‹ Le 19 janvier compte-rendu aux electeurs de la 3. circonscription de la SeineChapitre 7 sur 14 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

qu'ai-je fait chez l'empereur?

LA KiC&&Snà Dfi LA LÉGITUŒ D£F£NSE m'iMPO&E CE AÉCIT.

Qu^ai-|e fait dans le cabinet de 1^ Empereur: Depuis deux ans MM. Rouher, La Valette et de Saint- Paul se sont chargés de [ apprendre à la France» dans lejs Journaux qui recoîveiit )eurs confidences quotidiennes et dans les correspondances qui se rédigent au ministère de l'intérieur. Poussé par ce « prurit ambitieux » qui m'avait scparc de mes amis, ne pensant qu'à arriver, je suis allé aux Tuileries, sous prétexte d'offrir des csonseîls qu'on ne me demandait pas, solliciter un portefeuille, que je n'ai pu obtenir. Quant aux réformes du 19 janvier, je n'y suis pour rien;- elles sont dues à Tinitiative de TEm-

pcreur et surtout au libéralisme éprouvé de son ministre d'État.

Ce spectacle est instructif et mérite qu'on s'y arrête. Voilà un homme politique qui, n'ayant que des motifs de haine personnelle pour Tempire, sacrifie ses ressentiments au bien public, et, sans rien demander ni accepter, se déclare prêt à appuyer les mesures libérales propres à apaiser la démocratie. On le prend au mot : rédige-t-on une loi sur les chèques, on rappelle; désire-t-on s'aider d'un jurisconsulte pour examiner la valeur du système cellulaire, on le mande; médite-t-on une réforme libérale, on le consulte. Vous supposez peut-être qu^à défaut des faveurs dont il ne veut pas, on lui accordera au moins quelque respect. Vous seriez loin de compte. Depuis deux ans, il n'est pas de fonctionnaire important qui n'ait considéré comme une partie de sûn office, de l'attaquer, de le miner, d'affaiblir son autorité sur l'opinion publique. Est-ce assez? Non. On lui a feit reprocher d'avoir répondu à l'appel du Souverain ! Vous ne le croyez pas? écoutez donc : « Nous ne savons pas comment tin républicain expliquera qu'il ait pu conférer avec l'Empereur. Il a mis de Teau dans son vin, quoiqu^il soutienne le contraire (.1). » Les ministres qui récompensent ce.ux ^jui éciivent ainsi par

(i) Le Pays du 22 juillet 18^,7, V. aussi PairU de la mcme époque et le Nain Jaune, '

des candidatures officielles, par des décorations-

ou par des natuuralisations, savent aussi bien que moi ce qu^on doit penser des rq)rocbes d^ basse ambition dont on me poursuit pour leur compte, ils n'ignorent pas que d un mot j'aurais pu les confondre : ils ont spéculé sur les difScultés qu^un homme politique éprouve à raconter des négociations confidentielles et à parler de lui* Ils m^ont cru tellement lié par ces devoirs de discrétion, qu'ils ont osé permettre qu'on écrivît en leur nom : c Le gouvernement n'a rien à redon^ ter des révélations de M. Emile Ollivier ; ce serait* sans doute à lui qu'elles devraient nuiie^ c^est pour cela qu'il ne s'est pas empressé de les Taire (i) ». Cependant ai-je assez souvent appelé M. Rouher en champ-clos, Tai-je assez pressé, • piqué, mis en contradiction avec lui-même ! Si ce que ses amis impriment contre moi^ ét^it vrai, combien il lui était facile de me réduire au silence, de se débarrasser de moi pour toujours ! Il n'avait qu'à se lever et à répondre: « Vous, vous drapez dans un. manteau d'ti<Hmeur que je vous arrache. Vous n'êtes qu'un ambitieux déçu! » — Il n'a pas prononcé une parole que je ne Taie guettée; il n'a pas murmuré une interruption que je ne Taie surveillée, dans l'espérance d'amener une explication publique à la tribune. Il a toujours feint de ne pas comprendre mes

(i) Le Paygân tt juillet 1867.

provocations \ il lui a paru plus commode de

donner le signal des interruptions à ses fidèles de la chagibre et le texte des attaques à ses fidèles de la presse. — Puisque )e n^ai pu parler, jMcris. Bien que je n'aie qu à gagner à la divulgation des Êûts que je vais raconter^ j^eusse prière les taire. Le Souverain qui m'a honoré un moment de sa confiance jugera mieux que personne de la réserve que j^ai gardée dans mon récit. Si dans les termes discrets auxquels je Tai réduit, il lui est déplaisant, qu'il s'en prenne à ses serviteurs de haut et de bas parage qui m^ont mis dans la nécessité de repousser d'avilissants soupçons! Qu'il ne s'étonne pas non plus de ce que le nombre de ses ennemis augmente au lieu de diminuer : depuis deux ans je me serais rangé parmi les plus inexorables, si )t n^étais mû que par des considérations personnelles; je suis demeuré nxaigré tout immobile à la même place, parce que je règle ma conduite d'après des lois nio« raies, auxquelles je suis asservi sans me soucier du bien o«i du mal qui m'en advient.

1498 »»éUMtBlfliI|tB8 : M. LE COVTB WALBWSk[. — S<S prOpO«î-

tions. — Me& téçon^ soit orales^ soit écrites. — Ce i|uî reste convenu entre nous.

Vers la fin de décembre je reçus à la Moutte, près <le Saint*Trqpez, un billet dans lequel M. le eomte Wakwski me priait de venir causer avec lui des réformes à opérer dans le règlement de la chambre. Le 3i, j^étais dans son cabinet.

La loyauté est ce qui frappait d'abord dans le comte Walewski. C était un honnête homme dans toute Tétendue du terme : on pouvait se fier à sa parole, et celui auquel il avait tendu la u^ain n'avait à redouter ni duplicité^ ni trahi* aoR. Sa digoké ne dégénérait pas en roideur et sa bonté n^allait pas jusqu'à la faiblesse., il savait quitter k pouvoir^ et il ne pensait pas que 1# fidélité envers le prince dispensai Je la fidélité

envers soi-même. H ne soutenait pas avec indiilérence des thèses opposées : il croyait à quelque chose^ et la conservation de sa place ne lui parut jamais Tintérct dominant de 1 État. Son esprit était à la fois sensé et solide ; sa parole avait tant de fermeté qu'on s^apercevait à peine qu'elle manquait de brillant. Quoiqu'il ne cachât pas sa pensée dans les replis d^un verbiage captieux, il était etticace dans la négociation. Ses forces étaient la coniiance qu'il inspirait, Turbanité des manières, la droiture et la délicatesse des sentiments. Talleyrand avait pour coutume d'insister beaucoup et longtemps sur les questions qu'il était décidé à abandonner et de ne découvrir qu^au dernier moment et d^un air de négligence ce qui Tintér^ssait le plus. M. Walew ski allait presque de suite droit au but. Son habileté consistait à fermer les portes de sortie, à ne pas permettre les équivoques, à contraindre aux réponses décisives. Son argumentation était concise, pressante, rigoureuse.

Au lieu de me parler du règlement, M. Walewski me dit que comme moi il était convaincu que Tempire ne pourrait se maintenir et se consolider sans la liberté; que l'Empereur, avec lequel il avait eu de longues conversations à Compiègne, pensait de même et qu'en conséquence les mesures suivantes avaient été arrêtées : L^envoi des ministres à la chambre conune

Oigitized by

coininissaires^ la suppression du ministère d'Etat ou plutôt sa réduction à ce quil avait été d'abord ; le retrait de l'adresse et son remplacement par le droit d'interpellation ; un décret qui en maintenant le régime actuel de la presse subordonneraii la suppression des journaux à cer-. taines garanties telles que Tintervention du conseil d'État. 11 s'appliqua à faire ressortir rimportance de ces réformes, surtout de Tenvoi ' des ministres â la chambre, qui lui. paraissait marquer un retour décide au gouvernement de la nation par elle-même. Il termina en disant : Pour que tout cela s^accomplisse il faut que vous nous aidiez. — Je lui répondis aussitôt ce que j'avais répondu à mes amis,. MM. Maurice Richardet de Janzé, quand il fut question de Tamendemcnt des 42 : « Ce q ue vous proposez reste en deçà de mon programme ; cela y conduit néanmoins; je suis donc disposé à vous aider. » — Mais, reprit-il, il faut que vous nous aidiez efficacement^ et, pour mettre les pieds dans le plat, je vous dirai (en prononçant ces môts^ il • appuyait sur chaque syllabe et me regardait dans les yeux), je vous dirai que l'Empereur m'a chargé de vous offrir le ministère de Tinstruction publique, avec délégation générale à la chambre, en qualité d'orateur du gouvernement. Je lui répondis sans hésiter : « Si je désirais entrer aux affaires, aucun ministère ne siérait mj/eux à mon humeur et à mes études que le ministère^

de 1 instruction publique. D'ailleurs, 91 je le croyais nécessaire pour senrir mes idées, îe coiv-

sentirais à remplir les fonctions de garde champêtre. Seulement, je suis très-résolu à ne pas devenir ministre : je ne puis vous promettre mon concours que comme député; et un tel concours sera plus efficace que celui que je vous donnerais comme ministre, » Je lui soumis alors tes arguments que j'avais exposés autrefois à M. de Momy. ~ Cela ne me conviûnc pas, ripostat-il-, v^ous êtes indispensable au succès du plan ; rEmpereur a confiance en votre caractère et çn votre talent, et il a de la sympathie pour votre personne. Votre uom lui paraît nécessaire pour donner à la réforme sa véritable signîiication, et aussi pour qu^ii ait la garantie qu^il ne restera pas sans défenseur, si M. Rouher 1 abandonne; moi-même j^ai besoin d'avoir auprès de PEmpcreur quelqu'un qui m^aide. Sans doute ce que nous ferons ne sera pas tout ce qui est désirable : ce sera du moins un bon commence* • ment, et avec le temps nous obtiendrons le reste. ~ Mais avec qui me trouverai-je ? — L^Empereur, me répondit-il, n'est encore iixé que sur votre nom. — Puis il insista pour m entraîner; son raisonnement se réduisait à. ceci ; Si on ne marche pas en avant, on niarchcra tôt ou t«'îrd en arrière; donnez -nous donc sans hésèter votre concours pour marcher en avant. Je ne me rendi3 pas je promis simplement de

réfléchir. Nous noos aioumâtrus au t )an-.

vier 1867, à dnq heures et demie.

Cette ouverture m'ay ont été iaite sous )e sceau du plus rigoureux secret, îe ne pus pas consulter mes amis, je dus me décider par mes seules inspirations. Mes perpleiûtés forent cruelles. Je ne pouvais m'habituer i l'idée de devenu ministre, et, d'autre part, rej.eter l'Empereur entre les bras de la réaction me paraissait d^un mauvais citoyen. Je passai la journée du i'^'' janvier à débattre dans ma tête le pour et le contre. Le soir Tenu je fis connaître mes impressions à M« Walewski. Écrire n'est une faute dans une négociation que quand on ruse; quand m est loyal, c^est une garantie. Voici ma lettre :

« i-e i'^ janvier 1867. Mon cher président, )e fluia vraineit urès-comhattu. i'éfx'ouve une répugnance presque invincible à quitter ma vie paifiihLP! d^études et de méditations pour me lancer dans la vie militante de Faction. D^autre part, je sens que, comme citoyen, je n'ai pas le droit de refuser mon concours à une osam de salut pour mon pays. Si je m^adressais à un cœur moins droit et moins loyal que le vôtre, k premier santimeot remporterait et à votre ouverture je repondrais, non. Avec vous mon langage sera différent et je vous diimi : Si vous le poovce, épargnez •moi cette épreuve; faites sans moi avec vos amis; mais si vous m a^rmez 4en conadence qoe wm re&a rendrait tout im-

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.possible, je me déciderai. Je ne stipule rien pour moi personnellement. Aucun poste ne me parai*

trait trop humble. Mais il est trois points sur lesquels je ne puis rien concéder :

« I® L'abandon du projet de loi de réforme militaire. Ce projet soulève un toile général. Les ennemis de Tempire s^en réjouissent, ses amis sont consternés. Au lendemain d'une enquête agricole, dans laquelle ie.pays a demandé unanimement la réduction du contingent, une augmentation, de l'état militaire de la France constitue une faute capitale. C'est fournir soimême à ses adversaires le levier qu'ils cherchent en vain depuis dix ans pour soulever la masse populaire. La réorganisation de Tarmée ne cessera d'être nuisible au gouvernement que si elle s'opère avec les ressources du budget et du contingent actuels. Faire plus ne serait opportun que si Ton se propose de préparer une guerre à courte échéance avec la Prusse. Or, je ne saurais défendre une telle politique. J'ai blâmé, regretté les événements de Tannée dernière et la circulaire maladroite et démoralisante qui. les a amnistiés, mais je considère maintenant T unité allemande comme un fait irrévocable, fatal, que la France peut accepter sans péril ni diminution; tant que je ne voudrai pas perdre mon pays par des conseils fallacieux, je ne lui conseillerai pas de méditer avec TAutriche épuisée, en dissolution, une nouvelle guerre.de Sq>t ans, dans

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laquelle nous trouverions cette fois la Russie à côté de la Prusse, sans être certains d'entraîner l'Italie avec nous. Tout ce qu'on tentera contre la Prusse facilitera son œuvre au lieu de Tentraver : un léna même n'y nuirait pas. La paix sans aucune arrière -pensée : telle est la seule politique extérieure à laquelle je puisse m'adapter.

« 2® L'abrogation de l'article 44 de la constitution et la possibilité reconnue pour un ministre de rester député. Je ne urouverais pas nécessaire d'y joindre l'exigence d^une réélection ; ce qui, avec le sulîrage universel et la responsabilité du chef de l'État, o&irait des difficultés. — Voici mes motifs à l'appui de cette proposition : Dans la situation actuelle, un député indépendant qui devient ministre se. suicide; il est, selon Texpression des Romains, cc^ite minutus. Un dissentiment survenant entre l'Empereur et lui, que deviendra-t-il, s'il , ne veut pas s'endormir au sénat, ou dans un riche bénéfice? L'arrangement actuel est non moins gênant pour l'Empereur lui-même : il est obligé de garder, par bonté, plus longtemps qu'il ne voudrait, des ministres qui lui dqplaisent et que l'opinion condamne, parce qu'il ne peut leur offrir aucune compensation suilisante. .Que le ministre député garde son mandat, tout change : après une retraite, il reste debout dans la plénitude de son action, et de son côté TEm-

pereur peut le congédier avec d'autant pi^s de facilité qu'il o'ft aucua équivalant à lui dmpi&r. C^f^t une erreur de garder longtemps les mêmes ministres, i^'art du gouverneineat coa^e à passer de temps en temps des uns aux autres.

Il y a dans les hommes un amour du changement quiy non satisÊsic^ s'exaspère. Un aonyerain inamovible ne peut échapper au péril créé par ce aentiment inné au cœur de Thomme, qu^oi changeant de coUahorateurs. Pour ks ministres eux-mêmes, des périodes de repos sont néœôsaires. Ils ont ainsi le loisir de renouveler leurs provisions inteUectuelles épuisées; ils retrouvent dans la vie commune ce sentiment ées réalités qu'on perd dans la vie factice et enfermée des ministères. En 1846, on était excédé de M. Guizot; si le roi l eut congédié, sauf i le rcfNrendre plus tard; sHl eut pim lu plus mince réforme à ce changement de per- , sonne, il n'y avait pas de révolution de février. Le dief d'un État doit avmr autoiur de lui un personnel varié dans lequel il puisse recruter des ministres suivant les nécessités variables de la politique* Eoin, l'expérience déanoiitre que les meilleurs conducteurs des assemblées, ce sont leslmnmes qui m £mm paitk^ et qm ont appris dans les Auniliarités quatidiennes de la vie avec kurs coliques à manier ks res^rts qui ks font mgBt et qui ks déterminent.

« y Cessation du pouvoir arbiu aire qui pèse

sur la presse et amsntutio» pour elle d'un ré* gime légal quelconque. Sur ce point il est inu^

lile que j'insiste; T Empereur lui-même sent la nécessité d'une réforme, et, quant à mot, je suis

absolument engagé par mes discours depuis dix ansu

c Je suis bien éloigné de croire que j^aie le

droit de faire des conditions, je ne me surfais pas ainsi^ et il taut toute votre bienveillance pour me crdre indispensable à quelque chose.

Mais j'ai cette infirmité de nature,. , de n^avoir aucun talent pour défendre les causes auxquelles je ne crois pas. Voilà pourquoi malgré tout mon désir de vous seconder, je suis obligé de préciser la mesure dans laquelle je puis le faire. J^ai supposé qu'il vous serait agréable de connaître de suite le résultat de mes rédexions ; je vous le communique sans déguisement. Ce qui ne m'empêchera pas de venir causer avec vous .

demain à cinq heures et demie. Pressez VEm* pereur d'accomplir une évolution résolue; on le croit atldibli, malade; qu'il rassure ropinionpar un coup de vigueur; i Textérieur il n'y a rien i tenter, à l'intérieur le champ est immense.

« Veuilles, dans tous lès cas et quoi qu'il arrive, croire désormais à mes sentiments sincère^ d'amitié et de dévouement. »

' Le 2 janner, j^étaia à la présidence ; nous causâmes très-longuement, c En principe, me dit M. Walewski^ j'accepte vos idées ^ la réorga*

nisation de Tarmée est presque abandonnée; r Empereur est décidé à faire quelque chose pour la presse : à vous d'obtenir qu'il fasse beaucoup et qu'il aille jusqu'à un. régime légal; vos raisons. en faveur de l'abrogation de l'article 44 me paraissent graves; je ne pense pas cependant qu'il soit sage d exiger cette réforme comme une condition préalable. » — Il appuya beaucoup sur cette considération que pour agir $ur l'Empereur il faut le voir souvent*: ce qui est impossible quand on n'est pas ministre.

A la suite de cette conversation, je promis d'appuyer,«dans la forme qu'il voudrait, révolution libérale que méditait T Empereur, en insistant néanmoins sur Tidée que c'est dans la chambre que je pourrais le mieux entraîner les indécis, réchauffer les mdifférents, déterminer un courant d opinion publique et coopérer au succès des nouvelles mesures. « Ne croyez pas, ajoutai-je, que je parle ainsi dans la crainte de me compromettre : si l'Empereur jugeait utile que mon adhésion fût connue, je la manifesterais, sans attendre l'ouverture des chambres, par un article de journal. »

Le 5, M. Walewski me dit qu'il avait rapporté notre conversation à l'Empereur, et quç celui-ci lui avait demandé quelques jours de réflexion ; il désirait pendant ce temps avoir entre les mains mes principaux discours. Dès .maintenant, en ce qui concerne le droit de rétuiion,- me

— So? —

dit M. Waiewski, il est plus rapproché de vous que }e ne le suis moi-même.

Rentré chez moi, j'envoyai à M. Wale\Nskî le recueil complet de mes discours avec le billet suivant : « Mon cher président, voici le recueil de mes discours depuis 1861. J'ai indiqué ceux qui seraient bons à relire et j'ai barré les passaines importants. De cette lecture il résultera, ce me semble, pour l'Empereur comme pour vous, la conviction que depuis 1861 je n^ai cessé d'af^ firmer la même idée. Je ne puis rien en dehops de ces données fondamentales. La conciliation n^est légitimie que lorsqu'elle n^arrivé pas à la contradiction. »

Pendant que l'Empereur réfléchissait, je réfléchissais aussi; plus je descendais en moi* même, plus je me scrutais, plus augmentait ma répugnance à accepter un ministère. Cette ré* pugnance devînt telle que j'en dus prévenir M. Waiewski pour qu'il ne se fît pas plus longtemps des illusions sur mon compte* Je . lui écrivis le ô : « Tout a été tellement sincère entre nous que je considère comme un devoir de vous dire que décidément, après beaucoup de troubles, d'hésitations, je ne crois pas pouvoir aider l'Empereur dans révolution qu'il prépare, en qualité de ministre de Pinstruction publique (le plus enviable des ministères), c'est en qualité de député que je lui donnerai ardemment mon concours. Comme je vous Tai dit, un

ministère spécial ne caractérisant pas une politique, mon accession n'est pas indispensable. Sj^ je Toperais sans nécessité, je donnerais en apparence raison à ceux qui attribuent mon attitude depuis plusieurs années au désir d'être ministre à tout prix et de n^importe quoi. Le désintéressement a été jusqu'à présent ma meilleure aune, i] ne faut pas que je m'en prive. La, iorça irrésistible en politique vient du caractère plus que du talent. Cest dans ce sens que je parlerai à r£mpereur.., »

Quand M. Walewsld me revit, le 7, il s'éleva avec la plus grande énergie contre ma résolution. Il alla jusqu'à me dire (je rappelle cette exagération pour qu'on juge de mon embarras) : « Vous tei^ dans V03 mains les destinées de votre pays ; il ne tient qu'à vous de déterminer un pas en avant ou de Tempecher. L'Empereur désire vous voir, il vous attend mercredi^ 9^ â cinq heures. Si vous persistez dans votre ré* solution, cette entrevue est inutile. » A mon objection qu'un ministre sp^ial ne caractérisait pas une politique, il répondit que lorsque ce ministre est chargé en même temps de détendre la politique générale du gouvernement, comme

le taisait M. Guizot pendant son ministère de rinstructioa publique, k ministre spécial peut donner couleur i un cabinet.

J étais irrévocablement résolu à n^e rien accapter, et oqpendant je n'osais paa assumer la

responsabilité d'empêcher un progrès des idées ^Ul^aies. Voila des combats vraiment pénibles l Enfin, nous transigeâmes. Je m'engageai à remplacer M. Rouher s'il ne se décidait pa^ à exécuter le nonveau programme : l'éventualité était si improbable que renf^agemcnt ne ine pesa pas. Je m'engageai en outre à rentrée 'aux affaires, même avec M. Rouher, si mes raisons de ne point le faire n'étaient pas agréées par 1 liàsipereur : ceci devenait fdus sérkux^ mais je comptais que j'aurais assez de force de persuasion pour convaincre TEmpereur. Enân, au pis aller, il me restait deux moyens de retraite : j'avais réservé mon entière liberté en ce qui touchait le personnel du ministère et j'avai& toujours subordonné mon concours à Tabcn* don du projet de loi sur Tarmée, à la présentation d'une loi sur la presse, et en dernier lieu d'une loi sur le droit de réunion, et il n^était pas encore certain que l'Empereur se décidât à ces mesures significativies.

Afin qu'il ne subsistât pas la moindre équivoque entre nous, je remis à M. Wakwski une note contenant l'analyse des idées que fe comptais proposer : avant tout la paix et par suite TabandoQ de la loi militaire ; 2'' les ministres à la diambre, et, comme conséquence éloignée, l'abrogation de l'article 44 de la constitution ; comme conséquence prochame, le droit d'interpellation organisé de manière à ce que les droits

de Ja minorité ne fussent pas à la merd des coups

de majorité ^ 3" une loi sur la presse et non pas simplem^t un adoucissement par décret du ré^ gime administratif ; 4® une loi sur les réunions publiques non politiques et sur les réunions électorales ; 5*> amélioration de la loi municipale en cours de discussion ; 6" vote du budget de Paris par le corps législatif; 7<> modification du système des candidatures officielles. Cette note commençait ainsi : « Mesures sans lesquelles je considère tout changement, fût-il libéral^ comme devant être plutôt nuisible qu^utile au gouvernement et à V Empereur, » Elle se terminait par ces paroles : « Si révolution n^est pas résolue, rimmobîlité, malgré ses inconvénients, est préférable. »

Je ne réclamais pas tout ce que je désire : je étais réduit au minimum, et avec d'autant moins de scrupules qu'étant décidé à ne rien accepter pour moi, je ne pouvais être suspecté de modérer mes exigences par suite d'une préoccupation personnelle. Je m'étais limité à Tindispensable, uniquement pour rendre mes propositions acceptables, et ne pas décourager des velléités libérales inattendues, ^indispensable pour moi, alors comme aujourd'hui, c'était la liberté des élections. Par la liberté des élections, la nation redeviendrait maîtresse d'elle-même. Or, la liberté des élections est assurée dès que des réunions publiques sont possibles, dès que

des journaux indépendants existent et que les

préfets renoncent à leur action oppressive. Sur ces points je ne concédai rien : sur le reste je me montrai accommodant. Je n'insistai pas sur la liberté des réunions politiques en dehors des vingt jours de la période électorale. Je formulai mon principe fondamental en matière de presse, le droit commun ; mais pour les délits dont le maintien résultait de ce droit commun, j'indiquai comme peine, au lieu de la prison, l'amende et la privation des droits politiques, conformément il rarticle«42 du code pénal; je me résignai même à Tinterdiction du compte rendu des procès de presse, quoique cela fut contraire aux principes, ainsi que Je l ai démontré moi-même, lorsque, toute coopération de ma part ayant cessé, j^ai pu me replacer dans ta plénitude de mes opinions.

Mon audience, d'abojd fixée au mercredi, fut remise au jeudi lo, cinq heures.

LA MJsfiocuxioN : l'eupsabia. Sou BCcxuÀh — Il me rend ma liberté. — La lettre qui! m*écrit le 1 2 janvier. — De sa lettre du 19 Janvier et du discours d'ouverture de la session.

On s'est iormé une idée fausse de la personne de PEmpereur : on se le figure taciturne, impassible ^ il apparaît en effet ainsi dans les solennités publiques. Dans son cabinet, il est autre : sa physionomie est souriante; quoiquil ne se départe pas d'une certaine réserve qui ressemble presque à de la timidité, son accueil est cordial, d'une simpliclic qui touche, d'une politesse qui séduit. Il écoute comme quelqu'un qui veut retenir : lorsqu'il n'a rien de péremptoire à répondre, il laisse aller; il n'interrompt que pour présenter en bons termes une objection sérieuse. Son esprit'n'est obstrué par aucun gros préjugé; on peut tout lui dire, môme ce qui est contraire

— 3ii —

à son opinion, même la vérité, pourvu qu^on

s'exprime avec douceur, avec un sentiment sympathique pour sa personne. Ses revirements^ qui à beaucoup ont paru de la dissimulation, ne sont que les mouvements naturels d'une âme imiH*essionnable« On pourrait affirmer quMi n^est accessible qu'à ce qui est grand, s'il n'avait confondu parfois ce qui produit de Teffet avec ce qui est grand. Ses résolutions se forment lentement, et il ne lui déplaît pas qu'elles lui soient imposées comme une nécessité des choses» on ne TefEarait pas, il s'adapterait à la liberté.

Je développai les idées que j'avais résumées, dans ma note à M. Walewski. La conversation qui s'ensuivit a eu un caractère trop confidentiel pour que je me permette d'en rien raconter, si ce n'est utl trait indispensable à la démonstration que je poursuis dans ce livre. Quand toutes les questions de fond eurent été épuisées, l'Em* pereul? me dit t « Et vous? il paraît que vous desirez ne pas entrer aux aâaires. — C'est vrai. Sine, et je vous prie de ne pas me le demander.» J'exposai alors mes raisons. Je lui dis qu'ayant à son service un homme de la valeur de M, Rou* her, nul ne lui était nécessaire, que d^ailleurs sll nie croyait quelque force, j'étais prêt à me concerter avec son ministre, qui ne déclinerait pas' j'en étais certain, Thonneur de réaliser la nouvelle politique. J'ajoutai que mon unique am-

bition était de prouver qu'il y a des hommes. de caractère pour lesquels la modération n^est pas un moyen de parvenir ; que, d'ailleurs, mes goûts ne me portaient pas vers le pouvoir et que la possession d^un portefeuille ne m^avait jamais paru la félicité suprême. J'insistai enfin sur cette considération que mon concours serait d autant plus efficace qu'il serait plus indépendant et qu'on ne pourrait pas imputer à une satisfaction personnelle Tassentiment que je manifesterais. Quand j'eus terminé, TEmpe- . reur me répondit : « Vos raisons sont trop bonnes pbur que j'y oppose une seule objection, je pense comme vous, je vous rends votre lij^erté. 3^

Après avoir entendu PEmpereur, je n'avais aucun doute sur sa sincérité: m'en fût- il resté une ombre, sa réponse Teût dissipée. Si, comme

on Ta écrit, il avait eu pour dessein Je se jouer de ma crédulité et de me déconsidérer, il ne . m'eût pas rendu ainsi ma liberté; il eût insisté pour me retenir, et s'il y avait réussi, il ne m'eût rejeté que quelques mois plus tard, après m'avoir discrédité et rendu impuissant. La perversité a sans doute un rôle dans les affaires d'État, paà aussi considérable néanmoins que le supposent ceux qui en parlent sans yavoir *été mêlés : rinconséquence et la faiblesse y ont bien plus de part.

On comprend maintenant combien j'étais dans

le vrai lorsque, le 1 2 juillet 1867, j affirmais que • mon nom avait été cité à tort dans les listes

ministérielles publiées par les journaux après le 1 9 janvier. Je ne jugeai pas opportun de raconter par suite de quelles circonstances je ne fus associé à aucune combinaison, bien que je n'aie pas été étranger à Tevénement: on le sait maintenant.

On m'ofFrait un beau ministère et des réformes modestes ; au lieu d'accepter le ministère, je n^ai pensé qu'à me donner, par un refus, plus

. de force pour élargir les réformes. On ne voulait

. que radoucissement du régime administratif de la presse, j'ai provoqué sa destructton; on ne songeait pas aux réunions publiques, j'ai obtenu qu'elles fussent Tobjet d'une loi; enfin, j'ai défendu la cause de la paix et les intérêts du peuple : voilà ce que je suis allé faire dans le cabinet de TEmpereur, — je l'avoue avec fierté!

Le lendemain de ma visite aux Tuileries, j'envoyai à l'Empereur une lettre dans laquelle je

'résumais les principales idées qui avaient été agitées dans notre conversation. Le 12, je reçus des mains de M. Pietri, son secrétaire, la ré-

. ponse autographe qui suit : -

« Paris, le 12 janvier 1867.

« Je vous remercie. Monsieur, de la lettre que vous m'avez écrite et qui contient le résumé aussi

clair que précis d.e noire conversation. Notre

entretien m^a laissé la plus douce impression^ car

c'est pour moi une grande satisfaction de causer avec un homme dont les sentiments élevés et patriotiques planent au-dessus des petits intérêts de personnes ou de parti.

€ Quoique décidé à suivre la route dont j'ai trace le but il y a quelques mois à Walewski, je voudrais bien causer encore avec vous et Rouher des détails d'exécution. Croyez bien que ce qui me retient n'est ni l'incertitude ni une vaine infatuation de mes prérogatives^ mais la crainte de m'ôtcr les moyens de rétablirdans ce pays troublé par tant de passions diverses l'ordre moral, base essentielle de la liberté. Ce qui m^inquiète au sujet d'une loi sur la presse, ce n'est point de trouver la force qui réprimera, mais la manière de définir dans une loi les délits qui méritent un^ répression. Les articles les plus dangereux peuvent échapper à toute condamnation, tandis que les plus insignifiants peuvent tomber sous le coup de la loi. Là a toujours été la difficulté. Néanmoins pour firapper les esprits par des mesures décisives, je voudrais d'un coup établir ce qu'on a appelé le couronnement de Védifict; je voudrais le faire afin de ne plus y revenir, car il m'importe et il importe surtout au pays d'être définitivement fixé. 11 faut tracer- résolument le but que je veux atteindre sans avoir Tair. d'être entraîné d'années en années à des concessions successives, car on tombe toujours, comme

ra dit M. Guizot, du côic où Ton penche, et je veux marcher droit et ferme, sans.oscUler ta4itot à droite tantôt à gauche. Vous voyez que je vous parle avec une grande franchise, vous m'avez inspiré une entière confiance et mes inspira* tîons me sembleront toujours d^autant meilleures qu elles seront conformes aux vôtres. Croyez à tous oies sentiments.

« Napoléon. »

Je ne trouvai pas M. Rouber au rendes-vous

que m'avait assigné l'Empereur ; j'ignore pourquoi. Par compensation, je trouvai TEmpereur résolu à la loi sur les réunions publiques, à renvoi des ministres à la chambre, et au sacri-: Ace du pouvoir discrétionnaire en matière de presse. « Ce qui me décide surtout, dit-il, c'est qu en fait on a beaucoup de liberté, et j'ai i'air de n^en laisser aucune. » Puis il ajouti^ avec ua sourire : « Ce que j'accorde est considérable, et si jft sortais du premier empire, on le reconnaîtrait; mais comme je succède à des gouvernements parlementaires, tant que je ne verserai pas dans Tandenne ornière, on trou*

vera que ce que j'accorde est peu^ vous le verrez, on le dira. »

Lorsque je sortis des Tuileries, les étoiles brillaient à travers des nuages épars dans le ' ciel; j'allai et je vins plusieurs fois du pont de la Concorde au pont de PInstitut, et j'étais heureux

en pensant cjue ma politique, inaugurée au milieu de tant d'incrédulité, était à la veille de recevoir un commencement d'exécution.

Le temps qui s'écoula jusqu'au janvier me parut long. Mon poëte Ta dit: Cosa fatta capo ha^ il nV a que les choses faites dont on soit assuré. Je ne me bornai cependant pas à attendre. Le î 5 ou le T 6 (je n'ai pas noté exactement la date), j'adressai à l'Empereur la note suivante :' « Lorsque le droit d'adresse sera supprimé et remplacé par le droit d'interpellation , il est essentiel d'éviter, ainsi que Votre Majesté me Ta dit avec justesse, que Ton ne suppose cette réforme inspirée par le désir d'éviter une discussion incommode. C'est cependant ce que les hommes de parti pris décontenaticés ne manqueront pas d'insinuer aussitôt. Accepter quelques jours plus tard les interpellations ne les déconcerterait pas, car il leur resterait la ressource de prétendre que c'est l'émotion de l'opinion publique qui a obligé le gouvernement à cette concession. Je considère donc comme indispensable qu'au dessous du décret le Moniteur publie une note analogue à celle^i i « U Empereur a donné / ordre à ses ministres d'accepter, dès l'ouverture de la session, les interpellations sur les aâaires étrangères. » Ces quelques mots qu^aucun comr *mentaire, bien entendu, ne doit suivre, suffiront à empêcher les interprétations erronées. — Je demande pardon à Votre Majesté de la déranger •

pour si peuj mais dans les allai rcs d'importance, Votre Majesté le sait mieux que moi, U n'y a. pas de détails insignifiants : tout est grave^ parce que tout rapproche du but ou tout en éloigne. »

Le 1 8, J'écrivis une seconde lettre pour m'in-

lormer des motifs du retard qui commençait à m'inquiéter.Je priai l'Empereur d'être dans cette •nouvelle occasion ce qu'il avait été lors de Famnistie, de la loi des coalitions, .du traité de commerce, du décret du 24 novembre. Je le conjurai de ne pas se laisser ébranler, « de ne pas tomber dans le piège qui consistera à reprendre par lé détail cequi aura été concédé en principe. •

— a Ne rien faire, ajoutai-je (et j'avais déjà longuement développé cette idée dan$ mes conversations), ne rien faire vaudrait mieux que de faire quelque chose d'incomplet et de timide. » *

— L'Empereur eut la bonté de me répondre que le retard venait uniquement de la dillicultc du remaniement ministériel; c car les questions de personnes sont plus longues à résoudre que les questions'de principes. »

La lettre impériale parut au MoniUur du 20 janvier^ elle était conçue ca ces termes :

€ Palais des Tuileries, le 19 janvier 1867..

« Monsieur le ministre, d^ipuis quelques années on se demande si nos institutions ont at**.

tebt leur limite de perfectionnement ou « 'de

nouvelles améliorations doivent être réalisées; de là une regrettable incertitude qu'il importe de faire cesser.

« Jusqu'ici vous avez dû lutter avec courage jen mon nom pour repousser des demandes inopportunes et pour me laisser l'initiative de reformes utiles lorsque Theure en serait venue. A.ujourd^hui, je crois qu'il est possible de donner aux institutions de Tempire tout le déveloj^ement dont elles sont«susceptibles.et aux libertés publiques une extension noiïveUe sans compromettre le pouvoir que la nation m'a confié.

« Le plan que je me sois tracé consiste à corriger les imperfections que le temps a révélées ei à admettre les progrès compatibles avec nos, mœurs, car gouverner c'est profiter de Texpérience acquise et prévoir les besoins de Tavenir.

t Le décret du 24 novembre 1860 a eu pour but d'associer plus directement le sénat et le cot^s législatif à la politique du gouvernemait^

mais la discussion de l'adresse n'a pas amené les résultats quon devait en attendre; elle a, • parfois, passionné inutilement l'opinion, donné lieu à des débats stériles et fait perdre un temps • précieux pour les affaires; je crois q^'on peut, sans amoindrir les prérogatives des pouvoirs délibérants, remplaça' 1 adresse par le droit d'interpellation sageniait réglementé.

« Une autris modification m'a paru nécessaire dans les rapports du gouvernement avec les grands corps de I État; j'ai pensé que, ea envoyant les ministres au sénat et au corps législatif, en'vcrtu d une délégation spéciale, pour y participer à certaines discussions, j'utiliserais mieux les forces démon gouvernement, san&sortir des termes de la constitution qui n'admet aucune solidarité entre les ministres et ks fait dépendre nniquement du chef de TÉtat.

« Mais là ne doivent pas s'arrêter les réformes quïl convient d'adopter ; une loi sera proposée pour attribuer exclusivement aux tribunaux correctionnels l'appréciation des délits de presse et supprimer ainsi le pouvoir discrétionnaire du gouvernement. Il est également nécessaire, de régkr légiâiativement k droit de réunion en le contenant dans les limites qu^exige la sûreté publique.

«J'ai dit^ l'année dernière, que mon gou* vernement voulait marcher sur un sol affermi, capable de supporter le pouvoir et la liberté. Par es mesures que jè viens d'indiquer mes paroles

réalisent, je n'ébranle pas le sol que quinze années de calme et de prospérité ont consolidé, je raffermis davantage en rendant plus intimes mes rapports avec les grands pouvoirs publics, en assurant par la loi aux citoyens des garanties nouvelles^ en achevant enfin le couronnement de l'édirïce élevé par la volonté nationale.

€ Sur ce. Monsieur le ministre, je prie Dieu qu^il vous ait en sa sainte garde.

« Napoléon. »

Cette lettre ne me satisfit pas. Je trouvai*

qu'elle manquait de soulHe, d'élan, d^ampleur; que le couronnement de Tédiiice, s'il devait se. borner à ce qui était annoncé, était trop maigre et ne supposait pas un édifice bien imposant;, j^y sentis un premier refroidissement dont je ne me rendis pas bien compte. Le discours du trône, au contraire, me parut excellent; il reprenait, en Tca grandissant, la lettre du rq janvier ; Tinspiration primitive semblait avoir de nouveau triomphé des tiraillements intérieurs. Du reste, < il ne s'agissait encore en tout ceci qoe de phrases plus ou moins bien réussies ; l'important était de savoir à quels actes ces phrases aboutiraient. A ce moment, M. Rouhcr entre en scène; après l'Empereur, le vice-empereur!

l'exécution : lk vicf: -empereur. — Nature du îalciu le M. Rouher. — Mes sentiments à son égard au moment du 19 janvier. — Mon cnu cvuc avec lui. — Ses deux lettres.

— J'adhère à son discours. — > L'article de M. Emile de Girardin : lei réêervet qui n'ont éU faites. — Ma lettre en réponse. — Ma sixième trahison. — M. Rouher m*eR)péche d'être commissaire de la loi sur la presse^ — Il repousse mes amis. — II attire l'Empereur de son côté. — M. Walewski quitte la présidence du corps législatif. — Attitude nouvelle de la chambre à mon écard. — Henry Didier.

— Impression produite par la retraite de M. Walewski.— Devoirs que cette retraite m'impose. — Mon discours du 12 juillet. — L'Empereur y répond par Tenvoi à M. Rouher d une plaque en diamants: — Je cesse toutes relations avec l'Empereur. — Chemin que fait la réaction. — Nomination de M. Pinard. — - Tentative pour obtenir le retrait des lois nouvelles. — Effets de cette conduite. — La liberté est-elle responsable de TaiTaiblissement actuel du gouvernement.'

J'ai .failli plaider ma première cause contre * M. Rouher. Â peine inscrit au stage, je fus chargé, par un de mes attîis, de Tassister dans une aftaire de succession qui se débattait à Riom. M. Rouher était le conseil de mes adver-

saires. Comme il dominait au barreau^ bien qu'il eût à ses côtés un rival de la valeur de M. de Paricu, il ne daigna pas se mesurer avec , un inconnu, et il remit le dossier à un confrère moins employé que lui. J'eus néanmoins Toccasion de Tentendre dans une aflaire importante, et je Tai retrouvé à la tribune tel qu'il m'avait paru à la barre. Il manque de ce que j'appellerai les qualités classiquesdei'orateur homme d'État : il n'a ni l'étendue des connaissances générales, • ni le sentiment littéraire, ni la richesse de Timagination; encore moins l'urbanité élégante et délicate que donne une sérieuse culture intérieure, et pas davantage l'élévation qui naît d'une con-^ vicdon forte. Essayez d'écrire l'histoire des idées politiques de notre siècle sans faire Je nombreux emprunts aux discours de M. Guizot, ce modèle des orateurs ministres, vous n'y réussirez pas : le voulût-on, on ne pourrait rien citer de M. Rouher que des contradictions choquantes.

C'est que, s'il a le génie dé l'expédient, il a une inaptitude radicale à s'élever jusqu a unprincipe. J'ai bien étudié sa méthode oratoire et je la pms décrire, c'est celle des avccats. Son début est plein de promesses : il commence son discours par une analyse saisissante des arguments de son adversaire; il annonce avec assurance qu^il va les confondre^ le plus souvent, il ne répond même pas, il tourne les difficultés, les dissimule, • les esquive ; s'il découvre une erreur ou unecon-

tradictioH de détail, il s'y arrâte et en triomphe, puis il masque la faiblesse de §on argumentation sur Tessentiel^ {Mirun appel aux passions de ceux auxquels il s'adresse. Pour triompher à l'aide de . ces procédés, iiiaut que personne ne puisse répli-

^ quor: aussi toute la stratégie du premier ministre, c'est-à-dire de celui qui prononce le mot décisif^ est-elle de parler le dernier et» d'obtenir qu'aumiÔt après lui on prononce la clôture ; en c^ur d'assises, en eifet, le défenseur de Taccusé a la parole le dernier. De même qu^au palais, il suppose que, lorsque le procès est gagne, tout est terminé et qu il ne reste nulle trace de ce qui a été plaidé. Aussi ne recule-t-il ni devant lesaffirmations inexactes, ni devant les promesses hasardées ; il estime bon tout ce qui est de nature à lui assurer le succès du moment, et, quand il est à la tribune, il a le don d'oublier ce qu'il a dit et de ne pas se préoccuper de ce qu'il sera obligé de dire plus tard.

La méthode décrite, il est juste dereconoaître que M. Rouber la. manie avec talent. Son argumentation est serrée, sa diction est chaude, son geste a de 1 autorité, il a la sou-

• plesse, la pénétration et une imperturbable solidité. Il est de plus un improvisateur, quoique en général ses discours soient très -bien préparés. Par improvisateur je n'entends pas celui qui parle sur ce qu'il ne sait pas, celui-là n'est qu^un impertinent ; je attends pas

davantage , celui qui est capable de tenir un discours sans en avoir appris les mots par cœur ; dans ce sens, il est peu d'orateurs qui ne soient des improvisateurs *, j'entends par improvisateur celui qui obtient de ses facultés d'autant plus qu'il est pris à riinproviste. Aussi les vrais im- ^ provisatcurs sont rares : Mirabeau en était un; quoique avec des dons diâérents, de Seire et Mstnuel le furent à un haut degré ; Dupin aîné se montra leur égal; Lamartine les dépassa tous. M. Routier est* naturellement improvisateur : c'est dans le feu d'une discussion qu'il trouve ses expédients les plus rattinés et ses ruses les plus imprévues.

\ Avant le 19 janvier, je croyais qu'à côté de l'orateur, puissant malgré ses lacunes, il y avait en M. Rouher \in esprit dMne vaste étendue.

Ses amis aimaient à le comparer à Robert Peel; je m'étais persuadé quil possédait quelquesunes des qualités de rillustre homme d'Etat anglais et que, s'il avait rindirtérence des sceptiques, il ne manquait pas de leur compréhension. Aussi quand avant de me rendre auprès de PEmpereur, j'eus à débattre en moi-même le langage que je tiendrais au sujet de M. Rouher^* voici comment je raisonnais : en présence de révolution qui va s^accompiir, il y a pour le mifïistteJd'Etat trois partis à prendre : le premier, n'accepter ni repousser l'innovation, avoir Tair de Taccepter pour Tescamoter; le second, la rc-

pousser et s'éloigner; le troisième, {^accepter et

s'y dévouer. Je comprenais que le premier parti plut à des ministres incapables de supporter le regard d'une assemblée : il ne me parut pas de nature à tenter un honune de la valeur de M. Rouher. Le négociateur du traité de commerce ne voudra pas, me disais-je, se conduire envers la liberté comme un maquignon rusé :

sMl consent à défendre la nouvelle politique, il le fera avec décision; s'il se sent gêné par ses engagements antérieurs, il se retirera. Je ne supposais pas que M. Rouher adoptât ce dernier parti, car il aime le pouvoir, et je ne Ten blâme pas ; si aucun homme distingué ne Taimait, que deviendrionsnous? D'ailleurs, se retirer pour ne pas participer à une réforme libérale, ce serait s'ensevelir à jamais; M. Rouher acceptera donc, pensais<^e, il exécutera avec fidélité le programme qui lui sera confié^ il l'agrandira même dans Tapplication et en tirera peut-être des conséquences inattendues. Dès lors je n'ai plus aucune raison pour ne pas lui offrir mon concours, il n'en a aucune pour le refuser ou pour s'en défier. En quoi, en effet, un député peut-il faire ombrage à un ministre qu^il aide de sa parole? Celui qui agit n'éclipse-t-il pas toujours celui qui parle? A de rares moments les orateurs Tont emporté; mais c'est qu'ils étaient des génies privilégiés, tandis que les ministres n'étaient que des médiocrités, et qu'en outre on vivait dan$ un temps où les

ctiscours eux-mêmes étaient des actes. Une alliance avec M. Rouher, dans ces conditions^ n\c paraissait honorable pour tous les deux et féconde en utiles résultats. Depuis longtemps je la désirais: quand M. de Momy me Tavait offerte, je Tavais acceptée avec empressement, et depuis sa mort je ne cessais de manifester les mêmes dispositions. Je répétais, le 25 octobre 1 866, à un de nies amis, en relations avec les . amis de M . Rouher,. ce que je lui avais écrit je ne sais combien de fois : « Si Rouher détermine une évolution libérale,il s'illustre, etdelaplumeet de la parole je le soutiendrai de toute ma force. » En août T 867, j'écrivais à M. Emile deCiirardin: c Rouher a dans ce moment une responsabilité redoutable. Il peut devenir un grand homme ou rester un ministre subalterne; s'il veut devenir . un grand homme, je suis prêt à Taider, prenant une large part de la peine et lui laissant toute la gloire; lui devenant le ministre de la liberté, et moi, comme de' pu té, en restant le défenseur indépendant. Dans la réaction, même avec le succès, il n'y a que de Tignominie à récolter; dans la voie libérale seulenient une belle palme est à cueillir. On a dit de Dieu une magnifique parole qu'il faut dire de la liberté : vous avez peur de Dieu, précipitez-vous dans les bras de Dieu ; vous avez peur de la liberté , prccipitez-vous dans les bras de la liberté. * — 1^ 7 janvier précédent, un personnage igno-

rant œ qui sè préparait^ m'avait dit : c Rouher me demande souvent, pourquoi Ollivier m>ii

veut il? » fe lui avais répondu : « j'ai contre M. Rouher les griefs qu^en 1828 Benjamin Constant et Royer-Collard avaient contre MM. de Villèie et de Polignac; je suis indigné qu'après avoir vu que la route était du côté de la liberté, il aille du côté opposé ; qu'il revienne aux idées dont il était demeuré d'accord avec Morny : il verra si je lui suis hostile. »

Je ne disconviens pas qu'au premier moment M. Rouher dut ressentir une certaine blessure d'amour-propre de la victoire imprévue de ma politique sur la sienne. Comme il a très-bonne mémoire, il n^avait pu oublier ce que je lui disais ironiquement le 22 janvier 1864: « Quand je me rappelle que l'honorable M. Rouher a voté à rassemblée législative contre la proposition de M. Sainte-Beuve sur la liberté commerciale^ et qu^il est devenu • depuis le promoteur le plus actif et le plus intelligent de la liberté commerciale, je conserve encore l'espoir, qu'en ce qui concerne la Kberté de la presse aussi, il nous donnera le spect.iclc d'une \ ar 'union seii^iblable, qu'il sera éclairé par i expérience de la vie et la pratique des choses, et qu'un jour nous Pentendrons éloquemment défendre ce qu'il a trop sévèrement attaqué. (Bruit)... »• — Il devait avoir aMst très-présents les premiers mot» de ma réplique iors de l'amendement des Quacatitc-

deux : c Ce langage, vous n'y persévérerez pas. » (Réclamations nombreuses). Mais il ny a que

les petits esprits qui, en politique, accordent plus d^une minute d^audience à leur amour-propre blessé. De plus en renonçant à son intention de supprimer le ministère d Etat, et en le maintenant entre les mains de M. Rouher, accru du ^ ministère des finances, TEmpercur avait pansé la blessure et assuré à son c ministre dévoué » le moyen de garder assez belle contenance. Je ne fus donc pas surpris de recevoir le lendemain des décrets le billet suivant ( i ) ;

« 21 janvier 1867.

c Mon cher monsieur,

c Les déterminations de Sa Majesté sont au-

jourd hui officielles, et Je n'ignore pas que votre opinion n^a pas été sans inhuence sur les résolutions définitives de l'Empereur.

(l) Quoique je me borne dans ce chapitre à user contre M. Rouher du droit de légitime défense, je n'eusse pas publié cette lettre à cause du mot confiJenîitlle qui s'y trouve, si M. Rouher lui-même ne m'y avait autorisé. Voici, en effet, et; que je lis dans un article de M. Granicr de Cassagnac du 6 mars iSôy : « Sa lettre (de M. Émile Ollivier) à M. Rouher, cornue de toute la clumbrCf ne laissait plus de place à aucune compétition ministérielle. nCe n'est évidemment pas moi qui ai communiqué ma lefre à M Granier dé Gassagnac et à toute la chambre : c*est M. Rouhtr. il ne saurait dès lors s'étonner que je publie à mon tour la lettre qui a provoqué la réponse, qu'au dire dW de sesamiSyU a communiquée il toute la chambre.

t Je serais heureux de pouvoir m'enténdre avec votis sur rexëcution des projets nouveaux.

J'espère que vous accueillerez avec sympathie cettecommunication affectueuse et confidentielle, et je me mets à votre disposition.

« Recevez, mon cher député, l'assurance de mes sentiments les plus empressés.

c Ë. ROUHER. »

Qui avait suggéré cette lettre à M. Rouher?

L'Empereur lui-même. M. Rouher lui ayant demandé quelles dispositions il entendait insé- • rer- dans les lois annoncées par sa lettre du 19 janvier, TEmpereur lui aurait répondu :

c Causez-en avec M. OUivier; entre gens du métier vous vous entendrez de suite. » — J'accueillis cette ouverture conformément à mes déclarations antérieures et je répondis aussitôt : « Je $uis disposé à vous aidçr de tout mon pouvoir dans la réalisation et dans la défense des mesures libérales que vient de prendre l'Empereur. Aussi est-ce avec la plus rcelle sympathie que j^accueille votre communicatioit et avec la plus franche loyauté que je me mets à votre disposition. Je viendrai au ministère d'État demain à 4 heures. Si, à partir de ce moment, une autre heure vous agréait mieux, ayez la bonté de me le faire, savoir. Croyez à mes sentiments les plus cordiaux. 1

Le 23^ ) étais au ministère d'État. Quoique

j*aie écrit cette conversation au moment même„

je n^cn rapporterai que ce qui est indispensable à ma délense. M. Rouher m'accueillit par ces parles : € L^Empereur m^a chaq^é de causer avec vous des lois sur la presse * et sur le droit de réunion. » — Je suis prêt à causer avec vous, répondis-je à M. Rouher; toutefois, au préalable, pour que ma situation à votre égard soit nette, je désire que vous sachiez : en premier lieu, que si j'avais voulu être ministre je le serais; en second lieu, qtie loin d<^ profiter de mon entrevue avec l'Empereur pour vous attaquer, je lui ai oft'ert de vous soutenir. Si vous doutez de ces faits, interrogez r Empereur, Permettez*moi d'ajouter, en troisième lieu, qu'il n'est pas exaa, amsi qu'on vous i-a aiârmé^ que mon unique désir soit de vous remplacer ; pas un seul de mes «cheveux n^ pense : si on vous rapportait de mot un propos ou une démarche qui parut contredire mes déclarations actuelles, je vous .prie de m'interpeller formellecnent. Du reste, pour vous prouver mes dispositions, je vous enverrai, pour que vous vous en serviez, mes notes importantes sur la presse. — Je terminai en l'engageant à exécuter avec largeur le programme nouveau, — M, Rouher ne répondit qu'à la dernière partie de mes paroles, en disant : Je suis de votre avis, il ne faut pas ruser avec Topinion, il iaut toujours tenir plus

qu'on ne promet. — Nous causâmes ensuite Ucs lois et de la situation nouvelles.

Bien que je me croie dispensé de prouver ce que j'affirme, je dirai cependant que si la preuve de ce que je viens de raconter était nécessaire, elle se trouverait dans une seconde lettre que M. Rouher m'écrivit le 27 janvier, et dont voici le texte :

« Paris le 27 janvier 1867.

c( Mon cher député, je vous remercie de la communication que vous m'ayez faite, j ai lu ces notes avec grand intérêt.

« Je n'ai eu qu'à me louer de la franchise qui a présidé à notre entretien et je n'attacherai au- .cune importance à des insinuations qui chercheraient à dénaturer vos intentions.

a Au fond, croyez que je cherche à assurer au programme de l'Empereur l'exécution la plus sincère et la plus loyale ; toute autre solution serait sans valeur.

« Recevez, mon cher nionsieur OUivier, l'assurance de mes sentiments affectueux.

c E. KOUHER. »

Malgré ce qui me reste à raconter je demeure

convaincu que les avances de M. Rouher ont été sincères. Âu premier moment il avait com-

pris que, s'il ne se rapprochait pas de mes amis et de moi, il n'exercerait plus qu'un pouvoir sans dignité. Comment en est-il arrivé à se jeter avec emportement dans une conduite absolument contraire ? Peut-être a-t-il été entraîné par sa haîiie contre M. Walewski; peut -être par les suggestions de ses amis, qui se croyaient menacés dans leurs sinécures; peut^-être a-t-il été troublé par un désir insatiable de domination ou par cette jalousie digne de pitié qui le pousse

. aux plus mesqjLiines démarches contre quicon-* que lui fait ombrage; peut-être, semblable à cet autre premier ministre, le cardinal Mazarin, qui n^a jamais pu croire que personne lui parlât avec bonne intention, a-t -il pensé que je ne pouvais être sincère, en affirmant que je ne convoitais pas son portefeuille! ^ ^

Grâce à la disposition qui me pousse à ne jamais supposer les autres capables de ce que je ne ferais pas moi-mCmc, je mis du temps à m^ipercevoir d'un revirement qui cependant s'était opéré presque au lendemain de la seconde lettre que j'ai citée. J'étais bien un peu surpris, après tant d'effusion, d^ nVntendre plus parler de rien: mV3^ant consulté, on aurait dû me communiquer, ne fût-ce que par politesse, les projets ' qu^on avait adoptés ; mais, me disais-je, on peut être un orateur remarquable et n'avoir aucun savoir-vivre; que deviendrait la politique, si on y

^ exigeait de la politesse? Tout s'y passe avec

grossièreté ; après vingt ans de liaison , un ami ' intime, si l'on cesse d'être d'accord ayec lui sur un iota, vous rencontre dans la rue et ne vous salue plus; il serait puéril de témoigner une susceptibilité qu'on ne comprendrait pas. Aussi, persévérant dans ma ligne de conduite, j'écrivais à un ami dont ropinion avait grand poids :

t Ne parlez pas de dis^lution et continuez à résister aux impatiences. Les gouvernements établis ne peuvent pas procéder par voie d'écart

• brusque. Ils sont obligés de tenir compte, dans une large mesure, de leur passé, et c'est un mauvais conseil à leur donner que de les pousser à

Tîngratitude envers ceux qui les ont servis. »> — Le jour de l'ouverture de la session, j'allai au banc de M. Rouher, ce que je n^avais jamais lait, pour lui serrer la main et donner ainsi

' un témoignage public de mon concours.

Je commençai à être un peu ébranlé, lorsque j'appris que M. le ministre d'Etat favo- risait la .création d'un cercle de députés, établi rue de l'Arcade, dans le but avoué de s'opposer à l'exécution du programme du 19 janvier. Cependant je ne fus pas encore convaincu : comment n'userait-on pas de ménagements enve^'s une majorité à laquelle on propose à l'improviste de voter les mesures contre lesquelles on lui avait demandé de se prononcer dans la session précédente ; pour qu^elle votât, il était nécessaire de la laisser un peu crier. En conséquence, à la veille

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