji^ sa plai^QÎrie, . quoiqu'il fût très-réservé,, peu complimenteur* . Ayant de se lever, il avait écrit au crayon sçs , paroles; son. secrétaire, 3eaupré, les a rer .

trouvées; i! mêles a remises; je les conserve enca- . dr.éesy en souvenir 4e celui qui, 1^ premier alpr§, m^a tendu ta main et donné la seule assistance •

• que j'aie jamais reçue d'un confrère. Je ne tar- . dai pjasà.en.senfir les effets. Madame, la marquise de Guerry avait résolu sa demande en-

. restitution contre la communauté de Piçpus. , Elle s^était adressée à M. de Vatisménil pour la diriger. Cçlui-ci lui indiqua comme avoué : M® PicardrMitouflet, pviis son successeur,- M^' Lesage. MM? Picard-Mitouflet et Less^ s'enhardirent à me proposer pour avocat. M. de . Vatisménil, qui avait entendu. Paillet sur mon. compte, adhérai! Cest ainsi que j^obtins Thon-* neur de me mesurer ayec.MM. Berryer et Dufa^re^ dans une cause trèsHunportante* .

UafTaire n^alla pas seule d'abord ; dès le .

début, un incident faillit tout gâter. Je plaidais déjà depuis une heure; quelques juges affec* talent de ne pas m' écouter ou de hausser les épaules à mes arguments. Je perdis jpatience, je m^arrêtai subitement, et m^avançant en^ les deux barres, je dis avec véhémence : « Ce qui se passe.me surprend* Aja .^mps des d'Aguesseau et des autres, quand une femme, après avoir

vécu longtemps en dehors de la loî, venait se • réfugier entre ses bras, c^était pour ces grands magistrats un jour de joie; ils accueillaient celle qui venait aux pieds de la justice après Tavoir longtemps fuie^ avec bienveillance et empressement, non par des marques d^inattention cal- » culées. » A ces mots, le tribunal se leva comme un seul homme pour délibérer. Je n^avais écouté que le soin de ma dignité; Je compris aussitôt que je devais songer à l'intérêt de ma cliente. Je réclamai la parole, elle me fut accordée, je dis : € Je viens d'avoir un moment de vivacité que je regrette; je. prie le. tribunal de croire que je n'ai pas eu rintention' de manquer au respect queie lui' dois. » Le tribunal reprit sa délibération; après quelques instants, le président Benoit Champy me dit, avec courtoisie : t M* Emile Ollivier, le tribunal accueille avec d'autant plus de satisâtction vos parokis, qu^il* y trouve une occasion de vous donner, ainsi qu'au barreau, un témoignage de sa bienveillance.' » Je remerciai et je repris ma discussion.

Les débats durèrent longtemps. Les plaidoirksj imprimées, sous forme de mémoire à consulter, furent répandues de tous' côtés. Après cette épreuve, quoique je n'aie gagné la cause que plus tard, en ^ppày je pus quitter mes' leçons et m^adonner uniquement aux plaidoiries. Je n'avais plus rien à désirer à cet égard, lorsque arrivèrent les élections de 1 857: : *^

LES éLEcnoNS DE iSSj. — €k>mmeiit je fus nommé député. — Lettre de Cavaignac. — Ma profession de foi* — MM. Hayin, Nefftzer et de Benazé.— M« Pelletaa.^ Une lettre au Corutitutionnel,

J^avais depuis longtemps exprimé mon opinion sur la conduite qui me semblait la meilleure. Les anciens, à mon avis, eussent dû se tenir à Pécart par respect pour leur passé, ne pas s'exposer aux nouvelles luttes, se borner à désigner des jeunes gens de mérite à la confiance du peuple. Cependant, tout entier à l'exercice de ma profession, je ne me rendis à aucun conciliabule. Aussi ma surprise fut-elle grande, lorsque, le 8 juin, MM. Picard et Darimon^ me saisissant dans la rue au moment où je sortais de diez mon médecin, me dirent: « Nous sommes envoyés par MM. Havin et Nefiuer pour vous offrir une place parmi les

candidats de Paris ; jl est urgent que àsl liste paraisse demain. Vous avez cinq minutes pour

vous décider. » Quoique lecteur assidu des remarquables bulletins de M* Nefftzer^ dans la Presse j je ne le connaissais pas. Je n^avais vu M. Havin qu'unefois, chez M. Vieillard, lorsque j^étais venu remercier ce dernier de son intervention en faveur de mon père. Je réfléchis un instant, puis obéissant à. un mouvement spontané, j'acceptai. On me plaça d'abord à Sceaux, . on me transféra ensuite à la circonscription que je représente depuis douze ans. Le comité démocratique accepta toute la liste, sauf M. Da* rimon et moi. Il m'opposa M. Garnier- Pages, M. Bastide fut le concurrent de M. Darimon.

Si Ton veut se reporter aux noms de ceux qui composaient ce comité (i), malgré l'opposition duquel je suis, entré dans la vie publique, certains faits postérieurs deviendront beaucoup plus compréhensibles, et ce qu'on a appelé une scis* sion n'apparaîtra plus que comme la persistance de quelques-uns dans l'exclusion primitive.

Je ne tardai pas à regretter le mouvement irréfléchi qui» m^avait entraîné de nouveau dans les luttes politiques, je tentai de reprendre un

(i^ MM. Amieli Arnaud (de TAriège), Bastide^ Bethmont, Bûchez, Garnot, Cavaignac, Charton, Corbon, Degousée,. Dégoûtes- Dehuncques, Hippolyte Dnhay^ Gàmier- Pages, Goudchaux, Guîlbert, Hérold, Laurent Pichat, Armand Le- - françois, Montfleury, Frédéric Morin, Kugène I^elletan, Jean Aeynaud, Sain, Jules Simon, Vaoberot.

éngs^^nent . téméraire. Aujourd'hui , tout te monde vèut €trè député : il y a ^uélqiié gldîf e à y gagner; dans ce temps, très-pèu s'en souciaient : il n^y avait que des coups à recevoir oii des humiliations à "dévorer: -La compbsfifon d'une liste est encore aujourd'hui une œuvre difficile, mais c-est à'caused:u grand'nombise de candidats; alors c'était à raison de leur pénurie. Aussi MM. Havin et NefFtzer refusèrent-ils de me rendre ma pardle. Maà ik>m avait d^ailleors pour eux, dans la lutte avec Tctat-major de l'ancien parti démocratique, la valeur spéciale d'un homme jeune, d^un homme de 48 et du fils d'un exilé. • . '

' Je me retournai alors d'un autre côté pour sortir de presse : j^écrtvis à M. Gamier-Pagès. Je lui offris de sacrifier ma candidature à la conciltation/ponrvu qu'il consentit à imiter mon exemple. « Mon cher Garnier-Pagès, je viens feîre un appel à votre cœur. Nos deux noms sont un des principaux obstacles à l'unité. Je sacrifierais sans hésiter le mien, si je ne m utais engagé envers le Siècle et la Presse j avant la publication de la liste du comité. Je ne puis manqaei* à liia parole. Du reste, ma retraite ne terminerah: rien. Votre retraite, au contraire, change les termes de la question, ménage tous les amours-propres, me permet de vous imiter. Ensuite, tQus leiS . deux réunis, nous tenterons une fusion entre les deux listes, et, après l'exemple que nous aurons

donné, personne p'osera résister à notre action. La force.de notre idée a toujours été dans l^éft sintéressement et le sacrifice. Donnons-en un . noiiyel exen^ple. Ce qui se passe à Paris en çe moment est Tobjei des entretiens de l'Europe; nos .çnnemis se réjouissent de nos discordes. Je vcms m prie) je .vous en conjuFe, au nom de la mémoire de votre frère, au nom de nos proscrits, ^u* Qom.de tous ceux qui souûreni, qui pleurent pour la vérité, faisons cess^ ce spectacle. V^qus êtes naturellement à la hauteur de tout ce qui est m%gnanii|i^. Vous proposer, une bonne action, C'^est être sûr qu'elle^ sera accomplie* Je ne vous supplie plus, je vous remercie. D'ailleurs, croyezmpi^ notre Mont^ne Ta dit : Jl e»tdes défaite^ triomphantes à Venvy des pictaires. A vous 4^ coeur. (Samedi i3 juin 1857^) *

M* Gamier^Pagè^ refusa en me {daignant de sacrifier si jeune le bel avenir qui m'attendait. Je m'adressai alors au général Cavaignac, et je lui écrivis : « Général, je suis venu vous porter ce matin la copie incluse de la lettre suivante adressée à Garnier-Pagès.Vous vous êtes montréd'un tel désintéi^essement, d^une telle hauteur d'âme dans ces dernières luttes, que vous avez le droit dé conseiller et d'obtenir. Je vous en adjure, .décidez Garnier-Pagès, et j^en suis convaincu, nous pourrons ensuite tout arranger. Autour des deux listes s^agîtent des haines subalternes dont nous devoqs bien nous défier tous. »

Le géûâral me répondit : % Mon cher mon-»

sieur, j'apprécie vos motifs et je regrette comme vous une scission quc^ à défaut de mieux^ je désire av(Mr contribué à rendre moins bruj^te^

mais elle ne résulte à aucun égard de votre candidature substituée à celle de M. Garnier- Pages. Il n'a dû, que je sache, venir à Tesprit de per* sonne que vous ayez été, de près ou de loin, l'occasion d'une rupture. Le dissentiment tient évidemment à autre chose. Après trois heures d'examen et de concession mutuelle, un projet de liste a été arrêté. Le lendemain, la presse à appris à tous les membres de la réunion, i la réserve d'un seul, que cette liste était changée, sans qu^on y eût mis une simple forme de courtoisie. Si des amours -propres isolés ont pu se trouver blessés par telles ou telles préférences, je rignore et m^en inquiète peu, à vrai dire, mais je vous avoue que j'ai pensé que tout le monde avait le droit de prendre un peu vivement la solution donnée par deux journaux à une difficulté que tous avaient le droit de croire écartée. Votre retraite, mon cher monsieur, n'est, que je sache, désirée par personne, car même les personnes qui se sont prononcées pour un autre choix, ont parlé de vous dans des termes qui ne peuvent laisser croire que vous puissiez être pour eux une cause de froideur. La retraite de M. Gar«nîer- Pages, à laquelle il s'était arrêté d^abord, ne servirait à faire disparaître aucun des dissen-

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timents avoués et connus de moi. Si une tentatim de rapprochement était faite, je suis tout prêt à y apporter tous mes efforts, mais vous cooqxrendrez sans peine que pensant que la solution ne gît pas là où vous la croyez, je suis à peu près le dernier de ceux qui peuvent se permettre d^insister auprès de M. Garnier-Pagès pour lui conseiller une retraite. Recevez, mon cher monsieur, Tassurance de mes sentiments bien distingués. 1

Le général était dans le vrai : il y avait au . fond du dissentiment quelque chose de plus qu^une question de personne : une question de principe, la plus grave de toutes, celle du serment M. Uavin, dans les lettres qu^il m^adressait, n'appelait jama:is nos adversaires que les non-sermentisies.

Ma tentative de conciUation ^J^ant échoué, je ne balançai plus. Je tins seulement à ce qu'il n'y eût aucun doute sur ma pensée ; je publiai la profession de foi suivante, qui résolvait implicitement la question du serment. « 19 juin 1857. Électeurs, il n'est pas nécessaire que je vous expose ma foi. Mon nom, mon passé vous Pont apprise. — Les événements n'ont pas modifié mes convictions. Tout établissement politique doit s'appuyer sur la démocratie. Personne ne le conteste. Mais il est deux sortes de démocraties* — Il en est une large, sympathique, qui s'élance vers l'avenir. — Cette démocratie

•sait qu'on graddit par l'assimilation et non par Texclusion^ qu^te présence d'ime. situation nou*- Telle, Hiaut«tfansformer et* non se répéter. — £lle croit que le temps des phrases est passé et que celui la science eommence.^^ — L^annéUo^ ration morale et matérielle du sort de ceux qui souffrent, des travailleurs, le développement du conunerce, de Tindustrie, du crédit : voilà son but. — La liberté : voilà son moyen. Elle convertit si elle peut; elle ne frappe jamais, elle n^exconmiunie pas. — Cette démocratie est celle de la jeunesse. Depuis 1848, je suis un de ses représentants. Nommes-moi^ si. vous voulez en facUiter Pessor. Électeurs, jamais peut-être votre mission ne fut plus grave. Ce qui se passe aujourd'hui estpour la liberté, comme une aube* A vous de faire que cette aube aille sans cesse en grandissait et devienne le jour. »

Le perspicace rédacteur de la Presse^ M. Nefftzer, ne se méprit pas sur mes intentions. « Nous recevons la circulaire que M. E. Ollivier a adressée aux électeurs de la 4^ circonscription. Nos lecteurs y trouveront les idées auxquelles la Presse s'est dévouée de tout temps. Quant à la portée des électiônsj Phonorable candidat Papr précie comme nous-mêmes. Ce n'est pas le passée c^est b présent et Pavenir qu'il considère, t En

4 présence d'une situation nouvelle, dit-il, il faut « se transformer et non se répéter, j» Ce mot heureux et juste s^adre^ à tout le monde, ré^

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sume la situation, dont les amours -propres obstinés n'ont pas voulu: se rendre conipte. » *

Qpelquesdémoefat^A^ayant . pas trouvé mon langage assez clair, me firent interroger par un des hommes les {dus purs et les plus fermer de la démocratie, par M. Schafer, qui, quelques mois plus, tard, après la loi de sûreté générale, &ilUt payer de* la transportation Tappui qu^U prêta à ma candidature. Je répondis que j'étais . décidé à prêter serment et que j'en|;ageais ^ixx. qui réprouvaient cette résolution à. ne pa^ voter pour moi. /

A r^mple du. général Cavaignac^ '\t tis ce que je pus pour ne pas aggraver la scisrîon^ je m'employai à obtenir de M. Havin qu'il publiât dans le.5ièc/« le nom de M. P^loftan, contre lequel l'avait irrité une récente polémique. € Mon cher monsieur, dans toutes les luttes, la viamre a{q>artient toujours au plus généreux, au plus magnanime. Les partisane seront puissants que le jour où ils le comprendront. Il se présente à vous une occasion d'être supérieur à ceux qui vous sont opposés, je viens vous adjurer de la saisir* M. Reynau se retire, M. Pelletan est sur Tautre liste., Il est connu par ses démêlés personnels avec vous. Sans explications ni commentaires, portez-le sur. votre liste dans la l'^circonscription.Ce ne sera pas faiblir, mais bien dominer. Au désir qu-on, a que vous ne le fassiez pas> je sens con>bien il est nécessaire

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que vous le fassiez. Le dissentiment est déjà grave. Diminuons-en Timportance. Je vous demande instamment et avec prière cette résolution^ je vous la demande pour moi, plus encore pour vous, et pour tous. J'espère trouver ce nom dans le Siècle demain. j>

Au premier tour de scmtin^ les 2 1 et 2a juin, M. Varin, le candidat du gouvernement, réunit . 9,633 voiA, M. Garnier-Pagcs, le candidat du comité démocratique, 2,749, M. Emile Ollivier, candidat du Siècle et de la Presse^ 6,741 voix.

Ainsi, si je suis entré de nouveau dans la politique, je ne le dois qu'à MM. Nefftzer et Ha vin et à rhommc distingué qui secondait ce dernier au Siècle f M. de Benazé. £ux seuls ont été mes patrons. Je ne sais s'ils m'ont en cela rendu un service; Je me sens du moins tenu à la reconnaissance envers eux, conune s'il en était ainsi. Malgré quelque» dissentiments passagers, qui ont été plus encore dans la forme que dans le fond, je n^ai jamais matiqué à ce devoir. Puisque des trois hommes de cœur que j'ai rencontrés au début de ma carrière un seul survit, c'est sur lui que je reporte un sentiment auquel il me sera d'autant plus aisé d'être fidèle que Técrivain qui en est l'objet unit un talent de premier ordr^e à un caractère pur et à une âme élevée et loyale.

Au second tour de scrutin, les à et 6 juillet, M. Garaier-Pagès se retira, et les voix se répar-

tirent ainsi : M. Varin, 10,006, M. Emile Ollivier, I i,oo3 voix. J'étais nommé,

La veille, le Constitutionnel ayant lancé quelques insinuations contre mon père, Je lui avais adressé la lettre suivante, qui ne manquait pas de quelque audace à cette époque : « Monsieur, Je ne veux pas répondre aux attaques que vous dirigez contre moi : elles m'honorent. Vos éloges seuls me^ troubleraient. Mais je ne puis laisser sans réponse ce qui concerne mon père. Vous dites qu'il n'est pas exilé, qu'il a été, il est vrai, poursuivi et condamné, mais qu'on lui a fait grâce immédiate, et que, s'il a quitté la France^ c'est de son plein gré, pour ses affaires privées . ou ses convenances personnelles. Autant de mots, autant d'erreurs ! Mon père n'a jamais été ni poursuivi ni condamné; il a été arrêté le 2 décembre i85 r, — ce qui est différent. — On ne lui a pas fait grâce inunédiate, un condamné seul peut être gracié; ce n'est qu'après plusieurs mois de prison que l'exil a remplacé pour lui la transportation. Ce n'est donc pas pour ses affaires privées qu'il a quitté Paris, oij il vivait paisiblement depuis dix-huit aiis; c'est encore moins pour ses convenances personnelles; elles ne sont pas d'être éloigné de ses enfants. Ce • n'est pas. seulement le séjour de la France qui lui est interdit, mais même celui des pays limitrophes, lladù successivement quitter Bruxelles et Nice. Les faits ainsi rectifiés, j'abandonne k la

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conscience publique et aux hommes honnêtes de tous les partis le soin de vous juger. — Un dernier mot : vous parlez de gens qui nagent entre deux eaux; vous pourriez bien mieux nous parler de ceux qui savent nager^ suivant les temps, dans tomès -les eaux. '(Dimanche matin, 5 juillôt ïSSy.) * • " • . • • " • Ije lendemain même de Télection, j'écrivis à tin de mes amis de Lille : c Je ne lierai jamais ni un révolutionnaire ni un homme de parti.' Entre la- démocratie jacobine et moi, il y

a répulsion dinstincts, accrue par ma conduite à Marseille et ma dernière lutte. Etre un de ceû^ qui fonderont '^eh contenant, voilà le seul ' rôle que je désire, le seul auquel je sois apte.- • Quand je serai convaincu qu'il m'est impossible, je rentrerai dans la vîè privée. Cette perspective n'a rien qui m'épouvante, les ardeurs ambitieuses ^ xfidn- âme ne sont pas malaisées à refréner. Destruam et œdtficabo^ a dît Proudhon comme épigraphe de son livre des Contradic* tioft^ édonùtni^ue^. Il a eu tort; les deux tâches

. sont incompatibles; il faut opter. Mon choix est âdt^ si je le puis, non desiruam^ œdificabo, » ' Le général Cavaignac mourut avant Touver-»

ture de la session. MM. Carnot et Goudchaux persistèrent à refuser le serment. M. Hénon

. s^unit à M.'Darimon^et à moi pour le prêter. Je suis arrivé à l'acte décisif de ma vie politique*; je m*y krrêie.

LV SERVENT : CE Q.U*IL SIGNIFIE; A QUOI IL EII6AGE. — Quc Ic

parjure n'est pas une vertu démocratique. — Pourquoi les abstentionnistes refusent le serment. — La fidélité à la république. — Le coup d'État. — Réponses. — Raisons qui: m'ont déterminé à prêter le serment. — Des résistances et des révolutions. — Moyens d'empêcher des révolutions nouvel]^. Laarartlne^rMiritbeiii, Benjamin Constant; Des oppositions constitutionaelles. — La correspondance. . avec mon père. — Il donne son approbation à mes vues. Je prête serment. — Ma seconde trahÎBon.

Les démocrates sont divisés mxr le sermeat. ^ Tandis que les uns pensent qu^il faut le prêter,

d autres soutiennent qu'il faut le refuser. Pourquoi ce dissentiment ? Tient*U à une hostilité de . doctrine contre le serment lui-même, quel que soit son objet, ou tout au moins quand son objet est politique? Quoique le parti démocratique paraisse, en général, contraire à Tinstitution du serment^ ce n^estpas de ce point de vue accepté.

ou repoussé que résulte le désaccord. Il naît de la nature des obligations évidentes que le serment impose. Dès qu'on a levé la main, prononce ces mots : Je jure obéissance à ia constitution et fidélité à V Empereur, on a personnellemmt ratifié la sentence d'absolution prononcée par le peuple, les 20 et 21 décembre 1 85 1, au proât du 2 décembre. Si on n^a pas aliéné le droit inaliénable de raconter le coup d'Etat, de le discuter^ de le juger en historien ou en philosophe, on a renoncé à l'invoquer en homme politique contre le gouvernement qui en est issu; on s'est même engagé à considérer ce gouvernement comme régulier et légitime : ce qui exclut et la sédition, dont beaucoup ne demandent pas mieux que d'être dispensés, et, ce qui nous plaît davantage en France, la discussion révolutionnaire; ce qui interdit l'emploi du dénigrement systématique aussi bim que celui de laviolence.

Il n'est qu'un moyen de décliner cette conséquence, c'est de poser en thèse que le serment ne lie pas, et que le parjure est une vertu démocratique. Quelques-uns l'ont insinué, d'autres^

ont agi comme s'ils le pensaient, personne n'a eu l'audace de le soutenir. Machiavel a paru l'oser dans son chapitre XVIII du Prince (sur" la manière dont les princes doivent observer la foi) ; mais ce chapitre contient moins un conseil que l'analyse ironique d'une réalité. En effet,.

après avoir affirmé que les princes ne doivent pas se considérer comme liés par leur parole^ récrivain dit aussitôt : t II y a deux manières de combattre: Tune avec la loi, Tautre.avec la folrce ; Pune est propre aux hommes, Fautre aux bêtes. » Plus loin, il ajoute : « qu'un parjure ne réussit que si on prend $oin de le dissimuler (^2sognia essere gransimulatore e dissimulatore)^ et que celui qui se propose de tromper, doit .paraître^ à le voir et à Tentendre, tout plein de piétéif de foi, d'intégrité, d^humanité, de reti-* gion. 3 Une doctrine qui abaisse au niveau de la bête, et qui ne peut s'avouer, est jugée en eUe^ même au point de vue moral. Elle ne Test pas moins si Ton considère ses résultats. Toute nation chez laquelle elle prévaut est perdue* L«a foi publique n'est pas détruite sans que la foi phvée ne soit atteinte. Quelle considération aura-t-oa pour la loi, si le législateur qui Téta-: blit n'a aucun respect pour sa parole ? Què deviendra la force des contrats, si s'engager n'est plus qu'un jéu, lorsqu'il s'agit des plus graves intérêts? Comment, après avoir célébré les hommes^ politiques qui ont été infidèles à des engage^ments solennels pendant une longue existence, oserait-on blâmer la femme adultère qui a manqué à sa promesse d'être fidèle , ou le faux té« moin qui n'a pas tenu compte de l'obligation de ne dire que la vérité? Sans doute, Machiavel avait raison, lorsque résumant les observations

qu il âvâit recueillies sur se3 contemporains, il affirmait que les 'princes loyaux n^avaiént pas obtenu les sourires de la fortune, et que le succès avait, dans son siècle, appartenu à ceux qui avaient le mieux imité la ruse du renard. SHl avait vécu plus longtemps, il aurait complété son observation en ajoutant que ce succès n'avait été que d'un jour, que pour Tavoir toléré même pendant ce jour, r Italie dégradée était tombée dans la longue décadence dont e\^le se relève à peiné. Le regard perçant de Montesquieu ne s'y est pas trompé; au premier rang parmi les causes de la décadence romaine, le grand penseur signale le mépris dans lequel le serment était tombé : € Polybe nous dit que de son temps, les serments ne pouvaiœt donner de la confiance pour un Grec; au lieu qu'un Romain en était, pour ainsi dire, enchaîné. Ily a un £ait dans les lettres de Cicéron à Âtticus, qui nous montre combien les Romains avaient changé à cet égard, depuis le temps de Polybe (i). » Montesquieu aurait pu dire aussi que Cicéron lui-même se montra quelquefois très-relâché. Dans son traité des Devoirs, quoiqu^il ait établi que la bonne foi est le fondement de la justice (2), il décide qu'on peut se refuser à la restitution d'une sojnme d'argent qui a été confiée, si celui qui la réclame

(1) De la Grandeur et de la Décadence des Romains, ch.Xt

(2) De Officiis, f, 7.

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veut s'en servir pour engager la guerre civile (i). Qu'on ne me réponde pas que ceux qui ri* clament le respect de la foi jurée, ne Font pas respectée eux-mêmes. Depuis quand donc le devoir n'est-il qu^une affaire de réciprocité 2 De-

puis quand donc 1 indignité des autres excuset-elle notre propre indignité ? Quel est Thomme d'honneur qui se croira autorisé à mentir parce qu'on a employé le mensonge contre lui, à tuer parce qu'on aura voulu le tuer ? La loi même du talion, quelque barbare qu^dle soit, ne va pas jusque-là. Quand pn applique à un coupable, pour le punir, le traitement qu'il a infligé à un autre, on n'atteint que lui; tandis que commettre le mal parce qu'un autre Ta comnûs, c'est s'atteindre soi-même en s'avilissant, et at» teindre les autres en les pervertissant par un mauvais exemple. Vous vous révoltez lorsqu'un despote, invoquant les excès de quelques-uns, attente à la liberté de tous; et parce que quelqu'un aura failli, vous vous croirez autorisé à ériger ce manquement particulier en loi générale? Contre cette aberration, je n'invoque pas les préceptes évangéliques, puisque ceux qui les enseignent demeurent d'accord qu'un politique n en doit tenir nul compte; j'invoque le bon sens du genre humain et la pudisur de toute cpnscience que la passion n a pas pervertie.

On assure que le parti abstentionniste se prépare, après avoir organisé Tagitation contre le coup d'État, à prêter serment ; puis, agissant comme si ce serment n'avait pas été prêté, à commencer une agitation nouvelle. Tel est, à ce quUl paraît, le secret contenu dans ce mot qu'on ressuscite depuis quelque temps, la démocratie radicale. En elles-mêmes, ces expressions n'ont aucun sens. Radical et absolu, c'est la même chose ; et il serait assez plaisant de voir les hommes qui, ennemis de toute métaphysique et de toute religion, nient l'absolu et le radical dans le domaine théologique ou philoso*phique, voulant nousTimposerdans la politique^ qui toujours a été considérée, même par les théo» logiens et les philosophes, comme la science du relatif. Dès qu'il est entendu que le mot de démocratie radicale est le signe de ralliemait de ceux qui veulent prêter le serment pour le violer, je le comprends, mais je le réprouve. Je me refuse même à croire qu'un tel parti s'organise ; je n'admets pas qu'après quinze ans de loyauté, la démocratie abstentionniste veuille se déshonorer. Nous ne prêtons pas le serment, a-t-cUe dit jusqu'à ce jour, parce que si nous le prêtions nous voudrions 1^ tenir, et c'est à quoi «notre conscience ne peut se décider. Ainsi a pensé François Arago, lorsque s'exposant à être chassé, dans ses dernières années, de cet Observatoire qu'il avait créé et illustré, il disait: « Un

membre du Gouvernement provisoire, de la commission executive ne doit pas prêter serment, je suis prêt tout subir, ma conscience a parlé. i>. Ainsi s^exprimèrent le général Cavaignac, MM. Camotet Hénon, lorsque le 2g mars i852, ils refusèrent le serment par une lettre collective: t Nous repoussons la théorie immorale des réticences et des arrière-pensées, et nous refusons le serment exigé à Tentrée du corps législatif. » Ainsi pensent les hommes de probité qui s'obstinent dans Tabstention : pourquoi persisteraient-ils dans cette résolution, si prêter serment n-est qu'un acte vain, qui n^oblige à rien?

I^e nous faisons donc pas architectes d'équivoques, et posons la question dans sa rigueur : prêter serment équivaut à reconnaître k gouvernement conuxie régulier et légitime, à absoudre son origine. On s'explique, dès lors, •qu'un certain nombre de démocrates ne puissent y consentir. Voyons commrat ils raisonnent.

La démocratie, disent-ils en premier lieu, n'est pa$, selon une maxin:^ de Mariana reproduite par Royer-CoUard, la pervèrsim même, démofiratia qua perversio est; elle n'est pas condaipné^s, aina que Fa cru Cousin, à se ranger sous un maître, ou à finir par le despotisme, comme Ta, prétendu M. Thiers. La démocratie • ne peut .se concevoir sans la liberté. Il' s^ensuit qui; sa forme politique naturelle est la

république y qui est la plus grande quantité de liberté possible dans les institutions,

libertà che è la substantialità del governo popolarcy selon la parole de Guicciardin. Comment, dès lors, un démocrate pourrait-il, sans renoncer à ses convictions, adhérer à un gouvernement de forme monarchique ?

Si, du moins, ajoutent-ils, Torigine de ce gouvernement atténuait cette première difficulté ! Cette origine elle-même crée un obstacle plus infranchissable que le premier. Que deviendrait la moralité humaine si le succès couvrait tout et si le fait accompli, quel qu'il fût, était considéré comme la source légitime du droit ? Les hommes de bonne volonté ne doivent pas s^assoder à une telle aberration de la conscience. II leur appartient, par une protestation non interrompue, d>empêcher la prescription de s'accomplir» Ad^ versus hostejn œterna auctoritas^ il n'y a pas de prescription au proât de Tiniquité.

' Je ne méconnais pas la force du double raisonnement de ceux que, pour employer le langage usuel, j'appellerai des abstentionnistes. Je conçois qu'il ait paru décisif aux Victor Hugo, aux Charras, aux Louis Blanc, aux Quinet, aux Laurent Pichat, aux Desmarets; et je ne suis pas davantage étonné que les Hénon, les Carnot, les Jules Simon, les Grévy aient attendu, qui six ans, qui douze, qui quinze, avant de se déterminer à une démarche qui, de leur

part, a acquis d^autant plus de signification qu'ils ont mis plus longtemps à s y résoudre* Je dois expliquer pourquoi je n^ai pas été arrêté par ces deux objections. Je le ferai sans aucun ménagement. Il est peu de politiqu/es qui n'aknt eu au moins deux langages; qui, dans leurs conversations intimes, n'aient plus d'une fois raillé eux-mêmes leurs discours officiels; qui plus souvent encore, n'aient tenu aux uns des propos dont ils se gaussaient avec les autres. Fiévée, qui le savait^ définissait fa politique, même dans les gouvernements représentatifs : la politique est ce qu'on ne dit pas. Je pense qu'elle doit être ce qui se dit tout haut. Je n'estime habile que celui qui peut répéter aux autres ce qu'il se dit à lui-même; Je ne trouve aucun mérite à couler à Toreilie de quelques-uns le contraire de ce qu'on soutient publiquement. Cobden, voulant me donner la meilleure idée possible de son ami M. Bright, me disait : « Ha le courage d'un lion, il dit toujours tout haut ce que les autres ne disent jamais que tout bas. » Je voudrais, à la fin de ma carrière, avoir mérité un tel éloge.

La distinction fondamentale qu'on établit, en

général, entre les gouvernements, est tirée de cette considération, que les uns sont république, les autres monarchie. Un État est dit république, dès que le pouvoir exécutif n'est pas transmis par voie d'hérédité : peu importe d'ailleurs que

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ce pouvoir soit à vie et entouré de la majesté royale, tel qu'était le doge à Venise, ou à temps seulement et irrévocable pendant ce temps, tel qu'est le président de la république américaine. L/exclusion de rhérédité dans le gouvernement, voilà le caractère essentiel par lequel se définit la république. Les républicains formalistes attachent une telle importance à ce caractère que, où il existe, tout leur paraît supportable ; tout, au contraire, leur est insupportable où il fait dé&ut; et les mêmes honmies, qui se lèveraient en armes pour défendre le principe de rhérédité dans la transmission de leur fortune, ont souvent pris les armes pour Passaillir dans la transmission du pouvoir exécutif.

J'ai peu de goût pour le principe d'hérédité dans la constitution du gouvernement, quoiqu'on puisse, sans déraison, lui réserver une place, lorsqu^on considère Timportance qu'il a, qu'il conservera dans la nature et dans la société, dans la constitution des familles au point de vue physiologique, psychologique et matériel. Je ne concède pas néanmoins qu'il faille attacher à ce caractère une importance fondamentale; et, si j'avais à choisir, entre la république sans la liberté de discussion, comme elle fut sous Cromwell et à l'époque où Camille Desmoulins montait sur l'échafaud pour avoir écrit le Vieux Cor délier y et la monarchie, même avec une demi-liberté de discussion, je serais de l'avis d'Armand Carrel^

ainsi que lui, « j'opterais pour la seconde combinaison, comme présentant plus de . garanties que.la pranière. »

A mon avis, la distinction fondamentale entre les gouvernemeots doit être prise d'un ordre d'idées différât ^ je ne connais, en réalité, que deux espèces de gouvernements : les gouvernements dans. lesqu^ le chef se croit un droit propre, dont il délègue ou retient, à son gré, une portion, et les gouvernements dans lesquels le chef n'est qu- un délégué de la nation, pour Pexercice des droits sociaux; les droits individuels demeurant la propriété exclusive, souveraine, inviolable, de chaque citoyen. .

Tout gouvernement qui rentre dans la première catégorie est un mal^ on ne doit jamais s^en accommoder ni lui prêter as^tance; contre lui, rinsurrection est légitime; ceux qui [ attaquent sans succès sont des martyrs \ ceux qui le renversent sont des héros. Dès qu^un gouvernement se range dans la deuxième catégorie, il est légitime; on doit le reconnaître, Taider; contre lui, Tinsurrection est un attentat; ceux . qui l'attaquent sans succès sont des perturbateurs, ceux qui le renversent sont des factieux.

Il est sans doute permis, dans les diverses combinaisons auxquelles peut s'adapter le gouvernement libre, d'en préférer une en particulier, celle, par exemple, dans laquelle il n'y aurait pas de roi, mais un chef nommé pour un temps ou

nommé sans temps limité et toujours révocable; à la condition toutetbis qu'après avoir défendu ses préférences, on se rangera à-l'avis de la mâ|orité. La rnajoritéj certes, ne peut pas tout, quoique Rousseau Tait cru à tort dans le Contrat social; elle ne peut rién contre les droits- individuels. Fût-elle unanime, moins un, pour proscrire la liberté de conscience, le droit qu'a la créature humaine de prier, de servir, d'adorer Dieu selon sa foi : celui qui serait seul aurait le droit de se lever contre la majorité, de dire : non; et Tacte de contrainte exerce contre lui constituerait un abus de la force. La décision d'une majorité n'est souveraine que dans la sphère des droits sociaux. Là, son omnipotence est sans limites. L«a détermination de la. forme da gouvernement est pAr- excellence du droit social. Le contingent domine en pareille matière; il n'est pas un homme de seiis qui n'ait reconnu que les mœurs, les traditions, les circonstances intérieures, l'état des peuples voisins, doivent être pris en-considération plus que les principes abstraits.

Pour quel autre motif Benjamin Constant, rhomme qui, après Machiavel et Guicciardin, a le mieux écrit sur la politique, aurait-il défendu la monarchie constitutionndle? Il nous . le dit, du reste, dans l'avant-propos de son beau traité Des réactions politiques .* a J'ai ' retranché ce qui avait un rapport direct aqx

formes de gouvernement, non que j'éprouvasse de la répugnance ou de la crainte à rappeler que j'avais tâché d'empêcher le renversement de la république, comme Je tâcherai (T empêcher le renversemeiît de toute institution existante^ quand elle me paraîtra compatible avec la liberté. Les révolutions me sont odieuses parce que la liberté m'est chère... La liberté, l'ordre, le bonheur des peuples, sont le but des associations humaines ; les organisations politiques ne sont que des moyens, et un républicain éclairé est beaucoup plus disposé à devenir royaliste constitutionnel que partisan de la monarchie absolue. Entre la monarchie constitutionnelle et la république, la différence est dans la forme. Entre la monarchie constitutionnelle et la monarchie absolue, la différence est dans le fond. »

Quel autre motif aurait déterminé Carnot à servir l'empire, à Anvers et au ministère de l'intérieur, après avoir* été seul à voter contre lui ' dans le tribunat, en sa qualité de républicain? Son fils d'ailleurs nous l'apprend : « Mon père était républicain; vous le savez. Après la ré- . volutioa, il resta le dernier sur la brèche pour défendre ses opinions, et il vota seul, tout seul, dans le tribunat, contre rétablissement du gouvemonent impérial. Mais deux principes dominaient tous les autres dans Tesprit de mon père : l'amour du pays, qui passait chez lui

avant toute opinion politique; la volonté nationale, à laquelle il savait toujours sacriâer la sienne. Amsi^ dès que le gowemement impérial eut été accepté par la nation^ il 1 accepta lui'fnême franchement j sans réserve.

Napoléon appréciait si bien les véritables sentiments de mon père, que, quand les armées ennemies envahirent la France, il n'hésita pas à confier au vieux républicain la défense d'Anvers, qui pouvait être la clet de Tempire. Et quand il revint de Tile d'Elbe, il remit entre fies mains le portefeuille de Pintérieur, le plus important et surtout le plus influent sur Topinion publique. Et pourtant il ne croyait pas encore Tavoir sulllsamment apprécié, car ses derniers mots, en partant pour son ^mier exil, ont été ceux-ci : « Camot, je vous ai connu trop tard.» C est qu'il n'ignorait pas, lui, que pour un bon citoyen, il existe un devoir supérieur à .toute préférence pour telle ou telle forme de gouvernement : c'est la fidélité aux intérêts du pays, le -dévouement le plus complet à sa gloire, il savait tout cela, parce quMl était grand. »

Quel autre* motif aurait porté le générai Lafayette, cet homme qui a été \me des personnifications les plus achevées de la race française, dont il avait la vaillance, la grâce, Tesprit, la générosité chevaleresque, à recommander au peuple la monarchie dè i83o comme la meilleure des républiques, avec le lest héréditaire

que lui assurait un roi, et, malgré ses sentiments républicains, à ne jamais servir que des gouvernements constitutionnels?* Il nous a révélé luimême sa penséç, dans une conversation avec le roi Louis-Philippe : « Lafayette. Vous savez que je suis républicain et que je regarde la constitution des Etats-Unis tomme la plus pariÎEdte qui ait existé. « Le duc d* Orléans. Je pense comme vous. Il est impossible d'avoir passé deux ans en Amérique et de n'être pas de cet avis. Mais croyez-vous dans la dtuation de la France, et d'après TofMnion générale qu'il nous convienne de l'adopter ? — Non, lui répondit Lafeiyette; ce qu'il faut aujourd'hui au peuple français, c'est un trône populaire entouré d'institutions républicaines. — C'est ainsi que je Pentends, reprit le prince. »

Quel autre motit aurait poussé celui qui de chansonnier grivois est dévenu tour à tour un poëte épique et un véritable Vîncent-de-Paul de la démocratie, Béranger, à répéter sur tous les tons, après 1848 : € J'ai eu peur de la république, pour la république, en la voyant naître trop tôt et trop vite...; nous voulions descendre marche à marche, ôn nous -a fait sauter un étage...; j'aurais voulu que la république nous vint un peu plus tard (i)*

*(i) a mars 1848. Correspondance publiée {>ar M. Paul Botteau.

Quel autre motif aurait décidé Manin et Gari-

bâldi à incliner leurs opinions républicaines devant la monarchie d^ Savoie? Manin TexpUquait en septembre i855 : « Le parti républicain, si amèrement calomnié, fait de nouveau acte d'abnégation et de sacrifice à la cause nationale. » Convaincu qu'avant tout il faut faire F Italie, que c^est la question principale, celle qui prime toutes les autres, il dit à la maison de Savoie : « Faites l'Italie, je suis avec vous ! Sinon, non. » f Ainsi, ajoute Thistorien qui relate ce . document, ne pouvant dans Tétat jde FEurope et

. de ritalie donner à son pays la forme de gouvernement qu'il préférait, la république fédérative, Manin se ralliait à ce qui lui paraissait actuellement possible, la monarchie constitutionneUi unitaire (i) ». Garibaldi, le 24 décembre 1868, a dit de même : « A?iciens républicains par principe et de fait, mes amis et , moi, nous avions accepté de bonne foi la mo^ narchie^ nous ne lui demandions pas autre chose que d'améliorer la condition du pauvre peuple, de maintenir sa dignité intacte vis-à-vis des puissants de la terre..... J'aurais respecté

' un gouvernement quelconque qui ferait le bien,.. »

Quel autre motif enfin aurait entraîné Proudhon, dans son livre De la justice dans la révo-

(i) M. Henri Martin» Daniel Manin^ p. 38o.

lution et dans l'église, à écrire : c Je veux autant qu'un autre la gloire du npm français. Je

ne repousserai jpas le triomphe de mes principes et le bonheur de ma nation , parce qu'ils me viendront d un empereur ou d'un roi. Si quelque vertu politique m'est échue en partage^ c'est surtout, j'ose le dire, cette abnégation parfois bien amère, qui, en présence de la justice et de la félicité publique, me fait fouler aux pieds toutes les considérations de Tamour-propre. // n'en est pas moins vrai que Vempire^ tout en continuant de garder Vimmobilité^ a fait positivement demi-tour à gauche, et que nous fCavons rien de mieux à faire que de répondre au signal j dussions-nous pour la troisième fois, comme cet ancien, nous faire renvoyer aux carrières co* *

Aucun de ces illustres citoyens n'a été indifférent dans une question aussi capitale que la forme du gouvernement. Chacun a eu sa préférence, Ta témoignée, soutenue; mais après

avoir opiné, il s'est rangé à- l'opinion générale. L'école républicaine de 1 83o avait méconnu ce principe : il a été restauré et remis en lumière par les chefs des écoles socialistes. Ils Tont retrouvé dans les instincts les plus profonds du peuple, et ils Font placé par leurs polémiques, au-dessus de toute contradiction* ' .

(i) Onzième Étude, p. 17 3^ i 87.

' La considération tirée, de la ioraie monarchique ne m'arrêta donc pas ; pas plus que sous le gouvernement de juillet elle n'avait arrêté * MM. Garnier-Pagès, Ledru-RoUin, Carnot, Marie, Bethmont, Grémieux. La monarchie nouvelle offrait du reste cette particularité qui la distinguait des précédentes, qu'elle maintenait le suffrage universel, et que par là, comme Tavait annoncé le, président « le peuple restait toujours maître de sa destinée ». Les fictions constitutionnelles étaient, il est vrai, repoussées avec rudesse. Je n'en avais nul souci; malgré Tadmiration qu'elles inspirent aux maîtres de Tancienne politique, elles m'ont toujours paru aussi déraisonnables quinefficaces. La responsabilité, compagne de Faction, est la loi souveraine de la vie humaine. Que la responsabilité du chef de PÉtatne supprime pas celle des ministres, je le demande; que la responsabilité des ministres supprime la responsabilité du chef de TÉtat, je m'y oppose. On objecterait en vain que perpétuité du pouvoir et responsabilité s'excluent : Louis XVI, Charles X et Louis-Philippe ne seraient pas de cet avis. En fût-il ainsi, cela ne canduerait que contre la perpétuité du pouvoir, non contre la responsabilité. Inconséquence pour inconséquence, je préfo^ celle qui crée perpétuel un chef responsable à celle qui crée irresponsable un chef perpétuel. La perpétuité du pouvoir, en la supposant utile, n'est pas essentielle, ce n'est qu'une loi de

deuxième ordre : la responsabilité est essentielle^

c'est la loi des lois. Déclarer un être humain irresponsable est une monstruosité. Déclarer perpétuel un chef responsable, ce n'est qu'une erreur de logique. Je préfère Terreur de logique à la monstruosité : Terreur de, logique conduit moins loin et se répare avec plus -de facilité.

Je ne crois pas nécessaire d'insister davantage

sur cette première objection, d'autant plus que cest surtout à la seconde, l'origine du gouvernement, que s'attachent les abstentionnistes. Cette origine est un coup d'Etat. Qu'est-ce qu'un * coup d'État ? Une des formes de la révolution. Seulement je vous prie de mebien comprendre.

Le mot révolution a deux sens : il désigne d'abord un ensemble de principes conquis ou formulés en 1789 et depuis; il exprime ensuite, selon la définition de Metternich, dans un mémorandum secret, adressé en 1846 à la cour des Tuileries : « le lait par lequel les Etats passent des mains des gouvernements constitués dans celles d'un autre pouvoir quel qu'il soiti »

dans ce dernier sens que je dis : un coup d'Etat est une des formes de la révolution ^ c'est la révolution par guet-apens.

Voilà qui d'un mot juge tous les coups d'Etat. Toutefois la nation qui subit le coup d'Etat est plus coupable que celui qui l'exécute. Que sera-ce si elle l'appelle? « La soumission de tous n'est-elle

pa s plus choquante que r visurpation d' un seul (i )?» JRfiCQniiai8soiis4e cependant, quelque pénible que cela puisse être, une partie notable de la nation française a appelé le coup d'Ktat. La population écldrée de Paris y une poignée de citoyens intrépides, disséminés un peu partout, résistèrent ;au péril de leur vie. Le peuple, dans sa masse, accueillit avec ironie ceux qui rappelèrent à la résistance ; infidèle à ramitié, selon l'expression de Proudhon, il laissa saisir, giirrotter, empri- . sonner ses favoris, sans remuer -, il parut tout entier à la joie de contempler la contusion des * Burgràpesj ses ennemis, qui ayant cru prendre étaient pris; et comme, ce qui fut le plus révoltant dans le coup d'État, la transportation, avait été inaugurée par la république, il 'nVprouya pas contre cet abominable procédé Tindignation qu^il eût ressentie, s'il n'y avait pas été déjà façonné. On trouve le retentissement lointain de ces impressions dans un des discours les plus hardis de M. Jules Favre, du i^'^ avril i865: « Il faut constater ce grand événement que le prince qui se trouvait alors maître des destinées, je ne dirai pas du monde mais au moins de la France, n'a pas imité les exemples d'autres monarques victorieux. Ce n'est pas à sa fortune, quelque ^ande qu'elle fût, qu'il a demandé la

(i) Lafayette, Mémoires, Mes rapports avec le premier

légitimité de son pouvoir, c'est au pacte ; alors qu'il était maître de tout, il a voulu n'être maître de rien ; il a, pour ainsi dire, abdiqué en facedu principe devant lequel il s'est incliné; et, face à tace avec la nation, il a conclu avec elle ce pacte, dans lequel, comme basé, le premier article que nous rencontrons est la souveraineté du peuple, et, avec celle-ci, comme une conséquence nécessaire*, la consécration, ou plutôt, permettez-moi de le dire, la restauration du suffrage universel. Ce grand fait est marqué de caractères tellement lumineux, que je m'étonne qu'on puisse ne pas apercevoir que la révolu-tion dont je parie a été dirigée non pas^ mes^ sieurs j contre les amants exagérés de la liberté, mais contre ceux, au contraire, qui voulaient la nienér en arrière. Cela est si vraij que cette révolution a pris pour symbole, et il ne pouvait pas y en avoir de plus éclatant après la souveraineté du peuple, la liberté électorale repré- • sentée par l'anéantissement de la loi du 3 1 mai qui l'avait limitée. >

Dans le monde aristocratique, racquicscement fut encore plus explicite que dans le peuple.' « J'ai de la peine à ne paraître que résigné, » disait un homme d'ailleurs de haute valeur intellectuelle et morale. Un ancien pair de France demandant à un des serviteurs les plus vénérables de la monarchie d'Orléans, comment il fallait voter au plébiscite, celui-ci répondit: c Votez oui.

il ey;^uterâ une besogne que nous ne pourrions pas exécuter. » Combien nVt-on pas connu

d'anciens conservateurs qui, pour être agréable^9 frondaient Thiver dans les salons, et, revenus Tété dans leurs domaines, menaient leur, commune au scrutin officiel, comme un troupeau. Beaucoup de légitimistes dans le Midi aidèrent à dresser les listes de proscription. Quant au clergé, il ne dissimula pas sa satisfaction. Tadio futurarum prœsentia placuere^ par inquiétude de Tavenir on se réjouit du présent* Qui empêchait d'ailleurs la nation de répondre non au scrutin ? Je Td bien fait, et d^autres.avec nxoi j je connais même des oiiiciers qui me touchent de près, qui sont allés inscrire im non à côté de leur signature. Ce premier vote u'eût-il été que Teffet de la surprise ou de Tépouvante, comment, depuis quinze ans, la nation ne Ta-t-cilc pas repris, eilacé, désavoué ? Gomment n'a-t-elle pas envoyé à la Chambre un seul député qui ait osé manifester, que dis- « je ? insinuer qu'il poursuivait le renversement de Tempire. A quoi sert de s^aveugler volontairement? Comment ne pas comprendre que prétendre d'une nation, qu'elle subit, depuis quinze ans, un gouvernement d'aventure qu'elle n'a jamais accepté, qui s'est imposé une nuit i5ar la force, c'est proférer contre elle le plus ou-, trageant des outrages. Ah 1 s'il en est ainsi, changeons notre nom, nous ne sommes plus le peuple

qui a renversé la Bastille, repoussé TEurope .

en 1792, le peuple /raz/c, le peuple héroïque, le peuple que Shakespeare appelait le soldat de Dieu : nous ne sonunes plus qu^un ramassis d'égoïstes, d'épicuriens^ de spéculateurs, de poltrons destinés à devenir la proie de quiconque nous assaillira !

L'origine du gouvernement n'est pas au 2 décembre, elle est au vote populaire des 20 et . 2f décembre. De ce jour, PEmpereur a pu dire avec raison que le peuple l'avait absous. Cela suffira*t-il au regard de Dieu ? Cela suffira-t-il au regard de Thistoire? Je n'ai pas à le rechercher. Cela suiht du moins au regard des contemporains , pour qu^ils soient obligés de traiter le gouvernement impérial comme un gouvernement régulier, auquel on dpit un assentiment volontaire, et non pas seulement cette soumission passive, au-delà de laquelle il n'est pas licite d'aller avec Tusurpation. Est-ce que fe suis singulier en m'exprimant ainsi ? Ni Lafayette, ni Cabanis, ni Garât, ni aucun de ces idéologues tant redoutés par Napoléon 1®' ne le penseraient, eux qui, au sortir de fructidor, allant beaucoup plus loin qu'il ne convenait, se sont réjouis de brumaire ( t) ? — A 1 égard des faits accomplis, je

(i) «Après avoir partagé au 18 brumaire ma joie et mon espoir, vous ne tardâtes pas à reconnaître la funeste direc- . tien du nouveau gouvernement.» (Lafayette , Dédicace à la mémoire de van HysseL)

. n'admets pas plus pour le politique que pour le philosophé rddhésion nécessaire. Le politique aussi bien que le philosophe doit apprécier et n^approuver que ce qui est conforme au juste : mais, tandis que le philosophe n'a pas à tenir compte du fait qu'il réprouve, le politique est obligé de le subir, après Tavoir blâmé, comme le point de dcpart impose de ses combinaisons.

Les objections écartées, j'arrive aux raisons qui me déterminèrent. La principale fut Pappréhension que m'inspirent les révolutions.

Il en est de légitimes ; ainsi que Ta écrit Phomme dont lè titre d^honneur dans ce siècle sera de s'être porté l'ennemi de l'esprit révolutionnaire, M. Guizot : « il est des jours où le pouvoir perd son droit à la fidélité, où naît pour les peuples celui de se protéger eux-mêmes par la force, ne trouvant plus dans l'ordre établi ni sûreté ni secours. Jours redoutables et inconnus, que nulle science humaine ne saurait prévoir, que nulle constitution humaine né saurait régler, qui pourtant se lèvent quelquefois marqués par la mainiferine. Si l'épreuve qui commence alors était absolument interdite, si du point mystérieux où il réside cegrand droit social ne pesait passurla tête des pouvoirs mêmes qui le nient, depuis long-; temps le genre humain, tombé sous le joug, auraitperdu toute dignité comme tout bonheur (i}.»

(i) Washington ; Civilisation en Europe, 4* leçon. .

V impossibilité d'arriver autrement à raccompUssement de ses destinées excuse seule une nation de recourir à une révolution ; il n'est pas permis d'y recourir pour triompher d'une difficiilté. Gûicciardin sera ici mon autorité; je . mWorce de n'avancer qu'appuyé sur des témoignages imposants, ma prétention étant de rappeler des idées oubliées plus que d'exposer des idées nouvelles, îîon nova sed .oblita. Dans un de ses livres inédits, un des plus beaux qui existent sur la science politique, le publiciste florentin dit qu'avant de faire une révolution, il faut ^en prendre garde de ne pas s'exposer à tomber dans un mal grand pour en fuir un petit, afin de ne pas imiter ceux qui se donnent de là peine pour changer un mal d'estomac en un mal de téte (i).

Contre la difficulté à accomplir sa destinée quline liation ' trouve dans la conduite d'un gouvernement, elle a pour ressource le droit érigé 'éh^ axiome par les publicistes anglais du dix-huitième siècle : le droit de résistance. Au-

(i) GU uommi nom dèkbono levarsi éa uno ttato ptr/ug"

gire quelle cose che non le satisfanno, senon per capitare

in un altro, dove è considerato quale sîa piît, o qitanîo s'abbia a avère migHore condi^i^ione . Perche le murajiohi }ion s'hanno a cercare pcr fuggire i nomi e i vi^i degli ucminif o pcr mutare il duoln delln stomaco in duolo di testa, ma per juggire gli ejfctti e libcrarsi de' mali che si afflige gono, sen^a eut rare in altt i mali e forse maggiori, (Del Kegghnento âi Firen:i;e, p. loo).

tant les effets de la résistnice sont lëconds^

autant sont mélangés les effets de 'la révolution* Depuis 1 6â8, T Angleterre procède par YOt« de résistance, non par voie de révolution, elle ne renverse pas son gouvernement, elle le dornine et le dirige* Aussi le progrès y est-il incessanjt; si Ton marche avec plus de lenteur, ce qui est conquis ne se perd pas. Depuis 89, notre histoire n^est qu^une série de révolutions^ aussi rien n'est définitif^ à chaque génération tout est à re^ commencer. Sur .certains sujets, nou$ sommes moins avancés qu'en 178g. Si Mirabeau prononçait au corps législatif quelques- un^s de ses plus beaux discours, il serait interrompu, rappelé, à Tordre; au sénat, M. Troplong se couvrirait, tant serait irrésistible l'agitation de Tauguste assemblée.

Quand une révolution nouvelle éclate, les ignorants seuls s^en épouvantent, les malins se rassurent parce qu^ils savent commetit Pévénement se déroulera. On commence par s'embrasser, par illuminer, par passer des revuds, organiser des fêtes et crier beaucoup; on épuise dans ces vaines démonstrations les forces des maUieureux qui, croyant s^illustrer, se- àoftt emparés du gouvernement provisoire; on leur arrache des promesses chimériques que ni eux-mêmes ni leurs successeurs ne pourront réaliser ; on en obtient des décrets improvisés, mal conçus, qui n'atteignent pas le butjparce

qu'ils le dépassent. Pendant que cette exhibition théâtrale se poursuit, les aâaires s^arrêtent;, r&rgent se dérobe, ki ccmfiance disparaît; et comme, dans notre pays de petite fortune, la plupart n'ont pour subsister que le revenu quotidien de leur travail, il ne s^en va pas longtemps que beaucoup ne soient à peu près réduits à la bcBace. C'est le. moment où la question sociale, qui s'agite toujours plus ou moins sourdement, jette ses ilammes sinistres. Elle s'incarne dans quelque grand remueur d'opinion qiii la pose, la débat, et traduisant avec force les sentiments populaires^ en augmente l'intensité et l'audace. AkNTS ùn revirement s'opère avec la furie francaise. Un besoin d'ordre féroce s'empare de la plupart : liberté, franchises, principes, tous ces mots qui jadis soulevaient les âmes, les laissent indifférentes, puis les impatientent, enfin les irritent. Il s'agit de payer ses échéances, ses impôts, de donner du pain à sa femme et à ses enfants : avant la révolution, c on ne pouvait changer une enseigne »; mamtenant il n'est pas

un droit, quelque sacre qu'il ait paru, auquel on ne puisse attenter.

' A Florence, après les longues luttes qui remplirent l'Italie d exilés et la cité de ruines, on n'entendit plus que le mot répété sans cesse par Dame dans le^ dernières heures âe sa vie :

La paix ! la paix ! Oh ! qui nous assurera la paix ! s'écriait^ôn sur les places publiques. Qu'il se

montre, le pacificateur 1 nous le saluerons de nos

acclamations; pour lui nous ornerons de fleurs les portiques de nos palais et de nos CQn)ptoir3; sous ses pas nous étendrons les tapis ; nous lui donnerons une partie de nos biens, et il deviendra le chef! Ainsi se ât la ibrtune des Médicis, Après tant -d^angoisses, tant de secousses^ après tant de combats, ils créèrent le parti des addormeniatori (le mot est d'un Florentin, la traduction est de Mettemich dans une lettre au cardinal Consalvi), ils créèrent le parti du repos* Après la ligue, on vit en France k même mouvement. Lorsque d'Aubray, dans sa harangue pathétique, eut dépeint, en traits de feu, .les malheurs puUics, « montré tant de pauvres bourgeois tomber dans les rues tous roides morts de faim; les petits enfants mourir à la marnée de leurs mères allangouries, tirants pour néant, et ne trouvant que succer; les meilleurs habitants et les soldats marcher par la ville, appuyés d baston, pasles et faibles, plus blancs et plus ternis qu'images de pierre; ressemblants plus des fantosmes que des hommes : » de toutes parts on répéta après lui : O quam speciosi pedes nuntiantium paceniy nuntiantiumn, bona et salutem, à que ceux ont les pieds beaux, qui portent la paix et annoncent le salut et sauveté du peuple! £n vain les ligueurs raillèrentrils les politiques et les appelèrent^ls c a<cMiérents, fauteurs d hérétiques en vain, aâectèrent-ils

de ne pas accorder à Henri le nom de Roi, de

dire en parlant de lui, le Béarnais ; la France, d'un élan, se précipita dans les bras du bon, du gâiéreux, du pacificateur Henri. Pour écarter de lui la bourgeoisie parisienne, toujours sensible à la pureté des mceurs, lui reprochait-on de trop aimer les femmes : les politiques répondaient gra-. vement par Platon qui souhaitait avoir une arïo&t toute composée de gens amoureux, parce qu'ils seraient invincibles* par le vertueux Titus, qui aima Bérénice; et ânalement en disant qu'il < n^est pas posaibte que Tâme soit toujours tendue aux graves et pesantes administrations, sans quelque •rafraichissement et diversion à aukres pensées plus agréal>ies et plus douces. » Henri crut avoir be^in d'une messe pour ga* gner Paris, il eut pu s^en passer au dire de d' Aubray:*« quand ainsi serayt qu'il persisterait dans son opinion, quelles loix, quel chapitre, quel Evangile nons enseigne de déposséder les ' hommes de leurs biens et les roys de leur royaume pour diversité de religion? *

Comme si Thistoire devait toujours se recommencer, nous avons vu, après la Révolution, Napoléon porté au pouvoir par les mêmes désirs de paix, de repos, de sauveté qui y avaient porté Henri IV après la Ligue* Florence la marchande avait choisi des banquiers; la France sedonna» elle la guerrière, à de grands hommes de guerre. En iSSo, devenue commerçante et manu^actu-

nère, elle se confia à une famille qui au prestige princier unissait les vertus bourgeoises. Après 18489 toujours poussée par le même désir de paix, de repos, de sauveté, qui est la première passion des sociétés à toutes les époques, elle dédaigna le tribun éloquent, le prophète inspiré, •elle n'hésita qu'entre un général et Théritier du rival de César, d'Alexandre et d'AnnibaL Le souvenir d^Austerlitz, plus encore celui de Sainte- Hélène, 1 entraîna vers celui qui s'appelait Napgléon.

Dans les régions du midi, quand la chaleur est brûlante, il arrive quelquefois que le ciel se couvre et que, des nuages amoncelés, tombent avec violence quelques gouttes d^eau. Tout à coup on .entend un sifflement au loin : c'est le vent dominateur, le mistral ; au bout de qudques instants, il ne reste plus une vapeur dans le ciel balayé^ seulement la sécheresse est devenue plus dévorante. Je ne puis mieux indiquer que par cette image ce qu'il advient des peuples qui d^un mauvais gouvernement tombent dans une révolution de quelques jours, puis se réveillent dans un despotisme pire que celui contre lequel ils s'étaient insurgés. Ils y restent hébétés pen« dant un temps plus ou moins long, selon que la révolution elle-même a été plus ou moins violente, là comme ailleurs, la réaction étant proportionnée à l'action. A la fin, ils se remettent un peu et se raniment. Un jour, quelqu'un

murmure; aussitôt tous se révetUent en sur- ^saut, € Ton cherche en s'éveiltant comme à tâtons les lots; on ne les trouve plus, l'on s'effare, Ton crie, ron se les demande; » peu à peu les esprits s'échauffent ; Tun anime Tautre ; la critique s'enhardit. Toutefois, à ce premier moment, si les paroles sont vives, les réclamations sont mesuré; bien loin de se préparer à Une résistance, personne n'y songe, et Ton sV achemine d'autant mieux. Le souverain qui se croit encore aux premiers jours, où tout était facile, où son pouvoir était attaché à clous de diamants*, s'étonne plus qu'il ne s'irrite, il trouve les demandes impertinentes et les rejette avec hauteur. Cette lière attitude ne se soutient pas : ses conseillers s'effrayent et ils prient; le souverain alors s'irrite : ils supplient, alors il cède, mais de mauvaise grâce; et plus il concède, plus intérieurement il se réserve de tout reprendre. Il n'est pas assez maître de lui, qu'il ne le manifeste et que cela ne se répande dans le public. Alors la nation se fîtche; si une tentative de retour en arrière est essayée, elle prend feu. La force peut comprimer l^ss manifestations de son humeur ou même les empêcher : ce n'est jamais que pour un temps. Tôt ou tard arrive un accident qui emporte tout; et voilà une nouvelle révolution. Tel est- le cercle dans lequel nous roulons depuis le commencement du siècle, véritables damnés^ sous le coup d'une in^caUe

nécessité. Comment en sortir? Il n'y a que deux moyens : ou trouver la science de contenir l%npétuosité d'une révolution, ou découvrir le secret de préserver un roi de la folie du trône.

Hors de France^ Washington a su, en maîtrisant une révolution, la rendre durable; Cavour a su, en rendant un roi libéral, le rendre populaire : tous les deux, par des moyens diffé* rents, sont arrivés à un même résultat, le plus glorieux qu'il soit donné à un mortel d'atteindre, la création d'un peuple.

Chez nous, les deux tentatives ont été entreprises. La preniière, en 1848, par Lamartine; la seconde par Mirabeau en 1 790 et par Benjamin Constant en 1814 : aucune n'a réussie

En 1 848, Lamartine tenta de contenir une ré« volution; de la maintenir dans son programme initial^ il usa dans cet essai tout ce que la nature a jamais départi à un hotnme de séduction, de génie, d'éloquence, d'héroïsme : il est demeuré accablé sous l'effort.

En 1790, . Mirabeau essaya de réconcilier la royauté et la révolution. Il disait dans une

note à la cour, en décettit>^e 1 790 • ^ regarde

tous les effets de la révolution et tout ce qu'il faut conserver de la constitution comme des.

conquêtes tellement irrévocables, qu'aucun bouleversement^ à moins que l'empire ne fût démembré, ne pourrait plus les détruire. Je n^excepte pas même une contre-révolntion lu**

mée; le royaume serait reconquis, qu'il fau*

diait encore que le vainqueur composât avec l'.opiaion publique, qu'il s'assurât de la bienvdUauce du peuple, qu'il consolidât la destruction des abus, qu'il admît le public à la confection de la loi, qu'il lui lassât choisir ses administrateurs; c^est-à-dire que, même après une guerre civile, il faudrait encore en revenir au plaa qu'il est posâble d'exécjuter sans secousse. » Prenez donc la direction des idées nouvelles, ajout;iait'il : la révolution en vous adoptant vous sauvera des catastrophes, et vous en adoptant la révoludon vous la sauverez des éprcu\ es aaa2:cbiques«

Au retour de l'île d'Elbe, Benjamin Constant essaya avec l'empereur ce que Mirabeau avait tenté .avec le. roi. Le 14 avril 181 5, Napoléon l'ayant fait inviter à se rendre au palais des Tuileries : « il dépendait de moi de n'y pa^ aller, a écrit depuis, Benjamin Constant, dans ses Mémoires sur les Cent Jours; ce fut volontairement que j'acceptai Tinvitation qui m'était adressée..* Qui^<ïue incertaine que soi^t une

CHANCE POUR LA LIBERTÉ d'uN PEUPLE, IL n'eST

PAS PERMIS DE LA REPOUSSER', ma résolutiou ne pouvait avoir d'inconvénient que pour moimême. En cas de non-succès, j'encourais le reproche de versatilité et d'incon^quence ; mais si je parvenais à faire adopter un seul bon principe, à mitiger une seule rigueur arbitraire.

ratantage était pour 4a France entière (i).'

Sans doute il était difficile d'allier Bonaparte avec la liberté. Mais n'en est-il pas ainsi de presque tous les hommes qui ont en main la puissance? Prétendre qu'ils nous fassent de la liberté un don volontaire est une exigence absurde et niaise. Guillaume III sMtait montré despote en Hollande': il espérait bien le devenir en Angleterre au mépris de ceux qui Tavaient appelé, et avec le secours de ses gardes hollandaises dont on eut tant de peine à obtenir le renvd. Ce fut en luttant obstinément eontre lui que les Wighs empêchèrent la maison d'Orange d'imiter celle des Stuarts qu'elle, avait remplacée. » Pour justifier niieux encore sa tentative, le publiciste prenant un ton plus élevé que celui qui lui était habituel^ s'écriait : « Je le dis ici pour instruction de l'avenir, tant qu'on ne voudra rien laisser à l'action lente et graduelle du temps^ tant qu^il y aura des positions sociales qui forceront ceux qui s'y trouvent placés^ à chercher leur succès et leurs moyens de fortune et de considération future dans un blâme permanent et universel, qu'ils appellent du courage, et qui ne se manifeste jamais que lorsque . le péril est lointam; tant qu'on aura pour but de briser ce qui est, pour s'assurer la gloire personnelle du remplacement, rien ne sera durable,

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riea nê sera possiblç^ et nous passerons éterad^

lement du despotisme à la destruction, pour substituer incontinent à la destruction un nou<veau despotisme * (i). On a bien souvent d&é les paroles par lesquelles T Empereur, ramené à la liberté par l'adversité^ accueillit un de ses plus persévérants adversaires : « Des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de k presse, |e veus: tout cela... La liberté de la presse sunout; Té^ toulfer est absurde. Je suisThomme du peuple; si le peuple veut réeUeoient la liberté, je la lui dois. Je ne hais point la liberté. Je Tai écartée lorsqu'elle obstruait ma route, mails je la cornprends; j ai été nourri dans sespetiséès(2). « . Lamartine a échoué, parce qu'il est entré trop tôt ea scèj;^, à ce premier moment orageuj^ où l'on ne peut rien faire avec succès parce qu^on ne peut rien faire avec mesure. Que n'a-t-il eu la fortune d^être déclaré indigne de devenir memhne du Gouvernement provisoire? Il fût arrivé à l'heure de Cavaignac, et il eut été Fimmortel fondateur de la république fraa^aise^ notre Was^ hington. L'insuccès de Mirabeau et de Benjamin Constant tient à des causer diverses. A Torateur, c^t lernionarque qui a fait défaut; au puhk'^ ciste ce. sont les événemi^t^. Mirabeau n'a pu

(i) Page 173. * - . Page 25, . : • .

rien obtenir de ces esprits fenrtés 'dont toute

roccupation, au milieu de l'ébranlement général, était de chercher pour s^en servir^ c ded êtres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent Fâme d'un laquais d. Benjamin Constant a presque tout obtenu de l'Empereur; il le convainquit aisément qu'il n'est pas sage de demeurer hésitant entre deux systèmes opposés, et qu'après être sorti de Pun, il n^ a qu'à entrer hardiment dans l'autre : mais il n'a pu arracher au destin l'échec de Waterloo.

Supposez maintenant quelqu'un n'ayant aucun goût pour le pouvoir, éprouvant au contraire de P aversion pour ses servitudes , persuadé en outre que Tespérance d'un beau dessein à poursuivre, sinon à rendre triomphant, peut seul contrebalancer les sti}étions, les dégoûts, les fatigues, les immolations de soimême, que la vie pohtique impose ; et deman- 'de2^-vous si un tA homttîe pourra se proposer d'autre ambition que de mener à bout soit le dessein d#Lamartine,-soit le dessein- de Mirabeau et de Ben jainftr Gotîstant.

Le choix n'est pas libre. Tous les moments ne sont pas égalèsient pn^es aux àtux conduites* On ne peut songer à la première qu'au début d'une révolution ; la deuxième s'impose lorsqu'on touche à la fin. J'ajouterai, pour être sincère, que cette deuxième me paraît s'3.dapter beaucoup mieux aux conditions de - ce pays.

Je ne redoute, pas pour lui une révolution à cause de ceux, s^ilen existe encore, qui, à portes closes, répètent, entre amis, les uns*lerôlede Robespierre, les autres œixA de Saint Just, les autres celui de Marat ou d'Hébert. De telles parodies ne sont plus à craindre. Je redoute une révolution à cause de notre situation morale. Lorsqu'ils ont voulu dépeindre notre caractère national, les étrangers ont été frappés surtout de notre disposition- à- obéir. MÎK:biavel VA remarqué : Sono i popoli di Franciaumili ed ubbidientissimi ml hanno in gran venera - :{îone il lùro re (i), les* Français sont humbles, très-obéissants, et ont leur roi en grande vénération. Pamta (2) et beaucoup d'autres ont renouvelé l'observation. Du temps d'Elisabeth, un ipipôt .injuste ayante été établi, le peuple se souleva en s'écriant : c Nous sommes hommes libres et non esclaves, Anglais et non Français/» Ces remarques ne ^nt pas dénuées de vérité. Nous nous montrons toujours un peu soldats*, dans la vie civile, nous avons, comme au régiment, la religion de la consigne V'niOùs aimons beaucoup à la recevoir d'un empereur, parce que cela sent davantage le général ; nous nous résignons à un roi ; à la rigueur, un club nous suffit. Il y a cependant un autre côté en

(1) Rîfratti délie cose délia Frauda.

(2) Delta perfes^ione délia vita polit ica. Libvo tcr^r). ,

nous, nous sommes des esprits nés libres et ^ancs ( I ) ; si nous xie savons pas supporter toute la liberté, nous ne savons pas supporter non plus toute la servitude (2) ; de plus, H est aussi peu en la faculté d'aucune puissance terrienne de nous empêcher de parler que d'enfouir le soleil en terre ou de renfermer dans un trou (3). Notre véritable défaût est d^être trop confiants, de ne pas aimer assez les affaires. Nous ressemblons aux grands seigneurs d'autrefois : ils savaient que leur intendant les volait, ils feignaient de ne pas s'en apercevoir; quand cela était devenu trop fort, ils le congédiaient, souvent après Tavoir bâtotiné, mais Us en prenaient un autre et n'y regardaient pas plus que par le passé. Nous sommes ainsi, excellents justiciers par secousses,. mauvais contrôleurs au jour la journée. Incitera-Jron un tel peuple à acquérir ce qui lui manque en lui conseillant Voi^ sivetc d'une attente passive et d'une protestation stérile? Il serait moins mal de Tenrégimenter pour monter une fois de plus sur les barricades : le raisonnable est de le faire agir, de lui apprendre à être indépendant, à perdre rhabitude de marcher en sentant le coude à gauche; de le convaincre que les efforts incessants, successifs, sont préférables aux coups de

(i) Ë. Pasqpier, Lettre L {i) Satyre ménippée* (3) LestoUe.

collier intermittents *, que dix petites victoires dont les résultats sont assurés valent mieux qu'une victoire éclatante dont les résultats sont perdus le lendemain; qu'une amélioration partielle qui se réalise est préférable à Téspérance vague d'une réforme totale.

Ajoutez à ces considérations, vraies dans tous les temps, celles que suggérait le moment pré* sent, et en particulier le nom du prince et son caractère.

Le nom du prince ! le plus populaire quHl y

ait eu. En 1799, les paysans quon rencontrait dans les champs demandaient si on avait *des nouvelles du général Bonaparte et pourquoi il ne revenait pas en France (i). Je ne trouve aucun souvenir dans ma vie d'enfiuit, qui fasse . pâlir celui de celle joLirnce glaciale de décembre, pendant laquelle les cendres de TEmpereur rentrèrent à Paris» Nous grelottions depuis des heu* res, quand arriva le cercueil. Qui pourrait rendre le mouvement de la multitude à ce moment, les cris, rémotion, les transports? Un Anglais, qui était près de nous, ne se découvrit pas;' mon père se précipita sur lui : c misérable! découvre-toi !» Si les républicains étaient ainsi, imaginez ce que furent les autres. M. Ledru- RoUin, dans une. lettre du 14 septembre iSSg, après avoir protesté contre T interprétation qui

( I ) Fiévée> IniroductifM^ clxj. *

le privait du bénéfice de Pamnistie , s'écriait : a Pour moi, sauf Timpuissancâ où il me place de servir plus activement la cause de la liberté, je n'ai pas à me plaindre de ce nouveau coup. On applique la politique que j'avais appliquée, à cette différence près que je l'avais fait ouvertement, franchement Ministre de rintérieur,

j'ai ordonné qu'on se saisît de la personne de M. Bonaparte, encore placé hors la loi. Membre du gouvernement provisoire, j'ai voté contre le rappel des lois de bannissement de cette famille. Membre de la commission executive, j'ai été chargé de soutenir à la tribune le maintien de ces mêmes lois. Et je Tai fait avec ardeur, parce que je savais qu'il fallait prémunir les masses contre leur propre entraînement \ parce que je prévoyais que le peuple^ à peine émancipé, serait bientôt sous le charme de la légende^ replongé dans les servitudes du premier empire... »

Le caractère du prince ! Je ne lui avais jamais parlé, il ne m^avait fait que du mal. A soix occasion, j'avais entendu répéter l'appréciation de Cicérou sur Pompée ; Nosti hominis tardiiatem ac tacttumitatem, et d^autres motsencore plus cruels. Mais j'avais lu avec attention, même avant 1848, ses écrits de Ham, que me communiquait Pietri. J'avais, dans ses proclamations et dans ses messages, rencontré des accents qui m'avaient frappé, malgré mon hosti-

lité. Il ne pouvait être comparé au roi raalheureux qu^avait essayé d'entraîner Mirabeau \ il n'avait pas grandi au milieu des préjugés, dans ratmosphère factice des cours; il avait souffert,' il avait vécu en prison, en exil, il avait vu de près le mouvement des institutions libres; il n'était pas impossible, qu'il se préservât de Tenivrement de la toute-puissance, que comprenant les nécessités libérales des sociétés modernes, il employât sa force à les satisfaire; il n'était pas déraisonnable de supposer que, ne pouvant être le Napoléon d'Austerlitz, il se déciderait, pour ne pas périr après avoir végété, à devenir le Napoléon de Tacte additionnel. Les événements n'étaient pas non plus contraires,* ainsi qu'ils le furent en 1814 : au lieu d'être à la veille de Waterloo, nous étions au lendemain de Sébastopol. Aussi un instinct vague, mais persistant et qui tenait de l'obsession, me disait : « « Ne t'arrête à aucune considération, tente. »

Voilà pourquoi j'ai prêté le, serment. Si je n'avais entrevu que la-perspective de prononcer quelques discours, tout en reconnaissant Tutilité de ce rôle que j'avais ambitionné lorsque j'étais encore affolé de l'art de la parole en lui-même, je ne l'aurais pas accepté à cause des conditions impossibles faites à l'éloquence. Oh lui refusait ce qui peut Talimenter, le débat politique, ce qui peut Texciter, la publicité : les ministres ne venaient pas à la chambre, les discours

ctaicnt reproduits tronqués, à la troisième personne, deux jours après la séance, on ne pouvait les publier qu^après une permission de la chambre. Je ne suis rentré une seconde fois dans la via politique que pour essayer s'il ne serait pas possible de reprendre, de mener jusqu'au succès la tentative de Mirabeau et de Benjamin Constant.

Je ne me faisais aucune illusion sur mon compte, j'étais bien persuadé, est-il nécessaire de le dire? que je n^attetndrais jamais à réloquence de Torateur souverain ni à la science politique du publiciste sans rival; il ne me parut pas impossible d^avoir une qualité quUls n^avaient eue ni F un ni Tautre, le désintéressement personnel^ et de me relever ainsi de rinfériorité qui pesait sur moi du côté du talent. Je n^avais pas de dettes à faire payer par la cour, et j'étais • résolu à n^accepter ni ministère, ni place, ni dé-^ coration. Enfin je mé disais que, dans certaines situations, la force des choses est si propice que les humbles opèrent des tâches dans . lesquelles les puissants ont échoué.

Je fus arrêté un instant par la crainte des outrages, des calomnies, des injures, des vilaine propos, des ruptures auxquelles expose une * politique qui, j^en conviens, peut aussi bien être l'apparence hypocrite dont un coquin enveloppe ses convoitises, que Tentreprise loyale d^un galant homme. Je me rappelai ces che«

vâliers des Mille et une Nuits ^ qui gravissaient une niontagne pour conquérir Toiseau merveilleux : ils étaient, dès les premiers pas, assaillis par des clameurs discordantes, des railleries, des provocations, des injures; s'ils détournaient la tête pour y répandre, ils étaient changés en pierres noires. Aurais-je la force morale de gravir ma montagne sans regarder ni à droite ni à gauche, sans riposter aux propos les plus entrants? La bourrasque que j'avais subie à Marseille me permettait de l'espérer sans trop de présomption ; pourtant j'en doutais parfois, et ce fut la véritable cause de mes hésitations, car enfin, moi aussi j'aime à être aimé. Je fus décidé par la certitude que tôt ou tard l'opinion rend justice à chacun, que quelquefois on s'avance plus vite vers la confiance publique à Tombre propice J une éclipse passagère de popularité.

Quant à la résistance que pourrait opposer le chef de l Etat, elle n'entra pas un instant en ligne de compte. Persuadé que la France se détournera de tout gouvernement qui ne saura pas lui assurer la liberté dans l'ordre, je pefasais que dans' ce cas l'écliec serait surtout pour lui, et je me rassurai par cette considération, que nul n'y aurait contribué plus efficacement que moi ; car les oppositions constitutionnelles sont, à la fois, l'appui le plus efficace des gouvernements qui se transforment à propos, et le danger le

plus redoutable des gouvernements quirésisteiît

à tort. L'existence d'une opposition constitutionnelle est une des principales causes de la solidité de la monarchie anglaise, qui a toujours cédé; au contraire, nos gouvernements qui n^ont jamais su céder, ont été renversés, surtout • par l'opposition constitutionnelle. Aucun gou* vernement, c'est une maxime incontestable, n^est tombé sous Teffort des partis extrêmes; tous ne sont tombés que lorsque, fatiguée, poussée à bout parce qu'on lui refusait des réformés justes demandées depuis longtemps, la partie niudcrce de la nation s'est retirée d'eux et les a abandonnés : alors, au milieu de Témotion générale, les hommes des partis extrêmes se sont glissés à portée et ont donné le coup mortel.

Aucun peuple ne fait une révolution de propos délibéré ; il n y arrive qu'à son insu, malgré lui. Quelque misérable que soit son sort quand on lui propose une révolution pour en sortir, il répond non, je prétère remettre la tête sur mon oreiller de misères. Il en est particulièrement ainsi en France : nous sommes le pays du goût et de la mesure^ les exagérations nous sont antipathiques, parce qu^elles sont malséantes autant que parce qu'elles sont erronées ; nous les subissons parfois, nous ne les aimons jamais, nous les secouons au plus tôt. En 1819, Topposition avait une puissance considérable.

Ën 1820, 1821, excitée par la réaction qui suivit Tattentat de Louvel, elle s^mpatiente, abandonne la lutte légale, se jette dans la politique révolutionnaire des conspirations : Topinion qui Tavait soutenue Jusque-là s'écarte d'elle; en 1 824, de 1 10 le nombre des membres de Topposition tombe à 19. Avertie par son échec, l'opposition se ravise, cesse Je conspirer, tandis que la droite enivrée de sa force se jette dans les violences: Topinion publique se réveille aussitôt; dans chaque élection partielle elle donne au candidat de l'opposition soit la majorité, soit des minorités imposantes. M. de Villèle croyant gagner dé vitesse le mouvement par des élecdons anticipées,

' dissout la chambre en 1827; le pays lui répond par la nomination des 221. Sous Louis-Philippe en i83 1, i832, le parti républicain livre de sanglantes bataillesr dans les rues, il accomplit les prodiges du cloître Saint-Merry : il est écrasé. En 1840, il abandonne cette politique impuissante, il rentre dans Faction légale ét commence la * campagne de la réforme : en 1 847, il s'empare de la direction du mouvement, il entraîne jus*

• qu^au suffrage universel les habiles qui avaient

' cru se servir de lui et le jouer,

Armand Carrel a reconnu cette vérité dans une circonstance mémorable. Après i83o, on organisa une cérémonie expiatoire en l'honneur des sergents de La Rochelle, auxquels on semblait vouloir attribuer une part princi-

pale dans la révolution. L^écrivain du National la réclama pour Topposition constitutionnelle

dans un article du 22 septembre i83o, qui n^est point assez connu :

« Qu^on soit tout à fait de bonne foi et l'^n conviendra que ce ne sont point les échauffourées de Béfort, de Colmar, de Saumur ^uî ont fructifié pour notre cause et préparé de loin les merveilles de juillet dernier, que ces merveilles sont dues à uii ordre d Worts tout à fait opposé ; qu'il a fallu qu'il n'y eût plus de conspirations dans le pays pour que le gouvernement cessât d'être appuyé par les intérêts et le besoin d'ordre de l'immense majorité nationale; qu'il a fallu pour que cette majorité devint ce qu'elle est aujourd'hui, que les rôles entre les ardents amis delà liberté et la dynastie de Louis XVIII, changeassent tout à fait; que nous devinssions nous, les imperturbables défenseurs de la loi, et que la dynastie au contraire se fît conspiratrice. Cela n'ôte rien au dévouement de ceux qui, à leurs risques et périls, ont voulu la liberté en impatients et l'ont cherchée par tous les moyens, depuis les vaines cachoterîes et les explosions impuissantes du carbonarisme, jusqu'aux levées de boucliers non moins vaines de la Bidassoa et de la Catalogne ; mais cela ne fait pas non plus que ces hommes soient les héros de notre dernière victoire; cette victoire est celle de la nation entière, et la nation qui n'a

jamais conspiré, la nation qui croit ne s'être pas insurgée, mais avoir réprimé et puni l'insurrection du pouvoir; la nation, disons-nouâ, s'étonnerait et s'alarmerait de manifestations qui ne lui raflaient point des efforts et une gloire à elle, mais des dévouements particuliers à des affiliations politiques, et qui ne peuvent être appréciées à toute leur valeur que par ceux qui les ont vues de très-près. » Il était du nombre ainsi que mon père. Le lendemain de Février, MM* Thiers, Billault,Dufaure, Passy, Tocqueville, Duvergier de Hauranne auraient eu le droit d'écrire une page pareille en réponse aux prétentions des républicains de la veille. Aussi, dès que dans un pays qui n'est pas tombé en décadence se forme une opposition constitutionnelle, le gouvernement est fondé ou détruit : fondé s'il suit l'impulsion libérale, détruit s'il y résiste.

J'étais donc prêt à tout événement, et pourquoi ne l'avouerai-je pas, puisque ceci est une confession, plus que la prévision de Téchec,, ce fut la prévision du succès qui mHnquiéta. Avais-)e le droit de m'y exposer, d'oublier à ce point nos resisentiments, nos persécutions ? Si j'eusse été seul en jeu, je ne me le serais pas même demandé. Mais à mes côtés, quelqu'un avait été éprouvé plus que moi, mon père. Sa vie n'a été qu'un perpétuel sacrifice. Poursuivi et emprisonné sous la Restauration et tenu pendant quelque temps sous la menace de ta .peine capitale; af^

l êté et exilé sous Tempire; militant à toutes les époques^ incorruptible, incapable de céder à un sentiment personnel et exigeant de ses enCeuits ce qu'il s'imposait à lui-mciiie:> ayant Texpérience des révolutions et iliabitude des hommes, il pouvait mieux que personne m'éclairer, me rectifier, si j'errais me ramener; lui seul pouvait m'autorisa* à pardonner, il est la lumière de ma conscience ; dans aucune occasion importante de ma vie, je ne me suis passé de son approbation; dans cette circonstance j'étais plus décide que Je couiume à Tobtenir; s'il me l'avait refusée, je me serais arrêté, j'aurais perdu toute confiance en moi-même si j^avais cessé d'être en complet accord avec lui. Une corref-, pondance s'engagea entre nous, dans laquelle la question fut traitée sous ses divers aspects. Je la reproduirais si ce n'était pas aller au-delà de ce qui est nécessaire. Je me borne à citer quelques fragments des deux lettres qui la terminèrent.

Je lui disais : « l u me railles de ce que je suppose ces gens-là capables de faire quoi que ce soit de libéral : tu les supposes condamnés au despotisme à perpétuité. Tu as peut-être raison; certainement ce qui s^est pôssé jusqu^à ce jour justifie ton opinion. A te dire vrai, je ne m'en préocci4)e pas : cela les intéresse encore plus que nous. Les destinées de la France ne sont pas solidaires de leurs destinées^ ils ^nt partis une première, puis^une- seconde

fois, et la France n'a pas sombré : elle ne sombrerait pas davantage, s'ils partaient une troisième fois. Tu sais seulement que c'est i^ne ha- • bitude invétérée de mon esprit, lorsqu'il délibère, d envisager toutes les conséquences, même les plus reculées et les plus enveloppées. Je n'ai dans la conduite cette résolution, que dès mon • jeune âge les observateurs superficiels .ont pris pour de Torgueil, que parce que avant de m'engager j'ai longuement médité, tout considéré, mis en balance les chances mauvaises aussi bien que les bonnes, ce qui est possible autant que ce qui est probable. Or, sans doute, il n'est pas probable que TËmpereur fasse son acte additionnel; ce n est cependant pas impossible. — Cela suffit pour que j envisage cette éventualité avant de me résoudre. S'il reste dans son despotisme, rien n*est plus aisé que ma conduite. Je l'attaquerai sans merci, mescoups seront d'autant plus redoutables que je s^ai plus modéré, que j'aurai déclaré mon intention de ne poursuivrjs aucune pensée de renversement. Mais s'il se transforme, je suis obligé de l'aider, dût mon assistance consolider ce trùne qui s est élevé au milieu de nos imprécations. Voilà où conduit fatalement le' serment, et comme je ne m'arrête jamais à mi-chemin, voilà jusqu'où j'irai le cas échéant, si j'entre au corps législatif. Crois-tu que nos traditions me rinterdisent, je m'arrêterai. Crois-tu que je me doi^ve donner pour seuljs mission, d'être fidèle à

— ib8 -~

ta haine, dis-moi le, j'obéirai. Tu m'as cent de ta casemate^ souveaons-nous l Veux-tu que je me souvienne pour la vengeance, ou que je me souvienne pour le pardon. Dis-moi-le, et je me * soumndrai comme tu le voudras. Toutefois, je te Tavoue, ce n^est pas du côté de la haine et de la vengeance que me pousse mon inclination. Je sais bien que, même en ddiors de toute pensée de représailles personnelles, il y a d'excellentes raisons à donner en faveur du refus de serment, je ne méconnais pas la grandeur qu^il y aurait à se placer en face de TEmpereur, à lui dire avec Tautorité que donne le mandat du peuple : c Entre vous et nous il ne saurait rien y avoir de conmiun; vous êtes né d'un coup de violence ; quoi que vous âissiez vous aurèz tou-> jours sur les mains, comme Macbeth, les traces de la nuit fatale; peut-être ne pourrons -nous pas devenir la vaigeance, nous serons du mmns

le remords; au jour des adversités, vous nous trouverez debout devant vous, comme le destin; et si le {Mrésmt n'accueille pas notre voix, nous comptons que les siècles futurs la répéteront. L'essentiel dans ce monde n'est pas d'être du camp des vainqueurs ou du camp des vaincus, mais de celui des honnêtes. Dans ces temps de mollesse , il est bon que des exemfrfes virils soient donnés. Que les autres s'agitent ou s'abaissent, il nous suiht à nous qu'on se demande à Pads, ainsi qu'on le &isait autrefois à

Rome de Thrascas : que n'ont-ils pas fait ! » Je t'ai déjà dit longuement pourquoi j'ai ré* sisté à la tentation de tenir un tel langage. Cette attitude serait plus historique, mais elle serait tatale ; elle produirait l'affaissement du peuple, sa confiscation par le césarisme. Il arriverait alors parmi nous ce qu'on vit à Florence, après le siège héroïque de i52g et la victoire de Charles-Quint et de Clément VII, un peuple de fer changé en un peuple de cire, et \qs héros devenus des baladins et des courtisans : car nos amis se trompent lorsqu'ils croient chaque soir que le courrier du lendemain leur apportera la nouvelle d^une révolution à Paris. — Tu te préoccupes plus que de raison de l'isolement dans lequel je serai. Il n'est pas certain, à ce qu'on m'affirme, que Hénon persiste à refuser le ser- , ment. £n serait-il ainsi, fussé-je seul avec Darimon, même^ sans lui, sois sans crainte; je ne manquerai pas longtemps de compagnons.

Ils y viendront tous, note bien ce que je t'écris, tous : les uns tôt, les autres tard ; mais chacun à son tour. Tu auras la satisfaction d'assister à mon triomphe, de me voir suivi non-seulement par le parti, mais par tous les partis, de me voir imité par ceux-là mêmes qui, en ce moment, me condamnent avec le plus de hauteur. »

Mon père me répondit : « Non, je ne veux pas que tu emploies la vigueur de ton âme à satisfaii*e une haine que je ne ressens plus. Tu

as raison d^oublier le mal que j^ai reçu, de fouler aux pieds tout ce qui est ressentiment personnel, de n'être mû que par la considération de Pintérêt public. Quant au serment, j'en comprends comme toi la force, la sainteté , c'est pour cela qu a la première séance de rassemblée constituante, j'avais demandé que chaque représentant s'engageât envers la république par ce lien solennel. On préféra s^en tenir à des acclamations anonymes, qui n'engageaient personne. Si tu prêtes serment, tu feras bien d'aller sans pusillanimité, jusqu'aux dernières conséquences de ton acte , et c'est ce qui m épouvante. Pour mon compte personnel, je ne me déciderai jamais à prêter serment à celui dont j'ai reçu le serment, par sentiment de dignité, non par esprit de rancune. Désormais je me tiendrai à l'écart. Tu n'as pas les mcmes raisons de te conduire ainsi : tu es plus libre que moi, tu commences et je finis. Suis donc ton inspiration, je n'en éprouverai aucune contrariété. Je ne puis pas te promettre avec autant d'assurance de ne pas ressentir des inquiétudes. Tu n'as pas une idée des misères auxquelles tu t'exposes. Je connais depuis longues années ceux avec lesquels tu vas entrer en lutte : ils sont implacables, ils ne te pardonneront jamais, surtout, si comme tu Tcspères, ils sont contraints de t'imiier. Quoiqu'il en soit, les bénédictions paternelles t'accompagneront aussi ar-

dentés que par le passé, dans tà voie nouvelle. »

Quelques mois plus tard, le bruit s'étant répandu que le lendemain de ma prestation de serment, une note insérée au Moniteur autoriserait mon père à rentrer en France, je lui écrivis pour savoir conunent je devrais me conduire, si cette prévision se réalisait. Il me répondit par ' la lettre suivante qu'il communiqua d'avance à nos principaux amis de l'exil: c Florence, 24 novembre 1 857. J'ai été atteint par une mesure collective : une mesure du même genre peut seule m^ouvrir les portes de la patrie. Quelle que soit ma douleur d'être séparé de vous, je resterai dans Texil, tant qu'un seul de mes compagnons demeurera sous le coup de la proscription. Pendant plus de quarante années, j'ai, par mes paroles et par mes actions, essayé d'aclroitre le nombre des défenseurs du peuple, je ne puis abandonner dans la souffrance, ceux qui m'ont suivi dans le combat. Refuse nettement en mon nom, et marche sans te laisser troubler. J'approuve complètement ta conduite. »

Après cet échange de communications, je me mis en marche; depuis je n'ai pas détourné un instant les yeux du but que je m'étais donné; mes actes les plus insignifiants y ont convergé. J'ai pu varier sur un détail, être malheureux dans une démarche, me presser trop ou pas assez, être répréhensiblc dans une occasion, mal en paroles dans une autre; j'ai pu croire avec

trop d^abandon à la bonne foi de certains personnages, à la résolution de certains autres : je suis resté inflexible sur les principes ; à aucun moment je n*ai fléchi ou dévié. Je n^ai paru quelquefois m'adoucir ou temporiser que parce que j^espérais ainsi mieux attirer les autres à moi, pour les convertir à la liberté. C'est pourquoi j'ai toujours conservé devant tous, grands ou petits, amis ou ennemis, Tair arrogant ? — c A Dieu ne plaise, selon ce que répondit une fois Epictète, non ^ mais le regard assuré comme celui qui peut dire : tout est irrévocable chez moi, et tout y est sûr. »

LES CINQ. — Ma jjt'emîère session. " La loi de sûreté gcnérale. — La loi sur les ordres* — La loi sur les titres de noblesse* — Élections partielles. — MM. Jules Favre» Picard, Liouvîlle. Les Cinq se constituent. — Détails sur nos relations. — Élection Migeon. — Expédition d'Italie. — Mon «vote. — Le départ de ^Empereur. — Du traité de commerce et de l'amnistie. — Mon discours sur le décret du 24 novembre. — Ma troisième trahison. — De mon attitude jusqu'aux élections de i863. — Pourquoi dans mon volume Démocratie et Liberté je n'ai pas reproduit mes discours antérieurs au 14 mars 186 1.

Ma résolution de prêter serment mVttira,

avant même qu'elle fût exécutée, les récriminations et les attaques. Quelques jours après ma nomination, M . Goudchaux, dont je Û9 la rencontre chez M. Liouville, m'interpella avec vivacité et s'oublia jusqu^à dire que la question du serment n'était qu'une affaire d'appointements. Ne voulant pas manquer au respect que.

méritait un vieillard, je pris mon chapeau et je

me retirai sans répondre. Après le serment, le langage redoubla d'acrimonie : le parti, comme on dit, déclara qu'il me repoussait; ne pouvant pas me soupçonner alors de vouloir me hisser jusqu'à un ministère^ on m'accusa de prétendre à un poste de cohseiller d'État. M. Rogeard, auteur des Proj?os de Labienus^ dont je venais d'obtenir Tacquittement devant la cour de Rouen, m'écrivit pour me déclarer qu'à Pavenir je lui serais complètement étranger et que mon

* acte de félonie brisait toute relation entre nous. Le mot de trahison résonna pour la seconde fois à mon oreille. Quand je l'entendis polir la première fois à Marseille, j'avais été

' . bouleversé; je fus ému encore, quoique beaucoup moins. Je fus touché davantage des lettres désolées que m'écrivirent de Texil des amis d'enfance qui, en blâmant ma résolution, me conservaient leur amitié. Comme M. Garnier-Pagè$, ils regrettaient que, si jeune, je perdisse mon avenir; personne dans le pays ne prendrait garde à nous, ne nous imiterait; nous resterions impuissants et isolés. Une seule lettre d'encouragement m'arriva, elle m'était adressée par un^ homme qui sait aussi bien parler qu'écrire^ M. Paul de JûuvenceL II terminait ses fortes observations en disant : <c Marchez fièrement devant vous, fussiez-vous seul. Vous pourrez dire, je m'appelle Légion. »

Ce fut un curieux spectacle que notre entrée au corps législatif; à Texception de quelques députes avec lesquels nous avions des relations antérieures, tout le monde s'écarta de nous; on nous regardait avec curiosité, mais de loin. Où sont nos places, demandames- nous à Thuîssier? — Il nous conduisit au haut de Thémicyclcj à Pextrême gauche. — Nous ne nous fussions peut-être pas placés là ; puisqu'on nous y conduisait, nous y restâmes.

Quelques jours après l'ouverture de la session, m'étant approché dans la salle même d'un des membres courageux qui nous avaient adresse la parole, je remarquai sur son visage de rembarras, puis un véritable trouble, enfin il me dit d'une voix saccadée : « Vous me parlerez dehors, de Morny nous regarde. » Tel tut le milieu dans lequel, pendant un an, j'ai seul comme orateur soutenu les principes démocratiques et libéraux. Aussi mon premier discours ne fut-il pas long. M. le comte de Ségur, nommé député dans le département de la Meuse, avait donné sa démission afin d'éviter un débat sur la vérification de. ses'pouvoîrs; Dans la séance du 3 décembre 1857, je réclamai la parole pour soutenir que la démission devait être refusée et qu'il y avait lieu de procéder à Téxamen de Félection. Ma proposition était tellement fondée que M. de Morny lui-même la fit prévaloir quelque temps après, à propos de Télectioii de M. Laferrière.

Dès que je me fijs levé, le cri : Aux voix ! sortit

de toutes les poitrines. Je ne crus pas dans une question pareiUe devoir pousser la résistance jusqu'aux dernières limites. J^attendais pour cet jéclat, s'il était nécessaire, la discussion de la loi de sûreté générale. Il me parut néanmoins impossible de ne pas protester ; je n'avais pu le faire à la séance même, ma voix étant dominée par les clameurs et le bruit des couteaux à papier. Aussitôt après la séance, j'adressai la lettre suivante au président :

« Paris, 3 décembre iSSy. Monsieur le président, je proteste formellement contre la manière dont vous avez rempli vos fonctions dans la ' dernière séance du corps législatif. Je vous ai demandé la parole pendant que vous lisiez la lettre de dénmsion de M. de Ségur. — Voici ce que je me proposais de dire: Dans une vérification .de pouvoirs, il y a deux intérêts engagés ; au dernier rang, Tintérêt du candidat; au pre* mier, celui de Tordre public. Par sa retraite, le ' candidat fait disparaître le premier intérêt; le second reste. Vous êtes les seuls juges de la satisfaction qui lui est due. De quoi s'agit-il aujourd'hui î Une élection a eu lieu dans la Meuse,' les plus monstrueux abus de pouvoir se sont commis; toutes les lois ont été méprisées; des citc^ens ont été arrêtés illégalement; j'ai entre les mains les preuves matérielles de tant d'actes condamnables. Craignant les révélations que je

devais faire, M. de Ségur se )uge lui-même et se retire ; soit ; mais cela ne suffit pas. Il faut que ropiaion publique ait aussi satisfaction, ûaos tous les temps, les assemblées ont pu refuser la

démission d^un de leurs membres ; rassemblée constituante a usé deux fois de cedroit à Tégard de Béranger. Dans un but autre, mais mcore ' plus élevé, imitez ce précédent. Faites quelque chose pour la moralité et prouvez à tous que même dans une assemblée de candidats heureux du gouvernement, le droit reste le droit. — Ces paroles n^étant qu^une réponse aux conclusions de M. le rapporteur, constituaient une proposition, dans le sens granunatical du mot; elles ne constituaient pas une de ces propositions d^initiative parlementaire que le règlement actuel du corgs. législatif interdit à chaque député. Vous n^auriez pas dû Fignorer. A un acte violent et dans tous les cas peu courtois, je n'ai oppose qu'une réclamation modérée et sans obstination^ parce que le sujet n^exigeait rien autre. Depuis le procès Migeon, tout le monde sait à quoi s'en tenir sur la libmé de certaine^ élections de département. Je tiens néanmoins à constater les faits. »

. M. de Momy r^xmdit, le 5 décembre, une

lettre fort embarrassée : a Monsieur, je réponds à votre lettre parce que je ne voudrais pas vous laisser la pensée qoe paccqfite votre jugement sur ' ma manière de présider, et que j'ai pu équivo-

quer sur les mots. J'ai parâdtement compris^ lorsque vous in*avez demandé de faire- une proposition, qu'il ne s'agissait pas d'une de ces propositions que le règlement actuel interdit;

c'est donc en pleine connaissance de cause que je vous ai refusé la parole La. démission de M.. de Ségur et les conclusions du rapporteur m'ont paru devoir clore le débat, et l'assemblée tout entière a clairement manifesté sa volonté de ne pas vous entendre. Le pays n^a adopté une constitution nouvelle que pour remplacer, par un examen sérieiox et calme, de ses intérêts, les discussions violentes et stériles qui troublaient son repos. — Toutes les fois qu ii con.viendra^ à vous ou à vos amis, de discuter, même à yotre point de vue, les projets de lois qui vous seront soumis, vous pouvez compter sur la plus loyale impartialité de ma part; mais quant aux attaques oiseuses, qui n'ont d autre but que l'agitation et dont le pays ne peut retirer aucun profit, le corps législatif n'est pas disposé à les tolérer, et je croirais manquer à mes devoirs en ne les empêchant pas de se produire. — Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération. »

A l'époque de la discussion de la loi.de sûreté générale, on essaya de m'iiitimider par des mqyens indirects. Des oâicieux vinrent prévenir ' ma femme que je serais interrompu au ptemier mot, et que si je résistais,) aurais à m'en repentir.

En ce moment aucune folle violence ne paraissait improbable. On s'était mal adressé : la grâce incomparable de celle qui était: alors* associée à mes luttes n'était que la parure d'une âme intrépide; loin de me retenir, elle m'encouragea. Seulement, elle me donna le conseil d'écrire mon discours et de le lire. Cela est bien contraire à mes habitudes oratoires. J'étudie le sujet sur lequel je me propose de parler ; j'entasse notes sur notes, puis je construis mon plan, le plus souvent en me promenant; je le vérifie par une notation rapide ; je le résume sur ut^ petit morceau de papier; souvent, mis en cont^act avec l'assemblée, je modifie une dernière fois l'ordre de mes développements; puis j'improvise. Je préfère j du moins, une lecture à une récitation. J'ai voulu, une fois ou deux, en essayer dans mes débuts au palais; ce fut une telle déroute que je n'ai jamais recommencé; il me semblait que ceux qui m^entouraient tenaient mon manuscrit et le lisaient, en même temps que je le débitais d'une voix monotone. Malgré ma répugnance pour la lecture, je trouvai le conseil bon et je le suivis. Je passai la nuit qui précéda l ouverture de la discu^ion, entouré de quelques amis, à dicter. Le lendemain j'allai à la chambre; ce qu'on nous avait prédit ne se réalisa pas, on m'écouta, et, malgré quelques murmures, je pus exposer ma pensée jusqu'au bout.' * .

Dans les considérations générales de ce discours, on retrouve, autant que les circonstances le permettaient, la politique que j^avaiis précisée dans les lettres à mon père, un premier développement de ma profession de foi, une première application de mes idées sur les conséquences qu^entraînc le serment. Qu'on en juge par quelques extraits, puisque il m'est interdit de reproduire le discours entier.

. Je débutai ainsi : « En me levant au milieu de ' vous pour vous demander le rejet de la loi qui vous est proposée, je ne feis pas un acte d'homnle de parti f mais un acte d'honnête homme; je ne veux pas servir des passions d'un jour, mais la passion éternelle du juste; je ne me propose d'attaquer personne, je veux rendre simplement hommage au seul souverain légitime dû monde : le droit... » Je terminais ainsi : « Repoussez cette loi, non pas pour commencer une opposition mesquine contre un gouvernement auquel vous êtes liés, mais pour lui donner, ainsi qu'à l'Europe, un exemple de la politique qui seule peut conquérir Favenir. L'avenir, en effet, n'appartient pas à ceux qui marchent dans la vieille ornière des lois de {Hroscription, des violences et des iniquités d'État; il appartient aux hommes désintéressés qui, animés d'idées progressives, mais sachant concilier leur foi avec le respect du passé, écarteront à la fois les réactionnaires de l'ordre et ceux du progrès, les sectaires du salut

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public de toutes les couleurs ; qui élèveront la foule sans abaisser les individus; et, en rendant justice à tous, particuiièremeat aux déshérités, ne se vengeront de personne. Pour défendre la loi, des écrivains qui servent et égarent tous les pouvoirs ont invoqué l'exemple de Guillaume III. C'est une comparaison exhumée, Barrère Ta créée pour Napoléon P', après les Cent-Jours. Chateaubriand Ta renouvelée pour LouisXVIII; beaucoup Font répétée pour Louis-Philippe^ on la reproduit aujourd hui. Soit. Il y a en e£fet, dans rétude de ce grand et sombre personnage, un très-utile enseignement. Il a réussi : pourquoi ? £st-ce parce que, dans un temps de barbarie, au sortir d^un régime atroce, il a maintenu le bill des Stuarts contre la liberté de la presse et suspendu, deux ou trois fois, ïhabeas corpus^ toujours suspendu chez nous, où la liberté individuelle n'a jamais été garantie ? Charles I®^ avait fait pis et il était tombé. La république et CrcMnwell Pavaient imité, et ils étaient tombés. Jacques les avait tous dépassés, et il était tombé. Guillaume a rt^ussi parce qull a sanctionné la Déclaration des droits^ cette charte d'un peuple libre; parce qu'il a, le premier, proposé un bill de grâce ou d^amnistie, malgré se9 consdllers, malgré son parlement, malgré le parti qui l'avait appelé et auquel cependant des cruautés sans nom souffertes pendant des années donnaient le droit d'être passionné. C'est un de ses titres de

gloire les plus purs et les plus beaux, a écrit rillustre Macaulay. Il a réussi, parce qu'après treize années de règne, il a mérité, d'un peuple aussi fier que le peuple anglais, le titre de restaurateur des libertés publiques. »

Âinsi, mon premier mot était adressé à l'Empereur. Ne soyez, lui disais-je, ni Charles I*', ni Cromwell, ni Jacques P^; devenez Guillaume III. Malgré les murmures qui m'avaient parfois interrompu, le ton de ce discours surprit et déconcerta la majorité. Elle attendait un frénétique dont elle aurait eu raison aisément;* elle avait entendu un constitutionnel avec lequel elle pressentit qu'elle aurait à compter. Un de ses interprètes, M. Granier de Cassagnac, laissa échapper la pensée de ses collègues ; iL déclara c qu'il s'était toujours appliqué à ne se laisser surprendre par aucune apparence, par celle de la modération moins que par au^' cune autre; il considérait surtout comme un ridicule pour lui que Ton pût dire un jour que les amis du régime qui a supprimé les journaux arbitrairement, qui a mis arbitrair^ent les écrivains au secret, qui a transporté les prisonniers sans jugement 9 sont venus devant lui se faire les apôtres de la légalité et de la liberté • sans qu'il ait trouvé un mot pour leur répondre. » (Séance du février i858.)

Après ces paroles, je n'entendis plus rien, mon esprit fut illuminé; de ce jour mes résolutions, ^

qui étaient fermes, devinrent inébranlables, car de ce jour, j'aperçus que c'était la violence qu^espéraieût de nous nos adversaires : aussi n'ont-ils depuis jamais obtenu de moi et n'obtiendront -ils que de la modération. Lorsque, trop éperonné par. le petit groupe d^impatients qui s'arroge le droit de conseiller au nom de tous, j'ai été tenté de forcer la note, je me sais rappelé Tobservation dépitée qui accueillit mon premier discours, et je me suis aussitôt retenu.

Quelques conservateurs libéraux, tels que ' MM. d'Andelarre, Plichon et surtout le spirituel • et courageux marquis de Pierres, s'unirent à moi ; au scrutin la loi rencontra vingt-quatre ■ * opposants.

La discussion de la loi de procédure, sur les * ordres, et de la loi pénale contre ceux qui usurperaient des titres de noblesse, me permit de mieux déterminer encore l'attitude que j'entendais .prendre. J'approuvai la première, quoique nous fussions au lendemain de la loi de sûreté générale ; je reconnus « qu^elle avait un biit louable et que les moyens employas étaient en générai dignes d'approbation, qu'elle contenait une réforme sage, utile. » (Séance du 12 avril i858.) Je combattis la seconde, parce qu'elle consacrait l'existence d'une noblesse héréditaire, contrairement aux principes de la Révolution. (Séance du 7 mai i838.) Ce jour- '

li^ je me retrouvai att milieu de Toi^a^;

j'eus à subir les interruptions personnelles les plus violentes. Toutefois ma force s'était accrue; M. Jules Favre assistait pour la première fois à la séance, et M. Ernest Picard allait arriver à la suite d'un scrutin de ballottage.

Les collèges électoraux avaient été convoqués pour procéder au remplacement de MM. Camot^ Goudchaùx et Cavaignac. MM. Hcnon, Darimon et moi^ unis à MM. Havin et NefFtzery nous nous constituâmes en comité. M. Jules

Favre fut le premier nom qui se pre^^enta à nous; il venait d'emporter une fois de plus Tad». miration publique par sa défense d^Orsini, une des merveilles de l'éloquence; après bien des hésitations^ il se décida à accepter. Je désignai ensuite M. Ernest Picard, inconnu alors; je bravai, pour le soutenir, le mécontentement de M. Havin, du conseil de surveillance du Siècle^. les fureurs de M. Armand Lévy. Pour le troisième nom, je pensai à \xn écrivain de remarquable mérite, M. Pe3rrat; il ne partageait pas. mes idées sur la Révolution , c'est pour cela même que je le proposai ; chaque fois que j'ai exercé un pouvoir quelconque, j'ai évité de me montrer exclusif. Des considérations tirées de la probabilité plus grande du succès firent préférer le nom de M. Liouville, bâtonnier de Tordre des. avocats, qui, au palais et dans la Qté, était en-

touré de Testime et de Taffisction publiques. Il accepta au dernier moment, plutôt pouf nous

tirer d'embarras que par inclination ; il ne publia pas même de profession de foi. Il échoua

contre le général Perrot. M. Jules Fa\rc fut nomméy le 27 avril i858j au premier tour de scrutin; M. Ernest Picard, le 10 mai, après un ballottage.

Au début de la session de 1859, nous étions les Cinq ; et tels nous spnmies restés pendant

cinq sessions.*

La situation s'était améliorée pour moi, puisque je pouvais désormais partager le fardeau avec deux orateurs ; elle n'était devenue aisée pour aucun de nôus. On ne saurait se figurer, ce qu 'étaient alors les séances du corps législatif : leë tribunes publiques presque vides ; pendant le discours, un silence glacial; au moindre mot malsonnant, des interruptions; après le mouvement oratoire le plus heureux, quatre très-bien ; après le moindre développement, Tattention à bout de forces et les attitudes impatientes. Dans cette réunion d'hommes de parfaites manières, parler plus de quelques instants paraissait une impolitesse dont on était plus étont^ qu'irrité. A quoi bon, semblaient-ils. nous dire, toutes ces paroles, puisqu'on ne vous écoute pas au dedans et qu'on ne vous entend pas au dehors? Par moments le déccmragement nous saisissait, et nous étions tentés

d'être de leur avis, de dire, noos aussi, à quoi bon ? Le dédain de rassemblée ne nous eût pas •

déconcertés, si nous eussions été soutenus par les encouragements du dehors ; ils nous manquèrent jusqu'en 1860. Pas de compte-rendu, > une analyse irrégulièrement reproduite dans les * journaux; le ricanement de nos amis, partisans pour la plupart de rabstcntion: — ah ! vraiment, vous avez parlé hier, nous n'en savions rien, qui s'occupe du corps législatif? — Ces propos et d'autres analogues étaient notre cordial après les luttes les plus fatigantes. Si nous édons trop vifs, on nous reprochait de ressusciter le spectre rouge ; trop modérés, on nous accusait de déserter le drapeau; quaild nous parlions peu, on disait à quoi sont- ils utiles ? quand nous parlions beaucoup, on nous blâmait de compromettre le prestige de Popposition ; botnionsnous nos efforts aux questions de principes, on disait, ils ne savent pas les aâaires, ce sont des rhéteurs; abordions-nous les affaires, on disait, ils n'ont pas d'élévation, ce ne sont que des avocats; lorsque nous nous mettions en hostilité avec l'assemblée, on déclarait que nous étions . des maladroits ; lorsque nous la ménagions, on insinuait que nous cherchions à nous rendre possibles. Je retrouve le sentiment général à notre égard dans une lettre que M, Louis Blanc écrivait à M. Félix Pyat, en . septembre 1859 : « Comment pourrait-on se flatter, disait Télo-

quent écrivain, de se rendre utile en s'enrôlant

parmi les législateurs eunuques dans Tantichambrec^ciellederempire. Cestce qu^avdent espéré deux hommes de talent et de courage, Jules Favre et Emile OlUvier. Qu'ont-ils pu faire ? Deux ou trois fois ils ont, avec une fermctc très- prudente 5 harangué, quoi ? quatre murs; et le peu qu'il leur a été permis d oser, par la grâce de M. de Morny, on ne Ta su qu^au moyen des journaux... anglais. En d'autres termes, leur pensée pour n'être pas tout à fait perdue, a été obligée de passer' le détroit et de courir après la liberté de l'exil, leurs personnes restant en otage! C'était bien la peine de prêter serment !»

Quel ressort intérieur n'a-t-il pas fallu à M. Jules Favré pour attaquer dès son ^début l'expédition du Mexique! L'orage s'était uni aux chuchotements de. rassemblé^ pour couvrir sa voix ; de tanps en temps des cris : la clôture! Malgré tout, il s'avançait impassible; et le regard tourné vers l'avenir, il alla jusqu'à ce quUl eût déroulé les conséquences les plus lointaines de cette téméraire aventure. A la fin, excité par la contradiction, il arriva à une telle hauteur, que la majorité émue fit silence, écouta; plusieurs dirent à voix basse, il a raison; cependant, après que Torateur épuisé se fiit assis, on n'entendit que les quatre très-bien habituels. Sans sa souplesse d'argumentation, sa

— lyS —

rare aptitude à improviser, et cet esprit dont on affectait de rire pour dissimuler qu^on en était transpercé, comment M. £ruest Picard aurait-il pu commencer la revendication des franchises municipales de Paris, et arrêter Tattention sur des affaires qu^ alors M. Pouyer-Quertier ne trouvait pas équivoques?

Par quoi donc avons-nous ctc soutenus ? Par le sentiment de la mission que nous remplissions en empêchant que la chaîne de nos traditions parlementaires ne lût interrompue, faute de quelques anneai;^, surtout par notre amitié.

Il n'en fut pas de plus étroite, de plus constante, de plus entière, de plus dévouée. Combien il m'est doux de me le rappeler ! Nous étions fiers des prodiges qu'accomplissait quotidiennement notre chef, et il triomphait de nos succès plus que des siens. M. Picard et moi nous élaborions les idées dans d'interminables promenades du corps législatit au Champ de Mars ; puis, nous les soumettions à l'approbation de nos amis.* Nos délibérations avaient lieu d'ordinaire le dimanche matin chez M. Jules Favre; nous nous entendions bien vite, parce qu'un même esprit nous animait et quUl ne se glissa jamais entre nous une prétention personnelle, ni quoi que ce fut qui • ressemblât à Tesprit de dispute. Les Français, me disait un observateur étranger, devraient dans leurs écoles, établir des professeurs en Fart d'écouter; chez vous chacun

suit tellement son idée qu'on peut, sans crainte, crier son secret sur les places publiques : nous nous écoutions, c'est pourquoi nous arrivions vite à un même avis. AI. Jules Favre, avec une grâce charmante, évitait ce qui eût pu accentuer la suprématie que nous lui reconnaissions plus encore que le public; il se chargeait des développements généraux, de Vcxposé des questions; M. Picard, des attaques d'avant-garde, et moi, des combats d^arrière-garde; M. Darimon lisait des discours substantiels sur les finances; M. Hcnon intervenait dans quelques débats spéciaux ; il avait d'abord été un véritable objet d'épouvante pour nos collègues, on se murmurait à Foreille qu'il avait été le chef des voraces, et l'on se demandait pourquoi il écrivait pendant les séances : il prépare des listes de proscription, répondaient les bien informés. Nous nous attactiâmes sunout à maintenir Punité sans tomber dans l'uniformité ; nous cherchâmes Taccord, non la discipline ; les lignes principales tracées, nous laissions chacun de nous libre de suivre ses inspirations propres et de se développer suivant l'impulsion de son individualité. A la dernière séance de la législature, un pressentiment m'avertit que les jours qui suivraient, en les supposant meilleurs pour la liberté, ne seraient plus pour nous ce qu'avaient été ceux qui venaient de iinir. Pendant que nos collègues se serraient

la main, je restai cloué à ma place et pensant à ces années si difficiles mais si belles, et à d^autres souvenirs plus intimes que me rappelait cette salle, jenepusniaîtriser monémotion. Maisàquoi

bon ces attendrissements, à quoi bon ces retours? O politique! rends ton cœur dur, plus dur que le fer et que l'acier !

Au milieu de mes nouveaux compagnons, je continuai à développer mes principes. A Toccasîon d'une vérification de pouvoirs ( 1 7 février 1859)5 on avait attaqué les commissaires de la république. Je dis que si j'avais, pour mission d'apprécier les actes des gouvernements anté- . rieurs, je ne craindrais pas d'entrer en discussion avec qui que ce fût. Plusieurs membres, notamment M. Guyard-Delalain, m'engagèrent à m'expliquer en toute liberté. Je répondis d'après le compte-rendu : « M. Emile OUivier ré- .pète qu'il ne parlera pas cl cela parce qu'il ne veut pas sortir des limites de la constitution; il < ne pourrait pas librement discuter les mérites ou les torts des gouvernements antérieurs sans s'élever au-dessus delà constitudon, sans la blâmer si ses conclusions l'y menaient, ce qu'il ne veut ni ne peut faire. Il déclare que jamais on ne l'amènera à sortir des limites qu'il js'est fixées. // est venu au sein de la chambre pour y défendi^i^ la liberté dans les limites, tracées par la coustitution et aucune provocation ne pourra le faire s^êcarter de cette règle de conduite, II

demande que le Gouvernement provisoire soit laissé en dehors du débat. »

Dans la séance du 28 février de la mcme année, à propos de l'élection de M. Migeon, je m'exprimai aiasi : c Je demande à la cbamiMre la peimission d'expliquer mon vote, je le ferai en termes modérés, je ménagerai tout ce qui doit être ménagé. En monteur Migeon, je ne coqnais pas Thomme privé; je sais que Phomme politiqu.ey depuis qu^il aîége d^ps les ajBsemblées délibérantes, a toujours approuvé les mesures hostiles aux idées et aux personnes que j'aime; si j'obéissais aux passions inférieures, j'assisterais avec une joie silencieuse à la chuic d'un adversaire. Mais la justice seule m'inspire, et si la personnalité de M. Migeon m'est au moins indifrérente, le droit et Tintérêt de ses électeurs me touchent beaucoup ; ni n^oi ni mes amis^ nous ne saurions assiste): en silence à leur sacrifice... — J'ai toujours été frappé d'un trait de la vie de Channing, un dés hommes qui ont le plus honoré Thumainté. Un jour il attaqua, quoique protestait, les dévastateurs d'un couvent catholique. Un autre jour, quoique déiste, il protesta contre la condamnation judiciaire 'd un athée.

prononçant ce discours, j'ai été inspiré par ce iK>ble exemple. Les principes appartiennent à ^ tous, comme l'air, comme la lumière. Dans le monde politique tout trompe, tout tombe, tout change: rien ne reste immuable que la justice,

la vérité^ le droit. Je les invoque sans cesse pour mes' amis. Jé serai heureux quand je pourrai, comme aujourd'hui, les invoquer pour un adversaire. » '

Le 26 mai 1859^ à propos de Tannexion de la banlieue de Paris, je dis : « Hier, M. le rapporteur â parlé de ce qu'il y aurait d'agrémrats dans le rôle de* Topposition ; quant à Porateur, loin de trouver des charmes dans une critique persistante, il s'estimerait heureux cTavoir à admirer quelquefois et à approuver souvent;, ïun des griefs de Torateur et de ses amis, c'est qu'on ne leur donne pas assez fréquemment ce plaisir. »

Me suis-je écarté de mes principes par esprit d^hostiltté ou par erreur en m^abstenant de voter l'expédition dltalie? Qu'on en juge : t Sans doute, disais^e, Tintervention peut amener l'affranchissement, elle pourrait n-aboutir qu'à un traité de Campo-Formio ou à une nouvelle expédition de Rome. Entre laquelle de ces hypothèses le gouvernement optera-t-il? En supposant qu'il le sache lui-même, nous Fignorons. Il ne nous serait possible de voter pour la loi qu^en témoignant au gouvernement une confiance qull ne Jïouh inspire pas. Voter contre, ce serait, en apparence du moins, abandonner Tltalie et ces braves volontaires que de toutes parts elle jette en Piémont, ce serait nous ranger du côté de cette Autriche que nous détestons plus que

le gouvernement ne la déteste, puisqu'elle est pour nous 1- incarnation du despotisme. Qu'on nous donne donc des explications : jusque-là du cœur nous votons pour Tlulie, mais notre main retient son vote, n (Séance du 27 avril iSSg.) Aî*)e donc été si mal avisé dans mes inquiétudes? Viilafranca n^a-t*il pas recommencé Campo^ Formio? La seconde expédition romaine n^a-t-elle . pas eu lieu à Mentana?

Toutefois, en cette circonstance, fe l'avoue, je n'exprimais pas la pensée du peuple de Paris; il ne demandait pas tant de défiance. Je m'en convaihquis^au départ de^rEmpereur pour IVrmée.

Qui donc, parmi ceux qui assistèrent à cette ovation inouïe, oserait soutenir que nous avions été nommés dans' k but unique de poursuivre une œuvre de renversement? A certains moments les peuf^ comme les individus, surexci-^ tés par la passion, s'affranchissent de toute dissimulation et mettent leur cœur à nu. Dans cette- journée je lus- jusqu^au fond du cœur du peuple de Paris. Je le retrouvai tel qu'au:?^ élcc- ' tions pour la Législative, lorsqu'il réunit dans un même vote les noms de Murât et de Ledru- RoUin ; tel qu'au 2 décembre, lorsqu'il se contenta de rire de Tempriscnnement du tMiigraviat légis* latif: c^était toujours C8 peuple iaébranlabfle dans sa fidélité au souvenir de la Révolution, sur tout le reste mobile et ayant une attache secrète au nom de Bonaparte. Il criait : vive Tltalie! vive !a

liberté! maïs en tendant les mains vers Fauteur du 2 décembre. Si je ne l'avaisr vu de mes yeux je n'y croirais pas. Cela me parut une seconde absolution pour Tempire, et pour moi un encouragement à persévérer dans ma voie, c N'hésite donc pas, semblaient me dire ces plébéiens;, puisqfue tu nous représentes^ fais comme nous^ oifre-lui la paix et Toubli du passé, s^f veut servir la démocratie et la liberté, s'affranchir de la tutelle de ses ministres, de ses chambellans, et marcher en avant. » Le peuple offrait la paix sans avoir exigé des gages suffisants; cela même rendait sa manifestation plus significative. On m a souvent supposé de grandes prétentions personnelles; en réalité je n'en ai qu'une :

d^autres ont eu l'âme ecclésiastique, d'autres râme royale, je me crois l'âme populaire. Du fond de mon cabinet, ma première appréciation d'un événement quelconque est toujours semblable à celle de Thomme du peuple qui traverse la rue; je rectifie quelquefois cette impression instinctive, je ne nvy soustrais jamais : )'ai Touïe ouverte aux remuements souterràins qui s'opèrent dans les profondeurs so* ciales, le moindre bruit m'arrive. La scène de la place de la Bastille a beaucoup contribué à me donner cette iiifatuation, si c'en est uiîe. J'avais la conviction d'avoir agi selon Finstinct populaire beaucoup plus que ceux qui . s'annihilaient par l'abstention. Je ne croyais

pas avoir deviné aussi juste, et ma surprise ne fut pas médiocre de découvrir que, tandis que je me croyais téméraire, je n'étais que timide.

Je me tins pour averti, on s'en aperçut à

l'occasion du traité de commerce, de Pamnistic, du décret du 24 novembre. Je donnai à ces trois actes une approbation plus explicite que je ne l'aurais fait avant d'avoir assisté au spectacle dont je viens de parler.

A Poccasion du traité de commerce, je dis, le i®'' mai i86o : « L'orateur se demande ce qu'il doit penser de la forme qui a été donnée à cet actè du gouvernement. A côté des résultats heureux qu'il en .espère, il voit une chose qui blesse ses sentiments : c'est que ce traité n'a pas été soumis à la discussion devant le corps législatif, il aurait préféré que ce traité vînt de Tinitiative nationale et non de la seule initiative du pouvoir. Mais s'il y avait là pour lui, pour ses amis, une décision, délicate à prendre, en hommes consciencieux qui n'obéissent pas aux excitations de Vespi^it de rancuney qui croient qu^ au-dessus de toutes choses planent la justice et la vérité^ ils se sont demandé si le traité dè commerce ne serait pas pour les classes ouvrières un bienfait tel qu'ils devraient l'accepter, malgré leurs réserves sur la manière dont il a été conclu. Sans doute il est lâcheux qu'une question si considérable n'ait pas été soumise i l'apprécia*-

tion du pays. Mais ce n'est pas la première fois que des droits importants o%A été mis ea oubli ; quand kurs réclamations se sont fait entendre dans rassemblée, les protectionnistes les ont-ils appuyées? Aujourd'hui quUls se crc»ent atteints^ ils se plaignent anièrement. Ils doivent pourtant en prendre leur paru : ce qui vient de se passer n^est qu^un premier pas fait dans une voie où il faut avancer toujours des qu'on y est entré. Au lieu de se lamenter^ qu'ils acceptent donc courageusement la lutte de concert avec cette grande famille ouvrière qui les entoure; qu'ils aident le traité à produire ses résultats; enfin qu^ils commencent à aimer la liberté, Aon pas telle ou telle liberté^ non pas la liberté économique, non pas même la. liberté civile, mais la LIBERTÉ SANS ÉPiTHÈTE, la liberté qui est une source de biens et de maux, mais qui porte en elle-même le remède aux maux qu'dle peut produire. »

Le 12 juillet 1860, généralisant ma pensée^ je m^exprimai ainsi : € Dqpuis la dernière session, le gouvernement a réalisé trois grande actes que j^approuve^ il a décrété Taornistie, fait un pas considérable vers la liberté commerciale et fait prévaloir en Italie le principe Stupérieur de la politique étrangère, le principe 4e

non intervention. Aussi, sur toutes les lois qui uni été et sur touies celles qui seront la consé-quence de ces trais actes^ mus lui avons donn4

et nous continuerons à lui donner^ mes a^nis et moiy un concours loyal. »

Mon grand éclat eut lieu à propos dutlécret du 24 novembre i8()0. Il est des écrivains qui ont osé dire de cet acte qu'il constituait un progrès dérisoire : on s^enlève à soi-menoe tout crédit, lorsqu'on ne recule pas devant dépareilles énornnités. Le décret du 24 novembre constitue une des réformes les plus considérables qu'aucun gouvernement ait jamais opérées sur lui-même. Ce fut plus quhme réforme, une véritable trans*> formation constitutionnelle. La publicité des débats et la présence des ministres à la chambre, les deux points auxquels se peut ramener Tacte de novembre, ce n'est rien moins que le déplacement du pouvoir, sa translation du prince à la nation. On le verra dès quMne assemblée le voudra. C'est ce qui explique Facfaamement du gouvernement aux candidatures officielles, cet obstacle à ce qu'une assemblée veuille. Du reste, les adversaires du régime impérial ne s'y méprirent pas. En ayant ren-» contré un des plus intelligents, je Tabordai pour avoir son avis sur la nouvelle du jour ; « S^ils continuent dans cette voie, me dit-il avec consternation, il n'y a jplus rien à espérer \ il faudra que nos fils slarrangent autrement. »

Le décret, du 24 novembre affligea les partisans des dynasties déchues, qui se voyaient enlever leur principale chance de restauration^

et les aboyeurs de décembre, qui sentaient arriver la fin de leur arrogante domination; la foute applaudît, fut satisfaite, espéra. Je fis comme la foule, et l'avenir, pour la première fois depuis décembre, me parut souriant.

Sans méconnaître Timportance de Pacte, M. Jules Favre fut Beaucoup plus frappé de ce qui lui manquait que de cé qu^il contenait, et il voulut Texprimer. Mon point de vue étant différent, pour que rien ne vint troubler notre union, je résolus de me taire et je vins à la chambre sans m'être préparé à prendre la pa- . rôle. Mais en écoutant M. Baroche, je fus emporté par une de ces ivresses oratoires qui, en augmentant la lucidité de mon esprit, lui enlèvent toute possibilité de retenir ses pensées. En vain m'y appliquerais-je, il n'est dans cette disposition aucune idée, quelque profondément que je Taie enfoncée jusque-là, qui ne m^échappe et ne s'étale en plein jour. Aussi suis-je condamné à n^avoir pas c de pensées de derrière » et à n^admettre dans mon bagage intérieur que ce qui pourra tôt ou tard être déballé devant tous. Dès les premiers mots, }e manifestai mon sentiment intime :

« Je commence, messieurs, par remercier M. le président du conseil d^État de la fran* chîse, et aussi, qu'il me permette de le lui dire, de la modération avec laquelle il a répondu au discours de mon ami Jules Favre. Je m'eflforce-

rai de suivre le double exemple quHl m'a donné. Telle est, je crois, messieurs, la vraie manière, la manière sincère et efficace de témoigner notre reconnaissance pour le décret du 24 novembrcy dont nous désirons certainement l'extension, .mais dont aous reconnaissons le courage, la générosité et le bienfait. » (Très-bien ! très-bien!) — Peu à peu entraîné par ma propre émotion, je déchirai tous les voiles qui enveloppaient ma conception politique, et, oubliant le lieu où j'étais et ceux à qui je parlais, et ceux qui au dehors allaient recueillir et juger ma parole, ne reculant pas plus devant le mot propre en présence de cette assemblée, que je ne Teusse fait me parlant à moi-même, emporté par la fougue d'une inspiration dont je n'étais plus le maître, je prononçai les paroles suivantes : < En 1814, lorsque Tempereur 'Napoléon prenait la route de File d'Elbe, qu'il traversait la France, vaincu par l'étranger, abattu par cette fortune qu'il avait trop tentée, il croyait qu'iHui restait dans le cœur des populations une affection universelle, du moins ses conseillers le lui disaient; aussi son étonnement fut-il profond de se sentir, à mesure qu'il avançait dans le midi de la France, accablé par des malédictions qui étaient déplacées alors, car on devait le respect à cette immense infortune. (Très-bien! Très-bien!) Plusieurs fois il ne put, nous dit son historien, retenir des larmes qui coulaient silencieusement

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de ses yeux, et qu^il dérobait aux regards des

commissaires étrangers, ses gardiens. Aussi, quand, après quelques mois de retraite à Fîle d'Elbe, il rentra, par un coup de fortune inespéré, dans ce palais des Tuileries qu'il avait quitté quelques mpis auparavant, il y appela Benjamin G>nstant, jusque-là un de ses plus intraitables ennemis, mais qui ne Tavait détesté que par. amour pour une puissance encore plus^ élevée et plus noble, la liberté.». Plus tard^ lorsque encore plus éprouvé par Tadversité, lorsque après avoir été broyé avec la France sur le

champ de bataille Je Waterloo, il fut arrivé sur ce rocher où ses douleurs ont f$iit oublier ses fautes, alors, messieurs, c^est Tempereur actuel lui-même qui me Ta appris (r), alors il écrivit à son frère Joseph^ retiré* aux États-Unis, cette belle parole que je voudrais voir inscrite ici : Dites à mon fils qu'il donne à la France autant de liberté que je lui ai donné d'égalité. (Mouvement.; 'Voilà, messieurs, ce que nous demandons à TEmpereur, Si notre parole pouvait avoir sur lui une influence quelconque, nous lui dirions : Quand on est le chef d'une nation de trente-six millions d'hommes ; quand on a été acclamé par elle ainsi qu'on nous le dit chaque jour; quand, grâce à la force de cette nation

(i) Œuvres compiètts de Louis-Napoléon Bonaptrte. Notice &ur Joseph.

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héroïque, on dispose du monde en ce sens que, de quelque côté qu^on se penche^ on y amène la * fortune ; quand on est le plus puissant parmi les souverains; qua^nd la destinée a épuisé pour vous toutes ses &veurs ; quand tout vous a été accordé; quand, par une chance légendaire, on est sorti de prison pour monter sur le trône de France, après avoir traversé Texil ! quand on a connu toutes les douleurs et toutes les joies, il reste encore une joie ineffable à goûter qui dépasserait toutes les autres et donnerait une gloire étemelle : c'est d'être l'initiateur courageux et volontaire d^un grand peuple à la liberté - (Très-bien ! très-bien c'est de repousser des .conseillers pusillanimes et sans foi, de se mettre directement en présence de la nation. J'en réponds, le jour où cet appel serait fait, il pourrait bien se trouver encore dans le pays des hommes uniquement fidèles au:C souvenirs du passée ou trop absorbés par les espérances de Favenir^ mais le plus grand nombre approuveverait avec ardeur. Et quant à moi qui suis républicain... (Bruit. — Plusieurs membres à gauche : Parlez I parlez!); quant à moi, jVd-

MIRERAIS, j'appuierais, ET MON APPUI SERAIT d'autant plus efficace qu'il SERAIT COMPLETE- MENT DÉSINTÉRESSÉ. » (Marques d'approbation.

Mouvements divers.)

Quand je m'assis au milieu de l'agitation de l'assemblée, je fus surpris moi-même de ce que

je venais d'oser; je ne le regrettai pourtant pas. Le lendemain il y eut dans mon parti une clameur qu'une faute du journal officiel rendit formidable. Dans ce temps-là, les députés n'étaient pas admis à revoir les épreuves de leurs discours; les sténographes purent donc sans être redressés me faire dire, en parlant de TEmpereur, quand héros légendaire^ en réalité j'avais dit, lorsque par une chance légendaire : Le Quant à mot qui suis républicain avait été retranché par ordre du président, ainsi que cela résulte d'une observation sur le procès-verbal. La rectification du héros légendaire ne me préserva pas d'entendre, pour la troisième fois, le mot de trahison. Cette fois-ci je n^en fus ni bouleversé comme à Marseille, ni. ému comme en 1857, ni même étonné.

J^avais sans doute approuvé la loi sur les ordres, le traite de commerce, l'amnistie, et il était naturel qu'une adhésion plus chaude suivît un acte plus significatif. Toutefois, je n'avais pas encore montré avec autant de clarté où je tendais ; on avait pu ne considérer mon approbation partielle que comme un stratagème : je déclarai que c'était une adhésion sérieuse. Je compris la surprise, la colère, l'éloignement. — Beaucoup insinuèrent que je ne serais pas renommé; je n'en crus rien, néanmoins je m y préparai; ma principale préoccupation, pendant les sessions qui s'écouièrent jusqu'à la fin de la

législature, fut d'exposer ma pensée avec tant de clarté que personne ne pût s'y méprendre ou s^en étonner, afin que, quoi qu'il arrivât, rhonneur fût sauf. Si je succombe, avais-je rhabitude de dire à mes amis, ']6 veux que ce soit étant debout, st'antem mort oportei; si je * suis réélu, je veux que les plus liostiles ne puissent sans déloyauté se plaindre de ne pas avoir été prévenus.

J'y insiste, car ceci est capital, du 14 mars 1861 jusqu'aux élections de i863, mes discours peuvent se ramener à ceci : « Electeurs, je vous prie de ne pas vous méprendre sur mon compte. Vous n'auriez jamais dû croire que j'étais un démocrate radical; cependant on m'assure que vous Tavez cru. Eh bien! sachez-le, il n'en est rieri. Si vous m'avez nommé comme révolutionnaire, ne m'accordez plus vos suffrages; ne me / les donnez de nouveau que si vous voulez pour représentant un démocrate libéral, qui, prêt à tout dans Tordre constitutionnel, est inhabile à la moindre pratique révolutionnaire. » Mon VO' lume de Démocratie et Liberté devrait être reproduit en entier à l'appui de ces assertions; j'en cite quelques extraits :

« Nous avons compris que notre présence dans cette assemblée impliquait l'abandon de cette doctrine d'impuissance et de fatigue qu'on appelle l'abstention. Ayant abandonné V abstention^ nous aurions crumanquer à notre devoir

cThonnêtes gens si nous nous étions réfugiés dans une opposition systématique^ qui est la . forme dernière et la plus honteuse de l'abstention. (Très-Wen! très-bien!) Aussi, oubliant • nos douleurs,* nos blessures, nos ressentiments, les yeux uniquement fixés sur les principes, nous avons approuve le gouvernement quand il aparu s'y conformer; nous Payons blâmé quand il a paru' s^en éloigner. » (Séance du lo juin 1861.) (i)

€ Ces actes, messieurs (la politique italienne), que Je rappelle avec satisfaction, je les approuve : nous ne sommes pias seulement des hommes de

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