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pale dans la révolution. L'écrivain du National la réclama pour l'opposition constitutionnelle dans un article du 22 septembre i83o, qui n'est point assez connu :
«c Qu'on soit tout à fait de bonne foi et Ton conviendra que ce ne sont point les échauffourées de Béfort, de Colmar, de Saumur qui ont fructifié pour notre cause et préparé de loin les merveilles de juillet dernier, que ces merveilles sont dues à un ordre d'efforts tout à fait opposé; qu'il a fallu qu'il n'y eût plus de conspirations dans le pays pour que le gouvernement cessât d'être appuyé par les intérêts et le besoin d'ordre de l'immense majorité nationale; qu'il a fallu pour que cette majorité devînt ce qu'elle est aujourd'hui, que les rôles entre les ardents amis delà liberté et la dynastie de Louis XVIII, changeassent tout à fait ; que nous devinssions nous, les imperturbables défenseurs de la loi, et que la dynastie au contraire se fît conspiratrice. Cela n'ôte rien au dévouement de ceux qui, à leurs risques et périls, ont voulu la liberté en impatients et l'ont cherchée par tous les moyens, depuis les vaines cachoteries et les explosions impuissantes du carbonarisme, jusqu'aux levées de boucliers non moins vaines de la Bidassoa et de la Catalogne ; mais cela ne fait pas non plus que ces hommes soient les héros de notre dernière victoire ; cette victoire est celle de la nation entière, et la nation qui n'a
jamais conspiré, la nation qui croit ne s'être pas insurgée, mais avoir réprimé et puni l'insurrection du pouvoir; la nation, disons-nous, s'étonnerait et s'alarmerait de manifestations qui ne lui rappellent point des efforts et une gloire à elle^ mais des dévouements particuliers à des affiliations politiques, et qui ne peuvent être appréciées à toute leur valeur que par ceux qui les ont vues de très -près. » Il était du nombre ainsi que mon père. Le lendemain de Février, MM.Thiers, Billault, Dufaure, Passy, Tocqueville, Duvergier de Hauranne auraient eu le droit d'écrire une page pareille en réponse aux prétentions des républicains de la veille. Aussi, dès que dans un pays qui n'est pas tombé en décadence se forme une opposition constitutionnelle, le gouvernement est fondé ou détruit : fondé s'il suit l'impulsion libérale, détruit s'il y résiste.
J'étais donc prêt à tout événement, et pourquoi ne l'avouerai-je pas, puisque ceci est une confession, plus que la prévision de l'échec, ce fut laprévision du succès qui m'inquiéta. Avais-je le droit de m'y exposer, d'oublier à ce point nos ressentiments, nos persécutions ? Si j'eusse été seul en jeu, je ne me le serais pas même demandé. Mais à mes côtés, quelqu'un avait été éprouvé plus que moi, mon père. Sa vie n'a été qu'un perpétuel sacrifice. Poursuivi et emprisonné sous la Restauration et tenu pendant quelque temps sous la menace de la peine capitale*, ar-
rêté et exilé sous Pempire; militant à toutes les époques, incorruptible, incapable de céder à un sentiment personnel et exigeant de ses enfants ce qu^il s^imposait à lui-même; ayant Pexpérience des révolutions et Thabitude des hommes, il pouvait mieux que personne m'éclairer, me rectifier, si j'errais me ramener; lui seul pouvait m'autoriser à pardonner. Il est la lumière de ma conscience ; dans aucune occasion importante de ma vie, je ne me suis passé de son approbation; dans cette circonstance j'étais plus décidé que de coutume à l'obtenir ; s'il me l'avait refusée, je me serais arrêté, j'aurais perdu toute confiance en moi-même si j'avais cessé d'être en complet accord avec lui. Une correspondance s'engagea entre nous, dans laquelle la question fut traitée sous ses divers aspects. Je la reproduirais si ce n'était pas aller au-delà de ce qui est nécessaire. Je me borne à citer quelques fragments des deux lettres qui la terminèrent.
Je lui disais : « Tu me railles de ce que je suppose ces gens-là capables de faire quoi que ce soit de libéral : tu les supposes condamnés au despotisme à perpétuité. Tu as peut-être raison; certainement ce qui s'est passé jusqu'à ce jour justifie ton opinion. A te dire vrai, je ne m'en préoccupe pas : cela les intéresse encore plus que nous. Les destinées de la France ne sont pas solidaires de leurs destinées ; ils sont partis une première, puis une seconde
fois, et la France n'a pas sombré : elle ne sombrerait pas davantage, sïls partaient une troisième fois. Tu sais seulement que c'est une habitude invétérée de mon esprit, lorsqu'il délibère, d'envisager toutes les conséquences, même les plus reculées et les plus enveloppées. Je n'ai dans la conduite cette résolution, que dès mon jeune âge les observateurs superficiels ont pris pour de l'orgueil, que parce que avant de m'engager j'ai longuement médité, tout considéré, mis en balance les chances mauvaises aussi bien que les bonnes, ce qui est possible autant que ce qui est probable. Or, sans doute, il n'est pas probable que l'Empereur fasse son acte additionnel, ce n'est cependant pas impossible. — Cela suffit pour que j'envisage cette éventualité avant de me résoudre. S'il reste dans son despotisme, rien n'est plus aisé que ma conduite. Je l'attaquerai sans merci, mes coups seront d'autant plus redoutables que je serai plus modéré, que j'aurai déclaré mon intention de ne poursuivre aucune pensée de renversement. Mais s'il se transforme, je suis obligé de l'aider, dût mon assistance consolider ce trône qui s'est élevé au milieu de nos imprécations. Voilà où conduit fatalement le serment, et comme je ne m'arrête jamais à mi-chemin, voilà jusqu'où j'irai le cas échéant, si j'entre au corps législatif. Crois-tu que nos traditions me l'interdisent, je m'arrêterai. Crois-tu que je me doive donner pour seule mission, d'être fidèle à
ta haine, dis-moi le, j'obéirai. Tu m'as écrit de ta casemate, souvenons-nous ! Veux-tu que ]^. me souvienne pour la vengeance, ou que je me souvienne pour le pardon. Dis-moi-le, et je me souviendrai comme tu le voudras. Toutefois ^ je te Tavoue, ce n'est pas du côté de la haine et de la vengeance que me pousse mon inclination. Je saisbieil que, même en dehors de toute pensée de représailles personnelles, il y a d'excellentes raisons à donner en faveur du refus de sermem^ je ne méconnais pas la grandeur qu'il y aurait à se placer en face de T Empereur, à lui dire avec l'autorité que donne le mandat du peuple : « Entre vous et nous il ne saurait rien y avoir de commun; vous êtes né d'un coup de violence ; quoi que vous fassiez vous aurez toujours sur les mains, comme Macbeth, les traces de la nuit fatale ; peut-être ne pourrons-nous pas devenir la vengeance, nous serons du moins le remords; au jour des adversités, vous nous trouverez debout devant vous, comme le destin; et si le présent n'accueille pas notre voix, nous comptons que les siècles futurs la répéteront. L'essentiel dans ce monde n'est pas d'être du camp des vainqueurs ou du camp des vaincus, mais de celui des honnêtes. Dans ces temps de mollesse , il est bon que des exemples virils boient donnés. Que les autres s'agitent ou s'abaissent, il nous suffit à nous qu'on se demande à Paris, ainsi qu'on le faisait autrefois à
Rome de Thraséas : que n'ont-ils pas fait ! » Je t'ai déjà dit longuement pourquoi j'ai résisté à la tentation de tenir un tel langage. Cette attitude serait plus historique, mais elle serait fatale ; elle produirait l'affaissement du peuple, sa confiscation par le césarisme. Il arriverait alors parmi nous ce qu'on vit à Florence, après le siège héroïque de 1629 et la victoire de Charles-Quint et de Clément VII, un peuple de fer changé en un peuple de cire, et les héros devenus des baladins et des courtisans : car n©s amis se trompent lorsqu'ils croient chaque soir que le courrier du lendemain leur apportera la nouvelle d'une révolution à Paris. — Tu te préoccupes plus que de raison de l'isolement dans lequel je serai. Il n'est pas certain, à ce qu'en m'affirme, que Hénon persiste à refuser le serment. En serait-il ainsi, fusse -je seul avec Darimon, même sans lui, sois sans crainte; je ne manquerai pas longtemps de compagnons. Ils y viendront tous, note bien ce que je t'écris, tous ; les uns tôt, les autres tard ; mais chacun à son tour. Tu auras la satisfaction d'assister à mon triomphe, de me voir suivi non-seulement par le parti, mais par tous les partis, de me voir imité par ceux-là mêmes qui, en ce moment, me condamnent avec le plus de hauteur. *
Mon père me répondit : « Non, je ne veux pas que tu emploies la vigueur de ton urne à satisfaire une haine que je ne ressens plus. Tu
as raison d'oublier le mal que j'ai reçu, de fouler aux pieds tout ce qui est ressentiment personnel, de n'être mu que par la considération de l'intérêt public. Quant au serment, j'en comprends comme toi la force, la sainteté , c'est pour cela qu'à la première séance de l'assemblée constituante, j'avais demandé que chaque représentant s'engageât envers la république par ce lien solennel. On préféra s'en tenir à des acclamations anonymes, qui n'engageaient personne. Si tu prêtes serment, tu feras bien d'aller sans pusillanimité, jusqu'aux dernières conséquences de ton acte , et c'est ce qui m'épouvante. Pour mon compte personnel, je ne me déciderai jamais à prêter serment à celui dont j'ai reçu le serment, par sentiment de dignité, non par esprit de rancune. Désormais je me tiendrai à l'écart. Tu n'as pas les mêmes raisons de te conduire ainsi : tu es plus libre que moi, tu commences et je finis. Suis donc ton inspiration, je n'en éprouverai aucune contrariété. Je ne puis pas te promettre avec autant d'assurance de ne pas ressentir des inquiétudes. Tu n'as pas une idée des misères auxquelles tu t'exposes. Je connais depuis longues années ceux avec lesquels tu vas entrer en lutte : ils sont implacables, ils ne te pardonneront jamais, surtout, si comme tu l'espères, ils sont contraints de t'imiter. Quoiqu'il en soit, les bénédictions paternelles t'accompagneront aussi ar-
dentés que par le passé, dans ta voie nouvelle. » Quelques mois plus tard, le bruit s'étant répandu que le lendemain de ma prestation de serment, une note insérée au Moniteur autoriserait mon père à rentrer en France, je lui écrivis pour savoir comment je devrais me conduire, si cette prévision se réalisait. Il me répondit par la lettre suivante qu'il communiq^- a d'avance à nos principaux amis de Pexil : « Florence, 24 novembre 1867. J'ai été atteint par une mesure collective : une mesure du même genre peut seule m'ouvrir les portes de la patrie. Quelle que soit ma douleur d'être séparé de vous, je resterai dans l'exil, tant qu'un seul de mes compagnons demeurera sous le coup de la proscription. Pendant plus de quarante années, j'ai, par mes paroles et par mes actions, essayé d'accroître le nombre des défenseurs du peuple, je ne puis abandonner dans la souffrance, ceux qui m'ont suivi dans le combat. Refuse nettement en mon nom, et marche sans te laisser troubler. J'approuve complètement ta conduite. »
Après cet échange de communications, je me mis en marche; depuis je n'ai pas détourné un instant les yeux du but que je m'étais donné; mes actes les plus insignifiants y ont convergé. J'ai pu varier sur un détail, être malheureux dans une démarche, me presser trop ou pas assez, être réprchensible dans une occasion, mal en paroles dans une autre; j'ai pu croire avec
trop d'abandon à la bonne foi de certains personnages, à la résolution de certains autres : je suis resté inflexible sur les principes ; à aucun moment je n'ai fléchi ou dévié. Je n'ai paru quelquefois m'adoucir ou temporiser que parce que j'espérais ainsi mieux attirer les autres à moi, pour les convertir à la liberté. C'est pourquoi j'ai toujours conservé devant tous, grands ou petits, amis ou ennemis, l'air arrogant ? — « A Dieu ne plaise, selon ce que répondit une fois Epictète, non^ mais le regard assuré comme celui qui peut dire : tout est irrévocable chez moi, et tout y est sûr. »
LES CINQ. — Ma premîère session. — La loi de sûreté générale. — La loi sur les ordres. — La loi sur les titres de noblesse. — Élections partielles. — MM. Jules Favre, Picard, Liouville. — Les Cinq se constituent. — Détails sur nos relations. — Élection Migeon. — Expédition d'Italie. — Mon vote. — Le départ de l'Empereur. — Du traité de commerce et de l'amnistie. — Mon discours sur le décret du 24 novembre. — Ma troisième trahison. — De mon attitude jusqu'aux élections de i863. — Pourquoi dans mon volume Démocratie et Liberté je n'ai pas reproduit mes discours antérieurs au 14 mars 1861.
Ma résolution de prêter serment m'attira, avant même qu'elle fût exécutée, les récriminations et les attaques. Quelques jours après ma nomination, M. Goudchaux, dont je fis la rencontre chez M. Liouville, m'interpella avec vivacité et s'oublia jusqu'à dire que la question du serment n'était qu'une affaire d'appointements. Ne voulant pas manquer* au respect que
méritait un vieillard, je pris mon chapeau et je me retirai sans répondre. Après le serment, le langage redoubla d'acrimonie : le parti, comme on dit, déclara qu'il me repoussait: ne pouvant pas me soupçonner alors de vouloir me hisser jusqu'à un ministère^ on m'accusa de prétendre à un poste de conseiller d'État. M. Rogeard, auteur des Propos de Lahienus^ dont je venais d'obtenir l'acquittement devant la cour de Rouen, m'écrivit pour me déclarer qu'à l'avenir je lui serais complètement étranger et que mon acte de félonie brisait toute relation entre nous. Le mot de trahison résonna pour la seconde fois à mon oreille. Quand je l'entendis pour la première fois à Marseille, j'avais été bouleversé; je fus ému encore, quoique beaucoup moins. Je fus touché davantage des lettres désolées que m'écrivirent de l'exil des amis d'enfance qui, en blâmant ma résolution, me conservaient leur amitié. Comme M. Garnier-Pagès, ils regrettaient que, si jeune, je perdisse mon avenir; personne dans le pays ne prendrait garde à nous, ne nous imiterait; nous resterions impuissants et isolés. Une seule lettre d'encouragement m'arriva, elle m'était adressée par un homme qui sait aussi bien parler qu'écrire, M. Paul de Jouvencel. Il terminait ses fortes observations en disant : « Marchez fièrement devant vous, fussiez-vous seul. Vous pourrez dire, je m'appelle Légion. »
Ce fut un curieux spectacle que notre entrée au corps législatif; à l'exception de quelques députés avec lesquels nous avions des relations antérieures, tout le monde s'écarta de nous; on nous regardait avec curiosité, mais de loin. Où sont nos places, demandâmes-nous à Thuissier? — Il nous conduisit au haut de Thémicycle, à l'extrême gauche. — Nous ne nous fussions peut-être pas placés là ; puisqu'on nous y conduisait, nous y restâmes.
Quelques jours après l'ouverture de la session, m'étant approché dans la salle même d'un des membres courageux qui nous avaient adressé la parole, je remarquai sur son visage de l'embarras, puis un véritable trouble, enfin il me dit d'une voix saccadée : « Vous me parlerez dehors, de Morny nous regarde. » Tel fut le milieu dans lequel, pendant un an, j'ai seul comme orateur soutenu les principes démocratiques et libéraux. Aussi mon premier discours ne fut-il pas long. M. le comte de Ségur, nommé député dans le département de la Meuse, avait donné sa démission afin d'éviter un débat sur la vérification de ses pouvoirs. Dans la séance du 3 décembre 1867, je réclamai la parole pour soutenir que la démission devait être refusée et qu'il y avait lieu de procéder à l'examen de l'élection. Ma proposition était tellement fondée que M. de Morny lui-même la fit prévaloir quelque temps après, à propos de l'élection de M. Laferrière.
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Dès que je me fus levé, le cri : Aux voix! sortit de toutes les poitrines. Je ne crus pas dans une question pareille devoir pousser la résistance jusqu'aux dernières limites. J'attendais pour cet éclat, s'il était nécessaire, la discussion de la loi de sûreté générale. Il me parut néanmoins impossible de ne pas protester ; je n'avais pu le faire à la séance même, ma voix étant dominée par les clameurs et le bruit des couteaux à papier. Aussitôt après la séance, j'adressai la lettre suivante au président :
« Paris, 3 décembre iSôy. Monsieur le président, je proteste formellement contre la manière dont vous avez rempli vos fonctions dans la dernière séance du corps législatif. Je vous ai demandé la parole pendant que vous lisiez la lettre de démission de M. de Ségur. — Voici ce que je me proposais de dire : Dans une vérification de pouvoirs, il y a deux intérêts engagés : au dernier rang, l'intérêt du candidat; au premier, celui de l'ordre public. Par sa retraite, le candidat fait 4isparaître le premier intérêt ; le second reste. Vous êtes les seuls juges de la satisfaction qui lui est due. De quoi s'agit-il aujourd'hui? Une élection a eu lieu dans la Meuse, les plus monstrueux abus de pouvoir se sont commis; toutes les lois ont été méprisées; des citoyens ont été arrêtés illégalement; j'ai entre les mains les preuves matérielles de tant d'actes condamnables. Craignant les révélations que je
devais faire, M. de Ségur se juge lui-même et se retire ; soit ; mais cela ne suffit pas. Il faut que Topinion publique ait aussi satisfaction. Dans tous les temps, les assemblées ont pu refuser la démission d'un de leurs membres ; l'assemblée constituante a usé deux fois de ce droit à l'égard de Béranger. Dans un but autre, mais encore plus élevé, imitez ce précédent. Faites quelque chose pour la moralité et prouvez à tous que même dans une assemblée de candidats heureux du gouvernement, le droit reste le droit. — Ces paroles n'étant qu'une réponse aux conclusions de M. le rapporteur, constituaient une proposition, dans le sens grammatical du mot; elles ne constituaient pas une de ces propositions d'initiative parlementaire que le règlement actuel du corps législatif interdit à chaque député. Vous n'auriez pas dû l'ignorer. A un acte violent et dans tous les cas peu courtois, je n'ai opposé qu'une réclamation modérée et sans obstination, parce que le sujet n'exigeait rien autre. Depuis le procès Migeon, tout le monde sait à quoi s'en tenir sur la liberté de certaines élections de département. Je tiens néanmoins à constater les faits. »
M. de Morny répondit, le 5 décembre, une lettre fort embarrassée : « Monsieur, je réponds à votre lettre parce que je ne voudrais pas vous laisser la pensée que j'accepte votre jugement sur ma manière de présider, et que j'ai pu équivo-
quer sur les mots. J'ai parfaitement compris, lorsque vous m'avez demandé de faire une proposition, qu'il ne s'agissait pas d'une de ces propositions que le règlement actuel interdit; c'est donc en pleine connaissance de cause que je vous ai refusé la parole. La démission de M. de Ségur et les conclusions du rapporteur m'ont paru devoir clore le débat, et l'assemblée tout entière a clairement manifesté sa volonté de ne pas vous entendre. Le pays n'a adopté une constitution nouvelle que pour remplacer, par un examen sérieux et calme de ses intérêts, les discussions violentes et stériles qui troublaient son repos. — Toutes les fois qu'il conviendra, à vous ou à vos amis, de discuter, même à votre point de vue, les projets de lois qui vous seront soumis, vous pouvez compter sur la plus loyale 'impartialité de ma part; mais quant aux attaques oiseuses, qui n'ont d'autre but que l'agitation et dont le pays ne peut retirer aucun profit, le corps législatif n'est pas disposé à les tolérer, et je croirais manquer à mes devoirs en ne les empêchant pas de se produire. — Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération. »
A l'époque de la discussion de la loi de sûreté générale, on essaya de m'intimider par des moyens indirects. Des officieux vinrent prévenir ma femme que je serais interrompu au premier mot, et que si je résistais, j 'aurais à m'en repentir.
En ce moment aucune folle violence ne paraissait improbable. On s'était mal adressé : la grâce incomparable de celle qui était alors associée à mes luttes n'était que la parure d'une âme ntrépide; loin de me retenir, elle m'encouragea. Seulement, elle me donna le conseil d'écrire mon discours et de le lire. Cela est bien contraire à mes habitudes oratoires. J'étudie le sujet sur lequel je me propose de parler ^ j'en- Usse notes sur notes, puis je construis mon plan, le plus souvent en me promenant; je le vérifie par une notation rapide; je le résume sur un petit morceau de papier; souvent, mis en contact avec l'assemblée, je modifie une dernière fois l'ordre de mes développements; puis j'improvise. Je préfère, du moins, une lecture à une récitation. J'ai voulu, une fois ou deux, en essayer dans mes débuts au palais ; ce fut une telle déroute que je n'ai jamais recommencé; il me semblait que ceux qui m'entouraient tenaient mon manuscrit et le lisaient, en même temps que je le débitais d'une voix monotone. Malgré ma répugnance pour la lecture, je trouvai le conseil bon et je le suivis. Je passai la nuit qui précéda 1 ouverture de la discussion, entouré de quelques amis, à dicter. Le lendemain j'allai à la chambre; ce qu'on nous avait prédit ne se réalisa pas, on m'écouta, et, malgré quelques murmures, je pus exposer ma pensée jusqu'au bout.
Dans les considîrations générales de ce distours, on retrouve, autant que les circonstances le permettaient, la politique que j'avais précisée dans les lettres à mon père, un premier développement de ma profession de foi, une première -application de mes idées sur les conséquences qu'entraîne le serment. Qu'on en juge par quelques extraits, puisque il m'est interdit de reproduire le discours entier.
Je débutai ainsi : « En me levant au milieu de vous pour vous demander le rejet de la loi qui vous est proposée, je ne fais pas un acte d'homme de parti j mais un acte d'honnête homme ; je ne veux pas servir des passions d'un jour, mais la passion éternelle du juste; je ne me propose d'attaquer personne, je veux rendre simplement hommage au seul souverain légitime du monde : le droit... » Je terminais ainsi: « Repoussez cette loi, non pas pour commencer une opposition mesquine contre un gouvernement auquel vous êtes liés, mais pour lui donner, ainsi qu'à l'Europe, un exemple de la politique qui seule peut conquérir l'avenir. L''avenir, en effet, n'appartient pas à ceux qui marchent dans la vieille ornière des lois de proscription, des violences et des iniquités d'État; il appartient aux hommes désintéressés qui, animés d'idées progressives, mais sachant concilier leur foi avec le respect du passé, écarteront à la fois les réactionnaires de l'ordre et ceux du progrès, les sectaires du salut
public de toutes les couleurs ; qui élèveront la foule sans abaisser les individus; et, en rendant justice à tous, particulièrement aux déshérités, ne se vengeront de personne. Pour défendre la loi, des écrivains qui servent et égarent tous les pouvoirs ont invoqué l'exemple de Guillaume III. C'est une comparaison exhumée, Barrère Ta créée pour Napoléon P', après les Gent-Jours. Ghateaubriand Ta renouvelée pour Louis XVI H; beaucoup Font répétée pour Louis-Philippe, on la reproduit aujourd'hui. Soit. Il y a en effet, dans l'étude de ce grand et sombre personnage, un très-utile enseignement. Il a réussi : pourquoi ? Est-ce parce que, dans un temps de barbarie, au sortir d'un régime atroce, il a maintenu le bill des Stuarts contre la liberté de la presse et suspendu, deux ou trois fois, Vhabeas corpus^ toujours suspendu chez nous, où la liberté individuelle n'a jamais été garantie? Gharles P^ avait fait pis et il était tombé. La république et Gromwell l'avaient imité, et ils étaient tombés. Jacques P' les avait tous dépassés, et il était tombé. Guillaume a réussi parce qu'il a sanctionné la Déclaration des droits^ cette charte d'un peuple libre; parce qu'il a, le premier, proposé un bill de grâce ou d'amnistie, malgré ses conseillers, malgré son parlement, malgré le parti qui l'avait appelé et auquel cependant des cruautés sans nom soufTcrtcs pendant des années donnaient le droit d'être passionné. G'cst un de ses titres de
gloire les plus purs et les plus beaux, a écrit l'illustre Macaulay. Il a réussi, parce qu'après treize années de règne, il a mérité, d'un peuple aussi fier que le peuple anglais, le titre de restaurateur des libertés publiques. »
Ainsi, mon premier mot était adressé à l'Empereur. Ne soyez, lui disais-je, ni Charles P»", ni Cromwell, ni Jacques P^; devenez Guillaume III. Malgré les murmures qui m'avaient parfois interrompu, le ton de ce discours surprit et déconcerta la majorité. Elle attendait un frénétique dont elle aurait eu raison aisément; elle avait entendu un constitutionnel avec lequel elle pressentit qu'elle aurait à compter. Un de ses interprètes, M. Granier de Cassagnac, laissa échapper la pensée de ses collègues : il déclara « qu'il s'était toujours appliqué à ne se laisser surprendre par aucune apparence^ par celle de la modération moins que par aucune autre; il considérait surtout comme un ridicule pour lui que l'on pût dire un jour que les amis du régime qui a supprimé les journaux arbitrairement, qui a mis arbitrairement les écrivains au secret, qui a transporté les prisonniers sans jugement, sont venus devant lui se faire les apôtres de la légalité et de la liberté sans qu'il ait trouvé un mot pour leur répondre. » (Séance du 18 février i858.)
Après ces paroles, je n'entendis plus rien, mon esprit fut illuminé; de ce jour mes résolutions,
qui étaient fermes, devinrent inébranlables, car de ce jour, j'aperçus que c'était la violence qu'espéraient de nous nos adversaires : aussi n'ont-ils depuis jamais obtenu de moi et n'obtiendront-ils que de la modération. Lorsque, trop éperonné par le petit groupe d'impatients qui s'arroge le droit de conseiller au nom de tous, j'ai été tenté de forcer la note, je me suis rappelé l'observation dépitée qui accueillit mon premier discours, et je me suis aussitôt retenu.
Quelques conservateurs libéraux, tels que MM. d'Andelarre, Plichon et surtout le spirituel et courageux marquis de Pierres, s'unirent à îcooi; au scrutin la loi rencontra vingt-quatre opposants.
La discussion de la loi de j)rocédure, sur les ordres, et de la loi pénale contre ceux qui usurperaient des titres de noblesse, me permit de mieux déterminer encore l'attitude que j'entendais prendre. J'approuvai la première, quoique nous fussions au lendemain de la loi de sûreté générale; je reconnus « qu'elle avait un but louable et que les moyens employés étaient en général dignes d'approbation, qu'elle contenait une réforme sage, utile. » (Séance du 12 avril i858.) Je combattis la seconde, parce qu'elle consacrait l'existence d'une noblesse héréditaire, contrairement aux principes de la Révolution. CSéance du 7 mai i858.) Ce jour-
là, je me retrouvai au milieu de Forage-^ j'eus à subir les interruptions personnelles les plus violentes. Toutefois ma force s'était accrue; M. Jules Favre assistait pour la première fois à la séance, et M. Ernest Picard allait arriver à la suite d'un scrutin de ballottage.
Les collèges électoraux avaient été convoqués pour procéder au remplacement de MM. Carnot, Gou^' chaux et Gavaignac. MM. Hénon, Darimon et moi^ unis à MM. Havin et Nefftzer^ nous nous constituâmes en comité. M. Jules Favre fut le premier nom qui se présenta à nous ; il venait d'emporter une fois de plus Padmiration publique par sa défense d'Orsini, une des merveilles de l'éloquence; après bien des hésitations, il se décida à accepter. Je désignai ensuite M. Ernest Picard, inconnu alors; je bravai, pour le soutenir, le mécontentement de M. Havin, du conseil de surveillance du Siècle j les fureurs de M. Armand Lévy. Pour le troi- ^ème nom, je pensai à un écrivain de remarquable mérite, M. Peyrat; il ne partageait pas mes idées sur la Révolution, c'est pour cela même que je le proposai : chaque fois que j'ai exercé un pouvoir quelconque, j'ai évité de me montrer exclusif. Des considérations tirées de la probabilité plus grande du succès firent préférer le nom de M. Liouville, bâtonnier de l'ordre des avocats, qui, au palais et '.''ans la Gité, était en-
touré de restime et de TafFection publiques. Il accepta au dôrnier moment, plutôt pour nous tirer d'embarras que par inclination -, il ne publia pas même de profession de foi. Il échoua contre le général Perrot. M. Jules Favre fut nommé, le 27 avril i858, au premier tour de. scrutin; M. Ernest Picard, le 10 mai, après un ballottage.
Au début de la session de 1869, nous étions les Cmq *, et tels nous sommes restés pendant cinq sessions.
La situation s'était améliorée pour moi, puisque je pouvais désormais partager le fardeau avec deux orateurs ; elle n'était devenue aisée pour aucun de nous. On ne saurait se figurer ce qu'étaient alors les séances du corps législatif : les tribunes publiques presque vides ; pendant le discours, un silence glacial; au moindre mot malsonnant, des interruptions; après l^ mouvement oratoire le plus heureux, quatre très- bien ; après le moindre développement, l'attention à bout de forces et les attitudes impatientes. Dans cette réunion d'hommes de parfaites manières, parler plus de quelques instants paraissait une impolitesse dont on était plus étonné qu'irrité. A quoi bon, semblaient- ils nous dire, toutes ces paroles, puisqu'on ne vous écoute pas au dedans et qu'on ne vous entend pas au dehors? Par moments le découragement nous saisissait, et nous étions tentés
d'être de leur avis, de dire, nous aussi, à quoi bon ? l^e dédain de rassemblée ne nous eût pas déconcertés, si nous eussions été soutenus par les encouragements du dehors ; ils nous manquèrent jusqu'en 1860. Pas de compte-rendu, une analyse irrégulièrement reproduite dans les journaux^ le ricanement de nos amis, partisans pour la plupart de l'abstention : — ah ! vraiment, vous avez parlé hier, nous n'en savions rien, qui s'occupe du corps législatif? — Ces propos et d'autres analogues étaient notre cordial après les luttes les plus fatigantes. Si nous étions trop vifs, on nous reprochait de ressusciter le spectre rouge ; trop modérés, on nous accusait de déserter le drapeau; quand nous parlions peu, on disait à quoi sont-ils utiles ? quand nous parlions beaucoup, on nous blâmait de compromettre le prestige de l'opposition ; bornionsnous nos efforts aux questions de principes, on disait , ils ne savent pas les affaires, ce sont des rhéteurs; abordions-nous les affaires, on disait, ils n'ont pas d'élévation, ce ne sont que des avocats; lorsque nous nous mettions en hostilité avec l'assemblée, on déclarait que nous étions des maladroits ; lorsque nous la ménagions, on insinuait que nous cherchions à nous rendre possibles. Je retrouve le sentiment général à notre égard dans une lettre que M. Louis Blanc écrivait à M. Félix Pyat, en septembre iSôg : « Comment pourrait-on se flatter, disait l'élo-
quent écrivain, de se rendre utile en s'enrôlant parmi les législateurs eunuques dans Pantichambre officielle de Tempire. C'est ce qu'avaient espéré deux hommes de talent et de courage, Jules Favre et Emile OUivier. Qu'ont-ils pu faire? Deux ou trois fois ils ont, avec une fermeté très- prudente, harangué, quoi? quatre murs ; et le peu qu'il leur a été permis d'oser, par la grâce de M. de Morny, on ne l'a su qu'au moyen des journaux... anglais. En d'autres termes, leur pensée pour n'être pas tout à fait perdue, a été obligée de passer le détroit et de courir après la liberté de l'exil, leurs personnes restant en otage! C'était bien la peine de prêter serment ! »
Quel ressort intérieur n'a-t-il pas fallu à M. Jules Favre pour attaquer dès son début l'expédition du Mexique! L'orage s'était uni aux chuchotements de l'assemblée pour couvrir sa voix; de temps en temps des cris : la clôture! Malgré tout, il s'avançait impassible*, et le regard tourné vers l'avenir, il alla jusqu'à ce qu'il eût déroulé les conséquences les plus 'ointaines de cette téméraire aventure. A la fin, excité par la contradiction, il arriva à une telle hauteur, que la majorité émue fit silence, écouta; plusieurs dirent à voix basse, il a raison; cependant, après que l'orateur épuisé se fut assis, on n'entendit que les quatre très- bien habituels. Sans sa souplesse d'argumentation, sa
rare aptitude à improviser, et cet esprit dont on affectait de rire pour dissimuler qu^on en était transpercé, comment M. Ernest Picard aurait-i. pu commencer la revendication des franchise! municipales de Paris, et arrêter l'attention sur des affaires qu'alors M. Pouyer-Quertier ne trouvait pas équivoques?
Par quoi donc avons-nous été soutenus ? Par le sentiment de la mission que nous remplissions en empêchant que la chaîne de nos traditions parlementaires ne fût interrompue, faute de quelques anneaux, surtout par notre amitié. Il n'en fut pas de plus étroite, de plus constante, de plus entière, de plus dévouée. Combien il m'est doux de me le rappeler ! Nous étions fiers des prodiges qu'accomplissait quotidiennement notre chef, et il triomphait de nos succès plus que des siens. M. Picard et moi nous élaborions les idées dans d'interminables promenades du corps législatif au Champ de Mars ; puis, nous les soumettions à l'approbation de nos amis. Nos délibérations avaient lieu d'ordinaire le dimanche rnatin chez M. Jules Favre; nous nous entendions bien vite, parce qu'un même esprit nous animait et qu'il ne se glissa jamais entre nous une prétention personnelle, ni quoi que ce fût qui ressemblât à l'esprit de dispute. Les Français, me disait un observateur étranger, devraient dans leurs écoles, établir des professeurs en Fan d'écouter; chez vous chacun
suit tellement son idée qu'on peut, sans crainte, crier son secret sur les places publiques : nous nous écoutions, c^est pourquoi nous arrivions vite à un même avis. M. Jules Favre, avec une grâce charmante, évitait ce qui eût pu accentuer la suprématie que nous lui reconnaissions plus encore que le public; il se chargeait des développements généraux, de Texposé des questions ; M. Picard, des attaques d'avant-garde, et moi, des combats d'arrière-garde; M. Darimon Usait des discours substantiels sur les finances; M. Hénon inter-, venait dans quelques débats spéciaux; il avait d'abord été un véritable objet d'épouvante pour nos collègues, on se murmurait à l'oreille qu'il avait été le chef des voraces, et l'on se demandait pourquoi il écrivait pendant les séances : il prépare des listes de proscription, répondaient les bien informés. Nous nous attachâmes surtout à maintenir l'unité sans tomber dans l'uniformité; nous cherchâmes l'accord, non la discipline ; les lignes principales tracées, nous laissions chacun de nous libre de suivre ses inspirations propres et de se développer suivant l'impulsion de son individualité. A la dernière séance de la législature, un pressentiment m'avertit que les jours qui suivraient, en les supposant meilleurs pour la liberté, ne seraient plus pour nous ce qu'avaient été ceux qui venaient de finir. Pendant que nos collègues se serraient
la main, je restai cloué à ma place et pensant à ces années si difficiles mais si belles, et à d'autres souvenirs plus intimes que me rappelait cette salle, je ne pus maîtriser mon émotion. Mais à quoi bon ces attendrissements, à quoi bon ces retours? O politique ! rends ton cœur dur, plus dur que le fer et que Facier !
Au milieu de mes nouveaux compagnons, je continuai à développer mes principes. A l'occasion d 'une vérification de pouvoirs ( 1 7 février 1859), on avait attaqué les commissaires de la république. Je dis que si j'avais pour mission d'apprécier les actes des gouvernements anté»rieurs, je ne craindrais pas d'entrer en discussion avec qui que ce fût. Plusieurs membres, notamment M. Guyard-Delalain, m'engagèrent à m'expliquer en toute liberté.^ Je répondis d'après le compte-rendu : « M. Emile Ollivier répète qu'il ne parlera pas et cela parce qu'il ne veut pas sortir des limites de la constitution *, il ne pourrait pas librement discuter les mérites ou les torts des gouvernements antérieurs sans s'élever au-dessus de la constitution, sans la blâmer si ses conclusions l'y menaient, ce qu'il ne veut ni ne peut faire. Il déclare que jamais on ne. l'amènera à sortir des limites qu'il s'est fixées. // est venu au sein de la chambre pour y défendre la liberté dans les limites tracées par la constitution et aucune provocation ne pourra le faire s^écarter de cette règle de conduite. Il
demande que le Gouvernement provisoire soit laissé en dehors du débat. »
Dans la séance du 28 février de la même année, à propos de Félection de M. Migeon, je m'exprimai ainsi : « Je demande à la chambre la permission d'expliquer mon vote, je le ferai en termes modérés, je ménagerai tout ce qui doit être ménagé. En monsieur Migeon, je ne connais pas rhomme privé*, je sais que Phomme politique, depuis qu'il siège dans les assemblées délibérantes, a toujours approuvé les mesures hostiles aux idées et aux personnes que j'aime; si j'obéissais aux passions inférieures, j'assisterais avec une joie silencieuse à la chute d'un adversaire. Mais la justice seule m'inspire, et si la personnalité de M. Migeon m'est au moins indifférente, le droit et l'intérêt de ses électeurs me touchent beaucoup *, ni moi ni mes amis, nous ne saurions assister en silence à leur sacrifice... — J'ai toujours été frappé d'un trait de la vie de Channing, un des hommes qui ont le plus honoré Thumanité. Un jour il attaqua, quoique protestant, les dévastateurs d'un couvent catholique. Un autre jour, quoique déiste, il protesta contre la condamnation judiciaire d'un athée. En prononçant ce discours, j'ai été inspiré par ce noble exemple. Les principes appartiennent à tous, comme l'air, comme la lumière. Dans le monde politique tout trompe, tout tombe, tout change: rien ne reste immuable que la justice,
la vérité, le droit. Je les invoque sans cesse pour mes amis. Je serai heureux quand je pourrai, . comme aujourd'hui, les invoquer pour un ad-i versai re. »
Le 26 mai iSSg, à propos de Pannexîon de la banlieue de Paris, je dis : « Hier, M. le rapporteur a parlé de ce qu'il y aurait d'agréments dans le rôle de l'opposition -, quant à l'orateur, loin de trouver des charmes dans une critique persistante, // s'estimerait heiii^eiix d'avoir à admirer quelquefois et à approuver souvent; l'un des griefs de l'orateur et de ses amis, c'est qu'on ne leur donne pas assez fréquemment ce plaisir. »
Me su,is-je écarté de mes principes par esprit d'hostilité ou par erreur en m'abstenant de voter l'expédition d'Italie? Qu'on en juge : « Sans doute, disais-je, l'intervention peut amener l'affranchissement, elle pourrait n'aboutir qu'à un traité de Campo-Formio ou à une nouvelle expédition de Rome. Entre laquelle de ces hypothèses le gouvernement optera-t-il? En supposant qu'il le sache lui-même, nous l'ignorons. Il ne nous serait possible de voter pour la loi qu'en témoignant au gouvernement une confiance qu'il ne nous inspire pas. Voter contre, ce serait, en apparence du moins, abandonner l'Italie et ces braves volontaires que de toutes parts elle jette, en Piémont, ce serait nous ranger du côté de cette Autriche que nous détestons plus que
le gouvernement ne la déteste, puisqu'elle est pour nous Tincarnation du despotisme. Qu'on nous donne donc des explications : jusque-là du cœur nous votons pour Tltalie, mais notre main retient son vote. » (Séance du 27 avril 1859.) Ai-je donc été si mal avisé dans mes inquiétudes? Villafranca n'a-t-il pas recommencé Campo- Formio? La seconde expédition romaine n'a-t-elle pas eu lieu à Mentana?
Toutefois, en cette circonstance, je l'avoue, je n'exprimais pas la pensée du peuple de Paris; il ne demandait pas tant de défiance. Je m'en convainquis au départ de l'Empereur pour l'armée. Qui donc, parmi ceux qui assistèrent à cette ovation inouïe, oserait soutenir que nous avions été nommés dans le but unique de poursuivre une oeuvre de renversement? A certains moments les peuples comme les individus, surexcités par la passion, s'affranchissent de toute dissimulation et mettent leur cœur à nu. Dans cette journée je lus jusqu'au fond du cœur du peuple de Paris. Je le retrouvai tel qu'aux élections pour la Législative, lorsqu'il réunit dans un même vote les noms de Murât et de Ledru- Rollin ;tel qu'au 2 décembre, lorsqu'il se contenta de rire de l'emprisonnement du burgraviat législatif: c'était toujours ce peuple inébranlable dans sa fidélité au souvenir de la Révolution, sur tout le reste mobile et ayant une attache secrète au nom de Bonapane. Il criait ; vive l'Italie! vive la
liberté ! mais en tendant les mains vers l'auteur du 2 décembre. Si je ne Pavais vu de mes yeux je n'y croirais pas. Cela me parut une seconde absolution pour l'empire, et pour moi un encouragement à persévérer dans ma voie. « N'hésite donc pas, semblaient me dire ces plébéiens; puisque tu nous représentes, fais comme nous, offre-lui la paix et l'oubli du passé, s'il veut servir la démocratie et la liberté, s'affranchir de la tutelle de ses ministres, de ses chambellans, et marcher en avant. » Le peuple offrait la paix sans avoir exigé des gages suffisants; cela même rendait sa manifestation plus significative. On m'a souvent supposé de grandes prétentions personnelles; en réalité je n'en ai qu'une : d'autres ont eu l'âme ecclésiastique, d'autres l'âme royale, je me crois l'âme populaire. Du fond de mon cabinet, ma première appréciation d'un événement quelconque est toujours semblable à celle de l'homme du peuple qui traverse la rue; je rectifie quelquefois cette impression instinctive, je ne m'y soustrais jamais : j'ai l'ouïe ouverte aux remuements souterrains qui s'opèrent dans les profondeurs sociales, le moindre bruit m'arrive. La scène de la place de la Bastille a beaucoup contribué à me donner cette infatuation, si c'en est une. J'avais la conviction d'avoir agi selon l'instinct populaire beaucoup plus que ceux qui s'annihilaient par l'abstention. Je ne croyais
pas avoir deviné aussi juste, et ma surprise ne fut pas médiocre de découvrir que, tandis que je me croyais téméraire, je notais que timide.
Je m.e tins pour averti, on s'en aperçut à 'r Toccasion du traité de commerce, de Pamnistie, "y du décret du 24 novembre. Je donnai à ces trois actes une approbation plus explicite que je ne l'aurais fait avant d'avoir assisté au spectacle dont je viens de parler.
A Toccasion du traité de commerce, je dis, le i^'^mai 1860 : « L'orateur se demande ce qu'il doit penser de la forme qui a été donnée à cet acte du gouvernement. A côté des résultats heureux qu'il en espère, il voit une chose qui blesse ses sentiments : c'est que ce traité n'a pas été soumis à la discussion devant le corps législatif. 11 aurait préféré que ce traité vînt de l'initiative nationale et non de la seule initiative du pouvoir. Mais s'il y avait là pour lui, pour ses amis, une décision délicate à prendre, en hommes consciencieux qui jî obéissent pas aux excitations de Vesprit de rancune^ qui croient qu"" au-dessus de toutes choses planent la justice et la vérité, ils se sont demandé si le traité de commerce ne serait pas pour les classes ouvrières un bienfait tel qu'ils devraient l'accepter, malgré leurs réserves sur la manière dont il a été conclu. Sans doute il est fâcheux qu'une question si considérable n'ait pas été soumise à l'apprécia-
tion du pays. Mais ce n'est pas la première fois que des droits importants ont été mis en oubli ; quand leurs réclamations se sont fait entendre dans l'assemblée, les protectionnistes les ont-ils appuyées? Aujourd'hui qu'ils se croient atteints, ils se plaignent amèrement. Ils doivent pourtant en prendre leur parti : ce qui vient de se passer n'est qu'un premier pas fait dans une voie où il faut avancer toujours dès qu'on y est entré. Au lieu de se lamenter, qu'ils acceptent donc courageusement la lutte de concert avec cette grande famille ouvrière qui les entoure; qu'ils aident le traité à produire ses résultats; enfin qu'ils commencent à aimer la liberté, non pas telle ou telle liberté, non pas la liberté économique, non pas même la liberté civile, mais la LIBERTÉ SANS ÉPiTHÊTE, la liberté qui est une source de biens et de maux, mais qui porte en elle-même le remède aux maux qu'elle peut produire. »
Le 12 juillet 1860, généralisant ma pensée, je m'exprimai ainsi : « Depuis la dernière session, le gouvernement a réalisé trois grands actes que j'approuve, il a décrété l'amnistie, fait un pas considérable vers la liberté commerciale et fait prévaloir en Italie le principe supérieur de la politique étrangère, le principe de non intervention. Aussi, sur toutes les lois qui ont été et sur toutes celles qui seront la conséquence de ces trois actes, nous lui avons donné
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et nous co7îtinueroiîs à lui donner ^ mes amis et mot, un concours loyaL »
Mon grand éclat eut lieu à propos du décret du 24 novembre 1860. Il est des écrivains qui ont osé dire de cet acte qu'il constituait un progrès dérisoire ; on s'enlève à soi-même tout crédit, lorsqu'on ne recule pas devant dépareilles énormités. Le décret du 24 novembre constitue une des réformes les plus considérables qu'aucun gouvernement ait jamais opérées sur lui-même. Ce fut plus qu'une réforme, une véritable transformation constitutionnelle. La publicité des débats et la présence des ministres à la chambre, les deux points auxquels se peut ramener Tacte de novembre, ce n'est rien moins que le déplacement du pouvoir, sa translation du prince à la nation. On le verra dès qu'une assemblée le voudra. C'est ce qui explique Tacharnement du gouvernement aux candidatures officielles, cet obstacle à ce qu'une assemblée veuille. Du reste, les adversaires du régime impérial ne s'y méprirent pas. En ayant rencontré un des plus intelligents, je l'abordai pour avoir son avis sur la nouvelle du jour: € S'ils continuent dans cette voie, me dit-il avec consternation, il n'y a plus rien à espérer; il feudra que nos fils s'arrangent autrement. »
Le décret du 24 novembre affligea les partisans des dynasties déchues, qui se voyaient enlever leur principale chance de restauration^
et les aboyeurs de décembre, qui sentaient ariiver la fin de leur arrogante domination; la foule applaudit, fut satisfaite, espéra. Je fis comme la foule, et l'avenir, pour la première fois depuis décembre, me parut souriant.
Sans méconnaître l'importance de Pacte, M. Jules Favre fut beaucoup plus frappé de ce qui lui manquait que de ce qu'il contenait, et il voulut l'exprimer. Mon point de vue étant différent, pour que rien ne vînt troubler notre union, je résolus de me taire et je vins à la chambre sans m'être préparé à prendre la parole. Mais en écoutant M. Baroche, je fus emporté par une de ces ivresses oratoires qui, en augmentant la lucidité de mon esprit, lui enlèvent toute possibilité de retenir ses pensées. En vain m'y appliquerais-je, il n'est dans cette disposition aucune idée, quelque profondément que je l'aie enfoncée jusque-là, qui ne m'échappe et ne s'étale en plein jour. Aussi suis-je condamné à n'avoir pas « de pensées de derrière » et à n'admettre dans mon bagage intérieur que ce qui pourra tôt ou tard être déballé devant tous. Dès les premiers mots, je manifestai mon sentiment intime :
« Je commence, messieurs, par remercier M. le président du conseil d'État de la franchise, et aussi, qu'il me permette de le lui dire, de la modération avec laquelle il a répondu au discours de mon ami Jules Favre. Je m'efforce-
rai de suivre le double exemple qu'il m'a donné. Telle est, je crois, messieurs, la vraie manière, la manière sincère et efficace de témoigner notre reconnaissance j'our le décret du 24 710vembrCy dont nous désirons certainement Textension, mais dont nous reconnaissons le courage, la générosité et le bienfait. » (Très-bien 1 très-bien !) — - Peu à peu entraîné par ma propre émotion, je déchirai tous les voiles qui enveloppaient ma conception politique, et, oubliant le lieu où j'étais et ceux à qui je parlais, et ceux qui au dehors allaient recueiUir et juger ma parole, ne reculant pas plus devant le mot propre en présence de cette assemblée, que je ne l'eusse fait me parlant à moi-même, emporté par la fougue d'une inspiration dont je n'étais plus le maître, je prononçai les paroles suivantes : « En 18 14, lorsque l'empereur Napoléon prenait la route de l'île d'Elbe, qu'il traversait la France, vaincu par l'étranger, abattu par cette fortune qu'il avait trop tentée, il croyait qu'il lui restait dans Iç cœur des populations une affection universelle, du moins ses conseillers le lui disaient; aussi son étonnement fut-il profond de se sentir, à mesure qu'il avançait dans le midi de la France, accablé par des malédictions qui étaient déplacées alors, car on devait le respect à cette immense infortune. (Très-bien ! Très-bien !) Plusieurs fois il ne put, nous dit son historien, retenir des larmes qui coulaient silencieusement
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de ses yeux, et qu'il dérobait aux regards des Il commissaires étrangers, ses gardiens. Aussi, ! quand, après quelques mois de retraite à rîled'Elbe^ il rentra, par un coup de fortune ines- ■' péré, dans ce palais des Tuileries qu'il avait quitté quelques mois auparavant, il y appela Benjamin Constant, jusque-là un de ses plus intraitables ennemis, mais qui ne Pavait détesté que par amour pour une puissance encore plus élevée et plus noble, la liberté... Plus tard, lorsque encore plus éprouvé par l'adversité, lorsque après avoir été broyé avec la France sur le champ de bataille de Waterloo, il fut arrivé sur ce rocher où ses douleurs ont fait oublier ses fautes, alors, messieurs, c'est l'empereur actuel lui-même qui me l'a appris (i), alors il écrivit à son frère Joseph, retiré aux États-Unis, cette belle parole que je voudrais voir inscrite ici ; Dites à mon fils qu'il donne à la France autant de liberté que je lui ai donné d'égalité. (Mouvement.) Voilà, messieurs, ce que nous demandons à l'Empereur. Si notre parole pouvait avoir sur lui une influence quelconque, nous lui dirions : Quand on est le chef d'une nation de trente-six millions d'hommes ; quand on a été acclamé par elle ainsi qu'on nous le dit chaque jour; quand, grâce à la force de cette nation
(i) Œuvres compietes de Louis-Napoléon Bonaparte. Notice sur Joseph.
héroïque, on dispose du monde en ce sens que, de quelque côté qu'on se penche, on y amène la fortune -, quand on est le plus puissant parmi les souverains; quand la destinée a épuisé pour vous toutes ses faveurs ; quand tout vous a été accordé; quand, par une chance légendaire, on est sorti de prison pour monter sur le trône de France, après avoir traversé Fexil ! quand on a connu toutes les douleurs et toutes les joies, il reste encore une joie ineffable à goûter qui dépasserait toutes les autres et donnerait une gloire éternelle : c'est d'être rinitia.teur courageux et volontaire d'un grand peuple à la liberté (Très-bien ! très-bien !), c'est de repousser des conseillers pusillanimes et sans foi, de se mettre directement en présence de la nation. J'en réponds, le jour où cet appel serait fait, il pourrait bien se trouver encore dans le pays des hommes uniquement fidèles aux souvenirs du passé j ou trop absorbés par les espérances de Vaveniry mais le plus grand nombre approuveverait avec ardeur. Et quant à moi qui suis républicain... (Bruit. — Plusieurs membres à gauche: Parlez! parlez!); quant à moi, j'admirerais, j'appuierais, et mon appui serait
d'autant PLCJS EFFICACE QU'lL SERAIT COMPLÈTE- MENT DÉSINTÉRESSÉ. » (Marqucs d'approbation. Mouvements divers.)
Quand je m'assis au milieu de Tagitation de l'assemblée, je fus surpris moi-même de ce que
Je venais d'oser; je ne le reg/'ettai pourtant pas. Le lendemain il y eut dans mon parti une clameur qu'une faute du journal officiel rendit formidable. Dans ce temps-là, les députés n'étaient pas admis à revoir les épreuves de leurs discours ; les sténographes purent donc sans être redressés me faire dire, en parlant de l'Em.pereur, quand héros légendaire ^ en réalité j'avais dit, lorsque par une chance légendaire : Le Quant à moi qui suis républicain avait été retranché par ordre du président, ainsi que cela résulte d'une observation sur le procès-verbal. La rectification du héros légendaire ne me préserva pas d'entendre, pour la troisième fois, le mot de trahison. Cette fois-ci je n'en fus ni bouleversé comme à Marseille, ni ému comme en 1867, ni même étonné.
J'avais sans doute approuvé la loi sur les ordres, le traité de commerce, l'amnistie, et il était naturel qu'une adhésion plus chaude suivît un acte plus significatif. Toutefois, je n'avais pas encore montré avec autant de clarté où je tendais \ on avait pu ne considérer mon approbation partielle que comme un stratagème : je déclarai que c'était une adhésion sérieuse. Je compris la surprise, la colère, l'éloignement. — Beaucoup insinuèrent que je ne serais pas renommé; je n'en crus rien, néanmoins je m'y préparai; ma principale préoccupation, pendant les sessions qui s'écoulèrent jusqu'à la fin de la
législature, fut d'exposer ma pensée avec tant de clarté que personne ne pût s'y méprendre ou s'en étonner, afin que, quoi qu'il arrivât, l'honneur fût sauf. Si je succombe, avais-je l'habitude de dire à mes amis, je veux que ce soit étant debout, stantem mori oportet; si je suis réélu, je veux que les plus hostiles ne puissent sans déloyauté se plaindre de ne pas avoir été prévenus.
J'y insiste, car ceci est capital, du 14 mars 1861 jusqu'aux élections de i863, mes discours peuvent se ramener à ceci : a Electeurs, je vous prie de ne pas vous méprendre sur mon compte. Vous n'auriez jamais dû croire que j'étais un démocrate radical; cependant on m'assure que vous l'avez cru. Eh bien! sachez-le, il n'en est rien. Si vous m'avez nommé comme révolutionnaire, ne m'accordez plus vos suffrages; ne me les donnez de nouveau que si vous voulez pour représentant un démocrate libéral, qui, prêt à tout dans l'ordre constitutionnel, est inhabile à la moindre pratique révolutionnaire. » Mon volume de Démocratie et Liberté devrait être reproduit en entier à l'appui de ces assertions; j'en cite quelques extraits :
- Nous ayons compris que notre présence dans cette assemblée impliquait l'abandon de cette doctrine d'impuissance et de fatigue qu'on appelle l'abstention. Ayant abandonné Tabstention, nous aurions cru manquer à notre devoir
d'honnêtes gens si nous nous étions réfugiés dans une opposition systématique, qui est la forme dernière et la plus honteuse de l'abstenu tion. (Très-bien! très-bien!) Aussi, oubliant nos douleurs, nos blessures, nos ressentiments, les yeux uniquement fixés sur les principes, nous avons approuvé le gouvernement quand il a paru sy conformer ; nous Payons blâmé quand il a paru s'en éloigner. » (Séance du lo juin i86i.)(i)
« Ces actes, messieurs (la politique italienne), que je rappelle avec satisfaction, je les approuve : nous ne sommes pas seulement des hommes de