JJ
de la discussion sur les interpellations LanjuinaiS) je soutins, dans une réunion qui eut Ueu clicz M. de Janzé, que les signataires de Tamendemetitdes Quarante- deux devaient voter l'ordre du jour pur et simple, quoique le droit d'interpellation ne parût pas au plus grand nombre un équivalent suffisant du droit d^adressç. Le jour de la discussion, craignant d'avoir Tair de m'approprier les décrets et de m'en Jaire le commentateur officiel, je ne voulus pas intervenir de suite et j'attcn^iis que quelques orateurs eussent pris la parole. Quand je me, levai une première fois, M. Vuitry se présenta à la tribune; quand je me levai une scccndc fois, M. Rouher demanda ia parole ; enfin, quand je me levai pour la troisième fois, après M. Rouher, jelus accueilli par une explosion inattendue de cris : Aux voix ! Les cris étaient proférés par les amis du ministre : de la tribune, je les Voyais , courant de bancs en bancs, se donnant le mot d'ordre, s'agitant, s'exdtant les uns les autres. A ce moment la vérité m'apparut enfin-, je compris pourquoi on ne m'avait plus appelé^ pourquoi on avait organisé une réunion ; je touchai du doigt toute la manœuvre. J 'en ressentis une surprise, iin bouleversement, une émotion, une colère, qui se mani lestèrent incomplètement dans les observations cependant très-dares que je prononçai contre, la clôture. — Pendant que Ton consultait Tas-
;>embiéep il se passa en moi, dans 1 espace de quelques secondes, toute une orageuse délibération. Je ne me préoccupai plus de savoir s'il était opportun ou non de £aire des réserves : dans la situation telle que je la découvrais, des réserves étaient insuiiisantes, super- . r: flues, sans dignité; je me demandai si j'aiiais éclater ou si je me contiendrais. Eclater, c'était compromettre une partie qu'on pouvait ne pas croire encore perdue ; les lois n'étaient pas encore apportées à la cliaaibre:, les réaciiuimaires s eûbrcaient de les ren4fe mauvaises; quelques- * uns allaient jusqu'à espérer qu'on maintiendrait rautorisation préalable; éclater par uu mouvement qui eut été violent si je m'y étais abandonné, c'claii luLiniii à ceux qui liarcelaien r Empereur un moyen de Tcntraîncr vers eux.
Je résolus, frémissant encore de Tindigne procède, de m exprimer sur celui qui en était l'auteur, dans les termes que j'eusse employés après le témoignage le plus cordial de sympathie. Je u ai jamais remporté sur moi-même une plus difficile victoire. (Séance du 2G février 1807.}
' Le public ne pui croire à tant d'abnéi^ation \ il supposa de la complicité; il resta convaincu que j^avais trafiqué avec M . Rouher, q ue le lendemain un décret annoncerait ma nomination au ministère de Tintérieur. M. Emile de Girardin le crut plus que les autres : il partit' de la chambre, indigné, et il lança son ioudroyant article
réset^ves qui nont pas été faites : « Le Journal des débats^ à Tépoque de la coalition de iSScj, laissa échapper ce mot cruel adressé à M. Gui- • zot : Vous aurez peut-être encore notre concourS) mais vous n'aurez plus notre estime, (^est le contraire que nous disons à M. Emile Oilivier ; nous lui disons : Vous aurez toujours notre estime, mais vous n'aurez plus notre concours. ^ ous ne Taurez plus, parce que, chef de l^opposition dynastique, vous avez donné, par votre dcclaraiion de confiance et de satisfaction sans reserve, en pleine tribune, votre démission de ministre de la conscience publique. »
-Ce fut le signal du déchaînement. Je n'en avais pas eneore^subi de comparable :. cette fois on ne cria pas à la trahison, on le hurla ; à Texccption de quelques amis inébranlables que je nomme dans mon cœur en écrivant ces lignes, ce fut à qui s'écarterait de moi. Une des lettres anonymes que je reçus (celui qui l'a écrite sera satisfait d'apprendre que son injure m^est parvenue) ne contenait que ces mots écrits en gros caractères : « Alors Judas prit les' soixante deniers, et il alla se pendre. » Quant aux amis de M. Rouher, ils ne déguisaient pas leur joie; il nMtait question parmi eux que de mon Waterloo parlementaire, j'étais « un homme coulé ».
Supposez maintenant qu'au lieu de me contenir, ainsi que j^avais eu tant de peine à m'y résoudre, qu'au lieu desacritier ma blessure per-
sonneile même à tme lueur du bien public, j^eusse raillé M. Rouher sur sa conversion subite, opposé ses déclarations passées à ses promesses présentes, relevé son audacieuse prétention d'avoir été Tinspirateur d^actes quii avait ignorés jusqu^au dernier moment et contre lesquels il se débattait encore; supposez que j^eusse développé dans un discours véhément ce que je dis le i3 avril suivant : c M. le ministre nous racontait une conversation dans laquelle lë chef de TEtat lui avait dévoilé, lors du traité de commerce, ses intentions libérales pour Tavenir. Tout en écoutant ces révélations de M. le ministre d'État avec le plus vif intérêt, je ne pouvais m'empccher de regretter qu'il les eût oubliées et quUl ait fallu pour les lui rappeler un motii pvopt io du Souverain qui Ta surpris, lui autant que le public : » — j'aurais obtenu non moins d'applau- ■ dissemcnts que je recueillais de sifflets ; on eût loué ma harangue, célébré mon courage et mon intégrité. Qu'eussé-je été en réalité? Un égoïste emporté ne prenant souci de rien dès que sa vanité était piquée, un homme politique ^ans consistance, sacrifiant à une émotion subite les plus longues attentes ; non pas un fourbe, car la conduite de M. Rouher rompait nos accords, mais un ambitieux impatient,* n'ayant renoncé qu'en apparence à ses visées, et saisissant le premier prétexte de les reprendre ! — Vraiment, il est des heures où Ton se sent gagné par la
labsiludc et par le découragement, et où i'ua serait tenté de s'écrier avec La Bruyère : c Je ne mels au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite pas qulon s'en occupe, »
£st-<e à dire que je n'aie rien eu à me reprocher? J'ai eu à me reprocher « une faute de bonne conduite » selon une charmante expression. Au lieu de manifester mon adhésion en quelques phrases concises et concciiiices, ) aurais dù la motiver dans un long discours ; le public Tattendait ; dans son mécontentement il y avait une bonne part de déception; il n'admit pas que dans une circonstance aussi importante j^en fusse quitte avec lui par quelques observations. 11 avait raison : j'étais, en effet, monté à la tribune pour présenter des L\piications dciaiiiccs. Le \iolcni ellort que j avais lait sur moi-même pour triompher des sentiments qui m'avaient assailli, ne me permit pas de réaliser mes intentions : ctia/n fortes subit is terreri^ les plus forts sont effrayés quelquefois par les accidents imprévus. Lorsque je me retrouvai de sens rassis, je compris que )e n'étais plus en état de me conduire au milieu d'ui^ discours de longue haleine dont tout le mérite devait consister dans la mesure ei les nuances; je me bornai donc à parler pendant quelques minutes. Si j'avais deviné ce qui en ré-
sulterait, j'aurais préféré courir la chance du
ÙLscoiirs.
L'Empereur, du moins, jaime à . me le rappeler, comprit ma conduite, et le 6 mars il m'appela publiquement pour m'en remercier.
Le malentendu entre M. Emile de Girardin , et moi ne dura pas : dès le lendemain de son articie, il se retourna spontancment contre la meute qui, n étant plus contenue par lui» s'était cru tout permis : « Une exagération de loyauté plus facile à expliquer qu'à justilier, un excès de désintéressement personnel poussé jusqu'à l'abnégation exirême, ont pu entraîner M. Emile OUivier plus loin qu'il n'aurait du aller, car ses paroles ne rengageaient pas seul exclusivement; mais en proclamant sa contiancc et sa saiistaction, mais en devenant ministériel axi lieu de devenir ministre, M. Emile Ollivier n'en conserve pas moins tous les droits au respect que commande son caractère. Nous n^en connaissons pas de plus noble et de plus pur... La . justice exige qu'il soit reconnu qu'avant que M. Ollivier adhérât au programme de M. Rouher, le muiistre a' Etat avait adhéré au programme du fondateur de l'opposition constitutionnelle et se 1 était approprié; qu'en réalité et en résume, c était donc de lui-même qu'à la tribiine M. Ollivier s était déclaré satisfait. — Non, quoi qu'en dise plus spirituelleniLiit que véridiquement le journal le Tcmps^ ce n'est. pas
M, Ollivicr qui est montié dans le train chauifé par M. Rouher; c'est M. Rouherqui est monté dans le train chauffé paF M. Ollivier. — Telle est la stricte et indéniable vérité. — Si Tégalité de la presse est rétablie, si Pautorisation préalable imposée aux journaux qui aspiraient à se fonder est abolie, si la liberté de réunion est rendue aux électeurs, — ne fût-ce que pendant quinze jours, — ce ne sera pas à Finfluence de M. Rouher, mettant en mouvement Tinitiative impériale, que journaux et électeurs devront ce résultat; ce sera à rintervention de M. Emile Ollivier, étant à la fois le minimum de Topinion et le maximum de TEmpereur. N'est-ce pas trop vite l'oublier que de pousser Pingratitude jusqu'à rinconvenance, jusqu'à Tinjure, ainsi que le fait V Avenir national^ en des termes dont la reproduction serait la condamnation et -le châtiment» (i). J'écrivis moi-même à M. Kmile de Girardin la lettre suivante qu'il inséra en tète de son journal : t Le 28 février 1867. Mon cher ami, vous dites que j ai eu tort de ne pas devenir ministre, et de me faire ministériel. — Permettez -moi de ne pas examiner la question de savoir si j^ai raison ou tort de ne pas devenir ministre; mais laissez-moi me plaindre sans amertume que vous m'ayez appelé ministériel. — Rien de plus simple que ce qui
{i) La Liberté à\x 28 février iSOj.
s'est passé dans la dernière séance du corps législatif : M. Rouher ayant reproduit les idées que j'avais développées Tan dernier contre lui, et y ayant même ajouté une parole d'admiration pour ce groupe des Cinq auquel je serai éternellement fier d'avoir appartenu, j'ai cru qu'il était loyal d'exprimer une adhésion qui m'a d'autant moins coûté qu'elle était sans aucune arrière-pensée d'aucun genre. — Quant à des réserves, je n'avais pas à les formuler : elles étaient implicitement contenues dans mes paroles, et dans mon passé plus encore que dans mes paroles, — Si les lois sur la presse et sur le droit de réunion sont conformes à mes espérances, mon adhésion deviendra définitive. Si elles sont aussi draconiennes que l'ont dit les journaux, je ne laisserai à personne le privilège de les combattre. — Mais dussé-je adhérer dé- * finitivement^ je ne serai pas devenu pour cela ministériel : à tort ou à raison, ministériel signifie un approbateur systématique. Or jamais je ne m'écarterai du principe qui forme le lien d'honneur entre mes électeurs et moi : ni l'approbation SYSTÉMATIQUE, NI l'OPPOSITION SYSTÉ- MATIQUE. Avons. »
Une pareille situation ne pouvait se prolonger. M . Rouher sortit enfin des sentiers couverts dans lesquels il cheminait depuis le 19 janvier, et il se déclara : ce fut à propos du choix de la commission chargée de préparer la loi sur la
presse. Dire le dernier mot sur cette matière qui avait exercé tant de puissants esprits, préparer une loi semblable à celle des coalitions^ l^rgc, scientifique^ cimentée pour résister au temps et pour porter témoignage en laveur de celui qui Pavait conçue : voilà quelle avait été mon ambition, voilà la récompense qui m'eût paru plus souhaitable que le ministère d^Etat doublé du ministère des finances. Cest pour me refuser cette satisfaction que M. Rouh^ cessa de garder toute mesure. Assisté de M. Vuitry, son ombre, il ne recula devant aucune manœuvre pour s'opposer à mon enu cc dans la commission.
Quand il avait voulu empêcher ma nomination de rapporteur de la loi des coalitions, il avait échoué devant la volonté ferme de M. de Morny ; cette ibis il réussit malgré Tappui dévoué que me donna M. Walewski. M. Mathieu remportasur moi à une voix de majorité; et, pour que le public n^gnorât pas longtemps la signiiication de ma défaite, mon concurrent heureux se hata de proposer Tinetfable amendement qui restera dans cette discussion comme le divertissement des historiens futurs. — 11 y avait à peine quelques semaines que M. le ministre d'État me demandait mon concours et m assurait de ses affectueux sentiments!
Malheureusement PEmpereur aussi se laissa vaincre par M. Rouher et passa de son coté.:
M. Walewski fut sacrifie; le inencur de la rue de TArcade obtint une vice-présidence, et Tautrc fut donnée à un ami personnel de M. -Rouber ; à la cour, on affecta de ne caresser que les ennemis de la liberté; les lois furent systémauquement retardées; et la politique nouvelle s'inaugura par un excès de pression dans les élections ; par le vote d^une loi municipale que M. de VilJèle n'eût pas osé propojer; par une guerre sans merci contre quiconque avait professé des opinkms libérales, avant que M. Routier en eût accorde la permission; on accueillit les demandes d interpellation de manière à donner au retrait de l'adresse le caractère d'une mesure rétrograde; on exclut de la commission des lais sur la presse et sur le droit de réunion ceux qui les avaient réclamées, et Ton donna mandat de les rédiger à ceux qui les avaient rcpoussées* Imaginez un concile de protestants chargé de définir un dogme catholique, et vous •aurez une idée de ce que présenta d'étrange le personnel de rédaction des lois dites libérale 11 semble qu'à TegarJ de la liberté, on ait voulu user de la cruauté que le cardinal de Richelieu . employait, au dire du chroniqueur janséniste Fontaine, pour tourmenter ceux qui étaient con- ' damnés à une prison perpétuelle : « 11 leur en- • voyait des émissaires pour leur donner de fausses espérances, aân que, lorsqu elles manqueraient^ leur prison leur causât une douleur toute nou-
velle et que leur courte joie se changeât en un
redoubl.enient de tristesse. »
Eu ce qui me touche, il s'opéra un changement non moins digne de remarque pour qui se plaît à observer les mouvements que la passion inspire aux hommes^ Jusqu'alors j*avais été honoré de la bienveillance de la chambre; elle m'interrompait sans me rudoyer, et elle m'écoutait sans difficulté. Beaucoup m'avaient même plusieurs fois témoigne des sentiments sympathiques. J'en pourrais citer plusieurs traits^. Il en est un que je ne résiste pas au désir de raconter, parce qu'il m'offre Toccasion de consacrer un souvenir à quelqu'un qui n'est plus. Un soir, après je ne sais quelle discussion ardente, je trouvai, en rentrant chez moi, un paquet : je l'ouvre et je vois un bel exemplaire du lion eh bronze de Barye, avec cette dédicace sur une feuille de papier ; c Au de M. Emile OlUyier, un député opposé à ses opinions. » Je montre de teus les côtés cette écriture que je ne connaissais pas ; enfin quelqu'un l'attribua à Henry Didier. Je n'y voulais pas croire : Didier était un des plus fougueux dans la majorité, il ne m'avait pas adressé la parole une seule fois* Je l'in* terpellai et il avoua. Il en rciDulta entre nous une amitié que la persistance du dissentiment politique ne dénoua plus. Spirituel, fin, appré-* dateur expérimenté des œuvres d'art, il démêlait aussi bien que le meilleur critique, le bon
et Te mauvais dans les productions de Tesprii, quelles qu^elles fussent: il excellait surtout à découvrir le coin original ; à Tinverse de la foule qui va aux grosses beautés visibles, il ne se sen» tait attiré que par les beautés délicates et un peu ^ cachées. Son cœur surtout était élevé au-dessus du commun : il Tavait généreux, bon. Si la santé ne lui eût manqué, il aurait laissé quelque trace de lui.
A partir du 19 janvier, si les dispositions du plus grand nomtM*e restèrent tes mêmes, un groupe très-remuant adopta à mon égard une tactique agressive : dès que je montais à^la tribune, les affiliés se levaient, commençaient à causer, à feindre inattention, à interrompre par des ricatiements. Je pourrais les nommer :
ils étaient tous amis notoires ou courtisans
> de M. le ministre d'Etat. I/uii d eux, qui n'a d^autre mérite que de posséder une voix de cloche, circulant au haut de Thémicycle, s'écria une fois assez haut pour que l'un de mes amis pût Tentendre des tribunes : c II faut le démoraliser. * Ils ne me démoralisèrent pas, ils me fatiguèrent beaucoup. Didier qui, malgré son amitié pour moi, penchait en politique beaucoup plus du côté de M. Rouher, les interloqua un jour etJes réduisit au silence en leur criant avec in-
. dignation: iC'estunpartiprisd'intcrrompre(i;.t
(1) Séance du i5 mars 1867.
Pourquoi donc cette manœuvre? Pour que l'on pût, le soir ou le lendemain, dire à Ï Hmpereur en qui Ton soupçoimatt toujours un certain penchant vers mes idées : « (?est vraiment dommage qull n ait plus aucun crédit sur personne ; au dehors, tous les partis sont utia» nimes contre lui^ à lu chambre, on ne veut plus récouter. » Ils espéraient aussi m'entnuner à quelque violence; la modération est ce qu'ils détestent le plus en moi; pour me répondre, il rCy a pas moyen de jouer du spectre rouge ou des anciens partis, il faut parler principes, idées; — c'est intolérable !
De tous les signes des dispositions nou¥«Hes que je viens de rappeler, aucun ne frappa l'opinion autant que le départ de M. Walewski.
Quand il eut prononcé d^une voix émue son discours d'adieu, ia majorité, que M. Rouher surveillait et retenait du regard, resta immobile, muette et visiblement trouhlie : au contraire, les députés de l opposition des diverses nuances descendirent de leurs bancs et vinrent serrer la rnain de rhomme de bien qui les quittait. Ce fut sa récompense; on se rappela alors sa loyauté, son esprit de justice et de conciliation, son libéralisme, qui s'était manifesté dans les petites choses aussi bien que'dans les grandes : il avait en effet contribué aux décrets de novembre et de janvier, et on lui devait le rétablissement, de la tribune. Tandis que quelque- tenEq:)s
après ye lui rendais cet hommage, M. Gressier s écria : « Il avait été le plus grand adversaire de ramendement des 42. » M. Walew^i n'a pu être l'adversaire de ramendement des 42 que pour réserver au Souverain , auquel il était dévoué, le mérite de l'initiative; car il est certain que dès le début de sa présidence, il s'employa pour que les réformes du 24 no- \^embre fussent complétées par des réformes nouvelles I
La retraite de M, Walewski m'imposait le
devoir de prendre l'attitude du combat à Tégard de M . Rouher et de ses collaborateurs. Je ne manquai pas è ce devoir. Le 1 3 avril, Je commençai Tattaque dans la discussion de la loi sur les conseils mtmricipaux. r Depuis longtemps, disais- je, on n'a rien lait Je plus contraire au développement de la vie publique dans notre pays que cette loi qu'on vous propose de voter comme libérale. » A propos des sociétés commerciales, M. Forcade de la Roquette ayant- dit que le gouvernement mardiatt lentement et progressivement vers la liberté, je lui ripostai : « qu'il prenait pour la marche sage et progressive ce qui n'est que le piétfnement sur plage (i). » Enfin le 12 Juillet, je portai à la tribune lensemble même de la situation. Je déterminai la signification générale de Tacte du 19 janvier en
(i) Séance du 28 mai 1867.
disant Cet acte ^gnifie que, placé entre la
dcmocratie libérale et la démocratie césarienne, r Empereur opte pour la démocratie libérale. » J^examinai ensuite chacune des réformes spéciales, puis recherchant quelle était au vrai la situation de M. leministred État, je la définis en ces termes : € Il n'est pas, comme on Ta dit, premier ministre, maire du palais ou grand visir, c'est un vice-empereur sans responsabilité.» Exclamations et mouvement prolongé.) — continuai : « Il me paraît naturel qu on ait confié Texécution des nouvelles mesures à ceux qui avaient la confiance de la majorité. Mais les ministres qui acceptaient un pareil mandat contractaient une obligation impérieuse, celle de réaliser le programme qu'ils avaient eu le malheur de combattre, avec plus de nétteté, avec plus d'énergie, avec plus d'ampleur que n'eussent pu le faire leurs adversaires eux-mêmes. Je n'hésite pas à le dire, cette condition n'a pas été remplie. Le programme a été mollement, négligemment exécuté; il a été mal exécuté dans toutes ses parties. » (Rumeurs.) Ma conclusion était sévère : « Ce qu'il y a à redouter, pour un gouvernement, surtout pour un gouvernemetit fort comme celui-ci, ce n'est pas une insurrection impossible et qui, d'ailleurs, ne nuirait qu'à ceux qui la tenteraient. Ce qu'il y a à craindre, ce qu'il y a à prévenir, c'est la ditâcuUé de gouverner qui résulterait de
rabsence d'un concours empressé et constant.. (Rumeurs.) Ce qu'il y a à craindre, ce qu'il y a à prévenir,.c'est que les populations^ en restant soumises, deviennent malveillantes... (Vive interruption.) et qu^en restant décidées à ne pas renverser, elles retirent leur assistance et se bornent à observer sans coopérer. (Nouvelle interruption.) Certainement, messieurs^ nous n^en sommes point encore là (Ah ! ah !) ; mais, si vous n'y prenez garde, si vous accomplissez toujours vos actes les plus louables de façon à laisser quelque doute sur leur signification, nous y viendrons. (Non l non!) Et alors la situation sera grave. Plutôt que de s'exposer à une lente décomposition de cette nature... (Nouvelle interruption.) il vaudrait mieux, se rappelant que quelque hasard entre toujours dans les nobles desseins, s'exposer aux mâles périls des entreprises élevées. A Theure quil est, il n^en est que deux possibles : ou une guerre qui, si elle n'était pas défensive, serait néfaste' pour l'humanité, et pour notre pays sans profit définitif; ou bien l'établissement difficile mais glorieux d'un gouvernement constitutionnel et libre. Dieu fasse» puisqu'il incline comme il veut le cœur des rois, que notre Souverain ait la sagesse de préférer la Uberté à la guerre ! > (Approbation sur plusieurs bancs. — Mouvements prolongés en sens divers.)
T.e lendemain, j'attendais une réplique de
M. Rouher et j ctais décidé à pousser les expH* cations à fond et à tout éciaircir. Le courageux ministre appliqua une fois de plus son système qui consiste, au lieu de couvrir le Souverain, à se faire couvrir par lui : le vice-empereur garda le silence, ce tut rKmpereurqui me répondit*, il envoya à M. Rouher une plaque en diamants et une lettre dans laquelle il déclarait que par « cette nouvelle marque de sa conliance et de son éstime, par cette attention amicale, il espérait faire oublier d'injustes attaques. »
La démarche à laquelle on avait entraîné TEmpcreur constituait une énormité an point de vue constitutionnel. A quoi bon des chambres^ à quoi bon des ministres, à quoi bon une constitution, sll est loisible au Souverain d'intervenir à tout propos dans le mouvement de ce mécam»ne, et de prendre du haut du trône la défense d un ministre mis à la gene? Les convenances constitutionnelles laissées de côté, quelle faute n'était-ce pas, lorsqu'on se targuait d'accorder la liberté, de se livrer à une , manifestation du pouvoir personnel, à la façon de Louis XIV eritrant au parlement im fouet à la main? Pour mon compte, je trouvai le procédé aussi immérité que blessant : il ne m'induisit pas â abandonner la ligne de conduite dans l^ueile m'avait engagé une conviction rai sonnée et non le désir de plaire ou de parvenir ; mais par dignité je cessai aussitôt les rela-
— r .>DI
ttOQs personnelles que j^avais conservées avec
l'Empereur. Jusqu'alors j'avais essayé de lutter par quelques notes contre la pression d'un entourage aveugle. Le T4 avril, notamment, j écrivais: € Je serais désolé que Votre Majesté crût que le trouble et le malaise actuels proviennent des résol utions de janvier. Si ces reformes n'ont pas produit tout l'effet désirable, ce n'est pas qu'elles aient été prématurées, c'est qu'elles ont été insuffisantes et mal exécutées. On it\ a mis ni conviction, ni entrain et pas davantage, comme dit Descartes, cette joie intérieure qui rend la fortune favorable. On a rechigné, prolesté, rogné,, atténué-, au lieu de doiuier une apparence libérale aux dispositions restrictives, on a donné une apparence resu ictive aux dispositions libéraks... D'ailleurs les lois scmt quelque chose, mais les pratiques sont davantage; en quoi les a-t-on modifiées, en quoi est-on devenu plus large, plus tolérant, plus accessible? Au lieu d'attirer ceux qui vous confinent par quelque point, on n^a été occupé' qu'à rejeter ceux qui s'écartent de vous par quelque nuance. presse hostile exploite les sentiments, elle ne les crée pas ; n'y eût-il aucun journal pour les manifester, ils n'en existeraient pas moins et ils n'en seraient que plus dangereux, car selon la parole de Bonald, à un État peut être troublé par ce que disent les journaux, il périt par ce qu'ils ne disent pas... L'essentiel, Sire, ne me parait pas
' de détruire ses ennemis : on le tenterait vaite-
ment, et cela n'est pas même désirable. L'Ecriture Ta dit : Quis custodiet custodes nisi hos^ tis^ qui tiendra éveillés les gardiens de la ville si ce n'est Tennemi? Ce qui doit surtout préoccuper Votre Majesté, c'est de se créer des amis. Pour cela il existe beaucoup de moyens. Il n'en est pas de plus efficace que de marcher résolument dans les voies nouvelles... On se flatte de yous ramener en arrière et de rendre mauvaises des lois déjà médiocres. Si on y réussit, ce sera un malheur. Le mouvement en avant est aujourd'hui trop prononcé, il a trop d'intensité, d'élan, de profondeur pour qu^il puisse être contenu. Je ne vois plus de place tenable' entre une dictature dont Theure est passée et une liberté réelle et sans arrière pensée... Sans doute la liberté entraîne des abus. Il en sera ainsi tant que ce monde existera. Mais, comme Ta dit fortement Votre Majesté elle-même, est-ce qu^on proscrit le feu parce qu'il brûle en même temps quil réchauffe ? Le contrepoids aux abus de la liberté est dans la force donnée au pouvoir. Si la liberté ne s'exerçait que pour le bien, l'an-archie de Proudhon serait l'idéal des sociétés et les nations ne supporteraient pas des gouvernements et surtout des gouvernements héréditaires... »
A partir de la lettre du i3 juillet à M. Rouher, je me suis renfermé dans une réserve dont je ne, me suis plus départi, et j'ai refusé toutes
les invitations olficielles. < Vous avez raison , ^ic disait un spirituel orateur auquel je racontais mes déterminations; pas de privautés, pas de privautés avec eux \ ils sont comme ces n:>auvais sujets qui compromettent les honnêtes filles et ne les épousent pas. »
Un mouvement ne s'arrête que lorsqu'il a atteint ses conséquences extrêmes; un acte illibéral est regrettable autant à cause du mal qu'il prépare, qu'à cause du mal qu'il produit : la lettre du i3 juillet amena la nomination de M. Pinard au ministère de Tintérieur. Il ne s^agit pas, cela va de soi, de la personne du nouveau ministre, elle est sympathique, il ne s'agit que de sa situation. M. Pinard n'avait jamais été mêlé à la politique, on ne connaissait rien de ses opinions, si ce n'est qu'il était un peu clérical ; il ne s'était manifesté que par quelques réquisitoires, un ou deux discours juridiques prononcés comme conseiller d'Etat; la chambre avait à peine entendu le son de sa voix, et on le « bombardait » ministre. Ces élévations soudaines, imprévues, sont précisément le propre des pouvoirs absolus : dans les gouvernements libres, les premiers emplois ' ne sont accessibles qu'à ceux qui, après un stage plus ou moins long, ont obtenu la confiance de Topinion publique; le monarque, lorsque le gouvernement est despotique, désigne et institue,les ministres; lorsque le gouvernement est libre, il
les institue, mais il neks désigne pas, ii les choisit sur la listée deprésentatîon quedresselepeupfe.-^ Après avoir raconté qu'on trouva un jour sur la place* publique le corps d^un serviteur de Boifuia partagé en deux et la hache à côté du cadatre^ Machiavel ajoute ; « On ne sait au juste la cause de sa mort ; ce que Ton péut dire de plus probable, c cst que Iclle a cic ia \uloPitc du duc de Valeniinois, pour montrer qu i! a le pouvoir d'élever et d'abattre les hommes à son gré. jp ^
La conséquence extrême du système de réaction adopté depuis Téloignement de M. Walewski, était le retrait des lois promises le. 19 janvier : dès qu'on les faisait, il fallait bien y mettre quelque cho.-^e, si peu que ce fût; le mieux, pour les réactionnaires de Tempire, était donc de les retirer. Il est notoire que telle fut Topinion soutenue par M. Rouher dans un conseil privé : alors l'Empereur se retrouva, ii ne voulut pas que sa signature fût déshonorée-, à la suite de quoi, on Taffirme, M. Rouher donna sa démission. Je n'en crois rièn ; il est plus probable qu'il préléra rester, aiin Ci<c[vc >iir que les lois qu'on persistait à maintenir, malgré son avis, seraient aussi restrictives que possible. Les plus exigeants doivent reconnaître qu'il a réusvsi. Cela permet de guetter av4c plus de patience le moment dVflacer des annales de l'empire jusqu^à la trace de cette date neiastc du 19 janvier. En at-
teudaur, chacun comprend que la liberté n'est concédée qu'à titre d'tssâi, queceux qui l'essaient n'y croient pas et se demandent sans cesse s'il n'est pas temp6 de coasidérer Texpcrience coaune ternninée.
Les eiiets de cette conduite sont visibles. On* peut les résumer en deux mots : Tinquiétude et la dcconsiLlJratiûn. ^ iiipciiJci" le gouvernemeat est devenu ie moyen unique d'obtenir faveur auprès de Topinion; les candidats oiiiciels eux-mêmes n'y manquent pas, eux aussi ils donnent leur coup de pied, qui contre le traité de commerce, qui contre la loi militaire, qui contre les expéditions lointaines.
Où la liberté est précaire, il ne saurait cixister de confiance dans la paix : aussi la gugrre scrat-elle considérée comme contenue dans la iatalitc des événements, alors même qu'elle n'éclaterait pas, -^ue le gouvernement n'aura pas compris que s. **té est la plus sûredes solutions, elle constitue ic lus dangereux des expédients. Nos hommes d^ Etat 'devraient entin éire guéris de leur manie de croire qu'on ramène la conhancL par des déclarations. Qui en a été plus prodigue qu'eux etàquoi cela a-t-il servi? Pourquoi, en effet, aurait-on foi dans ieurs paroles i Quelle garantie a-t-on que la volonté du jour sera celle du lendemain, et qu'upe déclaration, de guerre ne succédera pas à un manifeste pacilique? M. Rouher veut la paix, réplique-t-on.
En quoi tctte certitude est-elle de nature à rassurer les intérêts? Il veut la paix, eh bien ! quand on lera la guerre, il voudra la guerre. Ne soutient-il pas avec une égale conviction oratoire le pour et le contre? Tout dossier ne lui est-il pas bon? Il a repoussé la liberté commerciale, puis il Ta défendue; il a voté pour le nnintien de la contrainte par corps, et il en a proposé l'abrogation; il a établi qu'à Tégard de la presse le choix était entre la liberté complète et le pouvoir discrétionnaire; et il a proposé une loi qui conclut à la fois contre la liberté comfdète et contre le pouvoir discrétionnaire; il est pour la paix , il défendra la guerre, et si Ton s'en étonne, il renouvellera avec quiétude la réponse qu'il adressait au sénat, à propos du 1 9 janvier, réponse inouïe, sans précédents, sublime de sansfaçon, réponsequi juge un temps, un régime, un homme: « Jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure, j'ai défendu devant les pouvoirs publics le décret de 1862, tant que le chef de rÉtat a jugé nécessaire de le maintenir (i), * — Si quelqu'un s'était risqué à prétendre que M. Rouher a pour toute doctrine de trouver parfaitçla volonté quelle qu'elle soit du chef de TËtat, on eût crié à la calomnie : il Ta dit luimême, on peut bien le croire !
Dans les centres populeux, on ne discute même
(i) Séance du 7 mai tS68.
plus, on chansonne ; on nlnjurie pas, on raille ; on n'attaque pas, on condamne ; on ne conspire pas, on attend ; on ne forge pas des armes, on forge des prédictions cabalistiques. Il n'est personne qui ne saclie comment, par l'addition de plusieurs chiffres, Ton est arrivé à établir que 1869 sera Tannée fatidique de Tempire. Lorsque de telles puérilités occupent une nation, Ton peut dire que les âmes sont profondément affectées et que le désordre est dans les esprits. On pronostiquait de même en 181 3: c N'a-t-on pas entendu, écrivait Fiévée à Napoléon I*^ (au mois de mars de cette année), toutes les sociétés pousser des cris d'efiroi contre Tannée 1 8 1 3, à cause du nombre treize, et parce que cette année commence et finit par un vendredi, et parce qu^on y compte treize lunes, et parce qu'en plaçant les uns au-dessous des autres les chiJQfres qui forment 1 8 1 3 et les additionnant ensuite, on trouve encore le nombre treize, et parce que la retraite de Moscou s'est faite dans la treizième année depuis le consulat. Ces superstitions, qui naissent de la crainte d'un danger et servent • à Taugmenter, ne méritent-elles pas, par (a rapidité avec laquelle elles se propagent, d'être comptées au nombre des signes précurseurs? »
Même dans les campagnes, on commence à ouvrir Toreille, et plus d'une fois aux champs j'ai été abordé par des paysans qui m'ont demandé : Est-ce vrai, monsieur, que les affaires vont mal?
S'il y avait la moindre équité dans le seo^
• liment public, on saurait grc au gouvernement des améliorations sérieuses qu'il a introduites et dont quelques-unes résultent des lois défectueuses qui v iennent d'être rappelées. Les ouvriers ne devraient pas oublier le droit reconnu de se cùêr User et de se réunir, que républicains, légitimistes et orléanistes leur avaient dénié. Les journalistes devraient tenir compte de la destruction du régime discrétionnaire. Plus- d\in m'avait dit, lorsque je discutais les chances de ma tentative : c S vous obteniez l'abrogation de Tautorisafiun préalable, nous admettrions votre poli-. . tique, mais jamais T Empereur n'abandonnera k régime discrétionnaire. » Le régimediscrétionnaire
a été abandonné, et les journalistes qui me parlaient ainsi n'ont pas admis ma politique»
La prédiction que f avais faite à AL Walewski et à TEmpcreur sest réalisée : Ne faites pas^ avais-je dit et écrit, ou faites bien ; si vou& faites mal, cela tournera contre vous. — Onalaitetona iait mal ; le gouvernement a accordé de la liberté
• toot ce qui pouvait être utile contre lui, il en a refusé tout ce qui pouvait être utile pour lui*, il a concédé ce qui est nécessaire pour Poeuvre de destruction, il a refusé ce qui eût permis à des hommes d'honneur de se grouper autour 4e lui et de le soutenir; il a déâi(H*alisé ses amis, il ne s'est pas concilié ses adversaires; après avoir lancé ses partisans fanatiques dans la résistance.
— jog —
il les a/ dc.sav oucs et ii a redoublé de tracasseries envers les libéraux dynastiques; assurer Téchec de M. Latour-du-xMouIin est devenu un intérêt d'Etat de premier ordre qui occupe nos Ëxcd* lences autant que les agrandissements du roi de Prusse. L'empire n'a jamais été plus assailli du cri de liberté que depuis qu'il a concédé quelque chose à la liberté: à entendre les réclamations qui s'élèvent de toutes parts, on dirait que les actes du 19 janvier ont raccourci la chaîne au lieu de rallonger-:, en qain/e mois d'un régime adouci, le gouvernement s'est plus atfaibli qu'en quinze ans d'un régime absolu. Et Ton appelle habiles, pratiques, les ministres qui ont amené une pareille situation : je les déclare les plus pitoyables des politiques, et je me rappelle à leur occasion la remarque derhistorien Varchi : « La principale cause de la chute de la république florentine est que le pouvoir fut presque toujours exercé par des avocats que la spécialité de leurs études n^avait pas suffisamment inities à Part de gouverner les Etats (1;. »
Qudques-uns, je le sais, soutiennent que la liberté seule est responsable de la mauvaise situation que je viens de retracer. Je ni inscris en
(i) « La p ;inde nutorità che generalmentc v'ebbero d*ogm ^gione i doitori deib le^gi; pcrciochi credendavi quasi dà tuui gli uoroini che costoro come dottori sappiano tuttc le, cose, et siano, massimc nol govcrndre c i*eggere g'i stati, d.i più che j^li nltri non sanno, dove cgiino COme doUorî pochissimc i\c saniio. » {Lii?ro sexto, V.)
faux contre cette assertion. Nous li^avons vu
jusqu'à présent que les effets de la liberté frelatée; entre la liberté de M. Rouher et la liberté vrate^ il y a autant de différence qu'entre une caricature et un visage. Si la pensée de janvier avait été réalisée et surtout développée avec intelligence, courage et loyauté, les esprits seraient au^si satisfaits qu'ils sont mécontents, les affaires seraient aussi prospères qu'elles sont embarrassées, les cœurs seraient aussi joyeux qu'ils sont mornes, la situation générale offrirait autant de solidité qu^elle offre d'incertitude. Quand les * abeilles s'abritent dans le tronc d'un chêne centenaire, le paysan, s'apercevant que Tarbre dépérit, chasse Tessaim et mure le creux : le chêne n'en meurt pas moins; ce n'étaient pas les abeilles qui tarissaient les sources de la vie; elles occupaient la place que la mort avait faite. Gardons*nous de Terreur du paysan : ne prenons pas Vefkt pour la cause. La liberté a le droit de repousser toute responsabilité dans l'affaiblissement actuel du gouvernement impérial.
LK REMEDES. — Modtfif F Tcsprit dans lequel on applique les ' lois récentes. — Abolir Timpôt du timnre. Assurer aux ministres Tindépend mce, leurîmposjr la responsabiltcé*— Piiire, en iHù*), îes élect;ons les plus libres qui. aient été faites depuis 1780.
Il est temps de chercher des remèdes à une pareille situation, si Ton ne veut pas qu'elle de^ vienne incurable. L'Empereur paraît croire que quelques phrases libérales suffiront pour effacer le long enchaînement d'actes réactionnaires qui se dirou'.cnt depuis le 19 janvier : il se trompe ; des actes ne peuvent être corrigés que par des actes/Lesquels? Il ne sera t pas raisonnable dedemandei à un gouvernement qui vient de promulguer deux- lois sur la presse et sur les réutyons, de les recommencer : il suffirait qu'il modifiât Tesprit étroit selon lequel il les applique, et que, par un article de la loi des finances, il
abolît rimpôt du timbre, le dernier obstacle légal à rémancipation de la presse. Les reformes auxquéllesil serait surtout urgent de se résoudre sont celles que rcclamcnt le système ministériel et le système électoral.
Deux changements impcîrtants devraient être opérés dans le- système ministériel. Il faudrait, sans toucher aux bases fondamentales de la constitution, assurer aux ministres Tindépendance et leur imposer la responsabilité. On leur assurerait Tindependance en supprimant l'incompatibilité qui existe entre la qualité de ministre et celle de député : Mirabeau exprimait le même désir eii 1 789, et c'est un axiome de la politique de Benjamin Constant. L'Empereur ne serait pas obligé, constitutionnel lemeht du moins, de prendre ses ministres parmi les députés, pas plus qu'il n'est obligé aujourd'hui de les pitndre parim les sénateurs ; seulement, de même que les ministres peuvent rester sénateurs, ils pourraient rester députés, i ai expliqué déjà les motifis de cette réforme dans la lettre i M. Walewski', je n'insisterai donc que sur la responsabilité des ministres.
Ënteadons nous d^abord sur le mot, car il n'en est pas sur lequel on ait jeté plus de confusian^ PjBiT re^nsabiiité des ministres, j'entends TcMigatioii pour tes ministres de représenter une politique détermânée, avec laquelle ils montent au pouvoir et avtc laquelle ils en descendent^
suivant qu'elle est adoptée ou repoussée par la majorité du pays, représentée par une chambre librementélue. Aujourd hui les ministres, n étant pas responsables, sont des maître Jacques,! ons à tout taire, qui passentd'un département ministériel à l'autre avec autant de facilité qu'ils passent d'une opinion à Topinion opposée : au lieu d être des intermédiaires révocables entre les deux puissances inamovibles dans une monarchie démocratique, le peuple et le monarque, ils ne sont que de simples commis, exécutant une pensée qu'ils n'approuvent pas toujours. Tandis que les nonis des ministres dans les pays libres indiquent la direction politit^ue dans laquelle on chemine, dans notre pays, les noms des ministres n'ontaucunc signification ; car on sait qu'ils n^ont ^^autre système que de plaire au maître. . Voilà ce que l'opinion publique, même parmi les conservateurs, demande qu'on moditie au plus
Autant rEmpereur est dans le vrai, et dans le sentiment national en s'oflrant à la responsabilité, autatît il erre en voulant y soustraire ses ministres. Les anciens parlementaires ont tort de regretter la fiction chimérique de Firresponsabilité ; l'Empereur a ton de ne pas admettre la responsabilité nécessaire des ministres. Il n^est pas sensé de dire : « L'Empereur est responsable, donc les ministres ne doivent pas rètre. » La bonne logique exigerait au con*
traire qu'on dît : a Puisque .r Empereur e$t responsable^ à plus forte raison les ministres doivent letre. » Les deux responsabilités ne s^exduent pas, par cela qu^elles ne se confondent pas : la responsabilité de l'Empereur porte sur la ' direction de rensemble, celle des ministres sur la part qu ils ont prise à cette direction, et en outre sur Texccution et le détail. La responsabilité de TEmpereur, ne pouvant être mise en action que par un plébiscite ou par une révolution, est la reconnaissance constitutionnelle de la souveraineté populaire au nom de laquelle se sont faites la révolution anglaise de 1688 et les révolutions iVancaisos de 1789, de j83o et de 1848; la responsabilité ministérielle, qui ne s'impose que par des coups de majorité, est la reconnaissance des droits politiques des assemblées. De ce qu'il est seul responsable, l'Empereur a conclu qu'il pouvait dénia r.d ji à ses ministres de changer de conduite aussi souvent qu'il en change lui-même : la conséquence est inadmissible. En clFct, la première qualité d'un souverain est de transformer sa politique^ suivant les impressions variables de Popinion et fes exigences mobiles des circonstances; comme il est inamovible, s'il s'entêtait dans une iaée malgré la volonté du peuple, il serait réduit à abdiquer ou à tenter un coup d'Etat ; au contraire, l'honneur des ministres qui sont révocablès, est d'incarner en eux un système, d'y restcf fidèles à
travers la iiuctuation des événements. L'opinion^ du reste, ne s*y méprend pas : elle appelle sage le souverain qui s'adaptant aux circonstances modifie ses allures aussi souvent que l'intérêt public Texige; elle n'a que des mépris pour les ministres qui après avoir soutenu un système en adoptent un autre. Cette manière de iuger, indépendamment des raisons Je conscience , d'honneur, de dignité, se recommande par une considération pratique que Fiévée signalait avec sa finesse habituelle à Napoléon l*"' en mai 1 806 : « L'empereur fait trop volontiers abstraction des opinions particulières des hommes auxquels il confie lexécution de ses desseins, et j'ai souvent remarqué qu'une volonté juste, une idée sage se perdaient entièrement par la faute de •ceux dont le devoir était de les réaliser dans leurs détails... L'hoiiime n'a de puissance que par la conviction, il n'est fort que de ce qu'il croit, et celui qui n'est pas convaincu qu'un grand bien résultera de son courage à vaincre les obstacles qu'il rencontre, se laisse aisément abattre par les difficultés; et où n'en trouve*t-il pas? »
Il n'y a que Tcxcuse d'une transaction impossible à réaliser autrement (i), qui autorise un homme d'État à rester aux affaires pour y appliquer des doctrines qu'il a combattues: mais il doit alors, par la sincérité de sa conversion,
(1) Voir mon discours du 12 juillet 18G7.
mériter le conciûurs de ceux dont il emprunte les idées \ et la trtosactioa opérée, il est désirable qu^il quitte le pouvoir, afin d'ccarter de lui jusqu'au soupçon d'un chaageaicnt intéressé. Ainsi q. fait Robert Peel, après le rappel des lois contre les céréales : aussi a-t-il une st,atue à Westminster, et, ce qui vaut mieux ^ncpre^ ceux qvi gagnent le paîn quotidien à la sueur de l^r Iront bénissent son uom^ jorsque.daiis leur pauvre demeure ils mangent utve^iiourriture abondante et e.\cnipte d'impôts ( i ) !
Le système électoral rccl^ime qu'on } porte la main plus encore que le système ministériel.
A Toriginc , les élections s'accomplissaient comme .aux temps déci^its par Suéu)ne| alors qu'on disait au peuple romain : César ordonne denujiimcr un tel consul, ou ui> tel autre tribun, . et que le peuple romain, en s'inclinant, répondait d'une voix : Que la volonté de César soit faite! Alors, comme s il eut voulu étaler, sa force, le gouvernemient aimait à choisir des cao-
diviats n'ayant aucune situation personnelle nulle part, et, le plus souvent^ ne se rat^adi^t par aucun lien au pays qui les élisait : en Provence, il importait un Picard, ou un Parisien dans Les montagnes du Midi. Quand il aJpptait uncaodidat local, il le préférait dans une situation subalterne, afin que, devant son importance au
(î) Discours il i> ^7 ni.\is iS.ô.
pouvoir, le député ne s'occupât que de lui plaire.
Après i863, ces errements devenaient ditticiles à suivre; on y a renoncé. On s'est * appliqué à rechercher dès hommes du pays, y jouissant d'une inlluence propre; on n'était même pas fâché qu'ils eussent appartenu un peu à H'op-
position ; Tcstampille oUiciclic eiTaçait tous les péchés passés. Par malheur^ on a opéré en même temps une autre transformation, habile aussi, mais bien plus encore pernicieuse: sans renoncer à Tintimidaicioa réservée, comme i'ar* gument de la fin, on a recommandé surtoutl'emploi des iaBuences administratives, ou, e;n termes plus clairs, de la cprruption. A chaque période électorale commence une véritable foire aux places, aux routes, aux subventions. Quand * un préfet est habile, voici comment il procède : Au moment solennel il va de commune en commune; dès qu'il a distribué force poignées de mains, il interroge : qui veut une route? qui une croix? qui une place de percepteur ? Il n'attend pas qu'on lui demande, il offre« « Allons, mes amis, ne vous gênez pas, * et quand on a dc^ mandé ; t Quoi, n'est-ce que cela ? Je suis prêt à vous accorder bien plus encore. » — ,11 ne sq contente pas de parler, il agit : une commune importante réclame-t-elle l'élargissement à ses abords d'une ro\ite impériale? Comment donc^ répond le prciet, rien de plus juste; et voilà des conducteurs qui arrivent empressés» ia£atir
gables, et qui plantent des piquets : puis il en va de ces piquets comme des pêcheurs que Canius avait appostés dans la mer de Sicile pour séduire un acheteur, et qui ne reparurent plus le lendemain de la vente; le lendemain de 1 élection les piquets disparaissent^ et il n'est plus question de la route jusqu'à l'élection suivante. Et remarquez combien c est habile, si on avait lait la route, on ne pourrait plus la promettre.
Je préfère la violence à la corruption \ ii est moins avilissant de trembler que de se vendre. Une nation revient de la violence, elle ne se relève pas de la corruption. Pour le pouvoir lui-même, Teffet de la violence est moins désastreux: quand il Temploie, il sait à quoi s'en tenir sur sa chambre ; quand il n'a recours qu^à la corruption, il finit par se persuader que la chambre parle au nom du pays, et il oublie qu'elle c ne représente pas plus la véritable volonté du peuple qu^un thermomètre n^indique le véritable degré de. la température, lorsque celui qui le consulte lui communique une chaleur artificielle par la pression de sa main ».
Une telle illusion est fertile en conséquences déplorables. Je suis allé récemment dans une commune qui, aux dernières élections, a voté en masse pour le candidat otiiciel : « Vous êtes donc satisfaits de la conduite du gouvernement dans votre pays ? » demandai-je à quelques habitanb.«— « Pas du tout, ihe répondirent-ils ; ici.
comme ailleurs, nous pensons que les aiTaires vont mal et que nos députés devraient résister davantage. — Vous me confondez; si vous pensez ainsi, pourquoi n'avez-vous pas voté pour- le candidat indépendant? — Ah! c'est que nous avions besoin d^une route, et si nous avions mal voté, le préfet ne nous Teût pas accordée. Aux élections prochaines, la route sera terihinée, vous verrez si nous votons encore pour le candidat otficicl! ». Je touche là au vif même du mal. Il consiste en ce que Topinion réelle n'est pas la même que 1 opinion officielle : tandis que Tune gronde, Tautre sourit; tandis que l'une critique, l'autre loue ; soûs une forme appropriée aux circonstances, la lîction d'un pays lég^l recommence. Or les fictions se dissipent toujours devant les réalités, et tôt ou tard Topinion véritable surnage au-dessus de Topinion oflicielle. Comment en serait-il autrement? Parmi ceux qui, intimidés ou corrompus, ont voté pour le candidat otilciel, la plupart, après Télection, retournent à la charrue et ne s'occupent plus de rien*, d'autres, soit par désir de se venger de la contrainte subie, soit qu'ils ne croient pas que la sfervitude du vote implique celle de la langue, se répandent en clameurs contre celui dont leur concours a assuré la victoire^ à eu\ se joignent les opposants qui composent la partie agissante et audacieuse de la population. Comment, dans ce dé-