‹ Le 19 janvier. Compte-rendu aux électeurs de la 3e circonscription de la SeineChapitre 4 sur 17 · I ID · texte numérisé non relu

I ID

membre du Gouvernement provisoire, de la commission executive ne doit pas prêter serment, je suis prêt à tout subir, ma conscience a parlé. » Ainsi s'exprimèrent le général Gavaignac, MM. Carnot et Hénon, lorsque le 29 mars i852, ils refusèrent le serment par une lettre collective: « Nous repoussons la thi^orie immorale DES RÉTICENCES ET DES ARRIÈRE-PENSÉES,

et nous refusons le serment exigé à Feutrée du corps législatif. » Ainsi pensent les hommes de probité qui s'obstinent dans Tabstention : pourquoi persisteraient-ils dans cette résolution, si prêter serment n'est qu'un acte vain, qui n'oblige à rien ?

Ne nous faisons donc pas architectes d'équivoques, et posons la question dans sa rigueur : prêter serment équivaut à reconnaître le gouvernement comme régulier et légitime, à absoudre son origine. On s'explique, dès lors, qu'un certain nombre de démocrates ne puissent y consentir. Voyons comment ils raisonnent.

La démocratie, disent-ils en premier lieu, n'est pas, selon une maxime de Mariana reproduite par Royer-GoUard, la perversion même, dcmocratia quœ perversio est; elle n'est pas condamnée, ainsi que l'a cru Gousin, à se ranger sous un maître, ou à finir par le despotisme, comme l'a prétendu M. Thiers. La démocratie ne peut se concevoir sans la liberté. Il s'ensuit que sa forme politique naturelle est la

— ii6 —

république, qui e.st la plus grande quantité de liberté possible dans les institutions, libertà che è la siibstanti alita del governo popolare^ selon la parole de Guicciardin. Comment, dès lors, un démocrate pourrait-il, sans renoncer à ses convictions, adhérer à un gouvernement de forme monarchique ?

Si, du moins, ajoutent-ils, Torigine de ce gouvernement atténuait cette première difficulté! Cette origine elle-même crée un obstacle plus infranchissable que le première Que deviendrait la moralité humaine si le succès couvrait tout et si le fait accomph, quel qu'il fût, était considéré comme la source légitime du droit ? Les hommes de bonne volonté ne doivent pas s'associer à une telle aberration de la conscience. Il leur appartient, par une protestation non interrompue, d'empêcher la prescription de s'accomplir. Adversus hostem œterna auctoritas^ il n'y a pas de prescription au profit de l'iniquité.

Je ne méconnais pas la force du double raisonnement de ceux que, pour employer le langage usuel, j'appellerai des abstentionnistes. Je conçois qu'il ait paru décisif aux Victor Hugo, aux Charras, aux Louis Blanc, aux Quinet, aux Laurent Pichat, aux Desmarets; et je ne suis pas davantage étonné que les Hénon, les Carnot, les Jules Simon, les Grévy aient attendu, qui six ans, qui douze, qui quinze, avant de se déterminer à une démarche qui, de leur

part, a acquis d'autant plus de signification qu'ils ont mis plus longtemps à s'y résoudre.

Je dois expliquer pourquoi je n'ai pas été arrêté par ces deux objections. Je le ferai sans aucun ménagement. Il est peu de politiques qui n'aient eu au moins deux langages; qui, dans leurs conversations intimes, n'aient plus d'une fois raillé eux-mêmes leurs discours officiels; qui plus souvent encore, n'aient tenu aux uns des propos dont ils se gaussaient avec les autres. Fiévée, qui le savait, définissait la politique, même dans les gouvernements représentatifs : la politique est ce qu'on ne dit pas. Je pense qu'elle doit être ce qui se dit tout haut. Je n'estime habile que celui qui peut répéter aux autres ce qu'il se dit à lui-même; je ne trouve aucun mérite à coulera l'oreille de quelques-uns le contraire de ce qu'on soutient publiquement. Cobden, voulant me donner la- meilleure idée possible de son ami M. Bright, me disait : « Il a le courage d'un lion, il dit toujours tout haut ce que les autres ne disent jamais que tout bas. » Je voudrais, à la fin de ma carrière, avoir mérité un tel éloge.

La distinction fondamentale qu'on établit, en général, entre les gouvernements, est tirée de cette considération, que les uns sont république, les autres monarchie. Un État est dit république, dès que le pouvoir exécutif n'est pas transmis par' voie d'hérédité : peu importe d'ailleurs que

^ ii8 —

ce pouvoir soit à vie et entouré de la majesté royale, tel qu'était le doge à Venise, ou à temps seulement et irrévocable pendant ce temps, tel qu'est le président de la république américaine. L'exclusion de l'hérédité dans le gouvernement, voilà le caractère essentiel par lequel se définit la république. Les républicains formalistes attachent une telle importance à ce caractère que, oià il existe, tout leur paraît supportable ; tout, au contraire, leur est insupportable où il fait défaut; et les mêmes hommes, qui se lèveraient en armes pour défendre le principe de l'hérédité dans la transmission de leur fortune, ont souvent pris les armes pour l'assaillir dans la transmission du pouvoir exécutif.

J'ai peu de goût pour le principe d'hérédité dans la constitution du gouvernement, quoiqu'on puisse, sans déraison, lui réserver une place, lorsqu'on considère l'importance qu'il a, qu'il conservera dans la nature et dans la société, dans la constitution des familles au point de vue physiologique, psychologique et matériel. Je ne concède pas néanmoins qu'il faille attacher à ce caractère une importance fondamentale; et, si j'avais à choisir, entre la république sans la liberté de discussion, comme elle fut sous Cromwell et à l'époque où Camille Desmoulins montait sur l'échafaud pour avoir écrit le Vieux Cordeliery et la monarchie, même avec une demi-liberté de discussion, je seraiis de l'avis d'Armand Carrel,

ainsi que lui, « j'opterais pour la seconde combinaison, comme présentant plus de garanties que la première. »

A mon avis, la distinction fondamentale entre les gouvernements doit être prise d'un ordre d'idées différent ; je ne connais, en réalité, que deux espèces de gouvernements : les gouvernements dans lesquels le chef se croit un droit propre, dont il délègue ou retient, à son gré, une portion, et les gouvernements dans lesquels le chef n'est qu'un délégué de la nation, pour l'exercice des droits sociaux; les droits individuels demeurant la propriété exclusive, souveraine, inviolable, de chaque -citoyen.

Tout gouvernement qui rentre dans la première catégorie est un mal; on ne doit jamais s'en accommoder ni lui prêter assistance ; contre lui, l'insurrection est légitime; ceux qui l'attaquent sans succès sont des martyrs ; ceux qui le renversent sont des héros. Dès qu'un gouvernement se range dans la deuxième catégorie, il est légitime; on doit le reconnaître, l'aider; contre lui, l'insurrection est un attentat; ceux qui l'attaquent sans succès sont des perturbateurs, ceux qui le renversent sont des factieux.

Il est sans doute permis, dans les diverses combinaisons auxquelles peut s'adapter le gouvernement libre, d'en préférer une en particulier, celle, par exemple, dans laquelle il n'y aurait pas de roi, mais un chef nommé pour un temps ou

nommé sans temps limité et toujours révocable; à la condition toutefois qu'après avoir défendu ^es préférences, on se rangera à Pavis de la majorité. La majorité, certes, ne peut pas tout, quoique Rousseau Tait cru à tort dans le Contrat social; elle ne peut rien contre les droits individuels. Fût-elle unanime, moins un, pour proscrire la liberté de conscience, le droit qu'a la créature humaine de prier, de servir, d'adorer Dieu selon sa foi : celui qui serait seul aurait le droit de se lever contre la majorité, de dire : non; et l'acte de contrainte exercé contre lui constituerait un abus de la force. La décision d'une majorité n'est souveraine que dans la sphère des droits sociaux. Là, son omnipotence est sans limites. La détermination de la forme du gouvernement est par excellence du droit social. Le contingent domine en pareille matière; il n'est pas un homme de sens qui n'ait reconnu que les mœurs, les traditions, les circonstances intérieures, l'état des peuples voisins, doivent être pris en considération plus que les principes abstraits.

Pour quel autre motif Benjamin Constant, l'homme qui, après Machiavel et Guicciardin, a le mieux écrit sur la politique, aurait-il défendu la monarchie constitutionnelle? Il nous le dit, du reste, dans Pavant-propos de son beau traité Des réactions politiques : « J'ai retranché ce qui avait un rapport direct aux

formes de gouvernement, non que j'éprouvasse de la répugnance ou de la crainte à rappeler que j'avais tâché d'empêcher le renversement de la république, comme je tâcherai cTem^ pécher le renversement de toute institution existante^ quand elle me paraîtra compatible avec la liberté. Les révolutions me sont odieuses parce que la liberté m'est chère... La liberté, Tordre, le bonheur des peuples, sont le but des associations humaines ; les organisations politiques ne sont que des mxoyens, et un républicain éclairé est beaucoup plus disposé à devenir royaliste constitutionnel que partisan de la monarchie absolue. Entre la monarchie constitutionnelle et la république, la différence est dans la forme. Entre la monarchie constitutionnelle et la monarchie absolue, la différence est dans le fond. »

Quel autre motif aurait déterminé Carnot à servir Tempire, à Anvers et au ministère de l'intérieur, après avoir été seul à voter contre lui dans le tribunat, en sa qualité de républicain? Son fils d'ailleurs nous l'apprend : « Mon père était républicain; vous le savez. Après la révolution, il resta le dernier sur la brèche pour défendre ses opinions, et il vota seul, tout seul, dans le tribunat, contre l'établissement du gouvernement impérial. Mais deux principes dominaient tous les autres dans Tesprit de mon père : l'amour du pays, qui passait chez lui

avant toute opinion politique; la volonté nationale, à laquelle il savait toujours sacrifier la sienne. Aussi, dès que le gouvernement impérial eut été accepté par la nation y il l'accepta lui-même franchement , sans réserve. Napoléon appréciait si bien les véritables sentiments de mon père, que, quand les armées ennemies envahirent la France, il n'hésita pas .à confier au vieux républicain la défense d'Anvers, qui pouvait être la clef de Pempire. Et quand il revint de Pile d'Elbe, il remit entre ses mains le portefeuille de l'intérieur, le plus important et surtout le plus influent sur l'opinion publique. Et pourtant il ne croyait pas encore l'avoir suflisamment apprécié, car ses derniers mots, en partant pour son dernier exil, .ont été ceux-ci : « Garnot, je vous ai connu trop tard.» C'est qu'il n'ignorait pas, lui, que pour un bon citoyen, il existe un devoir supérieur à toute préférence pour telle ou telle forme de gouvernement : c'est la fidélité aux intérêts du pays, le dévouement le plus complet à sa gloire. Il savait tout cela, parce qu'il était grand. »

Quel autre motif aurait porté le général Lafayette, cet homme qui a été une des personnifications les plus achevées de la race française, dont il avait la vaillance, la grâce, l'esprit, la générosité chevaleresque, à recommander au peuple la monarchie de i83o comme la meilleure des républiques, avec le lest héréditaire

que lui assurait un roi, et, malgré ses sentiments républicains, à ne jamais servir que des gouvernements constitutionnels? Il nous a révélé luimême sa pensée, dans une conversation avec le roi Louis-Philippe : « Lafayette. Vous savez que je suis républicain et que je regarde la constitution des États-Unis comme la plus parfaite qui ait existé. « Le duc d'Orléans. Je pense comme vous. Il est impossible d'avoirpassé deux ans en Amérique et de n'être pas de cet avis. Mais croyez-vous dans la situation de la France, et d'après Popinion générale qu'il nous convienne de l'adopter? — Non, lui répondit Lafayette; ce qu'il faut aujourd'hui au peuple français, c'est un trône populaire entouré d'institutions républicaines. — C'est ainsi que je l'entends, reprit le prince. »

Quel autre motit aurait poussé celui qui de chansonnier grivois est devenu tour à tour un poëte épique et un véritable Vincent-de-Paul de la démocratie. Déranger, à répéter sur tous les tons, après 1 848 ; « J 'ai eu peur de la république pour la république, en la voyant naître trop tôt et trop vite...; nous voulions descendre marche à marche, on nous a fait sauter un étage...; j'aurais voulu que la république nous vînt un peu plus tard (i). »

(i) 2 mars 1848. Correspondance publiée par M. Paul boireau.

Quel autre motif aurait décidé Manin et Garibaldi à incliner leurs opinions républicaines devant la monarchie de Savoie? Manin l'expliquait en septembre -1855 : « Le parti républicaines! amèrement calortinié, fait de nouveau acte d'abnégation et de sacrifice à la cause nationale. » Convaincu qu'avant tout il faut faire l'Italie, que c'est la question principale, celle qui prime toutes les autres, il dit à la maison de Savoie : « Faites l'Italie, je suis avec vous ! Sinon, non. » <f Ainsi, ajoute l'historien qui relate ce document, ne pouvant dans l'état de l'Europe et de l'Italie donner à son pays la forme de gouvernement qu'il préférait, la république fédéra tive, Manin se ralliait à ce qui lui paraissait actuellement possible, la monarchie constitutionnelle unitaire (i) ». Garibaldi, le 24 décembre 1 868, a dit de même : « Ancïe?7S républicains par principe et de fait, mes amis et moi, nous avions accepté de bonne foi la monarchie^ nous ne lui demandions pas autre chose que d'améliorer la condition du pauvre peuple, de maintenir sa dignité intacte vis-à-vis des puissants de la terre..... T aurais respecté un gouvernement quelconque qui ferait k bien... »

Quel autre motif enfin aurait entraîné Proudhon, dans son livre De la justice dans la révo-

(i) M. Henri Martin, Daniel Matnn, p. 38o,

lution et dans V église, à écrire : « Je veux autant qu'un autre la gloire du nom français. Je ne repousserai pas le triomphe de mes principes et le bonheur de ma nation ^ parce qu'ils mo viendront d'un empereur ou d^un roi. Si quelque vertu politique m'est échue en partage, c'est surtout, j'ose le dire, cette abnégation parfois bien amère, qui, en présence de la justice et de la félicité publique, me fait fouler aux pieds toutes les considérations de Tamour-propre. Il n^en est pas moins vrai que Vempire^ tout en continuant de garder Vimmobilité^ a fait positivement demi'tour à gauche^ et que nous n'avons rien de mieux à faire que de répondre au signal, dussions-nous pour la troisième fois, comme cet ancien, nous faire renvoyer aux carrières (i). »

Aucun de ces illustres citoyens n'a été indifférent dans une question aussi capitale que la forme du gouvernement. Chacun a eu sa préférence, l'a témoignée, soutenue; mais après avoir opiné, il s'est rangé à l'opinion générale. L'école républicaine de i83o avait méconnu ce principe : il a été restauré et remis en lumière par les chefs des écoles socialistes. Ils l'ont retrouvé dans les instincts les plus profonds du peuple, et ils l'ont placé par leurs polémiques, au-dessus *de toute contradiction.

(0 Onzième Étude, p. lyS, 187.

La considération tirée de la forme monarchique ne m'arrêta donc pas -, pas plus que sous le gouvernement de juillet elle n'avait arrêté MM. Garnier-Pagès, Ledru-RoUin, Carnot, Marie, Bethmont, Grémieux. La monarchie nouvelle offrait du reste cette particularité qui la distinguait des précédentes, qu'elle maintenait le suffrage universel, et que par là, comme l'avait annoncé le président « le peuple restait toujours maître de sa destinée ». Les fictions constitutionnelles étaient, il est vrai, repousséés avec rudesse. Je n'en avais nul souci; malgré l'admiration qu'elles inspirent aux maîtres de l'ancienne politique, elles m'ont toujours paru aussi déraisonnables qu'inefi&caces. La responsabilité, compagne de l'action, est la loi souveraine de la vie humaine. Que la responsabilité du chef de l'Etat ne supprime pas celle des ministres, je le demande \ que la responsabilité des ministres supprime la responsabilité du chef de l'État, je m'y oppose. On objecterait en vain que perpétuité du pouvoir et responsabilité s'excluent : Louis XVI, Charles X et Louis-Philippe ne seraient pas de cet avis. En fût-il ainsi, cela ne concluerait que contre la perpétuité du pouvoir, non contre la responsabilité. Inconséquence pour inconséquence, je préfère celle qui crée perpétuel un chef responsable à celle qui crée irresponsable un chef perpétuel. La perpétuité du pouvoir, en la supposant uti/.e, n'est pas essentielle, ce n'est qu'une loi de

deuxième ordre: la responsabilité est essentielle, c'est la loi des lois. Déclarer un être humain irresponsable est une monstruosité. Déclarer perpétuel un chef responsable, ce n'est qu'une erreur de logique. Je préfère Terreur de logique à la monstruosité : Terreur de logique conduit moins loin et se répare avec plus de facilité.

Je ne crois pas nécessaire d'insister davantage sur cette première objection, d'autant plus que c'est surtout à la seconde, Torigine du gouvernement, que . s'attachent les abstentionnistes. Cette origine est un coup d'État. Qu'est-ce qu'un coup d'État? Une des formes de la révolution. Seulement je vous prie de me bien comprendre. Le mot révolution a deux sens : il désigne d'abord un ensemble de principes conquis ou formulés en 1789 et depuis; il exprime ensuite, selon la définition de Metternich, dans un mémorandum secret, adressé en 184G à la cour des Tuileries : « le fait par lequel les États passent des mains des gouvernements constitués dans celles d'un autre pouvoir quel qu'il soit. » C'est dans ce dernier sens que je dis : un coup d'État est une des formes de la révolution, c'est la révolution par guet-apens.

Voilà qui d'un mot juge tous les coups d'Etat. Toutefois la nation qui subit le coup d'Etat est plus coupable que celui qui l'exécute. Que sera-ce si elle Tappellc? « La soumission de tous n'cst-clle

pasplus choquante que Tusurpation d'un seul (i)?» Reconnaissons-le cependant, quelque pénible que cela puisse être, une partie notable de la nation française a appelé le coup d'État. La population éclairée de Paris , une poignée de citoyens in^^ trépides, disséminés un peu partout, résistèrenr au péril de leur vie. Le peuple, dans sa masse, accueillit avec ironie ceux qui l'appelèrent à la résistance ; infidèle à l'amitié, selon l'expression de Proudhon, il laissa saisir, garrotter, emprisonner ses favoris, sans remuer ; il parut tout entier à la joie de contempler la confusion des BurgraveSy ses ennemis, qui ayant cru prendre étaient pris ; et comme, ce qui fut le plus révoltant dans le coup d'État, la transportation, avait été inaugurée par la république, il n'éprouva pas contre cet abominable procédé l'indignation qu'il eût ressentie, s'il n'y avait pas été déjà façonné. On trouve le retentissement lointain de ces impressions dans un des discours les plus hardis de M. Jules Favre, du i®'^ avril i865: « Il faut constater ce grand événement que le prince qui se trouvait alors maître des destinées, je ne dirai pas du monde mais au moins de la France, n'a pas imité les exemples d'autres monarques victorieux. Ce n'est pas à sa fortune^, quelque grande qu'elle fût, qu'il a demandé la

(i) Lafayette, Mémoires. Mes rapports avec le premier consul.

légitimité de son pouvoir, c'est au pacte ; alors qu'il était maître de tout, il a voulu n'être maître de rien ; il a, pour ainsi dire, abdiqué en face du principe devant lequel il s'est incliné ; et, face à face avec la nation, il a conclu avec elle ce pacte, dans lequel, comme base, le premier article que nous rencontrons est la souveraineté du peuple, et, avec celle-ci, comme une conséquence nécessaire, la consécration, ou plutôt, permettez-moi de le dire, la restauration du suffrage universel. Ce grand fait est marqué de caractères tellement lumineux, que je m'étonne qu'on puisse ne pas apercevoir que la révolu^ tion dont je parle a été dirigée non pas^ messietirs, contre les amants exagérés de la liberté, mais contre ceux, au contraire, qui voulaient la mener en arrière. Cela est si vrai, que cette révolution a pris pour symbole, et il ne pouvait pas y en avoir de plus éclatant après la souveraineté du peuple, la liberté électorale représentée par l'anéantissement de la loi du 3 1 mai qui l'avait limitée. »

Dans le monde aristocratique, l'acquiescement fut encore plus explicite que dans le peuple. « J'ai de la peine à ne paraître que résigné, » disait un homme d'ailleurs de haute valeur intellectuelle et morale. Un ancien pair de France demandant à un des serviteurs les plus vénérables de la monarchie d'Orléans, comment il fallait voter au plébiscite, celui-ci répondit: « Votez oui^

il exécutera une besogne que nous ne pourrions pas exécuter. » Combien n'a-t-on pas connu d^anciens conservateurs qui, pour être agréables, frondaient l'hiver dans les salons, et, revenus Tété dans leurs domaines, menaient leur commune au scrutin officiel, comme un troupeau. Beaucoup de légitimistes dans le Midi aidèrent à dresser les listes de proscription. Quant au clergé, il ne dissimula pas sa satisfaction. Tœdîo futur arum prœsentia placuere^ par inquiétude de l'avenir on se réjouit du présent. Qui empêchait d'ailleurs la nation de répondre non au scrutin ? Je l'ai bien fait, et d'autres avec moi ; je connais même des officiers qui me touchent de près, qui sont allés inscrire un non à côté de leur signature. Ce premier vote n'eût-il été que l'effet de la surprise ou de l'épouvante, comment, depuis quinze ans, la nation ne l'a-t-elle pas repris, effacé, désavoué ? Comment n'a-t-elle pas envoyé à la Chambre un seul député qui ait osé manifester, que disje ? insinuer qu'il poursuivait le renversement de l'empire. A quoi sert de s'aveugler volontairement ? , Comment ne pas comprendre que prétendre d'une nation, qu'elle subit, depuis quinze ans, un gouvernement d'aventure qu'elle n^a jamais accepté, qui s'est imposé une nuit par la force, c'est proférer contre elle le plus outrageant des outrages. Ah ! s^ilen est ainsi, changeons notre nom, nous ne sommes plus le peuple

qui a renversé la Bastille, repoussé TEurope en 1792, le peuple /rawc, le peuple héroïque, le peuple que Shakespeare appelait le soldat de Dieu : nous ne sommes plus qu'un ramassis d'égoïstes, d'épicuriens^ de spéculateurs, de poltrons destinés à devenir la proie de quiconque nous assaillira î

L'origine du gouvernement n'est pas au 2 décembre, elle est au vote populaire des 20 et 2 1 décembre. De ce jour, l'Empereur a pu dire avec raison que le peuple l'avait absous. Cela suffira-t-il au regard de Dieu ? Cela suffira-t-il au regard de l'histoire? Je n'ai pas à le rechercher. Cela suffit du moins au regard des contemporains , pour qu'ils soient obligés de traiter le gouvernement impérial comme un gouvernement régulier, auquel on doit un assentiment volontaire, et non pas seulement cette soumission passive, au-delà de laquelle il n'est pas licite d^'aller avec l'usurpation. Est-ce que je suis singulier en m'exprimant ainsi ? Ni Lafayette, ni Cabanis, ni Garât, ni aucun de ces idéologues tant redoutés par Napoléonienne le penseraient, eux qui, au sortir de fructidor, allant beaucoup plus loin qu'il ne convenait, se sont réjouis de brumaire (1)? — A Tégard des faits accomplis, je

(i) «Après avoir partagé au 18 brumaire ma joie et mon espoir, vous ne tardâtes pas à reconnaître la funeste direction du nouveau gouvernement.» (Lafayette, Dédicace à la mémoire de van Ryssel.)

n'admets pas plus pour le politique que pour le philosophe Tadhésion nécessaire. Le politique aussi bien que le philosophe doit apprécier et n'approuver que ce qui est conforme au juste: mais, tandis que le philosophe n'a pas à tenir compte du fait qu'il réprouve, le politique est obligé de le subir, après l'avoir blâmé, comme le point de départ imposé de ses combinaisons.

Les objections écartées, j'arrive aux raisons qui me déterminèrent. La principale fut l'appréhension que m'inspirent les révolutions.

Il en est de légitimes; ainsi que l'a écrit l'homme dont le titre d'honneur dans ce siècle sera de s'être porté l'ennemi de l'esprit révolutionnaire, M. Guizot : « il est des jours où le pouvoir perd son droit à la fidélité, où naît pour les peuples celui de se protéger eux-mêmes par la force, ne trouvant plus dans l'ordre établi ni sûreté ni secours. Jours redoutables et inconnus, que nulle science humaine ne saurait prévoir, que nulle constitution humaine ne saurait régler, qui pourtant se lèvent quelquefois marqués par la main divine. Si l'épreuve qui commence alors était absolument interdite, si du point mystérieux où il réside ce grand droit social ne pesait pas sur la tête des pouvoirs mêmes qui le nient, depuis longtemps le genre humain, tombé sous lé joug, aurai t perdu toute dignité comme tout bonheur ( i ). »

(i) Washington ; Civilisation en Europe, 4' leçon.

'L'impossibilité d'arriver autrement à raccom plissement de ses destinées excuse seule une nation de recourir à une révolution ; il n'est pas permis d'y recourir pour triompher d'une difficulté, Guicciardin sera ici mon autorité; je m'efforce de n'avancer qu'appuyé sur des témoignages imposants, ma prétention étant de rappeler des idées oubliées plus que d'exposer des idées nouvelles, non nova sed oblita. Dans un de ses livres inédits, un des plus beaux qui existent sur la science politique, le publiciste florentin dit qu'avant de faire une révolution, il faut bien prendre garde de ne pas s'exposer à tomber dans un mal grand pour en fuir un petit, afin de ne pas imiter ceux qui se donnent de la peine pour changer un mal d'estornac en un mal de tête (i).

Contre la difficulté à accomplir sa destinée qu'une nation trouve dans la conduite d'un gouvernement, elle a pour ressource le droit érigé en axiome par les publicistes anglais du dix-huitième siècle : le droit de résistance. Au-

(i) GH uomini non debbono levarsi da uno stato per fug. gire quelle cose che non le satisfanno, senon per capitare in un altrOf dove è considerato quale sia piîtj o quanto s'abbia a avère migliore condi![ione. Perché le muta:çio>i{ non s'hanno a cercare per fuggire i nomi e î vi^i degli uominif o per mutare il duolo dêllo stomaco in duolo di testa^ ma per fuggire gli ejfetti e liberarsi de' mali che si affliggono, sen:ia eutrarc in altri mali e forse maggiori. (Del Reggimento di Firen:[e, p. loo).

tant les effets de la résistance sont féconds, autant sont mélangés les effets de la révolution. Depuis 1688, l'Angleterre procède par voie de résistance, non par voie de révolution, elle ne renverse pas son gouvernement, elle le domine et le dirige. Aussi le progrès y est-il incessant; si Ton marche avec plus de lenteur, ce qui est conquis ne se perd pas. Depuis 89, notre histoire n'est qu'une série de révolutions, aussi rien n'est définitif; à chaque génération tout est à recommencer. Sur certains sujets, nous sommes moins avancés qu'en 1789. Si Mirabeau prononçait au corps législatif quelques-uns de ses plus beaux discours, il serait interrompu, rappelé à l'ordre; au sénat, M. Troplong se couvrirait, tant serait irrésistible l'agitation de l'auguste assemblée.

Quand une révolution nouvelle éclate, les ignorants seuls s'en épouvantent, les malins se rassurent parce qu'ils savent comment l'événement se déroulera. On commence par s'embrasser, par illuminer, par passer des revues, organiser des fêtes et crier beaucoup ; on épuise dans ces vaines démonstrations les forces des malheureux qui, croyant s'illustrer, se sont emparés du gouvernement provisoire; on leur arrache des promesses chimériques que ni eux-mêmes ni leurs successeurs ne pourront réaliser ; on en obtient des décrets improvisés, mal conçus, qui n'atteignent pas le but parce

qu'ils le dépassent. Pendant que cette exhibition théâtrale se poursuit, les affaires s'arrêtent, l'argent se dérobe, la confiance disparaît; et comme, dans notre pays de petite fortune, la plupart n'ont pour subsister que le revenu quotidien de leur travail, il ne s'en va pas longtemps que beaucoup ne soient à peu près réduits à la besace. C'est le moment où la question sociale, qui s'agite toujours plus ou moins sourdement, jette ses flammes sinistres. Elle s'incarne dans quelque grand remueur d'opinion qui la pose, la débat, et traduisant avec force les sentiments populaires, en augmente l'intensité et l'audace. Alors un revirement s'opère avec la furie française. Un besoin d'ordre féroce s'empare de la plupart : liberté, franchises, principes, tous ces mots qui jadis soulevaient les âmes, les laissent indifférentes, puis les impatientent, enfin les irritent. Il s'agit de payer ses échéances, ses impôts, de donner du pain à sa femme et à ses enfants : avant la révolution, o: on ne pouvait changer une enseigne »; maintenant il n'est pas un droit, quelque sacré qu'il ait paru, auquel on ne puisse attenter.

A Florence, après les longues luttes qui remplirent l'Italie d'exilés et la cité de ruines, on n'entendit plus que le mot répété sans cesse par Dante dans les dernières heures de sa vie : La paix ! la paix ! Oh! qui nous assurera la paix! s'écriait-on sur les places publiques. Qu'il se

— id(j

montre, le pacificateur! nous le saluerons de nos acclamations; pour lui nous ornerons de fleurs les portiques de nos palais et de nos comptoirs; sous ses pas nous étendrons les tapis; nous lui donnerons une partie de nos biens, et il deviendra le chef! Ainsi se fît la fortune des Médicis. Après tant d'angoisses, tant de secousses, après tant de combats, ils créèrent le parti des addormentatori (le mot est d'un Florentin, la traduction est de Metternich dans une lettre au cardinal Consalvi), ils créèrent le parti du repos. Après la ligue, on vit en France le même mouvement. Lorsque d'Aubray, dans sa harangue pathétique, eut dépeint, en traits de feu, les malheurs publics, a montré tant de pauvres bourgeois tomber dans les rues tous roides morts de faim; les petits enfants mourir à la mamelle de leurs mères allangouries, tirants pour néant, et ne trouvant que succer; les meilleurs habitants et les soldats marcher par la ville, appuyés d'un baston, pasles et faibles, plus blancs et plus ternis qu'images de pierre; ressemblants plus des fantosmes que des hommes : » de toutes parts on répéta après lui : O quam speciosi pedes nwîtiantium pacem, niintiantiiim bona et salutem, ô que ceux ont les pieds beaux, qui portent la paix et annoncent le salut et sauveté du peuple! En vain les ligueurs raillèrent-ils les politiques et les appelèrent-ils « adhérents, fauteurs d'hérétiques »; en vain affectèrent-ils

4e ne pas accorder à Henri le nom de Roi, de dire en parlant de lui, le Béarnais; la France, d'un élan, se précipita dans les bras du bon, du généreux, du pacificateur Henri. Pour écarter de lui la bourgeoisie parisienne, toujours sensible à la pureté des mœurs, lui reprochait-on de trop aimer les femmes : les politiques répondaient gravement par Platon qui souhaitait avoir une armée toute composée de gens amoureux, parce qu'ils seraient invincibles; par le vertueux Titus, qui aima Bérénice*, et finalement en disant qu'il € n'est pas possible que l'âme soit toujours tendue aux graves et pesantes administrations, sans quelque rafraîchissement et diversion à aultres pensées plus agréables et plus douces. » Henri crut avoir besoin d'une messe pour gagner Paris, il eût pu s'en passer au direded'Aubray : « quand ainsi serayt qu'il persisterait dans son opinion, quelles loix, quel chapitre, quel Evangile nous enseigne de déposséder les hommes de leurs biens et les roys de leur royaume pour diversité de religion ? »

Comme si l'histoire devait toujours se recommencer, nous avons vu, après la Révolution, Napoléon porté au pouvoir par* les mêmes désirs Je paix, de repos, de sauveté qui y avaient porté Henri IV après la Ligue. Florence la marchande avait choisi des banquiers ; la France se donna, elle la guerrière, à de grands hommes de guerre. En i83o, devenue commerçante et manu factu-

rière, elle se confia à une famille qui au prestige princier unissait les vertus bourgeoises. Après 1 848, toujours poussée par le même désir de paix, de repos, de sauveté, qui est la première passion des sociétés à toutes les époques, elle dédaigna le tribun éloquent, le prophète inspiré, elle n^hésita qu'entre un général et Théritier du rival de César, d'Alexandre et d'Annibal. Le souvenir d'Austerlitz, plus encore celui de Sainte- Hélène, l'entraîna vers celui qui s'appelait Napoléon.

Dans les régions du midi, quand la chaleur est brûlante, il arrive quelquefois que le ciel se couvre et que, des nuages amoncelés, tombent avec violence quelques gouttes d'eau. Tout à coup on entend un sifflement au loin : c'est le vent dominateur, le mie'jal ; au bout de quelques instants, il ne reste plus une vapeur dans le ciel balayé; seulement la sécheresse est devenue plus dévorante. Je ne puis mieux indiquer que par cette image ce qu'il advient des peuples qui d'un mauvais gouvernement tombent dans une révolution de quelques jours, puis se réveillent dans un despotisme pire que celui contre lequel ils s'étaient insurgés. Ils y restent hébétés pendant un temps plus ou moins long, selon que la révolution elle-même a été plus ou moins violente, là comme ailleurs, la réaction étant proportionnée à l'action. A la fin, ils se remettent un peu et se raniment. Un jour, quelqu'un

— iSg —

murmure; aussitôt tous se réveillent en sursaut, « Ton cherche en s'éveillant comme à tâtons les lois ; on ne les trouve plus, l'on s'effare, Ton crie, Ton se les demande; » peu à peu les esprits s'échauffent ; Tun anime l'autre *, la critique s'enhardit. Toutefois, à ce premier moment^ si les paroles sont vives, les réclamations sont mesurées ; bien loin de se préparer à une résistance, personne n'y songe, et Ton s'y achemine d'autant mieux. Le souverain qui se croit encore aux premiers jours, où tout était facile, oià son pouvoir était attaché à clous de diamants, s'étonne plus qu'il ne s'irrite, il trouve les demandes impertinentes et les rejette avec hauteur. Cette fière attitude ne se soutient pas : ses conseillers s'effrayent et ils prient; le souverain alors s'irrite : ils supplient, alors il cède, mais de mauvaise grâce; et plus il concède, plus intérieurement il se réserve de tout reprendre. Il n'est pas assez maître de lui, qu'il ne le manifeste et que cela ne se répande dans le public. Alors la nation se fâche; si une tentative de retour en arrière est essayée, elle prend feu. La force peut comprim.er les manifestations de son humeur ou même les empêcher : ce n'est jamais que pour un temps. Tôt ou tard arrive un accident qui emporte tout; et voilà une nouvelle révolution. Tel est le cercle dans lequel nous roulons depuis le commencement du siècle, véritables damnés, sous le coup d'une implacable

nécessité. Comment en sortir? Il n'y a que deux moyens : ou trouver la science de contenir Timpétuosité d'une révolution, ou découvrir le secret de préserver un roi de la folie du trône.

Hors de France, Washington a su, en maîtrisant une révolution, la rendre durable; Cavour a su, en rendant un roi libéral, le rendre popuiaire : tous les deux, par des moyens différents, sont arrivés à un même résultat, le plus glorieux qu'il soit donné à un mortel d'atteindre, la création d'un peuple.

Chez nous^ les deux tentatives ont été entreprises. La première, en 1848, par Lamartine; la seconde par Mirabeau en 1 790 et par Benjamin Constant en 18 14 : aucune n'a réussi.

En 1 848, Lamartine tenta de contenir une révolution, de la maintenir dans son programme initial; il usa dans cet essai tout ce que la nature a jamais départi à un homme de séduction, de génie, d'éloquence, d'héroïsme : il est demeuré accablé sous l'effort.

En 1790, Mirabeau essaya de réconcilier la royauté et la révolution. Il disait dans une note à la cour, en décembre 1 790 : « Je regarde tous les effets de la révolution et tout ce qu'if faut conserver de la constitution comme des conquêtes tellement irrévocables , qu'aucun bouleversement^ à moins que l'empire ne fût démembré, ne pourrait plus les détruire. Je n'excepte pas même une contre-révolution ar-

•mée*, le royaume serait reconquis, qu'il faudrait encore que le vainqueur composât avec l'opinion publique, qu'il s'assurât de la bienveillance du peuple, quil consolidât la destruction des abus, qu'il admît le public à la confection de la loi, qu'il lui laissât choisir ses administrateurs; c'est-à-dire que, même après une guerre civile, il faudrait encore en revenir au plan qu'il est possible d'exécuter sans secousse. » Prenez donc la direction des idées nouvelles, ajoutait 'il : la révolution en vous adoptant vous sauvera des catastrophes, et vous en adoptant la révolution vous la sauverez des épreuves anarchiques.

Au retour de l'île d'Elbe, Benjamin Constant essaya avec l'empereur ce que Mirabeau avait tenté avec le roi. Le 14 avril 181 5, Napoléon l'ayant fait inviter à se rendre au palais des Tuileries : « il dépendait de moi de n'y pas aller, a écrit depuis, Benjamin Constant, dans ses Mémoires sur les Cent Jours ;cq, fut volontairement que j'acceptai l'invitation qui m'était adressée... Quelque incertaine que soit une

CHANCE pour LA LIBERTÉ d'uN PEUPLE, IL n'eST

PAS PERMIS DE LA REPOUSSER; ma résolutiou ne pouvait avoir d'inconvénient que pour moimcme. En cas de non-succès, j'encourais le reproche de versatilité et d'inconséquence ; mais si je parvenais à faire adopter un seul bon principe, à mitiger une seule rigueur arbitraire,

Tavantage était pour la France entière (i). Sans doute il était difficile d'allier Bonaparte avec la liberté. Mais n'en est-il pas ainsi de presque tous les hommes qui ont en main la puissance? Prétendre qu'ils nous fassent de la liberté un don volontaire est une exigence absurde et niaise. Guillaume III s'était montré despote en Hollande : il espérait bien le devenir en Angleterre au mépris de ceux qui l'avaient appelé, et avec le secours de ses gardes hollandaises dont on eut tant de peine à obtenir le renvoi. Ce fut en luttant obstinément contre lui que les Wighs empêchèrent la maison d'Orange d'imiter celle des Stuarts qu'elle avait remplacée. » Pour justifier mieux encore sa tentative, le publiciste prenant un ton plus élevé que celui qui lui était habituel, s'écriait : « Je le dis ici pour l'instruction de l'avenir, tant qu'on ne voudra rien laisser à l'action lente et graduelle du temps, tant qu'il y aura des positions sociales qui forceront ceux qui s'y trouvent placés, à chercher leur succès et leurs moyens de fortune et de considération future dans un blâme permanent et universel, qu'ils appellent du courage, et qui ne se manifeste jamais que lorsque le péril est lointain ; tant qu'on aura pour but de briser ce qui est, pour s'assurer la gloire personnelle du remplacement, rien ne sera durable,

(i) Page 20.

rien ne sera possible, et nous passerons éternellement du despotisme à la destruction, pour substituer incontinent à la destruction un nouveau despotisme » (i). On a bien souvent cité les paroles par lesquelles l'Empereur, ramené à la liberté par l'adversité, accueillit un de ses plus persévérants adversaires : « Des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse, je veux tout cela... La liberté de la presse surtout; l'étouffer est absurde. Je suis l'homme du peuple*, si le peuple veut réellement la liberté, je la lui dois. Je ne hais point la liberté. Je l'ai écartée lorsqu'elle obstruait ma route, mais je la comprends ; j'ai été nourri dans ses pensées (2). »

Lamartine a échoué, parce qu'il est entré trop tôt en scène, à ce premier moment orageux, où l'on ne peut rien faire avec succès parce qu'on ne peut rien faire avec mesure. Que n'a-t-il eu la fortune d'être déclaré indigne de devenir membre du Gouvernement provisoire? Il fût arrivé à '.'heure de Cavaignac, et il eût été l'immortel fondateur de la république française, notre Wasiiington. L'insuccès de Mirabeau et de Benjamin Constant tient à des causes diverses. A l'orateur, c'est le monarque qui a fait défaut; au publiciste ce sont les événements. Mirabeau n'a pu

(1) Page 173,

(2) Page 2 5.

rien obtenir de ces esprits fermés dont toute ^occupation, au milieu de Tébrankment général, était de chercher pour s'en servir, m des êtres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent Tâme d'un laquais». Benjamin Constant a presque tout obtenu de l'Empereur; il le con« vainquit aisément qu'il n'est pas sage de demeurer hésitant entre deux systèmes opposés, et qu'après être sorti de l'un, il n'y a qu'à entrer hardiment dans l'autre : mais il n'a pu arracher au destin l'échec de Waterloo.

Supposez maintenant quelqu'un n'ayant aucun goût pour le pouvoir, éprouvant au contraire de l'aversion pour ses servitudes, persuadé en outre que l'espérance d'un beau dessein à poursuivre, sinon à rendre triomphant, peut seul contrebalancer les sujétions, les dégoûts, les fatigues, les immolations de soimême, que la vie politique impose ; et demandez-vous si un tel homme pourra se proposer d'autre ambition que de mener à bout soit le dessein de Lamartine, soit le dessein de Mirabeau et de Benjamin Constant.

Le choix n'est pas libre. Tous les moments ne sont pas également propices aux deux conduites. On ne peut songer à la première qu'au début d'une révolution -, la deuxième s'impose lorsqu'on touche à la fin. J'ajouterai, pour être sincère, que cette deuxième me paraît s'adapter beaucoup mieux aux conditions de ce pays..

Je ne redoute pas pour lui une révolution à cause de ceux, s'il en existe encore, qui, à portes closes, répètent, entre amis, les uns le rôle de Robespierre, les autres celui de Saint-Just, les autres celui de Marat ou d'Hébert. De telles parodies ne sont plus à craindre. Je redoute une révolution à cause de notre situation morale. Lorsqu'ils ont voulu dépeindre notre caractère national, les étrangers ont été frappés surtout de notre disposition à obéir. Machiavel Ta remarqué : Sono i popoli di Francia umili ed ubbidientissijni ed hanno in grau veneraliane il loro re (i), les Français sont humbles, très- obéissants, et ont leur roi en grande vénération. Paruta (2) et beaucoup d'autres ont renouvelé l'observation. Du temps d'Elisabeth, un impôt injuste ayant été établi, le peuple se souleva en s'écriant : « Nous sommes hommes libres et non esclaves, Anglais et non Français. » Ces remarques ne sont pas dénuées de vérité. Nous nous montrons toujours un peu soldats^ dans la vie civile, nous avons, comme au régiment, la religion de la consigne; nous aimons beaucoup à la recevoir d'un empereur, parce que cela sent davantage le général ; nous nous résignons à un roi ; à la rigueur, un club nous suffit. Il y a cependant un autre côté en

' (i) Ritratti délie cose délia Francia.

(2) Dclla perf<j\îone délia vita politica. Libro ter^o,

Tious, nous sommes des esprits nés libres et francs (i); si nous ne savons pas supporter toute la liberté, nous ne savons pas supporter non plus toute la servitude (2) ; de plus, il est aussi peu en la faculté d'aucune puissance terrienne de nous empêcher de parler que d'enfouir le soleil en terre ou de l'enfermer dans un trou (3). Notre véritable défaut est d'être trop confiants, de ne pas aimer assez les affaires. Nous ressemblons aux grands seigneurs d'autrefois : ils savaient que leur intendant les volait, ils feignaient de ne pas s'en apercevoir ; quand cela était devenu trop fort, ils le congé- 'diaient, souvent après l'avoir bâtonné, mais ils en prenaient un autre et n'y regardaient pas plus que par le passé. Nous som.mes ainsi, excellents justiciers par secousses, mauvais contrôleurs au jour la journée. Incitera-t-on un tel peuple à acquérir ce qui lui manque en lui conseillant l'oisiveté d'une attente passive et d'une protestation stérile? Il serait moins mal de l'enrégimenter pour monter une fois de plus sur les barricades : le raisonnable est de le faire agir, de lui apprendre à être indépendant, à perdre l'habitude de marcher en sentant le coude à gauche -, de le convaincre que les efforts incessants, successifs, sont préférables aux coups de

(i) E. Pasquier, Lettre L (2) Satyre méiiipfée, .(3) Lestoile.

collier intermittents ; que dix petites victoires dont les résultats sont assurés valent mieux qu'une victoire éclatante dont les résultats sont perdus le lendemain; qu'une amélioration partielle qui se réalise est préférable à l'espérance vague d'une réforme totale.

Ajoutez à ces considérations, vraies dans tous les temps, celles que suggérait le moment présent, et en particulier le nom du prince et son caractère.

Le nom du prince ! le plus populaire qu'il y. ait eu. En 1799, les paysans qu'on rencontrait dans les champs demandaient si on avait des nouvelles du général Bonaparte et pourquoi il ne revenait pas en France (i). Je ne trouve aucun souvenir dans ma vie d'enfant, qui fasse pâlir celui de cette journée glaciale de décembre, pendant laquelle les cendres de l'Empereur rentrèrent à Paris. Nous grelottions depuis des heures, quand arriva le cercueil. Qui pourrait rendre le mouvement de la multitude à ce moment, les cris, l'émotion, les transports? Un Anglais, qui était près de nous, ne se découvrit pas; mon père se précipita sur lui : « misérable ! découvre-toi ! » Si les républicains étaient ainsi, imaginez ce que furent les autres. M. Ledru- Rollin, dans une lettre du 14 septembre 1859, après avoir protesté contre l'interprétation qui

(i) Fiévéc, Introduction^ clxj.

le privait du bénéfice de Tamnistie , s'écriait : « Pour moi, sauf l'impuissance où il me place de servir plus activement la cause de la liberté, je n'ai pas à me plaindre de ce nouveau coup. On. m'applique la politique que j'avais appliquée, à cette différence près que je l'avais fait ouvertement, franchement Ministre de l'intérieur,

j'ai ordonné qu'on se saisît de la personne de M. Bonaparte, encore placé hors la loi. Membre du gouvernement provisoire, j'ai voté contre le rappel des lois de bannissement de cette famille. Membre de la commission executive, j'ai été chargé de soutenir à la tribune le maintien de ces mêmes lois. Et je l'ai fait avec ardeur, parce que je savais qu'il fallait prémunir les masses contre leur propre entraînement'^ parce que je prévoyais que le peuple^ à peine émancipé, serait bientôt sous le charme de la légendcy replongé dans les servitudes du premier empire... »

Le caractère du prince ! Je ne lui avais jamais parlé, il ne m'avait fait que du mal. A son occasion, j'avais entendu répéter l'appréciation de Cicéron sur Pompée : Nosti hominis tarditatem ac taciturnitatem, et d'autres mots encore plus cruels. Mais j'avais lu avec attention, même avant 1848, ses écrits de Ham, que me communiquait Pietri. J'avais, dans ses proclamations et dans ses messages, rencontré des accents qui m'avaient frappé, malgré mon hosti-

lité. Il ne pouvait être comparé au roi malheureux qu^avait essayé d'entraîner Mirabeau ; il n'avait pas grandi au milieu des préjugés, dans l'atmosphère factice des cours; il avait souffert, il avait vécu en prison, en exil, il avait vu de près le mouvement des institutions libres; il n'était pas impossible qu'il se préservât de l'enivrement de la toute-puissance, que comprenant les nécessités libérales des sociétés modernes, il employât sa force à les satisfaire ; il n'était pas déraisonnable de supposer que, ne pouvant être le Napoléon d'Austerlitz, il se déciderait, pour ne pas périr après avoir végété, à devenir le Napoléon de l'acte additionnel. Les événements n'étaient pas non plus contraires, ainsi qu'ils le furent en 1 8 14 : au lieu d'être à la veille de Waterloo, nous étions au lendemain de Sébastopol. Aussi un instinct vague, mais persistant et qui tenait de l'obsession, me disait : « Ne t'arrête à aucune considération, tente. »

Voilà pourquoi j'ai prêté le serment. Si je n'avais entrevu que la perspective de prononcer quelques discours, tout en reconnaissant l'utilité de ce rôle que j'avais ambitionné lorsque j'étais encore affolé de l'art de la parole en lui-même, je ne l'aurais pas accepté à cause des conditions impossibles faites à l'éloquence. On lui refusait ce qui peut l'alimenter, le débat politique, ce qui peut l'exciter, la publicité : les ministres ne venaient pas à la chambre, les discours

étaient reproduits tronqués, à la troisième personne, deux jours après la séance, on ne pouvait les publier qu'après une permission de la chambre. Je ne suis rentré une seconde fois dans la vie politique que pour essayer s'il ne serait pas possible de reprendre, de mener jusqu'au succès la tentative de Mirabeau et de Benjamin Constant.

Je ne me faisais aucune illusion sur mon compte, j'étais bien persuadé, est-il nécessaire de le dire? que je n'atteindrais jamais à l'éloquence de l'orateur souverain ni à la science politique du publiciste sans rival ; il ne me parut pas impossible d'avoir une qualité qu'ils n'avaient eue ni l'un ni l'autre, le désintéressement personnel, et de me relever ainsi de l'infériorité qui pesait sur moi du côté du talent. Je n'avais pas de dettes à faire payer par la cour, et j'étais résolu à n'accepter ni ministère, ni place, ni décoration. Enfin je me disais que, dans certaines situations, la force des choses est si propice que les humbles opèrent des tâches dans lesquelles les puissants ont échoué.

Je fus arrêté un instant par la crainte des outrages, des calomnies, des injures, des vilains propos, des ruptures auxquelles expose une politique qui, j'en conviens, peut aussi bien être l'apparence hypocrite dont un coquin enveloppe ses convoitises, que l'entreprise loyale d'un galant homme. Je me rappelai ces che-

IDI

valiers des Mille et une Ahiits, qui gravis» saient une moritagne pour conquérir Poiseau. merveilleux : ils étaient, dès les premiers pas,, assaillis par des clameurs discordantes, desrailleries, des provocations, des injures; s'ils détournaient la tête pour y répondre, ils étaient, changés en pierres noires. Aurais-je la force morale de gravir ma montagne sans regarder ni à droite ni à gauche, sans riposter aux propos les plus entrants ? La bourrasque que j'avais subie à Marseille me permettait de Tespérer sans trop de présomption; pourtant j'en doutais parfois, et ce fut la véritable cause de mes hésitations, car enfin, moi aussi j'aime à être aimé. Je fus décidé par la certitude que tôt ou tard l'opinion rend justice à chacun, que quelquefois on s'avance plus vite vers la confiance publique à l'ombre propice d'une éclipse passagère de popularité.

Quant à la résistance que pourrait opposer le chef de l'Etat, elle n'entra pas un instant en ligne de compte. Persuadé que la France se détournera de tout gouvernement qui ne saura pas lui assurer la liberté dans l'ordre, je pensais que dans ce cas l'échec serait surtout pour lui, et je me rassurai par cette considération, que nul n'y aurait contribué plus efficacement que moi ; car les oppositions constitutionnelles sont, à la fois, l'appui le plus efficace des gouvernements qui se transforment à propos, et le danger le

plus redoutable des gouvernements qui résistent à tort, ^existence d^une opposition constitutionnelle est une des principales causes de la solidité de la monarchie anglaise, qui a toujours cédé; au contraire, nos gouvernements, qui n'ont jamais su céder, ont été renversés, surtout par l'opposition constitutionnelle. Aucun gouvernement, c'est une maxime incontestable, n'est tombé sous l'effort des partis extrêmes; tous ne sont tombés que lorsque, fatiguée, poussée à bout parce qu'on lui refusait des réformes justes demandées depuis longtemps, la partie modérée de la nation s'est retirée d'eux et les a abandonnés : alors, au milieu de l'émotion générale, les hommes des partis extrêmes se sont glissés à portée et ont donné le coup mortel.

Aucun peuple ne fait une révolution de propos délibéré ; il n y arrive qu'à son insu, malgré lui. Quelque misérable que soit son sort quand on lui propose une révolution pour en sortir, il répond non, je préfère remettre la tête sur mon oreiller de m.isères. Il en est particulièrement ainsi en France : nous sommes le pays du goût et de la mesure; les exagérations nous sont antipathiques, parce qu'elles sont malséantes autant que parce qu'elles sont erronées ; nous les subissons parfois, nous ne les aimons jamais, nous les secouons au plus tôt. En i8:g, l'opposition avait une puissance considérable.

En 1820, 1821, excitée par la réaction qui suivit Tattentat de Louvel, elle s'impatiente, abandonne la lutte légale, se jette dans la politique révolutionnaire des conspirations : Topinion qui l'avait soutenue jusque-là s'écarte d'elle; en 1 824, de 1 1 o le nombre des membres de l'opposition tombe à 19. Avertie par son échec, l'opposition se ravise, cesse de conspirer, tandis que la droite enivrée de sa force se jette dans les violences : l'opinion publique se réveille aussitôt*, dans chaque élection partielle elle donne au candidat de l'opposition soit la majorité, soit des minorités imposantes. M. de Villèle croyant gagner de vitesse le mouvement par des élections anticipées, dissout la chambre en 1827-, le pays lui répond par la nomination des 221. Sous Louis-Philippe en i83i, i832, le parti républicain livre de sanglantes batailles dans les rues, il accomplit les prodiges du cloître Saint-Merry : il est écrasé. En 1 840, il abandonne cette politique impuissante, il rentre dans l'action légale et commence la campagne de la réforme : en 1 847, il s'empare de la direction du mouvement , il entraîne jusqu'au suffrage universel les habiles qui avaient cru se servir de lui et le jouer.

Armand Carrel a reconnu cette vérité dans une circonstance mémorable. Après i83o, on organisa une cérémonie expiatoire en l'honneur des sergents de La Rochelle, auxquels on semblait vouloir attribuer une pai t princi-

Page 1