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passées, nos ressentiments, nos terreurs, nos ^ colères, nos fautes! Qu*au i*' juin, il n'y ait plus que deux partis : ceux qui appellent la liberté, et ceux qui la repoussent ; ceux qui la
croient inutile à la prospérité des peuples, et ceux qui sont sûrs que sans elle, sans les résistaiices, sans les ardeurs/ sans les élaps qu'elle suscite, les caractères s'abaissent, les intelligences se stérilisent et la moralité d'une nation diminue, ainsi que son énergie et sa richesse. — Les dépenses augmentent, les impôts s'aggravent, le commerce languit, les v|lles s'endettent, les conseillers qui surveillent vos finances ne sont pas élus \ il est temps qu'un contrôle légal arrête les entraînements du pouvoir. — Électeurs! c'est parce que j'aime la liberté que vous m'avez élu. Si j'ai mal combattu, abandonnez-moi: mais n'abandonnez pas la cause sacrée. Soyez-lui fidèles-, affirmez-la avec résolution, affirmez-la avec ensemble. Que par vous elle obtienne un nouveau triomphe ! — Il y a six ans, Je vous disais : « Ce qui se passe aujourd'hui est pour la liberté comme une aube ; à vous de faire que cette aube aille sans cesse en grandissant et devienne le jour. » Mon espérance n'a pas été trompée ; l'aube est allée sans cesse en grandissant; encore quelques efforts et ce sera le jour. »
Ceux qui m^avaient combattu à Marseille,
repoussé en 1857, injurié en 18O0, voyaient ma
candidaturé avec déplaisir; ils rattaquèrent un
•moment avec vivacité dans le Courriel^ du Dimanche. S^étant convaincus que leurs efforts seraient vains^ ih essayèrent de m'arracher la promesse de changer de conduite. L'un d'eux eut avec moi une conversation qui dura près de quatre heures. Je lui donnai les explicatbns quil désirait) je ne lui promis pas de modifier mon allure^ et comme il me représentait que les forces, de ropposition allant s'accroître, il était naturel que mon langage s'accentuât, je lui ripostai que la modération d'une opposition doit augmenter avec sa force'. J'ai écrit dans ce sens plusieurs lettre^. J'en reproduis une adressée à un M. Gabriel Picard (qui n'a de commun avec mon collègue que le nom). Il m'avait dépeint en * termes fort vifs mon impopularité, et il m'annonçait que je l'augmenterais en soutenant la candidature de M. Thiers. Voici ce que je lui répondis : *
« Monsieur, je vous remercie de vos deux, lettres et je vous prie de m'excuser si je n'y ai pas répondu plus tôt. Je connais les attaques, dont je suis Tobjet, et comme je ne les ai encourues qu'en remplissant mon devoir et en ayant du sens commun, J'espère les mériter toujours. Je serais enchanté d'êtçe populaire, mais je tiens encore plus à être honnête et à ne rien sacrifier de ma conscience pour obtenir les applaudissements de quelques frénétiques. Soyez sur, d'ail-
leurs^ que ces déclamateurs ne représentent pas
le peuple, ce peuple de France, si doux, si droit, si sensé dans son héroïsme; ce peuple que j^aime de toute mon âme, auquel je suis dévoué sans réserves et au sort duquel je ne cesse de m'intéresser depuis que j'ai Page viril. Sur Tocéan, à la moindre agitation, récume s'élève au sommet des flots. De même dans les mouvements poU- • tiques : mais je ne me laisserai pas tromper par rillusion, et je dirai toujours à cette écume : Tu n'es pas le grand, le sublime océan, tu n'es pas le peuple. — Permettez-moi de m'étonner qu-un esprit équitable comme le vôtre s'obstine à repousser la candidature de M. Thiers. Ne pourrait-on pas dire de lui ce que je viens d'écrire de M. Guizot : Thistoire prononcera sur le ministre, mais pour nous il ne reste aujourd'hui que réloquent orateur, le merveilleux historien, le vaillant esprit qui porte avec âerté et sans se lasser le poids des événements et des années. Qu'importe qu'il pense autrement que nous :
il pense , cela me suffit. Le péril ne vient pas des hommes qui ont des opinions autres que nous; il vient de la tourbe grossière, qu'elle soit en haut ou qu'elle soit en bas, qui ne croit à rien, ne se soucie nullement du vrai et n'admire que la force. Comme l'a dit fermement Girardin, M. Thiers signifie aujourd'hui, non pas l'orléanisme, non pas la glorification du 1®' mars ou de la loi du 3*i mai, mais la respon-
sabilité des ministres et la liberté de discubsion. Les Cinq ont posé les principes^ la nomination de$ ' anciens parlementaires pousserait à leur • application . Croyez à mes meilleurs sentiments. * (26 mai 1 863.)
Si en ïSSy quelques-uns avaient pu se méprendre sur la conduite que je suivrais, ce que jen'admetspaSyCela n'était plus possible en 1 863. Depuis trois ans je ne cessais de m'expliquer, et mes déclarations électorales avaient été non moins catégoriques que mes discours. Aussi, pas une protestation ne se fit entendre, lorsque, debout au milieu des rangs de Topposition, parlant en son nom autant qu^au mien, je m'écriai le i3 novembre i863 : a ... Je trouve exorbitant que, lorsqu^un homme honorable a déposé son serment, lorsqu'il a déclaré qu'il acceptait loyalement un mandat, et que dans l'exercice de ce mandat il respectera la . loi constitudonnelle de son pays, je trou\ e exorbitant qu'une autorité quelconque se permette de pujjlier qu'il ment et quMl dissimule ésl véritable pensée. Je trouve exorbitant que le gouvernement s'attribue le droit de placarder dans toutes les communes de France que des citoyens qui ont prêté serment sont des parjures d'avance^ que leurs paroles sont des paroles mensongères; que ce que leurs
lèvres prononcent,* leur cœur le desavoue; que leur opposition n'est qu'une misérable comédie, parce que, au lieu de se dire révolutionnaire,
elle s'intitule légale I Je n'admets pas que le gouvernement s^arroge ainsi le droit d'insulte vis-à-vis de ses adversaires ! ^Bruit.) Je n'admets pas que nous^ nous qui vous avons donné des preuves de notre fidélité à la loi et de notre respect de la constitution^ nous soyons traités comme des rebelles sur lesquels il est permis de courir sus, qu'on nous nictic hors la loi et qu'on nous désigne aux populations... (Murmures.) Vos murmures ne m'arrêteront pas... Qu'on nous désigne, disais-je, aux populations comme préparant une révolution. Non, messieurs, nous ne voulons ni les uns ni les autres une révolution. Non, nous ne voulons ni les uns ni les autres porter atteinte à la loi constitotionnellen Nous ne voulons ni les uns ni les autres nous convertir en minorité factieuse, tentant de renverser ce que la majorité a édifié. (Nouveau bruit. Nous ne voulons ni les uns ni les autres mentir, dissimuler nos sentiments, soutenir des doctrines auxquelles nous ne croirions pas et donner au pays qui nous écoute le spectacle honteux d'un parjure perpétuel. Ni les uns ni les autres nous ne sommes entrés dans cette enceinte pour jouer ^un rôle aussi misérable. Le gouvernement, pas plus qu'aucun membre de cette assemblée, n'a le droit de nous accuser d'une attitude que nous désavouons et que rien ne permet de nous attribuer... »
Par mon premier mot, je me replaçai dans la
nouvelle assemblée au point où j'étais resté lorsque la précédente avait disparu. M, de Lamartine m^avait dit un jour que je lui racontais mes combats : « Ne soyez jamais que du parti de votre propre pensée; tracez un sillon assez large pour que tout le monde y puisse marcher après vous; laissez crier; vous êtes à Tendroit du chemin par où il faut que tout le monde passe, on vous rejoindra. » On m'avait en cilct rejoint, et de mon banc j'apercevais ceux qui, après avoir condamné le serment que je n^avais prêté que comme député, s'étaient décidés à le prêter comme candidats. Ce n'était pas au lendemain dhme si belle victoire de ma politique que je pouvais song|;r à l'abandonner. Je m'y attachai au contraire avec une confiance accrue, le succès passé me semblant le présage des succcs futurs.
Dès les premiers jours il me fut facile de prévoir les déchirements prochains. Les nouveaux venus, éloignés de la chambre depujs longtemps, entraînés par la pression publique à une démarche qui leur avait répugné, étaient enclins à porter dans la politique constitutionnelle, avec laquelle ils rfctaient point encore familiarisés, les procédés de la politique de l'abstention qu'ils avaient longtemps pr^érée. Je n^étais pas dans les mêmes dispositions, et cela apparaissait à tout propos* Je tentai de conjurer la crise en proposant aux Cinq de nudntenir leur union.
« Ne nous séparons jamais, avais-je dit à amis, et nous resterons le centre autour duquel tous viendront nécessairement se grouper. ».
Nous nous le promîmes, mais la siti^ation était plus forte que nous, et elle nous a entraînés. La loi des coalitions. fut Toccasion plus que la causer ce qui n^aurait pas eu lieu à ce moment, se tût
produit plus tard. Où les pensées diffèrent, on ne saurait espérer que les actes concordent* Aussi je ne m^arreterai pas à rechercher à qui appartiennent les torts, à raconter, quoique je raie notée heure par heure, Thistoire secrète de là rupture. Je ne dirai de la loi sur les coalitions que ce qui est indispensable pour écarter des. reproches sous lesquels je ne dois pas rester, je n'îraî pas au delà. Me rappeler les {^conciliations récentes m'est plus agréable que de ranimer les dissentiments passés. Il serait d^ailleurs puéril d'attribuer aux personnes ce qui est le fait des choses. Si le déchirement survenu à propos de la loi des coalitions avait été amené par les torts que j'aurais eus, ou qu'on aurait eus envers moi, ma personnaUté éliminée, Taccord se serait rétabli, on aurait vu régner entre les quinze, les douze ou les dix-sept la même cohésion qui autrefois exista entre les Cinq. Ena-t-il été ainsi? Ouvrez le Moniteur aux votes importants, à propos de lâ loi sur la presse, de ramendement sur la liberté des sociétés, sur le droit de réunion, sur ramendement des qua-
rante-deux. QuV voyez-vous? La plus constante diversité. Sur la même question, tandis que les uns votent pour, les autres votent contre, d'autres s'abstiennent. Dans la plupart des cas, suivant l'expression pittoresque d'un orateur de la gauche, on marche le fusil à volonté. Je ne le regrette pas. L'opposition pas plus que le gouvernement ne peut se développe!* toujours de même : ce serait d'une insupportable monotonie. Tantôt elle se concentre, tantôt elle se déploie, tantôt elle se resserre, tantôt elle s'éparpille; l'essentiel est qu'elle reste du même coté. L'opposition de 1857 se serait perdue si les Cinq s^étaient écartés d'un seul pas les uns des autres; comptant parmi elle les prenuers orateurs de France, Toppàsition de i863 • se fût paralysée si elle ne s'était pas déployée dans toutes les directions.
L'église catholique, quî^ vue du côté humain, est le chef-d œuvre de l'organisation politique, admet dans ses moyens d'action autant de variété qu'elle en adinet peu dans sa doariné. Elle ne transige pas sur son Credo; dans la pratiqué, elle s'adapte à tous et à chacun : pour, les mon-' dains, elle a la dévotion aisée, aux ascétiques elle ouvre ses chartreuses, aux actits ses trappes; saint François attire les âmes . tendres , saint Ignace captive les âmes militantes: le salut est comme le point centrai de la forêt, auquel on arrive par les routes parties des côtés les plus pp-
poses. Pourquoi dans notre politique laïque ne profiterions-nous pas de cette leçon de la politique sacrée? Pourquoi ne nous déprendrionsnous pas de temps en temps de notre manie d'uniformité? En vérité, ce qui se passe depuis que Popposition s^est desserrée n'est pas pour nous décourager. A aucune époque l'éloquence française n'avait atteint la hauteur à laquelle Pont élevée les orateurs indépendants. La discussion tant vantée de 1819 sur la presse ne peut soutenir la comparaison avec celle de 1868. Ces quelques années de liberté ont plus valu pour rélaboration des idées que dix ans de .discipline; elles ont été aussi fécondes, quoique d'une autre manière, que le furent les années des Cinq. Les froissements persoxmels n'ont été qu'un détail, le tribut payé à la faiblesse hu- • maine^ lensencibie reste digne d'admiration. Je voiis demande donc^ à vous qui, comme moi, êtes nés d'un même effort du peuple de Paris, d'oublier les froissements de détail et de ne vous rappeler que les beautés de Tensemble. Quoi— que nous n'ayons pas toujours marché dans les même^ sentiers, nos voix se sont le plus souvent mêlées dans les airs, parce que, après tout, le cri qu'elles poussaient était le même : PaÛL et liberté !
LA LOI DES COALITIONS. — Unc convcrsation avec M. de Mornjr. — La loi du conseil d'Etat. — Celle de la commission. — Comment je suis nommé rapporteur. — Ma conduite pendant la discussion. — Lettre de M. Jules Favre. — Mes défenseurs. — M. Lmile de Girardin.
' Après les élections de i863, M. de Morny, avec lequel j'expliquerai bientôt mes relations, m^appela et me dit : c Nous parlerons plus tard des libertés politiques que vous réclamez. Des maintenant je suis d'accord avec vous sur la nécessité dé donner Pëxtension ia plus large aux libertés civiles. Il y a longtemps que je pense ainsi; tout est réglementé dans ce pays, c'est un malheur. Dans cet ordre d'idées, qu'y aurait-il de plus urgent à réaliser pour satisfaire les classes populaires? r — Je répondis : « Une loi sur les coalitions, sur les associations et sur les réunions. » — « N'entreprenons pas
trop à la fois, répondit-il, car nous n^ôbtien-
drions rien; commençons, par les coalitions; i^Empc^reiur est bon, il aime le peuple, il a déjà marque sou penchant par les grâces accordées à des ouvriers condanmés; je crois pouvoir vous promettre la loi sur les coalitions. » Elle fut, en eifet, présentée dans la session de 1 8(34. Alor?^ M. de Morny A^'appela de nouveau. « Ëh.bien9 vous devez être satisfait? » — c Nullement; la loi est détestable, ce n'est qu'un piège tendu aux ouvriers, un trompe-rodil. La distinction entre les coalitions frauduleuses et celles qui ne le sont pas, entre les coalitions paisibles et les coalitions violentes est inadmissible. Toutes les coalitions doivent ctre interdites, ou elles doi\ent toutes être permises. Cette loi a été préparée par des personnes qui, étant les adversaires du prindpe qu'elle consacre, n'ont Tair de l'accepter que pour mieux Tétouffer. L'Empereur, auront-elles pense, a parfois des caprices démagogiques. : arrangeons-nous pour qu il se les passe au meilleur compte possible ; ne le cbntranons paB, consentons à préparer une loi en laveur de la liberté des coalitions ; puis reprenons-lui indi- ' rectement ce qu'il a eu la faiblesse d'accorder ; comme il n'est guère jurisconsulte, il ne découvrira pas Tartifice. — Je ne sais s'il vous convient de jouer ce jeu ; pour moi, je ne m'y prêterai . pas, j'attaquerai votre loi et je démasquerai la tromperie. » — Je continuai avec véhémence";
aujourd'hui, je serais plus calme, j'ai trop souvent vu depuis fonctionner ce système qui consiste à annoncer pompeusement une liberté qu^on détruit ensuite dans la réglementation et dans la pratique; alors je me trouvai pour la première fois en présence de cette politique basse, tortueuse, imprudente, et je ne pus contenir les sentiments qu'elle m'inspirait. M. de Morny écouta sans mlnterrompre, puis, après avoir réliéchi un instant, il dit : « Vous avez raison, il faut faire ou ne pas faire, avoir Tair de taire serait déloyal et, comme vous dites, imprudent. Il y a un moyen d'arranger cela : tâchez d^entrer dans la commission, modifiez la loi, je m'emploierai pour que les modifications soient admises et pour que vous soyez nomîné rapporteur. 9 — J^acceptai la proposition. Je ftis un des commissaires choisis par la chambre, et j'eus l'heureuse chance d'avoir pour collègues des esprits libéraux, intelligents et surtout loyaux (i). Après de longues séances, nous arrêtâmes le projet qui est devenu la loi actuelle. Dans sa forme nouvelle, il n'avait aucune ressemblance^ avec la conception équivoque du conseil d'État, il était la i^alisation de Famen- * dément des Cinq : c Les dispositions du code pénal sur les coalitions doivent être abrogées. »
(i) MM. Chevandicr de Vaidrôme, Thoinnet de la Tarmélière, Jules Simon, Arman» Buffet, Paul Dupont, Nogent Saint*Laurens, Pinart.
La désignation d'un rappoiteur devint affaire d^Etat : M. Rouher se prononça contre ma nomination; r Empereur, interrogé, fut aussi contraire, sans cependant exercer aucune pression sur ceux qui le consultaient ; M. de Momy tint bon, la majorité de la commission a.ussi, et- je fus nommé.
Les raisons qui avaient décidé M. Rouher et r Empereur à repousser ma nomination eussent dû la fiiire accueillir avec joie par l'opposition. Que pouvait-elle désirer de mieux que de voir un des siens devenu le patron de la première loi populaire présentée depuis i852 ? Quel prestige cela ne lui aurait-ii pas assuré! Le peuple aurait été fier de rattacher le nom de ses élus à une mesure de réparation, depuis si longtemps réclamée, et de pouvoir se dire :
c^est leur main qui a fermé pour toujours la porte des prisons dans lesquelles un si grand ' nombre d'entre nous et des meilleurs ont expié leur courage à défendre le droit ! La portion flottante du public, le grand parti anonyme, dont l'adhésion fait les succès définitifs, auquel on avait coutume de nous représenter comme des parleurs incapables et des déciamateurs haineux, eût été frappé de Thommage rendu par nos adversaires eux-mêmes à notre patriotisme et à notre équité. Et que notre rôle dans la discussion eût été beau ! Entre le gouvernement et. la majorité hostile ou ébranlée
nous eussions été les arbitres. Du coup nous
prenions la dictature morale de Topinion, et nous entraînions le gouvernement vers nous :
nous en obtenions, et, en cas de rfoistance, nous lui imposions, le couromiement de Pédifice, dont nous n^avons conquis que quatre ans après, une espèce de simulacre au 19 janvier. Aussi je fus stupéfait quand je m'aperçus que ce résultat, dont j^étais d'autant plus fiier qu'il était inespéré^ était accueilli avec froideur, avec défiance, et qu'on voulait le laisser à mon compte particulier. Pourquoi donc? Est-ce parce que sans le droit de réunion le droit de coalition est paraljrsé, et que la loi n'établissait pas le droit de réunion? Sans le droit de réunion, le droit de coalition est gêné, non paralysé ; j'en atteste les centaines de mille ouvriers qui se sont coalisés aussitôt après la loi. Qu'importait d'ailleurs? Est-ce que sans le droit de réunion, le suârage universel n^est pas gêné ? Serait-ce cependant un motif pour ne pas coopérer à rétablissement du suffrage universel, s'il n'existait pas, sauf à réclamer ensuite le droit de réunion ? Quand deux choses unies entre elles par un lien logique de dépendance manqtient, n'est-on pas plus près de les obtenir toutes les deux quand on en acquiert une, que lorsqu'on reste privé des deux? N'eston pas aussi beaucoup plus sûr de recouvrer une créance de cent mille francs quand le débiteur appone cinquante mille francs, que lorsquMl ne
veut pas tirer^un centime de sa bourse? Au surplus, l'opposition, qui demanda le droit de réunion dans ses discours, ne le réclama pas dans son amendement : elle se borna à invoquer le droit commun; or, le droit commun n'impliquait pas le droit de réunion, puisque la liberté des réunions publiques n^existait alors dans aucun cas et pour personne.
£st-Ce donc par fanatisme pour le système dit du droit commun que le don que j'apportais, a été rejeté ? C'eût été le sacrifier à un maigre plat de lentilles. Ce système du droit commun n'est que la conception incohérente d'un jurisconsulte inexpérimenté. Il n'a oh^ tenu un moment de faveur que grâce à la puissance des. orateurs qui ont eu le tort de s'en laisser séduire. Sous prétexte de droit commun, on proposait un véritable droit exceptionnei. Le droit commun était dans la loi que nous présentions. D'ailleurs, la préfiérence pour le S3'stème du droit commun motivait la présentation d'un amendement, elle n'expliquait pas le rejet de la loi. Est-oe que certains orateurs de la gauche ont voté contre la loi sur la propriété iiuéraire, parce que ieui^ amendement sur la perpétuité a été rejeté? Est*ce que la gaùché entière a voté contre la loi sur la presse, parce que l'amendement sur le jury et tant d'au^ très n'ont pas été accueillis? Dans ce fait, que j'étais rapponeur, n'y avait-il pas une raison de
plus pour se conformer à un usage dont *on ne
s'èst jamais écarté qu'à propos de la loi des coalitions? Maserais-je trompé, entraîné par je ne sais quel mirage, me serais-je égaré, fourvoyé^ n"avais-je pas droit à quelque indulgence, moi qvii en déâùitive avais ouvert la voie? Méritais*^ qu^au premier manquement, si c^en était un, on me tirât dans le dos, qu'on m'infligeât Toutrage public de voter, en la présentant comme une mystification, contre une loi dont j'attirmais la valeur et que je défendais?
N'alrais-je pas le droit d^obtenir au ^oins les égards que depuis on n'a, dans aucune circonstance, refusés à des ennemis déclarés?
Me répondra-t-on que j^ai été le provocateur, que j'ai exaspéré mes amis, en les traitant de factieux? On Ta en eâét écrit et surtout dit. Mais quand et où ai-je traite mes amis de factieux? — A la fin de mon premier discours, dit-on, et • voici le passage qu^on allègue : c Je termine en examinant une considération commune aux trois discours qui ont été prononcés^ au discours de rhonorabie M. Seydoux, au discours de Thonorable M. Kolb-Bernard ei au discours de I honorable M. J. David. Ces honorables orateurs ont pensé que nous accordions trop ou trop peu, et, saisis tout à coup pour le droit de réunion ou d'association d^un amour qu'ils n^avaientpas manifesté jusqu'alors, ils notis reprochent de n avoir pas ajouté à la loi sur les
it.
coalitions le droit de réunion et d'association. Ma réponse sera double. Je dirai d'abord que nous n^aurions pu agir ainsi «sans faire une loi de privilège. On nous demande une loi sur les coalitions de pàtrons et d^ouvriers. Or, nous ne supposons pas qu'on puisse considérer comme démocratique et libéral, comme prudent surtout, d'établir le droit de réunion pour les ouvriers, tandis qu'on continuerait à le refuser aux autres portions de la société. Le droit de réunion est un et indivisible.
Il faut l'accorder à tous ou le refuser à tous. L'accorder à quelques-uns en le refusant à d!autrès, ce serait constituer un privilège : ce que nous ne voulons pas admettre. (Très-bien ! trèsbien!).. ... — J'ajoute en second lieu que c^t une mauvaise manière d'agir que de refuser un progrès sous prétexte qu'il est incomplet. Oh ! je connais cette théorie et je l!ai vue décrite avec un art admirable dans les mémoires de Mallet- Dupan sur la première révolution. C'est la théorie du pessimisme. Elle consiste, lôrsqu^un gouvernement déplaît en principe, ou qu'on n'agrée pas sa marche générale, au lieu de faire ce que doit faire selon moi tout homme d'honneur et de bon sens, d'approuver ce ^ qui est bien et de blâmer ce qui est mal, elle consiste à tout critiquer, à tout attaquer, surtout le bien, parce, que le bien pourrait profiter à ceux qui l'accom* plissent. (Marques d'adhésion.) Ainsi agissaient .
les émigrés IcNrsqu'au iieu'de rester dans le pays,
de se rendre aux assemblées, aux sections^ pour empêcher la domination des mauvais, ils allaient  l'étranger et rendaient ainsi plus facile un triomphe qui, par ses exagérations, devait leur ramener la majorité. Ainsi ont trop souvent agi les partis qui se sont succédé parmi nous. Aussi, messieurs, que reste-t-il dans notre pays après tant d^agitations? Beaucoup de ruines, beaucoup de beaux et grands discours, et pas d^institutions libérales ; et tous, à quelque passé que nous appartenions, nous sommes contraints de regretter souvent de n'avoir pas, au lieu de nous être laissé absorber par des querelles stériles, de n V voir pas soutenu les hommes de bonne volonté qui dans un temps s'appelaient Roland, Martignac dans un autre, ou plus tard de tout autre nom, de n'avoir pas accepté les réformes partielles qu'ils nous offraient, et d'avoir trop sacrifié à rimplacable satisfaction de nos rancunes personnelles. (Vive approbation.) Quant à moi, messieurs, je n'appartiens pas à cette école. Je ne suis pas pessimiste, je prends le bien de quelque main, qu 11 me vienne. Je ne dis jamais : « Tout ou rien, » maxime factieuse et redoutable. Je dis : « Un peu à chaque jour; » et je n'oublie jamais la célèbre parole : <( A chaque jour suffit sa peine. > Aujourd'hui la loi des coalitions, demain celle des associations. Et puisque Thonorable M. Jérôme David me de-
mande cette déclaration, .je n'hésite pas à la faire : Dans l'acte du gomrernemefit je ne vois pas seulement ce qui n'y est pas : le droit de réunion et le droit d^assocîation ; j'y vois aussi ce qui est : la liberté de coalition. Je ne me. borne pas à regretter ce qui manque; je remercie de ce qu^on donne. » ( Très-bien l très-bien! — Applaudissements prolongés. — De nombreuses félicitations sont adressées à Torateur.)
En vérité, comment ce passage aurait-il pu s^appliquer à mes amis ! Aucun, à ce moment de la discussion, n^avait pris encore la parole. On n avait entendu que MM. Seydoux, Kolb- Bemard et Jérôme David. Mon discours était une réponse à ce dernier. Pour que mon objurgation s'appliquât à la gauche, il eût fallu que celle-ci eût déjà déclaré son intention de voter contre Fa loi , elle n'en avait rien fait, et il y a plus : en arrivant à la séance, j^avais été instruit qu'elle n'avait pas pris de parti définitif, qu'elle se réservait d'en adopter un au cours de la discussion. Toutefois, j'admets que la gauche ait eu le droit de se sentir atteinte par mes paroles, ne le perdit-elle pas aussitôt:
M. Jules Favre me répliqua avec verdeur; or, voici comment i 'accueillis sa réplique :
c Vous me permettrez de croire qu il est mu»
* tile que j'affirme moi-même mon honneur et ma conscience... (Vive approbation.)
fl M. Jl'i^ Favr£. Personne ne les conteste!
« M. Emile Ollivier. ... Et j^ai le légitime
orgueil de croire que je puis, lorsque je suis en paix avec moi-même, ne me sentir effleuré par aucune parole. (Très-bien !) Je répondrai seulement à celui que je persisterai à appeler mon éloquent ami, je répondrai à Thonorable M. Jules Favre en opposant une déclaration à la déclaration que vous venez de recueillir. Il a reconnu, --^ cela ne m^étonne pas de sa part, et cette déclaration m'a réjoui, — qu'il fallait avoir une âme perverse pour refuser le progrès par baine de la main qui i Wre. (Très4>ien !) Je reconnais avec lui qu'il n'est pas juste non plus de s'abandonner aux approbations faciles qui permettent tout; qu'il faut toujours, au-dessus des expédients que le jour amène, que le lendenaain condamne, placer les principes qjtie le cours du temps confirme et qui, quelquefois obscurcis par ' des nuages qu'amoncellent des mains intéressées, finissent toujours par se dévoiler et briller d un radieux éclat. (Très-bien! très-bien !)
c J'espère qu'à entendre mes parcdes il éprouvera la même joie que j'ai ressentie à écouter les siennes, et qu'il y verra la preuve que ni l'un ni Tautrev grâce au del, nous n'avons abandonné ce qui est le bon sens, la vérité et la justice, et que si un désaccord existe, il porte sur une appréciation de fait, qu'un examen logique, qu'une discussion impartiale, peuvent, je crois,
donner au premier venu le moyen de trancher avec équité.
« En me résumant et en embrassant J un coup d'oeil toute cette discussion, je dis à ceux que je rencontre comme adversairès : Je crois que vous vous trompez. Vous qui êtes en face de moi, vous pensez que la loi accorde trop.
Vous, mes amiSy vous croyez qu'elle n'accorde pas assez. Vos deux assertions se détruisent Tune par Tautre; elles ne peuvent pas être vraies à la fois, elles ne sont vraies ni Tune ni l'autre. (Marques d'assentiment.) La loi accorde, mais elle n^accorde pas trop ; elle accorde le juste et le nécessaire. A vous qui êtes en face de moi, je dis avec la plus profonde con*: viction : Votez la loi, car sur cette matière, il n'y en a pas en Europe qui soit plus sagement • prévoyante* Et à vous, mes amis^ je dis : Votez " la loi, car il n'y en a pas en Europe qui soit plus véritablement libérale. (C'est vrai ! c'est vrai!) Quant à moi, messieurs, qui crois que le. but suprême de la politique est, non pas de flatter et d'exciter le peuple, mais de l'élever et- de le soulager;... (Très^bien !} quant à moi qui ai voué à cette cause tout ce que j'ai de forces, je • suis certain de n'y avoir jamais été plus fidèle que lorsque j'ai travaillé à la loi actuelle; et, pour le présent comme pour l'avenir, c'est avec confiance que je revendique hautement et fièrement, ma part de collaboration ! » (Très- bien !
très-bien ! — Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
Ces explications parurent avoir si bien effacé le désaccord, que pendant une suspeosbn M. Pi* card s'approcha de mon banc de rapporteur et me serra la main avec émotion. Après la clôture de la discussion générale. M» Jules Favre revint une troisième fois à la charge contre la loi, et bien qu'il se fût exprimé avec une extrême dureté, je me bornai à lui répondre : « Un des privilèges de la vérité, c'est qu'elle communique à ceux qui la défendent le calme qui réside en elle et qui la rend toute puissante. Aussi, quel que soit TétQnnem^t douloureux que m'aient . causé certaines paroles du discours que vous vè^ nez d'entendre, je persisterai à ne répondre, ainsi que je Tai fait jusqu^à ce moment, qu'en prouvant que j'ai raison, et que les adversaires de la loi ont tort. » (Très-bien ! très-bien !) (a mai 1864.)
Je n'ai donc pas traité mes amis de-factieux : bien plus, auprès des anciens Cinq avec lesquels je tenais à rejeter uni, j'ai tenté tout ce qui était possible pour éviter une rupture; je suballé jusqu'aux prières. Aussitôt que mon rapport m'eut été envoyé en épreuves, je le , communiquai à MM. Jules Favrc et Picard, en leur offrant de modifier tout ce qui. pourrait leur déplaire. M. Jules Favre me répondit : € Mon cher ami, je viens de terminer la lecture de votre rapport,
que je trouve très-remarquable, quoique peutêtre un peu trop savant. Il ne m^a pas converti^ mais je suis sûr que la discussion ne fera, en établissant notre commune indépendance, que fortifier notre étroite alliance pour la défense de la liberté. Merci de votre affectueuse communl- • cation et mille amitiés sincères. ( 1 9 avril 1 864.)»
Quelle est donc la cause de Fostracisme que j ai subi ? Pourquoi en moi seul a-t-on trouvé suspecte une cmiduite qui depuis a paru naturelle dans les autres? Je me le demande encore. J'ai appris dans Thistoire que le sort de ceux qui osent est d'être plus ou moins lapidés jusqu'àce que tous les imitent; et comme à ce moment, poussés par leur nature, ils osent autre chose, on les lapide enccMre en attendant qubn les imite de nouveau. Ils vont ainsi jusqu'au jour du ' repos : alors leur mémoire obtient la justice qui leur a été refusée à eux-mêmes, et il n'est pas mal qu'il en soit ainsi, afin qu'ils ajoutent à leurs mérites celui qui achève tout, le désintéressement. — Peut-être est-il dans ma destinée d'être un de ces oseurs 1
Quoi qu'il en soit, lorsqu après cinq années écoulées^ j'examine cette loi devenue de l'histoire pour moi aussi bien que pour les autres, je persiste à la trouver irréprochable : elle me semble le type de la loi parfaite,. parce qu elle est le type de la loi conçue diaprés les données pures de . la science. En elle il n'y a rien de relatif; on n'y
peut toucher que pour la gâter. £lle a tenu plus •
qu'elle n'a promis : elle a amené la loi sur les sociétés coopératives et celle sur les réunions puUiques. Pour les travailleurs elle a été un affranchissement; pour les -patrons, les plus prévenus commencent à s'en convaincre, elle est la soupape de sûreté ; elle n^a pas résolu le problème de Talliance du capital et du travail, elle n'avait pas cette prétention; mais, en élimi-^ * nant de la discussion ce qui était injuste, elle Ta paciâée. Depuis le commencement de ce siècle, le peuple n^a fidt que deux conquêtes, Funé politique, Tautre sociale : la conquête politique^ c'est le suffrage universel; la conquête sociale^ c^est te droit de se coaliser. Je considère comme un bonheur d'avoir contribué pour une part importante au second de ces actes d'émancipation populaire. Avoir inscrit mon nom au bas de cette belle loi de justice et de loyauté suffira pour que mon passage dans les assemblées n'ait pas cic inutile.
Je ne saurais quitter ce sujet sans reporter ma pensée reconnaissante vers ceux qui m^ont soutenu dans cette tourmente. Un écrivain du talent le plus élevé se prononça en ma faveur dans un écrit anonyme qui fîit remarqué (i).
V Impartial dauphinois^ quoique dans une opposition très-ferme, se sépara de mes détracteurs.
(1) La Trahison d'EmiU OlUvier, chez Dentu, 1S64
« Il n'est pas rare, dbait-il, et l^histoire est là
pour Tattester, de voir sans raison sérieuse un parti jeter, même de bonne ibi, à la face d un homme lereproched'êtreun transfuge, un traître et d'avoir fait fléchir^ par mesquine ambition ou basse cupidité, les inspirations de sa cçnscience et IMndépendance de sa parole. Mais riiistoire est là aussi pour attester que la postérité n'a pas toujours aa:epté ces jugements passionnés, et ratifié ces accusations. > Mes amis de 1848, MM. Victor Thouron et Fulcran Suchet, de Toulon, m'offrirent une candidature au cpnseil général du Var, afin que ma constance fût attestée par ceux-là mêmes qui avaient assisté à mesdâ)uts.
L'appui principal me vint de M. Emile de Girardin. La plume en main tous les jours, il me défendit dans des articles admirables d'éloquence et de dialectique, avec autant d'ardeur que Teût fait un père ou un frère. Il a été pour moi comme le bouclier à Tabri duquel j'ai pu cheminer jusqu'au bout. J'ai surpris dans cette circonstance le secret de sa puissance sur le public, qui en dépit des haines a survécu triomphante à toutes les vicissitudes. Elle n'est ni dans sa ténacité au travail^ ni dans la sûreté de son jugement, ni dans son expérience : elle est dans sa passion. Ce qui pour tant d'autres est jeu d'esprit ou alignement de phrases, pour lui est une émotion allumée au plus profond de
rêtre. Ne vous laissez pas tromper par cette pa»
rôle brève, saccadée, dédaigneuse des banalités, par cet abord sévère : sous cette apparence de glace il y a du feu. Aussi comme tout ce qu'il écrit est senti, de premier jet, comme tout cela vit, court, s'élance, se précipite, arrive ! comme tout cela intéresse, cmeut, remue ! Quelquefois survenant le matin, alors qu'il écrivait son article, je l'ai trouve dans un transport égal à celui de Torateur à la tribune. De pareils hommes se trompent quelquefois, ils ne se perdent jamais ; leur ascendant subit des éclipses, il n'a pas de déclin; jusqu'à la fin ils s'imposent comme une puissance. Il n'y a d^éphémère que Tinâuence des thuriféraires mielleux, qui font de la platitude une muse, et qui se croient des politiques inarrivables parce qu'ils sont capables, dans la même journcc, après avoir souri à Pompée de baiser les pieds de César !
L'isoLBMXNt; — Ma quatKîèine trahison. Ma résolution de persister dans la même politique. Lettre à un électeur.
Au rédacteur en chef de V Impartial dauphhùis.'-^Ulii' cours au banquet de Turin. — Une pensée de Marc-Àurèle»
Me voilà donc abandonné par mes amis, seul I Le cii de trahison recommence cette fois d'une
force à assourdir les moins attentifs; pour avoir coopéré à la loi la plus démocratique, la plus libérale quMl y ait, je suis accusé d^avoir renié la démocratie et la liberté (i) ; pour avoir obtenu
(i) Pour qu*on ne me soupçonne pas d'exagération, je cite entre mille autres Teitrait suivant : « M. Émile OUivier, cet ex« républicain fenatique, vient de ;ouer un tour à la démocratie, qui Ta fait ce qu*il est. Son rapport sur les coalitions est une trahison. Toute la presse de Paris le hue^ excepté Émile de CirardiUi ce qui a donné lieu à ces vers :
...Il (Emile de Girardin) vend des terrains à Marseille, A Compiègne il vend l'Olivier. >
du parti conservateur une réforme qu'il refusait depuis un demi-siècle, je suis bafoué comme m'etatit livré au parti conservateur. Je m^éloignai momentanément des séances du corps législatif pour me recueillir et délibérer en moimême sur le parti que je devais prendre. Ma délibération ne fut pas longue. Demander grâce à la gauche, ma dignité me Pinterdisait non moins que la conviction que je, n'avais eu aucun tort à me reprocher. Me précipiter dans les bras qu^on m^ouvrait du côté de la majorité, me rallier au gouvernement? c'était ce que désiraient mes ennemis personnels; partant de cette idée que je vis dans Tadoràtion de moi-même, ils n'étaient pas éloignés de supposer que dépite, ehuri par le bruit qu'ils faisaient autour de moi, me voyant seul, je prendrais un parti désespéré, et que dans un premier mouvement de colère,^ de trouble, dindignation, je. me livrerais à ceux qui alors m'entouraient de prévenances et d cloges. Ils ne croyaient pas à ma trahison : ils ne la dénonçaient que pour m'y pousser. On a vu des accusations injustes produire cet effet. «Ne persécutez pas, a dit Royer-CoUard, un honnête bomme pour une opinion quHI n^a pas, vous la lui donneriez.» Ils me connaissaient mal : certaines tentations n'existent pas, quand on est parvenu à une véritable hauteur morale. La colère est en moi, comme < le fçu dans le caillou qui,' à force d^être frappé, laisse échapper une
étincelle et à Tiiistaiit redevient froid ». Je n'eus
pas même TiJcc d abandonner, par dépit, des convictions, fruit de vingt années d'études. Je m'y attachais au contraire, de toute la souffrance que me valait la fidélité que je venais de leur témoigner ^ et \t résolus de continuer seul Fœuvre commencée avec d'autres. Lorsque Savonarole, arrivé au pied de son bûcher, entendit la formule de dégradation qui le retranchait de TEglise militante et triomphante, il sortit de son silence et dit, en levant les yeux au ciel: « de T Église. militante, oui, de TEglise triomphante, non. » Je m'appropriai, en la retournant, la formule du dominicain et je dis à ceiix qui visent à renouveler dans la démocratie Tin tolérance de l'orthodoxie du moyenâge : « Vous pourrez me retrancher de la démocratie triomphante, si vous êtes les plus forts \ je vous déâe de me retrancher de la démocratie militante ! »
Mes résolutions anerinies. Je ne négligeai aucune occasion de les manifestée. Le i3 mai 1 864^ je répondais à un électeur : Je vous ai dit dans ma profession de foi : ni approbation systématique, ni opposition systématique. En soutenant une loi que Pavenir proclamera bcmne, j*ai rempli la parole que je vous avais donnée... Je reste fidèle à la politique des Qnq, et j^espère bien que la force de la raison y ramènera tout le monde. » En remerciant le rédacteur de ÏJm^
partial dauphinois^ je lui écrivais le 23 mat suivant : « Vous avez déterminé à merveille ma situation. L'ignorance ou la calomnie tentera en vain de la dénaturer. Il n'est pas un homme sensé et de bonne foi qui puisse s'y méprendre. Conquérir la liberté^ si cela se peut, sans courir Taventure d^une révolution : voilà mon but. Tubl justice la plus rigoureuse et la plus impartiale : voilà mon moyen. En politique, on est Totage de ses idées. Aussi, aucun homme politique sérieux, ayant Tesprit de gouvernement, ne peut dire qu'il ne sera jamais dans la nécessité d'accepter le pouvoir. Ce qu'il peut du moins affirmer, c'est que cette nécessité de participer au gouvernement n'existe qu'autant qu'on peut le faire avec
dignité, avec honneur, en restant fidèle à ses principes. Il laut l'aveuglement de la haine pour me supposer d'autres visées. Voilà plus de quinze ans que je suis- dans la politique, défendant la même cause par les niêmes moyens. Ce n'est pas lorsque j'ai trouvé dans l'estime publique la seule récompense dont j'aie besoin que jlrai donner aux honnêtes gens le désolant spectacle d'une faiblesse qui serait encore plus sotte que coupable.., »
J'écrivais le 4 mai à un de mes anciens amis : « Je ne comprends pas bien le sens que vous attachez au mot de tiers-parti* Ce n'est pas ainsi que je caractérise ma politique. Mon but est toujours de poursuivre l'alliance de la démocra-
tîe et de la liberté contre les prétentions exclusives des conservateurs même libéraux, des jacobins soit bonapartistes soit républicains, b
Si la loi me Teût permis, je vous eusse réunis autour de moi, vous mes électeurs, pour vous donner immédiatement les explications que je résume aujourd'hui en ces pages. Les membres du parlement italien m'ayant offert un banquet à Turin, en réalité c'est à vous que -je m'adressais par dessus les Alpes, lorsque je disais, le 8 juin: • ' «r ... Laissez-moi vous dire en quoi a consisté ma trahison. Pendant bien longtemps les démocrates ont cru que les moyens révolutionnaires étaient seuls efficaces : ils avaient raison lorsquH s'agissait de peuples auxquels tout autre moyen d'action était interdit, et qui n'avaient à choisir qu^entre la soumission et la révolte. Ils ont encore raison partout ot la situation est encore sëmUable. Ils ont tort partout où il existe une constitution, étroite ou large, qui institue un système d'action légale. Dans ce cas, sans niédire du temps passé ni méconnaître l'héroïsme de ceux qui nous ont devancés dans la lutte de la liberté contre l'oppression, je crois que les procédés révolutionnaires, loin d'être efficaces, sont nuisibles, et que inaction légale, constitutionnelle, est seule puissante, 'sûre, décisive. Accepter lesânstitutions de son pays lors même qu'on les aurait voulues meilleures,puis se servir
de tous les moyens légaux pour les améliorer,
les modifier, les transformer, voilà le devoir du vrai patriote^ voilà la politique des temps actuels!... Du reste, quand nos principes généraux seroQt conformes, ne soyons pas intolérants les uns pour les autres, n'ayons pas la prétention que nos voix résonnent de même : rappclunsnous que la beauté d'une harmonie résulte de la variété des instruments qui composent Torchestre, et qu'elle disparaîtrait si tous répétaient à Tunisson la même note, b
Si cette situation ne mirrita pas, elle m^atirista; longtemps après j'écrivais : <r II me revient de divers côtés qu'enfin les plus rebelles commencent à se persuader que ]c veux pousser au ministère la liberté et non ma personne. Je souris amèrement quand je pense que j'ai pu être soupçonné du contraire, moi qui suis tellement las de la vie publique, de ses misères, de ses platitudes, de Fabsencede foi chez lesacteurs', de la monotonie de Faction, que j'ai déjà plus d^une fois médité en moi-même, après une retraite motivée, de m'ensevelir dans quelque coin ignoré. J 'ai résisté à la tentation, parce que je suis convaincu qu^en ce moment personne ne continuerait mon rôle. J'attends d'être relc\ c de ma faction par un échec ou . par l'avénement d*un successeur plus digne que moi de la grande cause de la justice. On estime fort parmi nous le talent. La fidélité à sa parole, la délicatesse,
rhdtineur, enfin toutes les parties dont l'ensemble constitue Thonnête homme ne sont pas moins prisées. Il est une autre honnêteté plus précieuse que Tor et que les diamants et plus rare, celle de Tesprit, à laquelle nous n^attaehons aucun prix. Tel qui dans sa vie privée est probe jusqu^à la vertu, n^aura aucun scrupule d'alté* rer l'argument d*un adversaire, de défigurer ses actes, de calomnier ses intentions afin de le rendre haïssable, de le déconsidérer et d'en avoir raison. Ces procédés, qui sont de droit commun dans notre temps et dont tant d'hommes célèbres n'hésitent pas à se servir, me paraissent aussi méprisables que des détournements d'argent. »
La conclusion de tout cet épisode est dans
une belle parole de Marc-Aurèle : « Il faut être comme la vigne qui donne son fruit et qui ne demande plus rien, et se prépare à porter d'autres fruits dans sa saison. » .
x. i>E xiouiT, — Son portrait.^ Époque à laquelle commencèrent nos relations. — Quel fut leur caractère. — • Ses intentiona Itbéràlea. — Sa réconciliation avec le prince Napoléon. Ma dernière conyenation vrec hti«
J'étais plus que résigne à mon isolement^ je commençais à en goûter la douceur, lorsqu'un personnage important vint m'y rechercher ; je veux parler de M, de Morny.
Charlés-Quint disait du cardinal d^Ossat : .
a Pour déjouer la sagacité de d'Ossat, se taire ne sullit pas; il faut encore ne .pas penser devant lui. » On pouvait dire ainsi de M. de Morny; la pénétration était sa qualité dominante et il en avait conscience : Lorsque vous causez avec
quelqu'un, dit-il un jour, écoutez ce qu'il pense, non ce qu'il dit. Seulement^ tandis que chez la plupart, la pénétration en dévoilant les côtés * multiples des choses conduit à Tindécision, chez
M. de Morny elle ne servait qu^à rendre la résolution d^autant plus inébranlable qu'elle avait été mieux préparée. D^autres ont la hauteur d'esprit que donne la méditation, ou les coups de foudre de la passion, ou le brillant de Timagination ; il avait ce qu'il y a de plus exquis dans le bon sens. Il ne savait presque rien au delà de ce qu'apprend Texpérience propre, mais il devinait beaucoup, et quand ceux qui savaient avaient discuté devant lui, il allait droit à la raison décisive. Il ne s'éloignait pas d'un' dessein parce qu'il offrait quelque péril; où n'y en a-t-il pas, avait-il coutume de dire. Contre les périls il comptait sur Faudace, et avec d'autant plus de raison que son audace n'avait rien d'emporté, qu'elle restait maîtresse d'elle-même, car il ne confondait pas la timidité qui perd tout avec la prudence sans laquelle rien ne réussit. La sensibilité de l'esprit qui, chez les médiocres, tourne à la mobilité, cet écueil de toute grandeur, n'allait en lui qu'à la flexibilité, qui est le don propre de Tiiomme d'Etat. Il ne confondait pas l'entêtement avec la fermeté, et il savait écouter les conseils des hommes aussi bien que la leçon des évétlements. Nullement spéculatif, il mettait peu d'intervalle entre la résolution et l'acte. Il se conduisait par des intuitions, non par des principes. Le but déterminé, il ne regardait pas aux moyens et il estimait légitime tout ce qui était utile ; toutefois il n'était ni dur, ni *
cruel, ni vindicatif, et des moyens violents \\ n'aimait pas le superflu, à quoi tiennent surtout les âmes basses. Sa vie manquait d'austérité, on y sentait le défaut d'une inspiration morale supérieure; il ne prétendait qu'à être le modèle accompli de Thomme d'honneur selon le monde.
Une invocation au droit Teùt peu touché, il se fût rendu de suite à un appel à la générosité. Il avait âssez de firanchise pour iin politique, et, malgré son indifférence, il était capable d'amitié. De même que tous ceux qui ont trop aimé les femmes, il n'avait pas de tendresse*, il y suppléait par la grâce, la facilité d'humeur, l'esprit, Tenjouement, par une séduction triomphante. Dans ses manières aucune pose, aucune morgue, le naturel le plus charmant. Il était toujours affable, n'avait jamais Pair pressé, quoiqu'il fût trèsoccupé. On ne pouvait rapprocher sans ressentir pour lui de l'attrait, puis de rattachement. J ai entendu parler de son amour de l'argent qui [ engagea souvent dans des affaires équivoques ; je ' n'en puis rien dire , il ne s'est jamais déployé devant moi sous cet aspect. Comme président, il jouissait d'une autorité incontestée sur la majorité par sa situation persorinefle, sur la mino- * rité par son respect des franchises de la discussion , sur tous par la vaillance de soii esprit et la finesse dé ses reparties. Il n'avait pas de facilité d'élocution, le mot ne lui venait pas de suite, il le cherchait quelqudbis, il finissait toujours
par le trouver. Il avait l'esprit ouvert, il ap-* préciâit chez les autres les dons qui lui étaient propres aussi bien que ceux qui lui manquaient; quelque hostile qu^il fut à la thèse soutenue vant lui, il ne refusait son admiration ni à Téloquence ni àTesprit^ Tartiste surnageait au-dessus de rhomme de parti. En résumé, malgré certaines lacunes du côté de Tordre moral ou peut- • être à cause d'elles, il avait les parties maîtresses de l'homme d'État de premier ordre. Je ne le dirais pas s'il vivait : pourquoi le tairais-je aujourd'hui? Un jour que Talma venait de réciter un fragment de Corneille devant un jeune ecclésiastique auquel il donnait des leçons, celui-ci, après ravoir regardé un instant les larmes aux yeux, lui dit : «Combien la parole de Dieu eut été belle dans votre bouche ! Que de fois aussi en admirant les facultés exceptionnelles de M, de Morny, ne me suis-je pas écrié ; Combien Tamour de la liberté eût élevé un pareil homme!
J'étais d'abord bien éloigné de supposer qu il le comprît jamais, car, parmi tant d'absurdités débitées sur mon compte, celle qui a fait de M. de «Morny l'inspiraftur de mes actes décisiis m'a surpris plus que toutes les autres» Assurément ce n'est pas lui qui me décida à prêter le serment. Il n'eut pas non plus, que je sache, de part à mon discours du 17 mars 1861, dans le- . quel dégageant la politique que le serment im-
pUqoe, je posai les principes dont mes aaes
postérieurs n'ont été que la conséquence ou le développement. A cette époque, il n existait pas de rapports . entre nous^ et il di^it que j'entrais dans les questions comme un bœuf dans la boutique d'w faïencier. Il y avait à peine quelques jours que je lui avais adressé la parolç pour la première fois dans les circonstances siûvantes : le décret du 24 novembre, dû aux conseils de M. Walewski autant qu'aux siens et plu^ encore à Tinspiration personnelle de TEmpereur, venait detre pubUé; il s'en était réjoui, et, me rencontrant avec mon collègue et ami M. Brame, devant la grille du corps législatif, il m^aborda et me dit : Eh bien, j'es^ père que vous êtes content ! — Oui, je suis content. Seulement si vous désirez connaître mon opinion , permettez-moi «d'ajouter ceci : De ce jour vous êtes fondés ou perdus. — Comment cela? riposta-t-il. — Vous êtes fondés, si ce n'est qu'un commencement, vous êtes perdus, si c'est une iin« Il nie regarda sans rien me répondre et nous quitta.
La vérité est que c'est sous mon action que les idées de M ^ de Morny se modifièrent, et il avait la bonne grâce d^en convenir. A partir de mon discours du 1 7 mars, il se produisit dans son esprit un ébranlement qui ne cessa de s'accroître jusqu'à son dernier jour. Il n'avait d'abord songé qu'à me gagner, mais souvent en
pareil cas qui croit gagner est gagné. Pen- *
dant quelque temps, je répondis peu à ses avances^ je l'évitai et je ne causais avec lui que dans les couloirs ou au fauteuil. Je ne fus vaincu que par le billet suivant : « Samedi 27 septembre. Ecosse. Monsieur et cher collègue, je lis dans un journal le malheur qui vous a frappé ; les bons rapports que nous a vous eus ensemble, Pestime que j'ai de votre caractère et la sympathie que j'éprouve pour vous, me font désirer que vous ne me croyiez pas indifférent aux chagrins que vous éprouvez. J'ai seulement voulu vous donner cette assurance, car je n'ai pas la prétention dé chercher à vous consoler d'une perte que je sais bien grande et bien irréparable par tout le bien que j'ai entendu dire de madame Ollivier. Croyez, monsieur et cher collègue, à mes sentiments les plus sympathiques et les plus* dévoués. »
Il venait à moi daiis une de ces heures de dé* tresse où le moindre verre d'eau est d'un prix inappréciable; j'allai à lui, et aussitôt, avec réserve, avec discrétion de part et d'autre, commencèrent des échanges d'idées. Je ne tardai pas à comprendre, au bout de quelques conversations, en écoutant moi aussi ce qu'il pensait plus que ce qu'il disait, la préoccupation que par délicatesse il n'exprimait pas, que par échappées toutefois il me laissait deviner. Je saisis la première occasion propice pour dis*
siper tout malentendu. Vous croj^ez, peut-être, lui dis-je, que je rêve d'être ministre et que vous m'aurez satisfait si vous m'obtenez un tel bonheur. Vous vous trompez. Je n^aime pas les grandes phrases et je ne veux pas me poser en Cincinnatus ou en Caton, je vous dirai donc tout uniment : vous vous trompez et vous perdrez votre temps avec moi, si vous croyeiT que vous m'allécherez par cet appât. J'ai dit le fond de ma pensée dans le discours qui nous a rapprochés, « mon appui sera d'autant plus efficace quMl sera désintéresse, » )e ne sortirai pas de là; vous ne pouvez donc m'attirer que par des satisfactions données à mes idées. — Il accueillit au mieux cette explication ; dès lors nos relations, qu'aucun sous-entepdu ne gêna plus, devinrent tout à fait libres, abandonnées et confiantes. Il en résulta la campagne des coalitions. Je Faidai aussi dans la préparation d'une loi sur les chèques. Néanmoins, il n'y avait pas là de quoi me satisfaire. Je le pressais chaque jour avec plus de vivacité de tenter pour les libertés politiques ce qu'il venait d^achever pour une des plus importantes libertés civiles. Je passais avec lui de longues heures à exposer, discuter, répéter, défendre mes idées. Il fut longtemps rebelle, il écoutait avec bienveillance, m'accueillait avec bonté et il. ne cédait pas. Il me disait souvent : « Voyez combien on est peu reconnaissant de ce qui a *
été concédé par le décret du 24 novembre, i»
A quoi je répondais : c Quoi que vous accordiez , vos ennemis ne vous en seront pas reconnaissants et ils se serviront des facilités libérales que vous leur aurez conçédées pour vous mieux combattre-, seulement la liberté vous donnera pour leur résister une force que vous ne trouvez pas dans vos lois dictatoriales. »
Quand je quittai Paris, à la fin de la session
de î 864, la lumière commençait à luire dans son esprit; il commençait à comprendre que rester dans rhistoire Fauteur principal du 2 décembre, était une gloire bien lugubre, et qu'il n'était pas inutile de s^en ménager une autre. Pendant mon absence, la lumière augmentà, et un de mes amis lui ayant dit à TOpéra : « OUivier prétend que vous le compromettez, il. répondit : Croit-il donc qu^il ne me compromette pas aussi? Mais non, ajouta-t-il, nous ne nous compromettrons ni Tun ni l'autre, nous *nous illustrerons- ensemble. » Quand je revins à Paris, en décembre i865, dès «que nous eûmes échangé les premiers compliments, il me dit : « Je suis décidé et il y a mieux, je me suis mis d'accord avec Rouher.
L'Empereur est surtout arrêté par des considérations d'opportunité, nous le convaincrons dans quelque temps, peut-être demain. Il s'agit d'être prêt; rédigez un programme et si nous nous mettons d'accord, consentez à rentrer aux af-
faires avec Rouher et moi. Qui pourra vous blâmer puisque ce sera pour appliquer vos idées ? » Je le félicitai de sa résolution et surtout de l'entente avec M. Rouher. a Vous pouvez compter tous les deux sur mon dévouement ; je serai votre soldat le plus intrépide, mais laissezmoi en dehors des aâaires. Je vous serai bien plus utile restant libre et désintéressé; le pouvoir d'ailleurs m'ennuierait. A Marseille, j'en ai été dégoûté pour toute ma vie. S'il s'agissait de traiter, de décider^ de mener les grandes affaires, à la bonne heure^^ mais passer presque toute la journée à donner des signatures, à recevoir des solliciteurs, à trancher de misérables questions, . car c'est en cela que consiste surtout l'occupation du ministre, voilà qui est au-dessvS de mes forces. » A quoi il me riposta : « Est-ce que vous vous imaginez qu'il me plairait davantage de quitter les loisirs et la tranquillité de ma position pour subir les tracas qui vous effraient? Cependant je suis prêt à y consentir, à la condition que vous deveniez mon collègue : sans vous, je n'entre pas aux atfaires ; et croyez»- vous que vos idées de liberté auront beaucoup gagné à cette solution ?» Il paraissait surtôut frappé de ce qu'il y aurait de magnanime dans cespectacle d'un des vaincus et d*un des vainqueurs de décembre se rapprochant pour fonder, par une réconciliation, la liberté dont la haine n'avait fos encore pu doter la France. Aucun de ses arguments ne me
toucha autant que celui-là. Cependant je ne me rendis pas et il ne se rendit pas non plus; nous nous réservâmes de reprendre la discussion quand Theure serait venue. HéJas ! la mort nous en a dispensés.
En attendant, nous nous mîmes à peu près d'accord sur le programme à présenter, A lui comme à moi^ il parut que le mieux serait^ au lieu de procéder par réformes successives, d'agir avec ensemble, de compléter selon lui, dWacer selon moi, le coup d^État de décembre par un coup d'éclat libéral. 11 avait particulièrement compris là nécessité de permettre aux ministres de rester députés, et d établir la liberté de la presse. Je Tavais bien convaincu qu'il n'y avait pas de position sûre entre Tasservissement des journaux et leur liberté. Nous pensâmes aussi que la discussion de l'adresse était une coutume vicieuse, surannée, et qu'à Tentassement des discussions en quelques jours , il fallait préférer leur éparpillement pendant toute la durée de la session ; et dans notre programme nous inscrivîmes le droit d^interpellation à la place du droit 4'adresse. Il était bien entendu que ce droit d''in- ■terpellation serait sérieux et libéralement réglementé.. Sur la politique étrangère, nos opinions étaient aussi les mêmes. Il ne s'était pas rendu compte autan^t que, je l'avais fait de la signification du principe 4es nationalités et* son esprit
Lioogle
peu accessible aux généralisations d^idces, en avait peu de souci ; autant que moi, toutefois, il voulait l'unité de l'Italie, la réforme de la pa^ ' pauté, la paix avec ses deux fondements nécessaires, le respect du principe de non-intervention et Tamitié avec PAngleterre.
Que d'observations iînes j'ai recueillies dans ses conversations! Il aimait à revenir sur son rôle pendant les derniers jours de la monarchie de juillet et il s'indignait contrôles membres du gouvernement impérial, qui, dans Topposition alors, le traitaient de borne, et qui, aujourd'hui, se roidissaient contre tout progrès libéral- Il m'a raconté plus d'une fois la visite qu^il rendit à Louis-Philippe avant la session qui fut la dernière de la monarchie de juillet, il crut devoir Tavertir des dangers qui s'annonçaient. Le roi Louis-Philippe sourit, lui prit amicalement Toreille et lui dit : t Soyez sans inquiétude, jeune homme, la France est un pays qu'on mène avec des fonctionnaires publics. » L'antagonisme des conseillers de PEmpercur, qui, la plupart du temps, au lieu de s'occuper de 1 intérêt public, ne pensent qu'à se supplanter auprès du maître commun, était ce qui le blessait et l'inquiétait le plus, et ce qui le ramenait le plus mte aux idées de liberté. Il m'a raconté des traits navrants qu'il est mieux de taire.
Une fois, il me proposa de me conduire aux • Tuileries; je le priai de renoncer à cette pénis
sée : je serais enchanté de causer avec TEmpereur, s'il en exprimait le désir , lui répondis- je, mais je trouve ridicule, quand on h^a aucune prétention personnelle, d^aller offrir des conseils à qui ne vous en demande pas. .
Pour accroître les chances de notre tentative, je lui conseillai de se réconcilier avec le prince Napoléon, dont il était séparé depuis Le 2 décembre. Je ne cédais pas aux illusions d^une amitié reconnaissante en lui représentant qu'un concert libéral serait incomplet sans^Faccession de cette puissante individualité qui, dans toutes les sttuations, eût obtenu, par son instruction, son amour du travail, la variété dç ses aptitudes, par sa vive et forte^éloquence, d'être remarquée et comptée. Je touchais à une plaie vive, il eut de la peine s y décider; il finit par y consentir. Je ne veux rien vous refuser, me dit-il, je le ferai pour vous :/annoncez au prince que jlrai à son bal. Le joûr du bal, il ne put quitter sa chambre, madame de Morny se rendit seule au Palais- Royal, ce qui surprit cpnx qui;)'étaientpas dans le secret des choses.
Notre dernière entrevue me revient souvent en mémoire : elle précéda sa mort de peu de jours ; il n'avait autour de lui que quelques personnes de son intime confidence; il se £usait péniblement la barbe devant une glace; il ne soupçonnait pas cependant la gravité de son état, car il causait comme quelqu'un qui doi
vivre. Pour la centième fois, je revenais sur Turgence d'un changement de conduite, et comme une des per^nnes qui l'entouraient présentait des objections : « Oilivier a raison, il faut faire ce qu'il conseille et sans retard. » Le même interlocuteur objectant qu'ug. personnage qui pendant un temps pensait de ]l|ême, avait changé dVvis et croyait qu'il n'y avait qu'à se tenir derrière ses lignes et à se défendre, « il est absurde, riposta- t-il avec vi\ acité; en polidque^ on ne reste pas derrière ses lignes, on avance ou on recule. » Ces paroles sont les dernières que je lui aie entendu proférer.
J*ai révélé ces particularités ignorées ou mal connues alin que Thistoire tienne compte à lamémoire de M. de Morny des sentiinents libéraux
de se.s derniers jours, et qu'après avoir dit : il fut un des auteurs du coup d État de décembre, elle ajoutç : il eût voulu devenir Tauteur d'un coup d'éclat libéral. Il n'en a pas eu le temps, et peut-être sans le témoignage de celui dont Û a fait emprisonner le père, ne serait-il pas jugé autrement qu'un Saint- Arnaud !
L AMBMDEMENr DES 42. — De ce qu'oii appelle le tiers- parti. Appréciation des principaux députes qu*on y « rattachés.
Mon discours dû 27 mars i8G5 : que l'heure est venue pour l'empire de donner la liberté. — Pourquoi ramendemcnt des 42 ne lut pas possible dans la session de i865. — Dans quelles circonstances j*ai vu l'Impératrice. — Ma première entrevue avec l'Empereur. — Du droit de rcunion. — Ma délmilion de la politique de Mirabeau et du jacobinisme. — L'amendement des 42. — Détails sur sa préparation, sa discussion. — Ma réplique à M. Rouher. Un mois de journalisme. — Définition et critique de la démocratie (césarienne. — Mon article sur la guerre entre la Prusse et TAutriche.
M. de Morny disparut delascène le lo mars Cet événement déjouait mes combinaisons et me rejetait dans Tisolement. M. Rouher sembla vouloir continuer tes relations commencées avec M. de Morny, il me proposa une entrevue ; je Tacceptai, mais il resta dans le vague, je ne lui demandai pas d'en sortir; peu à peu, n'é*
tant plus tenu en haleine par personne,^ il se laissa insensiblement couler vers les idées de résistance et nous en vînmes à ne plus nous adres* ser la parole.
N'espérant plus rien de Tinitiative du pouvoir et décide à ne pas me tenir en repos, je regardai autour de pioi dans la chambre. La disparition de M. de Morny y avait produit Teifet de la chute d'un grand arbre dans une forêt : on vit ceux qui étaient couverts par Tombre imposante. La discipline à partir de ce moment devint aussi un peu moins étroite, et Ton put mieux s^apprécier. Or, Voici ce qu'il me sembla voir : D'abord un groupe de fanatiques, nommé dans la salle des conférences les mamelucks, duquel
n^avais à espérer que des murmures, ce quMIs m'ont libéralement accordé en toute occasion ; puis une masseconsidérable composée d'hommes honnêtes, bienveillants, quelques-uns tels que MM. Segris, Larr.abure, Louvet, d'une haute distinction, desquels on pouvait espérer de la tolérance, même de la sympathie, quelquefois un acquiescement intérieur, mais qui par situation ou par caractère répugnaient aux initiatives hardies.; la gauche, groupée tantôt autour de MM. 1 hiers et Jules Favre, tantôt divisée entre les deux ; Berryer seul, comme il convient à un témoin aussi imposant des anciens jours \ enfin, entre la gauche et le centre, un certain nombre dindividualités flottantes qu'on a groupées.
sous un seul nom, le tiers parti , bien à tort^ puisqu'elles ae pensent pas de même et que rarement elles agissent de concert (i). En première ligne dans ce groupe se présentait M. Buflet, personnalité sérieuse, en qui Tautorité due à une Vie grave et à des fonctions éminentes bien remplies était accrue par un talent remarquable d'orateur ; M« le marquis d'Andelarre, ferme, vaillant, un maître en matière de finances ; M. Latour-du-Moulin, qui après avoir assisté silenckusement à deux législatures venait, en • se séparant du centre, de révéler de véritables aptitudes politiques et de prouver que lorsqu'*on a quelque chose d'original à dire, oaa a de suite achevé son apprentissage d'orateur ; M. le marquis de Talliouët, âme n^ble, élevée et lionne; M. Lsunbredit, esprit rare, fin, qui se plapera
(i) Un jeune écrivain qui a débuté par une œuvre distinguée, M. iiugène Lamy, dans son opuscule sur le Tiersparti, a fort bien démêlé ce que j'Indique. II a moins exac- . lement défini itaa politique, lorsqu'il a cm qu'elle tendait à rétobliaàenieAt d'un pouvoir «sécatif ipivant de «a propre puifiancBy go^Temant et le pouirant faire malgré les assemblées. Je ne crois pas^ en effet, que les assemblées soient aptes à gouverner^ mais je pense qu'il leur xtpnxirtient d'iMliqnec la direction dans laquelle il faut marcher et de dési^çner au souverain les hommes qu'il doit choisir pour gouverner. Seulement je ne pense pas que pour établir un ordre constitutionnel réel^ il faille rajeunir les anciennes fictions constitutionnelles. En général, M. Lamy a pris pour le but de ma politique ce qui n'en est que le moyen. Ces rectifications lui prouveront combien j'alJté tèuché de la courtoisie bienveillante avec laquelle il m'a discuté, quoique je n'eusse pas l'honneur de le compter au nombre de mes amis.
au premier rang dès qui! le voudra; M. Brame,
qui dit en tribun entraînant et spirituel les vérités les plus sensées; M. Chevandier 4^ Vaidrôme, d^une remarquable intelligence, perspicace, actif, résolu et très-habile dans Tart d'organiser une action commune ; le ^iritud marquis deGrammont, notre doyen et en même temps le plus jeune de nous; M. Martel, un improvisateur logique; M. deChambrun, qui, dans lé conseil et dans les bureaux, a déjà acquis Tautorité due à un pensaar éloquent, et qui la conquerra devant le paj^s ; MjPlidion^ au langage incisif; M, de Janzé, laborieux, sur, écrivain élégant, . aussi intrépide àia tribune qu'un zouave sur le champ de bataille; M. Maurice Richard, rompu aux aâaires, prompt à Tassimilation, rendant attrayante par k douceur une réelle solidité de caractère, et sachant dans le discours unir la • facilité à la logique.
Dès que chacune de ces personnalités së sera . multipliée par quelques nouveaux venus , le .groupe floUant se divisera : il en sortira un centre droit, un centre gauche, une gauche cons- .Ûtuûonnelie. Peut-être alors naitra-t-il aussi un tiers^parti qui se balanœra entre le centre gauche et le centre, espérant rencontrer le pouvoir dans
rnscillation. Jusque-li^ il serait chimérique de viser â la créattoo d'un parti avec des éléments, qui, richfô sans doute, sont plus encore disparates et irréductibles à une quantité corn-
mune. Aussi personne ny a-t-il songé; nous n'^avons jamais eu les uns et les autres que la prétention de nous aUier pour une campagne déterminée, après laquelle chacun reprendrait sa liberté d action/
Ce résultat même ne fut pas aisé à obtenir.
Pour, le préparer en comblant les distances, je présentai dans la séance du 27 mars- 1 865, un exposé complet de mes vues. Ce discours est un des plus importants de ma carrière. Je commençai par rendre hommage à ce que le gouvernement avait fait pour les Ifkrtés civiles; puis je signalai son inunobilité en ce qui concerne les libertés politiques, et je lui demandai d'en sortir. J'invoquai d'abord la raison, puis la nécessité :
« Les nations ne se composent pas d'une seule génération, elles se composent de générations successives qui se suivent et se renaplacent. Or, la génération qui a vu la chute de Louis-Philippe, celle qui a traver^ les épreuves de la république, qui a assisté au coup d'Etat et à l'inauguration, du régime impérial, disparaît ou se fatigue. A sa place surgissent dès générations nouvelles, pleines de vigueur, pleines d'illusions, pleines de force, qui n'ont pas traverse ces épreuves qui pour nous ont été une leçon peut-être trop dure; ces générations demandent à vivre, elles demandent à entrer à leur tour dans Tarène, et elles étouffent sous les contraintes du régime politique actuel.
(Mouvement.) Ah, messieurs, vous n'êtes pas éternels (et il semble que depuis quelque temps la mort se charge de nous le rappeler bien souvent !) songez à vous préparer des successeurs. Vous vous êtes formés dans les luttes de la liberté ; ouvrez cette école à ceux qui viennent après vous. Dans Toisiveté où elle vit, la jeunesse se corrompt ou s'irrite; dans l'activité où la liberté rappellera, elle s'apaisera et repoussera des impressions qui la troublent. (Mouvements divers.) Votre expérience modérera son ardeur; son élan stimulera votre.prudence : et ainsi s'opérera, avec profit pour tous, Tunion de ceux qui viennent avec ceux qui s^en vont. Nous avons, en France, la manie de faire des lois ; nos codes en sont encombrés. Ce n'est pas cependant Tœuvre principale des gouvernements. Ce ne sont pas surtout des lois qu'ils doivent faire, ce sont des hommes. Si vous ne faites pas des hommes, vous aurez créé, si vous le voulez, une machine que les théoriciens trouveront superbe, mais qui, un beau jour, s'arrêtera faute d'une force motrice suttisante. Et a ayez pas d'illusion ! vous chercherez en vain tous les moyens, vous aurez en vain recours à tous les procédés, pour élargir votre cercle: tant que vous n'aurez pas donné la liberté, quoi que vous fassi&z, entre ceux qui G;ouvernent et les générations nouvelles, un vide immense existera que rien ne pourra combler. » (Mouvement prolongé.)
Enân j'invoquai Texpérience : « -Ce n'est pas,
comme certains professeurs de politique nous .Je disent, pour n avoir pas as^ résisté que les goumrnements f^assés sont tombes; ils sont tombés pour avoir trop résisté, pour n'avoir pas ûédé i fêo^s. (Bruit.) Céder ne suffit pas, il Âiut céder à propos, ni trop tôt, ni trop tard. (Chuchotements.) Quand on cède trop tôt, on a tort, parce qu^on accorde a. une agitation superâdelle ce qui ne doit être concédé qu'à un mouvement pni&md. Les nouveautés ne doivent pas être trop aisément accueillies ; il faut les obliger à un .^ktage. Quand une opiuioa ne sait pas attendre, quand «Ue ne peut pas survivre aux premiers refus, elle ne mérite pas d'être prise en considération. (Très-bien !) Mais il ne faut pas non plus •oéder trop tard. Quand on cède trop tard, messieurs, à la colère s'ajoute le mépris; et la chute n'en est que plus {Ht>fonde, et tUe est sans dignité. — Pour l'empire, je le crois, il n-est pa$ trop tôt, il n'est pas trop tard : ^'est le moment. » (Mouvement.)
Ma conclusion était très-nette :
€ J'ose k dire, messieurs, et j'accepte sans crainte la pesponaabitité >de cette opinion, la U* berté ne s'établira jamais au milieu des eifervescences, des agitations^ des tumultes qui suivent une révolution. (C'est vrai ! c'est vrai !) D'une ré-: volutioD ne pent surgir qu'une dictature. La liberté ne naîm qu'au mibeu du calme et sous
— îfiS —
r<égide d^un goo v e r iicnie pt tutékire, sAr de son
kn^^^ii^- C-^ rès-bien ! très-bienl; Pour doaner à ces sendinencs la œnfirmatioa d'un acte,
quoique je n'approuve pas complètement le projet d'adresse, quoique j eusse désiré plus de fonce et de netteté dans l^expresskm des aspirations libérales qu'il indique, je ferai ce que je n'ai pas encore iait depuis que je suis entré dans cette assemblée, je vottsm pour Padresse. . .
A i cgard du gouvernement, mon yole, vous le comprenez sans peine, après mes critiques, ne peut pas être un vote de satisfaction enùère. Je n'ai pas une autorité suâisaate pour dire que c^est un vote d^noouragement ; je me bornerai à dire que c'est un vote d espérance.
Je yeux donc eqiéren Si je me tr<»iipe, nnessieurs, sî la défiance qui perd l'emporte sur la confiance qui sauve, si nous avons encore le douloureux spectacle d'uae nation qui s'impatiente, puis qui s'irrite en présence d'un gouver- . nemeat qui resteinerte, puis qui s'qbstine^ si de nouveau nous devcms opter entre la force qui comprime et la force qui renverse;' si ces maïavais jours doivent reyoair où les amis de la justice, ne trouyant plus de place teoable entre les extrêmes, sont obligés de. se retirer de là lutte ou dea'id>andonnerà un courant doot ils ne sont plus les maîtres; si nous devous voir encore notre pays passer de la fatigue des mouvements trop lenis à la rapidité trompleuse des mouve- .
ments déréglés; si nous devons encore être ballottés du trop au trop peu, de Taction à la céaction> du désordre à l'arbitraire; si cette déception nous est réservée, mon âme en sera déchirée.
Même alors, je ne regretterai pas la tentative que je poursuis avec obstination depuis 1861; je ne regretterai pas — dussé-je pendant un temps être considéré par les uns comme un Politique NAÏF, par les autres comme un ambitieux vulgaire — je nç regretterai pas d'avoir employé toutes les forces de ma volonté à provoquer la conclusion paisible d'une alliance durable entre la démocratie et la liberté par la main d'un pouvoir fort et national. » (Très-bien! trèsbien!)
Quelles railleries n'ai-je point eu à essuyer à la suite de ce discours! « Montrez- nous donc ce qu'a produit votre vote d'espérance, » me demandait-on avec ironie dès le lendemain. — Il a conduit, dans la chambre, à l'amendement des 42; en dehors 4^ la chambre, au 19 janvier* Il nVst cependant pas possible de supprimer le temps et d'obtenir qu un gland mis en terre devienne aussitôt un chêne.
> Par malheur, la question romaine vint se jeter au travers de notrç entreprise de rapprochement et la dérouter. La gauche ayant résolu de garder le silence pour ne pas gêner l'attaque de M. Thiers, je dus défendre contre cet illuscre > orateur Punité de Tltalie, le principe des natio<^
nalités et la convention du 1 5 septembre. En vain m'étais-je eflbrcé de ne blesser personne et demaintmir ma discussion dansleshauteurs^en vain avais-je terminé par ufi appel à la conciliation : « Ceux qui examinent superficiellement le monde physique ou moral n'y aperçoivent qu'antagonisme; ceux qui Tétudient profondément n'y découvrent , qu'liaiinonie. L'apparence est que les forces répandues de toutes parts se heurtent pour s entre-détruire; la réalité, est qu'elles se heurtent pour se contenir, afin que de leur équilibre résulte Tordre linal. Quand la lutte est trop bruyante et trop prolongée, c'est que la forme n'est point encore trouvée, dans laquelle l'accord ' se réalisera. Il n'y a aucune incompatibilité radicale qui empêche la religion de se concilier avec la liberté. Cette conciliation aura lieu. La religion et la liberté sont comme deux flammes' qu'on ne peut pas éteindre : l'une éclaire les espérances de la cité future, l'autre éclaire les travaux de la cité présente. Elles s'uniront un jour; ët alors, messieurs, il en résultera un clarté nouvelle et éclatante dont le monde sera réjoui! » (Très-bien! très-bien I — Applaudissements sur plusieurs bancs.)"
Il est des susceptibilités qu'aucune précaution n'est assez savante pour ménager et pour lesquelles ne pas adhérer est inexcusable, à plus forte raison s'opposer, même avec la plus respectueuse modération.
Ma réponse A M. Martel sur les effets de la loi des coalitions ne fut pas de nature à^effiacer, auprès <k cemkis de mes adlèifnes» fe aocnnemr
• de mon inten/ention dans la question romaine. L'honorable orateur avait relevé avec vivacité ies abus des coalitkxM. Je lut répliquai : c A anse de quelques prétentions exagérées, est-il juste d'oublier tant de grèves conduites avec cakne et ÎMpirées par la jasrice? Il y en a eu un grand nombre, à Paris notamment; ie les ai suivies avec beaucoup d'attsentiou, et îe ne craina pas âe soutenir qu'en général elles ont révélé la sagesse des classes ouvrières, et démontré le progrès «qui s^accomplit dans kur esprit. (RécUmations sur plusieurs bancs.) Dans ces classes ouvrières, il se prodiiât, ^ ce mommt, un mouvemeat admirable, d i gne de toute approbation : c'est le moui^ ment des associations ouvrières. On peut différer d^opînîon sur les assodatkms ouvrières, soit au point de vue économique général, soit au point de vue de leur aptitude à s'adapter aux iaits de a production, ~ et je ne voudrais pas, par des paroles imprudentes, inspirer des espérances ea^agéiiée^.— mais quoi qu'on pense des associations ouvrières én elles-mêmes, il est imposable de nier qu'elles ne soient jusqu'à présent pour Touvrier une excitation à la bcmne conduite, â la prévoyatîce, à l'épargne, et un moyen qu'il a saisi avec empressement d'élever son niveau moral et matériel... Pour juger la liberté, dans le
domaine des coaKttons comme ailleurs, qu'on mette à son passif tout le mal qu'elle a p.ermis, toat le mal qui sans die n'aurait pas été possible,
j consens encore, car sans cela il n'y aurait pas de justice. Mais qu'on n'omette pas d'inscrire à son actif le bien qu^eUe produit, les nobles pensées qu'elle inspire, les généreux sentiments * qu'elle provoque, les bons mouvements qu'elle suscite! Lecompie ainsi préparé, qu^on lasse la balance ^ je suis sans crainte : en matière de coalitÎDn, cooime en matière politique, comme partout, Tactiî l'cmporteia sur le passif! > (Approbation sur plusieurs bancs.)
Mon discours du 27 mars ne produisit pas dans fei chambre i'eflet que j'attendais ; aux Tuileries, il en produisit un que fe n^attendais pas. L'Impératrice, alors régente, manifesta le désir que je vinsse, avec mes collègues de la commis- • sioa, Tentretenir des sociétés coopératives, qui l'intéressaient. Le 6 mai, je me rendis à son iiivitation. Elle m'interrogea aussi sur la loi des coalitions, à propos de k grève des cochers.
Quand Paris, en s'éveillant, n'entendit plus aucun bruit dans les rues, il fut saisi de stupeur : on eût dit qu'une calamité publique venait d'éclater. Partout où je me .montrais, j'étais accueilli par des malédicticms : voilà l'effet de voue loi, de votre détestable loi! voilà ce que produit la liberté! L'Impératrice fut assaillie de clameurs; quelques-uns allèrent jusqu'à
parler de mesures d^urgence : elle s'y refusa, et la loi des coalitions traversa , sans encombre , sa première épreuve difficile. La prise dt possession iVun droit nouveau est toujours marquée par quelques excès; Thabitude ne tarde pas à calmer l'excitation ique la nouveauté a ' allumée.
Plus tard, ilmpératrice m'appela dans une commission institiiée sous sa présidencè pour examiner si le régime cellulaire continuerait à être appliqué aux enfants condamnés, ou si oh ne lui préférerait pas le régime des colonies agricoles. La haine du système cellulaire était un legs que m'avait laissé mon frère Aristide ; je fus heureux u avoir cette occasion d'aider ceux qui . travaillaient à en délivrer lenfance.
Le 27 juin, à la suite dVne séance de la commission, je rencontrai pour la première fois l'Empereur. Je mis l'occasion à profit pour . défendre les intérêts de la liberté. Je lui demandai surtout de compléter le droit de î>e coaliser par le droit de se réunir. S'il ne croyait pas riieure d'une loi \ cnue, j'insistai pour qu'au moins en lait il ordonnât d'autoriser toute demande de téunidn. Les souverains sont enclins à ne pas refuser une faveur à ceux qu'ils reçoivent pour la première fois* Ma demande lut accueillie ; depuis ce moment les réunions d^ouvriersnont plus été entravées. Du reste, l'Empereur nV jamais éprouvé contre le droit de
rcunion les détiances prononcées que lui inspirait la liberté de la presse.
J ^employai mes vacances, législatives à bien préciser de nouveau mes principes. J ^adressai à M. Emile de Girardin une série de lettres sur la Révolution dans lesquelles }e formulai ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. Je voulais continuer la politique de Mirabeau, je ne voulais pas ni'asservir à celle des jacobins.
Je parlai de la politique de Mirabeau dans les
termes suivants : « La politique de Mirabeau, purifiée de tout ce qui Ta comj^ronûsey est la seule qu^il convienne d^adopter dans tous les pays où des idées nouvelles se trouvent aux prises avec un souverain qui leur résiste. On m^objectera, je le sais, que le progrès même fent est impossible soit à obtenir, soit à arracher de certains gouvernements. En fût-il ainsi, je l'admets par hypothèse, il n'en faudrait pas moins suivre les conseils de Mirabeau. Il est des entreprises que la probabilité de Tinsuccès ne dispense pas de tenter: c'est la lettre d'avis qu'on envbie même au débiteur insolvable. Lorsqu un gouvernement agit au rebours des volontés d^une nation, tôt ou tard il est destiné à périr. Mais il ne saurait être indifférent à un homme politique que le pouvoir qui tombe ait été précipité ou qu'il se soit précipité : on a autant de force pour gouverner une révolution dont d^autres sont respoiv-
sables, qu^on qi a peu pour diriger cdk qu'on a
provoquée. »
. Je définissais ensuite le jacobinisme: Le
jacobinisme ne consiste pas à élever des échaiauds; les e.\écutioas sanglantes de gi en ont été une des manifestations; éks n'en sont pas la substance. Le jacobinisme n'est pas même Fexpr/sssion d^qne opinion politique déterminée. Ainsi que Ta remarqué Proudhon, dont k témoignage contre les jacobins ne saurait être plus suspect au peuple que celui d'Edgar Quinet :
• Robesfâerre désavouait en 90, de peur de se brouiller avec la cour, une plaisanterie tombée de ses lèvres et raf^portée par DesjBK)ulins; en 91, il disait encore: « Je ne suis pas républicain. » Il y a des jacobins parmi les républi- . cains; mais il y en a aussi parmi les impérialistes, parmi les royalistes, parmi les catholiques, parmi les |)rotesunts, ^ qui le croiratt, parmi les athées. Le jacobinisme est une mctbode et non une opinion; toutes les opinions s'en sont servies. Attaquer le jacobinisme, ce n'est donc attaquer spécialement ni la république, ni la monarchie, ni Tempire, ni k catholicisme , ni k protestantisme, ni l'athéisme; c'est attaquer certains républicains, certains royalistes^ certains îznpérialiâtes, certains catholiques, certains • protestants, certains athées, qui, différant entre eux quant au but qu'ils poursuivent, se ressem^ Ment par Tidentiié des moyens qu'ils emploient
pour i'aueindre. Quiconque propage uœ doctrine croit, s^il n^est pas un trafiquant de
phrases^ qu'en elle seule est la vérité. Mais on peut employer deux manières trè8-oiq>osées pour communiquer à d'autres cette conviction. — Les uns s efforcent de démontrer, non d'imposeï;^ et ils ne recherchent que Passentiment volontaire. Sachant, selon la parole de Rancé, c que les parole» languissantes ne persuadent pas, » ils ne s'interdisent aucune des ressources que la passion fournit, mais ils n'ont jamais rea^urs à aucune de celles que la mauvaise foi suggère-, ils n'attachent pas aux petits dissentiments l'importance qu'il ne convient d'accorder qu'aux grands ; ils sont frappés de ce qui rap- * -proche beaucoup plus que de ce qui divise.
.Ils ont Tesprit Jiospixaiier; ils y logent les idées avant de les juger, afin de les voir de près et dans cette intimité iamilière où tout se découvre. Se prononcer sur une doctrine avant de la bien connaître leur semble une légèreté; Paltérer leur parait une friponnerie. Ils croient qu'il y a une - pr<>bité de l'esprit, et ils y tiennent d'autant plas qu'en général on la pratique peu. Jugeant ics .autres par eux-mêmes, ils n'expliquent jamais un désaccord par une bassesse ; ils peuvent combattre un acte sans en outrager l'auteur.
A leurs yeux, aucun succès ne vaut qu'on rachète par une violence, par, une duplicité ou même par un mauvais procédé» Ils respectent,
au besoin ils défendent la liberté de leurs adversaires : ils estiment qu'elle est la condition nécessaire de leur propre liberté. — Les autres, au contraire, ne songent qu^à se procurer la force nécessaire pour entraîner les indécis et soumettre les indociles. Contraindre leur paraît plus sûr que persuader. Ils ne discutent pas, ils condamnent, et si Ton persiste, ils excommunient. Quiconque ne pense pas comme eux est tout au rnoins un traître; ils lui prêtent les intentions les plus viles, sans qu'on puisse dire qu'ils le calomnient, tant ils sont convaincus que penser autrement qu'eux est une déchéance morale. Des sainte, tout est saint, et aux purs rien n^est défendu. Aussi très-naïvement créentils des règles à leur usage. Un argument les em- ^ barrasse^t-il i Ils le tronquent, ou ils Tomettent, ou ils feignent de ne pas Ta voir compris. Comme ils trouvent qu'après tout, parler tout seul est le meilleur nïoyen d'avoir raison, ils n'aiment pas ce qui est publicité, réunions, débats contradictoires, et ils écartent tous ces dangers par les lois d'exception quand ils le peuvent, par les procédés d'exception quand ils n'ont pas d'autre ~ ressource. Ils ont un droit pour eux, et un droit pour leurs adversaires, une doctrine pour la défaite et une doctrine pour la victoire. Quand il s'agit d'eux, il n'y a jamais assez de liberté; il y en a toujours trop quand il s'agit des autres; quand ils sont les plus faibles, ils crient à la
persécution; ils oppriment quand ils sont les plus forts. Ils s'accommodent du despotisme tanr qu'ils en profitent. Quelquefois, il semble que l'Envie soit leur divinité; aussitôt après on dirait que c'est Tlntolérance : ce n^est certainement pas la Justice. — Les premiers sont des libéraux, quel que soit leur parti ; les seconds sont des jacobins, quelle que soit leur cocarde. »
A Touverture de la session de 1 8ôb, la question romaine était assoupie, et la question allemande n'avait pas encore éclaté : aucune diver-» {^ion ne détournait les esprits de Tétude de la situation intérieure. Le discours du trône, en consacrant la tolérance des réunions d ouvriers, n'annonçait aucune mesure libérale; il paraissait même les écarter indéfiniment sinon définitivement. Je méditais un discours pour m'en plaindre, lorsque mes amis, MM. Maurice Richard et de Janzé, vinrent m'exposer qu'ils croyaient l'heure favorable à la reprise de la tentative ébauchée pendant la dernière s>ession; ils désiraient savoir si, j'étais encore décidé à m'y associer. Je leur répondis que je ne redoutais rien tant que de paraître un esprit inquiet, hors d'état de supporter l'isolement, ou de me donner la couleur d'un chef de parti en disponibilité, à la recherche de soldats: qu'en conséquence, en me mettant à leur disposition pour le moment où une espérance de succès leur apparaîtrait, je les
priais de se réserver l'initiative et la responsabilité des premières ouvertares. Ils y consentirent et se mirent à rœuvre. Au bout de peu de jours, ils s'étaient assurés de Padhésion de MM. Brame^ de. Chambrun^ Lambrecbt, Chevandier de ValJrôme, de Talhouet et Buffet. Cela devenait sérieux ; il me parut seulement, et mes amis pensèrent de même, qu'il valait mieux, pour nWaroucher personne, laisser la conduite/ de Taffaire à un collègue moins prononcé que nous. Nous pensâmes à M. Chevandier de Valdrôme; il accepta et on ne saurait trop reconnaître la persévérance y la souplesse , Thabileté qu il déploya dans cette tâche. Pour ne rien ébruiter 9 nous résoliàmes de tout régler dans un cercle très^estreint. Les divergences forent d'abord nombreuses. Quelques-uns pensaient qu'il ne fallait mettre au bas de Tamendement que ckiq sif^atures et réserver pour le vote la manifestation collective : on décida qu'on chercherait à obtenir le {^us grand noinbre de mgnaturcs. Il s'agît ensuite de savoir si Tamcndcment resterait général ou s'il spécifierait chaque réclamation : on décida qu^il ^resterait général et que la détermination des droits revendiques serait laissée au discours de Torateur chargé d^exposer Pamendement. Mais quels seraient ces droits? On se réduisit au strict nécessaire, un régime l^al pour la presse^ la présence des ministres à la chambre, le droit d'interpella-
tion. Nous en vînmes alors à la désignation des ' orateurs. Il fpt décidé que je me réserverais pour la réplique; on fît de cet engagement de ma part la condition même de la campagne.
Sans cela, me dit -on, voici ce qui se passera ; M. Rouh^ laissera parler nos amis pendant un jour ou deux; quand il jugera rassemblée ktiguée, à la ân d'une sé^ftce^ il se lèvera, nous éopasera au milieu des applaudissements de la droite; après quoi la clôture sera prononcée; alors, comme nous l^avons déjà expérimenté plusieurs fois, quelques-uns des signataires humiliés et bafoués n'oseront même pas voter leur ametidement; avant de nous lancer, nous voulons obtenir la certitude qu'au moment décisif quelqu'un sera prêt à se lever pour lutter contre la majorité, nous couvrir, mpecher la panique et donner aux timides le temps de se retrouver. L'événement prouva combien la pré* vision avait été sage.
Le programme arrêté était modeste; j'allais bien au-delà dans toutes les directiotis, mais il m"a toujours semblé que peu était plus rapproché de beaucoup que rien; en outre, au point de- vue de Teffet à produire sur le public et sur l'Empereur, j'attachais une importance majeure à ce qu^une revendication libérale s'élevât des bancs autres que ceux de la gauche. En conséquence, je me prêtai à tout ce qu'on désira et ne soulevai même aucune objection.
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M. Buffet fut désigné pour soutenir l'ameur dément. Il hésita à s'en charger : il n'avait Thabitude, disait-il, que des discours dWaires; il redoutait d'aborder une aussi grave discussicm politique; il se décida sur nos instances. Nous nous occupâmes euân de la rédaction de Taniendement. Je préparai un projet que MM. Buffet et deChambrun modifièrent et ramenèrent aux termes suivants : c La stabilité n'a rien d'incomr patible avec le sage progrès de nos institutions. La France, fermement attachée à la d}^nastie qui lui garantit l'ordre,* ne Test pas moins à la liberté qu'elle consiucre comme indispensable à Taccomplissement de ses des tinées. Aussi le corps législatif croit-il être aujourd'hui l'interprète du sentiment public en apportant au pied du trône le vœu que Votre Majesté donne au grand acte de 1 860 les développements qu'il comporte. Une expérience de cinq ans nous paraît en avoic démontré la convenance et . l'opportunité. La nation, plus intimement associée pai' \ otre libérale initiative à la conduite de ses aâàires, envisagera 1 avenir avec une entière confiance. »
. Tout ayant été ainsi arrêté, je pensai qu'il me convenait de rester dans l'ombre jusqu^au der* nier moment, et je proposai moi-même de nt pas inscrire mon nom au bas de. l'amendement, pour ne pas éveiller de ausceptibilités. On s'adressa aux divers groupes qui n'avaient pas participé à nos délibérations, à M. Latour-
du-MouIin et à ses amrs;' et ramendement fîit
déposé (i).
Pendant la discussion de Padresse/ je ne prononçai que quelques paroles sur la question des duchés et j'attendis. M. Rouher attendit comme moi. Il était visible qu^aucun de nous deux ne voulait s'engager le premier, et à la chambre on se demandait en souriant lequel se montrerait le' plus obstiné. L'amendement vint en discussion. M. Buffet prononça un beau discours: M. Rouher ne répondit pas. M. Martel continua la discussion : M. Rouher ne répondit pas. Alors M. de Talhouët se leva : tous les signataires devaient ainsi së succéder à la tribune jusqu'à ce que M. le ministre d'État se fut résolu à répondre. M.^ Rouher comprit que son rôle devenait embarrassant, et il demanda la parole après M. de Talhouët. Son discours occupa ta séance presque entière. Quand il eut terminé, il était près de six heures, c'est-à-dire l'heure à laquelle la chambre a Thabitude. de se séparer. ' La remise de la discussion était donc de conve-
(i) Les signataires furent : MM. Buffet. Chevandier de Valdrôme, Garnier, Martel, de Talhouét, Maurice Richard, de Chambrun , Lambrecht , Jules Brame , de Janzé , Lespc'rut, d'Andciarre, Ancel, Plichon, de Dalmas, de Ravinel^ Eschasseriaux, de Rambou. gt, Reguis, Kolb-Bernard, Latourdu-Moulin, Lacroix- Saint- l'icrre, de Groiichy, Hallez-Claparède, Gellibert des Scguins, Lefébure, LuLu tton, Stiévenari- Bëtbune, Goerg, Planât, Malézieux, Javal, de Wendel, de Torcy, LuboniSi de Grammont, de Tillancourt, de Richcniont, Piëron*Lero7, Clary, de Planc}-, Gorsse.
Tiance et de loyauté. Cela n'entrait pas dans les calculs de M. le ministre ; le mot d'ordre avait été donné en conséquence. N^osant pas prononcer la clôture, on exigea que Je répondisse de suite. En vain MM. Tbiers, Jules Favre, de Jahzé, de Talhouët, dcniandèrent-ils avec insistance le renvoi au lendemain, la majorité s'y refusa ; elle espérait sans doute que, pris à rknproviste, déconcerté par Timpatiencc de l'assemblée, je ne suffirais pas à ma tâche : elle se trompa, car jamais je n'ai été moins indigne de rindulgence que le public m'a quelquefois témoignée.
. Je commençai par découvrir en quelques mots
la contradiction qui circulait à travers tout le discours de M. Routier : c Les libertés que Ton réclame, ou elles ne sont pas comprises- dansles principes de 1789, ou, si elles y sont comprises, on a, depuis découvert qu^elles étaient dangereuses. Avant de les obtenir il faut donc attendre. Attendre quoi? Le mystérieux et insondable avenir. Il faut attendre que, dan& cette nation, je ne sais comment, je ne sais grâce à quel miracle, à quelle inspiration surnaturelle, tout à coup Phabitude de la liberté et les moeurs de la liberté aient été acquises sans avoir été pratiquées. (Très-bien! sur quelques bancs. ^ « Celangage, messieurs, pourquoi ne lediraisje pas, il m'a déconcerté, il ma troublé, il m'a ému, et, j^en suis sûr, il causera dans le pays une
cmotioD semblable à celle que j^éprouve moi-
nicmc. J'ajoute : Vous x'y PERSh-vi-REREZ pas. ( KiclamatjLons nombreuses.) Oh! vous avez ixmpris que vous ne pouviez pas envoyer dons le pays toutes vos déclarations sans y joindre un correctif... (Interruption.) Après nous avoir dit^ en prenant chacune des libmés par le menu et .isolément : Vous ne Taurez pas^ car nous ne ^vous la devons pas, ou vous n'y êtes pas préparés, vous avez terminé en disant : Nous continuerons à porter le drapeau, libéral. Qu'est-ce donc que ce drapeau sur lequel il n' \ a plus rien d'écrit? (Mouvements en sens divers.) Pourquoi donc continueriez-vous 4 porter le drapeau libéral, si vous ne devez vim à la liberté ? » (Très* ' V bien ! autour de Torateur.)
Puis j'établis nettement qui' nous étions :
€ Toutes les fois qu'un gouvernement se fonde/ dans les premiers temps de son existence, les hommes politiques se divisent en deux groupes. Les uns veulent aider à sa fondation, les autres tentent de s^y opposer. Alors aucune nuance intermédiaire n^est possible. Le philosophe pourrait la désirer, mais le politique, qui est habitué a tenir compte des passions humaines, ne la recherche pas. L'excitation réciproqjje est trop vive, l'emportement tirop irrésistible pour que chacun ne dépasse pas le but : en conséquence^, les uns approuvent tout, les autres condamnent tout. Quelques années s'écoulent ainsi: Tapaise-
Lioogle
ment se fait. Il devient enfin évident aux plus
passionnes qu'il est aussi chimérique de craindre que téméraire d'espérer un renversement.
Alors, un certain nombre d^hommes se détachent, les uns de ropposition, les autres de la majorité. Ils se reconnaissent, s'allient, constituent un groupe intermédiaire, et, adressant la parole au gouvernement, ils lui disent, les premiers : Jusqu^à ce jour nous n^avons affirmé que la liberté et le progrès, dans l'avenir nous kfârmerons aussi la dynastie; — les seconds : Jusqu^à ce jour nous n*avons affirmé que la dynastie, nous affirmerons désormais la libtrté et le progrès. (Mouvements divers^) Puis les premiers ajoutent : Nous vous acceptons ; (Rumeurs diverses.) les seconds : Nous vous restons fidèles ; et tous les deux à la fois ils concluent en disant : Nous vous demandons seulement de marcher en avant. »
Après ces préliminaires, j'arrivai à Tamendement. Je prouvai quïl n'avait pour but ni de taire sortir le gouvernement de la constitution de i852, dont le gouvernement était déjà sorti par le décret du 24 novembre i8ôo, ni de le faire entrer dans le régime parlementaire, dont les exigences étaient bien autres; je terminai ainsi : « Le pays est calme à la surface mais au fond, dans tous les esprits.règne une anxiété mystérieuse qui tient au dissentiment radical qui existe entre les hommes politiques.
Les uns disent : Ce gouvernement, à cause de son origine, de ses traditiobs, de sa nature, ne peut pas donner la liberté. Le voulût-il, il ne le pQurrait pas. Les autres répondent : Précisément à cause de son origine et de la force qu'elle lui assure, il peut donner la liberté plus sûrement qu^aucun autre ; le pouvant, il ne le veut pas. L\i\ cnir de la dynastie impériale dépend de la solution qui sera donnée à cette controverse. Si ceux qui pensent que T Empereur peut donner la liberté triomphent, la dynastie sera fondée et assise sur le roc ; (Sensation. — Trèsbien! très-bien!) si ceux qui soutiennent que r Empereur ne peut donner la liberté l'emportent, la d3mastie est condamnée aux aventures. » •^Rumeurs diverses. — Adhésions sur quelques bancs.)
Au vote, aucun des signataires ne recula,
sauf M. Brutus Gazelles qu'un mot de l'Empereur {iu quoqucy Brute !) avait désarmé et qui s'abstint. Une partie de la gauche se joignit à nous, ce qui fut très-remarqué, parce que le vote impliquait l'acceptation de li^ politique constitu- . tionnelle et la répudiation des idées révolutionnaires.
L'impulsion était donnée, il importait qu'elle
ne se ralentît pas. Ace moment même, M. Emile de Girardin, froissé dans sa dignité par une démarche imprudente des propriétaires de la
Presse j abandonnait la direction de ce journal.
li me demanda de la prendre à sa place, yy
consentis et, aidé de mes amis, MM. Philis et Amigues, je continuai la cam^^ne que j'avais commencée à la tribune. Tout allait a souhait, la laveur publique se niiarquait de plus en plus, lorsque nous apprîmes tout à coup, presque par hasard, que les mêmes actionnaires quiavaient sollicité avecinsistancemonconcoursi, venaient de céder leups droits i un célèbre financier; nous n'avions plus qu'à nous rçtirer. Je cessai d'être . journaliste^ un mois après Têtre devenu. J'avais toutefois mis le temps à profit, en attaquant en face la grande tentation du règne, le césarisme :
« Quelles sont les conditions auxquelles pourrait s'établir une démocra^ césarienne?
Il faudrait au sommet un chef d^une intelligence surnaturelle, puisqu'il devrait penser pour plusieurs, millions d'hommes ; d^une volonté infaillible, puisqu^il serait le moteur duquel tout recevrait le branle ; d'une sagesse imperturbable, puisque la moindre de ses erreurs deviendrait un malheur public ; dans la jeunesse, d une maturité de vieillard^ dans la vieillesse» d une vigueur de jeune homme. Quel appui aurait ce chef: Il ne pourrait pas compter sur la portion éclairée de la nadon. Tant qu^on n^aura pas brûlé les bibliothèques, renversé les statues des grands honounes, aboli dans la mémoire les traces vivantes de leurs enseignements, la
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t'iance qui pense et qui sait ne se déprendra pas de k lib^té. De loin en loin quelques d£âdllanoes indmduelles se produiront ; on n'obtiendra pas Tapostasie de Tintelligence nationale. Une seule conduite serait lAoA indiquée : chercher en bas l'assistance qu on ne trouverait pas en haut \ contenir les aspirations de ceux qui pensent par la brutalité de ceux qui ignorent ; contrebalancer les plus éclairés par les plus nombreux; au lieu d'appeler la lumière à conduire Fignorance et la force, convier Tigno- .raace et la ibrce à éteindre la lumière; nis pas se borner à améliorer le sort des plus malheureux^
ce qui est le devoir de tout gouvernement, mais affecter de s'occuper uniquement d'eux, den^avoir nul autre souci, et nulle autre mission; joindre aux actes la séduction des paroles flatteuses ; partout, toujours, sous toutes ks fori^es^ devenir révolutionnaire afin d'éviter d^être libéral. — Mais pour que ce système réussît, illia^udrait que le peuple s^ prêtât, qu'il n'aperçût pas Tartifice, qu^U fût isolé du mouvement général, cantonné dans ses appétits, .sans admiration pour les supériorités intellectuelles de son pays et
aussi incapable d'ctre libre que satisfait de ne i être pas. "—Ainsi un chefinfaillible, impeccable, infatigable, une nation incapable oii indigne: voilà à quel prix est une démocratie césarienne 1 - •
c Le chef in£sjil^e, impeccable, infatigable,
renonçons à le trouver en France, pas plus qu'ailleurs* Quelquefois, il est vrai, des chefs absolus ont étonné le monde par la fécondité, la sûreté de leur initiative : c'est qu'ils venaient au lendemaih d'une^révolution qui avait préparé les solutions, remué lestées et formé les hommes. Cette première exubérance d'activité ne tarde pas à se ralentir; la provision d^idées s'épuise et ne se renouvelle plus. On en est alors réduit aux petites réformes qu'on opère avec fracas, afin que le vulgaire, qui ne juge que sur Penseigne, les croie importantes -, enfin, survient la stérilité, et tout le mouvement des premiers jours aboutit à rimmobilité Qu aux folies. Ce sônt les misères, les humiliations, les épreuves des années dures, stériles de la fin de Louis XIV, ou les emportements et les catastrophes gigantesques des derniers jours de Napoléon l". En même temps, par un contraste que l'expérience nous montre inévitable, la nation, qui avait été d'abord silencieuse ou charmée, devient d'autant plus exigeante qu'elle s'écarte davantage du commencement heureux des choses. Son désir d'activité se réveille, ajors que la fatigue de son chef commence, et les espérances nouvelles se forment en elle, alors que ceux qui la conduisent, ne sont plus capables que des souvenirs anciens. Aussi devient- clic impaiicntc, querelleuse, et surtout sans pitié pour les erreurs. On a beau lui représenter que les gouvernements
ont le droit de commettre de^ fautes. — ISans doute, répond-elle, pourvu qu'ils ne prétendent pas à rinfaillibilité. Qu^ils deviennent constitutionnellement modestes, et nous deviendrons ' équitablement indulgents! — Bientôt, de* ia sévérité pour les erreurs on ne tarde pas à glisser jusqu'à l'ingratitude pour, les services. Qui s^en étoniïerait ? Les plus réels de ces services se sont produits comme des coups d'autorité bien plutôt que comme des actes de justice. Ceux dont les prétentions ont été condamnées ou les intérêts froissés crient à la persécution ^ ceux dont les désirs ont été satisfaits ayant éprouvé ou devant éprouver bientôt des froissements analogues, ne les contredisent pas d'abord, puis se joignent à 'eux; et à la longue tout le monde est mécontent. Enfin, comme il n'a pas manqué de courtisans qui ont fiiît un mérite à leur maître de ce qu'après plusieurs mois de pluie le soleil a brillé un jour de fête, ou de ce que le blé et le vin se sont vendus cher, s'il pleut mal à propos ou si les prix s'avilissent, on Ten rend responsable, et par un juste retour, à celui qui s'est réservé le droit de tout faire, on impute à la fois tout ce qui survient de mauvais, tout ce qui ne s'accomplit pas de bon. Si malgré la disposition malveillante des esprits le chef se maintient, protégé qu'il est par son ancien prestige, par le souvenir de la popularité de ses débuts, il est du moins certain qu'il
ne plantera pas en terre «ouche qui dure, car,
ainsi que Ta dcmontré excellemment M. Dupont* White, qui dit pouvoir absolu dit pouvoir viager. Non, il n^existe pas d'homme, s'appdâtil César, Richelieu, Louis XIV, Napoléon P^on Napoléon III, de taille à suffire longtemps seul aux dévorantes élaborations d'idées que suppose la direction dictatoriale d'une grande démocratie moderne !
(( ('.c qu'il c.^t possible de rencontrer, au contraire, c'est un peuple trop peu civilisé ou trop corrompu pour se régir lui-même et pour lequel un pouvoir, même absolu, malgré ses imperfeclions et son insuffisance, soit préférable à une
• liberté qui dégénérerait aussitôt en une licence tumultueuse et stérile. Heureusement, pour notre dignité et pour notre honneur, nous n'en sommes pas là. Les rapprochements entre J'empire romain et notre temps, auxquels on s'est trop aisément complu, sont superficiels et repensent sur des analogies trompeuses. Aussi tenterait-on vainement d'établir une hostilité per-
' manente entre la partie cultivée de la nation et sa partie populaire. 'Le peuple, qui a vu dans ce siècle tous ceux dont le génie fait notre gloire commencer ou finir par servir sa cause, au lieu de se séparer des supériorités intellectuelles, les admire, les respe^cte, les seconde, les défend ; et quoi qu'on tentiit, dans les villes d'abord, puis dans les campagnes, ceux que Tinstinct dirige
finiraient par opiner avec ceux que ta réflexion
iiétermine.
«c II n'y a donc pas de place en France pont
une démocratie césarienne. C'était par sagesse <iue Marc-Aurèle se disait à lui-même : j^e césa- RI9B PAS. Cest par sagesse, sans doute, mais aussi par nécessité que les souverains modernes doivent se le répéter. »
On ne saurait sMmaginer la peine que j>us à introduire, dans le journal, le mot de démocratie césarienne : le gérant n'en voulait à aucun prix. — Pourquoi donc? — Parce qu'il nous attirera un avertissement* — Cest impossible. — Vous en parlez bien à votre aise, vous dont la propriété n'est pas en jeu. — D'autorité j'imposai le mot; mais après mon article, il ne reparut plus dans le journal. Chaque fois qu'un de mes collaborateurs voulut s'en servir, le gérant biffa et mit démocratie autoritaire. De guerre lasse, je laissai faire. Voilà ce qu'était la presse avant la suppression du régime discrétionnaire} Comme on Pa vite oublié !
Nous avions été bien inspirés de profiter de la première embellie pour discuter nos affaires : celles des autres allaient de nouveau nous absorber. La Prusse et TAutriche s'avançaient en armes vers Sadowa. La session étant close, j'en- ^ gageai, dans la Liberté^ le gouvernement à ne ♦ pas se mêler au conliit et à résister à toute convoitise territoriale. « Je l'affirme, les acclamations
du peuple ne seront ni plus rares ni moins enthousiastes, si, au retour d^une campagne, ou mieux, si à la fin d'une négociation, TJtmpereur, au lieu de nous dire : « J'ai conquis^ou obtenu telle ville, telle province, tel fleuve, nous disait : « J'ai fait respecter la justice au bord de TElbé comme sur les lagunes de TÂdriatîque; je n'ai pas recherché une part des dépouilles opimes. Agissant au nom de la France, je n'ai voulu être que le soldat de Dieu. » (24 juin i8(j6.)
Cet acte de conscience accompli, je me retirai dans la solitude où je vfiis nie préparer chaque année aux luttes de l'année suivante. C'est à mon retour que l'Empereur manifesta le désir de me voir.