‹ Le 19 janvier. Compte-rendu aux électeurs de la 3e circonscription de la SeineChapitre 6 sur 17 · CRITIQUE, MAIS SURTOUT DES HOMMES DE JUSTICE · texte numérisé non relu

CRITIQUE, MAIS SURTOUT DES HOMMES DE JUSTICE

Cette conduite à Fextérieur ne pouvait pas être sans retentissement et sans conséquence à rintérieur. En effet, elle a amené des actes nombreux, que j'indique seulement, car ils sont récents. L'amnistie d'abord, puis une politique commerciale, libérale, progressive. Pour nous, la parole retrouvée avec la publicité de nos débats désormais reproduits dans leur intégrité, grâce à un système qui certainement a encore les imperfections des choses humaines, qui cependant, je n'hésite pas à le déclarer, est un des meilleurs qui aient jamais été pratiqués dans les assemblées délibérantes. Enfin, le décret du 24 novembre, en nous donnant le droit de discu-

(i) Démocratie et Liberté, p. 25,

ter une adresse, en ramenant dans cette assemblée des ministres orateurs, opère une innovation plus considérable et comm.ence la responsabilité. Tous ces actes ont eu pour conséquence^ qui les hommes qui aiment la liberté et le progrès avant tout, et qui savent subordonner leurs désirs personnels au bien de la patrie, que tous ces hommes ont ressenti un mouvement d'espérance, et cette espérance nous Pavons manifestée publiquement. » (Séance du 4 février i863.)

« Oui, un gouvernement ne doit jamais suivre les partis extrêmes ; s'il les suivait, il cesserait d'être un gouvernement, il deviendrait une aventure. On a comparé la société, avec raison, à une caravane en marche : les uns vont trop vite, les autres s'attardent trop ; entre les deux est le gouvernement, retenant les uns et excitant les autres. Je concède même davantage, messieurs : toutes les fois qu'un dissentiment existe entre une opposition et un gouvernement sur la mesure des choses, sur l'opportunité des actes, eh bien ! je le dis hardiment, moi, député de l'opposition, il est supposable que c'est le gouvernement qui a raison ; il a une responsabiUté que nous n'avons pas, et qui peut lui faire trouver extrêmement difficile ce qui nous par..ît aisé. Nous ne répondons que de paroles; il répond, lui, ce qui est beaucoup plus sérieux, de faits auxquels sont attachées les destinées d'une na-

tion ! C'est là, messieurs, le sens profond d'une parole de Mirabeau dans laquelle on a eu tort de ne chercher qu'une épigramme, et qui contient une profonde vérité, c'est la vraie portée de la maxime connue : « Un jacobin ministre ne .' serait pas un ministre jacobin. » (Rires.) Aussi, ;, messieurs, chaque fois qu'entre le gouvernement et nous il n'y aura qu'une question d'opportunité et de mesure, je consens à avoir tort.

« Nous ne demandons pas au pays, après avoir tout supporté, de ne plus rien supporter du tout : une politique de cette nature ne servirait ni à la liberté ni au progrès -nous ne le provoquons pas à une œuvre de conspiration, mais à une œuvre d'émancipation constitutionnelle ; nous l'engageons à bien se rappeler que, quand on a des moyens légaux à sa disposition, il y a quelque chose de plus sûr et de plus digne que d'attendre la liberté, c'est de la prendre; nous lui conseillons de ne pas oublier que si s'opposer

TOUJOURS EST UN ACTE DE MAUVAISE FOI, approuver

quand même est une erreur, une faiblesse, un mauvai,:; calcul. Ainsi, ni opposition systématique, m approbation systématique; mais l'indépendance et la justice pour être digne de la liberté. » (Séance du 4 février i863.)

« La conclusion de tout ceci, c'est que l'Angleterre n'a pas obtenu la liberté parce qu'elle a respecté la maison de Hanovre; elle a respecté la maison de Hanovre, parce que celle-ci s'est

manifestée à elle comme la meilleure sa.ivegarde de ses libertés. Donc vous déplacez la question, lorsque vous venez offrir à la nation un contrat qui ne se comprend pas et qui nous ramène aux pratiques du droit divin, au temps où un monarque traitait avec son peuple. Aujourd'hui rien de pareil. Les nations choisissent pour leurs représentants ceux qui peuvent le mieux les faire glorieuses, prospères et libres. La meilleure force pour un gouvernement est dans la reconnaissance du peuple. Or ce ne sont pas des paroles, ce sont des bienfaits qui forcent Tadhésion, les sympathies et la reconnaissance du pays. Voilà ce qui s'est passé en Angleterre. Voilà ce qu'aucun gouvernement n'a compris en France. Tous les souverains se sont préoccupés de fonder leur dynastie, et leur dynastie a été emportée-, s'ils s'étaient préoccupés de fonder la liberté, la liberté les eût grandis et affermis. » (Même séance.)

En présence de ces citations, il est impossible à la prévention la plus obstinée de nier que ma conduite, lors de la loi des coalitions et au 19 janvier, n'ait été conforme à ces déclarations si nettes et multipliées jusqu'au superflu. Aussi, quoique ce volume de Démocratie et Liberté soit publié depuis le 2 1 mai 1 867, personne n'a encore relevé le défi qu'il contient et que je renouvelle : a Si quelqu'un, après la publication des documents que je vous soumets, persistait

à vous dire que je n'ai pas été invariablement attaché à la même cause, infatigablement dévoué / à la même idée, demandez-lui de préciser le jour, rheure, l'occasion où Ton m'a vu fléchir. Je provoque à voix haute toutes les contradictions, même celles de la mauvaise foi et de la haine, et je les attends sans crainte. » L'objection unique qu'on m'ait adressée a été celle-ci : « La finesse de M. OUivier a consisté à supprimer de son livre toutes ses manifestations politiques antérieures au décret du 24 novembre 1860. Avec ce point de départ, la décadence politique de M. OUivier est en effet moins apparente. Pour la vérité de l'histoire, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut. » En fût-il ainsi, en quoi cela m'atteindrait-il? fût-il vrai qu'à partir du 14 mars 1861 ma politique ait été différente de celle que j'avais suivie jusqu'alors, qu'en conclure contre moi ? Mes électeurs n'étaient-ils pas avertis? S'ils m'ont renommé en i863, malgré le. changement que j'avais opéré en 1861, et que je n'avais cessé d'accentuer depuis, n'est-ce pas parce qu'ils ont approuvé ce changement et qu'ils m'ont autorisé à y persister? Je ne dis ceci, que par dilettantisme logique, car je viens de prouver que, loin de redouter qu'on remoijitât plus haut, j'y étais le premier intéressé, et que, le 14 mars 1861, il n'y a pas eu transformation mais développement de mes idées antérieures. Aussi aurais-je été empressé de joindre à mon

volume tous mes discours, depuis mon entrée au corps législatit, sans l'obstacle que j'ai trouvé dans Tarticle 80 du décret organique : « Tout membre peut faire imprimer et distribuer, à ses frais, le discours qu'il aura prononcé et qui aura été reproduit par la sténographie officielle, après en avoir obtenu Tautorisation d'une commission composée du président du corps législatif et des présidents de chaque bureau. Cette autorisation doit être approuvée par le corps législatif. » Or, l'autorisation d'imprimer mes discours m'a été constamment refusée jusqu'au 14 mars 1861. Cela m'est encore arrivé depuis : ainsi je préviens mes critiques qu'ils ne trouveront pas dans mon prochain recueil le discours que j'ai prononcé, dans la session de 1868, sur l'antagonisme de M. Pinard et de M. de Saint- Paul; Tautorisation de le publier m'a été refusée.

Le côté de ma conduite politique que je viens d'exposer a été systématiquement omis par ceux qui m'ont attaqué, soit du côté du gouvernement, soit du côté de l'opposition. Comment aurait-on pu, en effet, sans cet artifice, parler de ma mobilité? J'ai dû remettre en pleine lumière ce qui avait été rejeté dans l'ombre. Qu'on ne suppose pas pourtant que je désavoue, dans ma conduite de cette époque, la partie de Tattaque, celle qui a été davantage laissée en relief. Je la réclame au contraire comme un de mes meilleurs titres à la bienveillance de mes concitoyens.

Mon approbation n'est loyale que parce qu'elle n'est pas constante, elle n'est honorable que parce qu'elle n'a jamais amolli l'ardeur de mes revendications libérales.

Après comme avant 1 86 1 , je n'ai cessé de tenir l'aiguillon en main et d'en user avec rudesse, je n'ai cessé de réclamer la liberté des élections, la liberté de la presse, la liberté municipale, la liberté sans épithète, suivant une expression qu'on m'a souvent empruntée depuis^ la responsabilité des agents du pouvoir, la paix, l'ordre dans les finances, la moralité dans les affaires, l'amélioration matérielle et morale • du sort du plus grand nombre *, la liberté sans le désordre , mais l'ordre sans le despotisme. (Séances des 17 février, 28 février 1869, 10 juillet 1860, 3 et 4 février i863). J'ai attaqué la conversion de M. Fould au nom de rarticle4i9 du code pénal (Séances du 8 février, 21 juin 1862); les conventions avec la compagnie du Midi (Séance du 6 mai i863)^ et celles avec le Grand-Central (17 mai 1859) au nom de la probité publique. J'ai défendu la spécialité financière (26 juin 1860), réclamé le contrôle des citoyens dans l'administration de la ville de Paris (19 juillet 1860). J'ai signalé le défaut d'équilibre de nos budgets, établi qu'ils étaient à la fois en découvert et en déficit. J'ai révélé la contradiction qui existait entre M. Magne, le ministre Tant-Mieux, et M. Fould, le ministre

Tant-Pis^ et indiqué la véritable cause de notre malaise financier : « Cette paix indécise et sans sécurité, d^où Ton craint de voir sortir la guerre et qui cependant n'est pas la guerre ; cette paix qui ressemble aux temps orageux où les nuages, chargés de tempêtes et d'électricité, passent audessus de nos têtes sans éclater, mais en énervant, en fatiguant, en ôtant les forces (6 juin 1861). » J'ai attaqué la manie funeste de faire suivre les dépenses improductives de la guerre par les dépenses improductives de la paix, et d'imiter cet agriculteur qui, au lieu de faire succéder sur un même sillon une récolte à une autre^ ou de laisser reposer sa terre, y sèmerait du blé sans interruption. (Séance du 8 février 1862.) Avant qu'un membre nouveau de l'opposition prononçât le mot de vie à outrance, j'avais supplié le gouvernement de cesser, « de bâtir à outrance, de dépenser à outrance, d'emprunter à outrance. » (Séance du 8 février 1862.) Je disais à cette occasion: « Faire passer dans un pays un chemin de fer, c'est comme si dans le désert de Sahara on faisait subitement couler un beau fleuve ; lorsqu'au contraire animé par le fanatisme sans mesure de la ligne droite (rires), on ne^ songe qu'à élever des constructions que les motifs d'hygiène publique ne justifient même plus, alors on crée un danger sérieux pour les finances d'un pays. » Et je rappelais les dernières paroles adressées par Louis XI V mourant

à.son successeur ; « Ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai eu pour la guerre; tâchez de soulager vos peuples, ce que j'ai été assez malheureux pour n'avoir pu faire. » (Séances des 6 juin 1861 et 26 mai 1859). Retranché derrière l'autorité de Turgot, je me suis opposé à la création de nouveaux impôts, aux emprunts, et à cette espèce de banqueroute qui consiste à imposer la rente. (Séances des 8 février et 21 juin 1862.) Je n'ai négligé aucune occasion de signaler l'incertitude et la mobilité qui caractérisaient la conduite financière du gouvernement aussi bien que sa conduite politique: « L'empire a été d'abord un gouvernement absolu ; il est aujourd'hui un gouvernement contradictoire. Je lui demande de devenir un gouvernement régulier, un gouvernement constitutionnel. » (Séance du 4 février i863.) Prévoyant les conséquences d'une résistance prolongée aux vœux progressifs du pays, j'en ai rendu responsable le gouvernement, et malgré les murmures, j'ai maintenu la maxime suivante : « Une révolution est un mal, parce qu'elle est un désordre, parce qu'elle entraîne une interruption de travail, et surtout parce qu'elle lance dans un redoutable inconnu Mais, retenez-le bien, messieurs, les véritables coupables d'une révolution, ce n^^ sont pas ceux qui l'accomplissent (bruit) : ce sont ceux qui, par leur résistance obstinée, l'ont rendue nécessaire! »

— Je suis convaincu, c'est Pinspiration ardente de mes convictions politiques, qu'il n'y a de vrai en ce monde que ce qui peut subir la contradiction, c'est pour cela que j'aime la liberté. Si votre gouvernement est aussi fort que vous le prétendez, s'il est soutenu par une adhésion unanime, vous n'avez qu'une preuve à en donner; permettez à la liberté une contradiction réelle. » (Séance du 5 février i863.)

On a défendu peut-être et exalté la liberté avec des accents plus éloquents, on ne Ta jamais fait avec des accents plus convaincus que lorsque je répondis à M. Baroche, dans la séance du 5 février i863: « Les excès de la liberté^ moi aussi je les connais comme lui, et je les déteste. (Très-bien !) Mais je crois de plus que lui que, de même qu'on ne proscrit pas le feu parce qu'il brûle en même temps qu'il réchauffe, de même qu'on ne repousse pas la religion parce qu'elle a de mauvais prêtres, et la justice parce qu'elle rend de mauvais arrêts; die même qu'on ne condamne pas le mariage parce qu'il y a des adultères; de même qu'on ne refuse pas de commencer une navigation parce que, sur la mer, l'on peut trouver les tempêtes au lieu des vents propices et des nuits étoilées... (Interruption.) Oh! messieurs, vous ne m'empêcherez pas de poursuivre. (Parlez! parlez!) De même on ne doit pas proscrire la liberté parce qu'elle a ses excès! Dans toutes les choses qui sont de cembricJÇt'

messieurs, à côté du bien se trouve le mal. Il faut avoir le courage viril, quand on poursuit le bien, d^accepter les conditions difficiles de luttes, d'efforts, qui sont la beauté, la gloire, la dignité des hautes entreprises. — D'ailleurs, je vous le demande, à vous qui nous contestez la liberté, à vous tjui prétendez que les bienfaits peuvent en être refusés aux nations, à qui donc, je vous le demande, confiez-vous la direction des gouvernements? Ne la confiez- vous pas à des hommes? Est-ce que ces hommes ont été créés d'une autre manière que nous ? Est-ce que dans la Genèse il est écrit que Dieu, après avoir créé les sujets, a créé ceux qui les gouverneraient? Est-ce que^ comme nous, ils ne sont pas exposés à Terreur, aux défaillances, à l'égarement, à toutes les causes qui entraînent nos volontés, qui corrompent notre jugement, qui nous empêchent ou de poursuivre la vérité ou de la voir, ou de l'appliquer intrépidement? Est-ce que vous, vous qui avez le redoutable honneur, la périlleuse mission de diriger les autres, est-ce que vous ne trouvez pas, dans votre élévation même, une cause plus dangereuse de faiblesse? Est-ce que vous n'avez pas lu, entendu les avertissements qui circulent à travers les siècles, dans les écrits de tous les politiques et de tous les moralistes ? Est-ce que vous n'avez pas appris que plus on est élevé au-dessus des autres, plus on est /rompe, parce que plus que les autres

on est entouré d'ambitions personnelles, de flatteurs, d'hommes intéressés à ce que la vérité ne soit ni connue ni accueillie? Est-ce que vous ne savez pas ce qu'il y a de terrible et de fascinateur à la fois dans la solitude de la toutepuissance? Est-ce que vous pouvez ignorer qu'il n'y a qu'un remède à un tel mal, et que ce remède c'est la liberté? La liberté non pas sans frein, comme vous l'avez dit, non pas la liberté absolue, mais la liberté comme l'a dit l'Empereur, dont vous avez pour mandat de nous porter la parole, la liberté sans restriction, la liberté réelle, la liberté entière, non la liberté anglaise, mais la liberté française, celle de nos pères, celle de 89, la liberté source de maux, mais aussi source intarissable de grandeur, de prospérité et de biens. » (Séance du 5 février i863.)

A la veille du 24 novembre, je reconquis le droit parlementaire d'examiner à propos du budget toutes les questions de politique intérieure et extérieure. M. de Mornyme le contesta avec insistance ; je fus plus insistant que lui, je remportai (séance du 10 juillet 1860), et la conquête a été définitive.

Après le décret, je compris le parti que nous pouvions tirer des droits d'amendement, et je proposai à mes amis de condenser chaque année nos principes en quelques formules saisissantes. Quand nous l'eûmes fait, M. Dupin, qui me

portait quelque intérêt, me rencontrant dans rhémicycle, me dit : Pourquoi donner au public |le moyen de vous compter? Après un discours ' qui aura produit de l'effet^ il peut croire que vos adhérents dans la chambre sont nombreux; pourquoi le détromper et lui révéler votre petit nombre? — Pourquoi^! lui répondis- je -, parce que nous voulons qu'on dise maintenant et toujours les Cinq ; parce que nous voulons qu'on ne puisse plus écrire une histoire de Pempire sans nommer les Cinq ; parce que nous voulons créer une légende.

Chaque année, à l'ouverture da la session, nous renouvelions notre programme. Les idées étaient les mêmes, la forme variait suivant les circonstances; elle était toujours très- incisive, et je n'étais pas celui qui y contribuât le moins. J'ai toujours estimé qu'on devait relever la modération des doctrines par la vivacité de la forme et ne pas laisser aux idées déraisonnables le bénéfice de l'impétuosité et de la passion. Je ne saurais exprimer la satisfaction que je viens d'éprouver à relire cette série d'amendements. Alors, ils étaient des hardiesses; en quelques points ils sont devenus des réalités ; ils le deviendront sur tout le reste. J'entends sans cesse demander un programme : le vrai programme démocratique et libéral existe, il a été formulé par les Cinq ; l'introduire dans les faits a été mon unique visée, il a été toujours pour

moi la loi et les prophètes. Je ne m'en suis écarté à propos de la presse que pour l'élargir par la suppression des délits de la pensée et rétablissement du droit commun, et je ne doute pas que, si nous avions pu en délibérer comme autrefois, cet agrandissement de la doctrine primitive n'eût été admis par mes amis, comme il vient de Têtre par les hommes d'État de P Espagne.

vu

LES ÉLECTIONS DIS i863. — Ma profession de foi. — Une lettre à M. Gabriel Picard. — Je suis nommé. — L'attitude que je prends dans la nouvelle chambre n'est que la continuation de celle que j'avais dans l'ancienne. — En quoi l'opposition de i863 diffère de l'opposition des Cinq.

Devant les électeurs^ je ne me montrai pas différent de ce que j^avais été devant mes collègues : mes professions de foi en témoignent. Le i5 mai i863, j'écrivais aux électeurs du Var : « Si Ton vous demande ce que vous voulez, répondez : la liberté pai^ les moyens constitutionnels et légaux^ le couronnement de r édifice jStXon les paroles mêmes de P Empereur.» Le 22 mai, je disais aux électeurs du Havre: « J'ai été Fun des Cinq. Ces simples mots vous disent quels ont été mes principes. J'ai été l'un des Cinq : c'est-à-dire qu'également éloigné de

toutes les exagérations^ ferme mais modérêy y ai poursuivi infatigablement, pendant six années, Talliance de la démocratie et delà liberté. » Enfin voici la circulaire que, le 25 mai i863, j'adressai aux électeurs de Paris :

« Électeurs,, je n^ai plus à vous raconter mes actes et à vous exposer mes doctrines. — Vous connaissez notre but : Talliance de la démocratie et de la liberté. — Vous n'avez pas oublié notre moyen: la justice. — Sans la démocratie, la liberté n'est que le privilège pour quelques-uns; sans la liberté, la démocratie n'est que l'oppression pour tous ; je ne veux ni le privilège ni l'oppression. — Admirer toujours est servile ; blâmer quand même est injuste : je ne veux ni l'approbation systématique, ni l'opposition systématique. — Qui oserait nier maintenant les succès de cette politique ? Nous sommes entrés trois au corps législatif; Tannée suivante nous étions cinq ; aujourd'hui qui ne désire imiter notre exemple ? — Depuis i852, l'abstention nous énervait; l'action nous a rendu des forces. Aujourd'hui la France se réveille, se cherche et se retrouve. — A vous, électeurs de Paris, l'honneur d'avoir commencé ce mouvement ! Avons le devoir de le continuer ! — Pour cela, il faut de la fermeté et de l'union. La fermeté, je suis certain que vous l'avez; sachez aussi être unis. On recherche ce qui nous sépare, ne voyez que ce qui nous rapproche. — Oublions nos divisions

it.

passées, nos ressentiments, nos terreurs, nos colères, nos fautes! — Qu'au i«' juin, il n'y ait plus que deux partis : ceux qui appellent la liberté, et ceux qui la repoussent; ceux qui la croient inutile à la prospérité des peuples, et ceux qui sont sûrs que sans elle, sans les résistances, sans les ardeurs, sans les élans qu'elle suscite, les caractères s'abaissent, les intelligences se stérilisent et la moralité d'une nation diminue, ainsi que son énergie et sa richesse. — Les dépenses augmentent, les impôts s'aggravent, le commerce languit, les villes s'endettent, les conseillers qui surveillent vos finances ne sont pas élus -, il est temps qu'un contrôle légal arrête les entraînements du pouvoir. — Electeurs! c'est parce que j'aime la liberté que vous m'avez élu. Si j'ai mal combattu^ abandonnez-moi: mais n'abandonnez pas la cause sacrée. Soyez-lui fidèles*, affirmez-la avec résolution, affirmez-la avec ensemble. Que par vous elle obtienne un nouveau triomphe ! — Il y a six ans, je vous disais : « Ce qui se passe aujourd'hui est pour la liberté comme une aube ; à vous de faire que cette aube aille sans cesse en grandissant et devienne le jour. » Mon espérance n'a pas été trompée ; l'aube est allée sans cesse en grandissant ; encore quelques efforts et ce sera le jour. »

Ceux qui m'avaient combattu à Marseille, repoussé en iSSy, injurié en 1 860, voyaient ma

candidature avec déplaisir; ils Tattaquèrent un:, moment avec vivacité dans le Courrier du ; Dimanche, S'étant convaincus que leurs efforts seraient vains, ils essayèrent de m'arracher la promesse de changer de conduite. L'un d'eux eut avec moi une conversation qui dura près de quatre heures. Je lui donnai les explications qu'il désirait, je ne lui promis pas de modifier mon allure, et comme il me représentait que les forces de l'opposition allant s'accroître, il était naturel que mon langage s'accentuât, je lui ripostai que la modération d'une opposition doit augmenter avec sa force. J'ai écrit dans ce sens plusieurs lettres. J'en reproduis une adressée à un M. Gabriel Picard (qui n'a de commun avec, mon collègue que le nom). Il m'avait dépeint en termes fort vifs mon impopularité, et il m'annonçait que je l'augmenterais en soutenant la candidature de M. Thiers. Voici ce que je lui répondis :

« Monsieur, je vous remercie de vos deux lettres et je vous prie de m'excuser si je n'y ai pas répondu plus tôt. Je connais les attaques dont je suis l'objet, et comme je ne les ai encourues qu'en remplissant mon devoir et en ayant du sens commun, j'espère les mériter toujours. Je serais enchanté d'être populaire, mais je tiens, encore plus à être honnête et à ne rien sacrifieir de ma conscience pour obtenir les applaudissements de quelques frénétiques. Soyez siàr, d'ail»

leurs, que ces déclamateurs ne représentent pas le peuple, ce peuple de France, si doux, si droit, si sensé dans son héroïsme; ce peuple que j'aime de toute mon âme, auquel je suis dévoué sans réserves et au sort duquel je ne cesse de mainteresser depuis que j'ai l'âge viril. Sur rocéan,àla moindre agitation, Técume s'élève au sommet des flots. De même dans les mouvements politiques : mais je ne me laisserai pas tromper par l'illusion, et je dirai toujours à cette écume : Tu n'es pas le grand, le sublime océan, tu n'es pas le peuple. — Permettez-moi de m'étonner qu'un esprit équitable comme le vôtre s'obstine à repousser la candidature de M. Thiers. Ne pourrait-on pas dire de lui ce que je viens d'écrire de M. Guizot^ l'histoire prononcera sur le ministre, mais pour nous il ne reste aujourd'hui que l'éloquent orateur, le merveilleux historien, le vaillant esprit qui porte avec fierté et sans se lasser le poids des événements et des années. Qu'importe qu'il pense autrement que nous : il pense, cela me suffit. Le péril ne vient pas des hommes qui ont des opinions autres que nous; il vient de la tourbe grossière, qu'elle soit en haut ou qu'elle soit en bas, qui ne croit. à rien, ne se soucie nullement du vrai et n'admire que la force. Gomme l'a dit fermement Girardin, M. Thiers signifie aujourd'hui, non pas l'orléanisme, non pas la glorification du i«^ mars ou de la loi du 3 1 mai, mais la respon-

sabilité des ministres et la liberté de discussion. Les Cinq ont posé les principes, la nomination des anciens parlementaires pousserait à leur application. Croyez à mes meilleurs sentiments.» (26 mai i863.)

Si en 1867 quelques-uns avaient pu se méprendre sur la conduite que je suivrais, ce que jen'admetspasjcela n'était plus possible en 1 863. Depuis trois ans je ne cessais de m'expliquer, et mes déclarations électorales avaient été non moins catégoriques que mes discours. Aussi, pas une protestation ne se fit entendre, lorsque, debout au milieu des rangs de l'opposition, parlant en son nom autant qu'au mien, je m'écriai le i3 novembre i863 : « ... Je trouve exorbitant que, lorsqu'un homme honorable a déposé son serment, lorsqu'il a déclaré qu'il acceptait loyalement un mandat, et que dans l'exercice de ce mandat il respectera la loi constitutionnelle de son pays, je trouve exorbitant qu'une autorité quelconque se permette de publier qu'il ment et qu'il dissimule sa véritable pensée. Je trouve exorbitant que le gouvernement s'attribue le droit de placarder dans toutes les communes d':; France que des citoyens qui ont prêté serment sont des parjures d'avance; que leurs paroles sont des paroles mensongères; que ce que leurs lèvres prononcent, leur cœur le désavoue; que leur opposition n'est qu'une misérable comédie, parce que, au lieu de se dire révolutionnaire,

elle s'intitule légale! Je n'admets pas que le gouvernement s'arroge ainsi le droit d'insulte vis-à-vis de ses adversaires ! (Bruit.) Je n'admets pas que nous, nous qui vous avons donné des preuves de notre fidélité à la loi et de notre respect de la constitution , nous soyons traités comme des rebelles sur lesquels il est permis de courir sus, qu'on nous mette hors la loi et qu'on nous désigne aux populations... (Murmures.) Vos murmures ne m'arrêteront pas... Qu'on nous désigne, disais- je, aux populations comme préparant une révolution. Non, messieurs, nous ne voulons ni les uns ni les autres une révolution. Non, nous ne voulons ni les uns ni les autres porter atteinte à la loi constitutionnelle. Nous ne voulons ni les uns ni les autres nous convertir en minorité factieuse, tentant de renverser ce que la majorité a édifié. (Nouveau bruit.) Nous ne voulons ni les uns ni les autres mentir, dissimuler nos sentiments, soutenir des doctrines auxquelles nous ne croirions pas et donner au pays qui nous écoute le spectacle honteux d'un parjure perpétuel. Ni les uns ni les autres nous ne sommes entrés dans cette enceinte pour jouer un rôle aussi misérable. Le gouvernement, pas plus qu'aucun membre de cette assemblée, n'a le droit de nous accuser d'une attitude que nous désavouons et que rien ne permet de nous attribuer... »

Par mon premier mot, je me replaçai dans la

nouvelle assemblée au point où j'étais resté lorsque la précédente avait disparu. M. de Lamartine m'avait dit un jour que je lui racontais mes combats : « Ne soyez jamais que du parti de votre propre pensée; tracez un sillon assez large pour que tout le monde y puisse marcher après vous*, laissez crier; vous êtes à Pendroit du chemin par où il faut que tout le monde passe, on vous rejoindra. » On m'avait en effet rejoint, et de mon banc j'apercevais ceux qui, après avoir condamné le serment que je n'avais prêté que comme député, s'étaient décidés à le prêter comme candidats. Ce n'était pas au lendemain d'une si belle victoire de ma politique que je pouvais songer à l'abandonner. Je m'y attachai au contraire avec une confiance accrue, le succès passé me semblant le présage des succès futurs. /

Dès les premiers jours il me fut facile de prévoir les déchirements prochains. Les nouveaux venus, éloignés de la chambre depuis longtemps, entraînés par la pression publique à une démarche qui leur avait répugné, étaient enclins à porter dans la politique constitutionnelle, avec laquelle ils n'étaient point encore familiarisés, les procédés de la pohtique de l'abstention qu'ils avaient longtemps préférée. Je n'étais pas dans les mêmes dispositions, et cela apparaissait à tout propos. Je tentai de conjurer la crise en proposant aux Cinq de maintenir leur union.

€ Ne nous séparons jamais, avais-je dit à mes amis, et nous resterons le centre autour duquel tous viendront nécessairement se grouper. » Nous nous le promîmes, mais la situation était çlus forte que nous, et elle nous a entraînés. La ^oi des coalitions fut l'occasion plus que la cause; ce qui n'aurait pas eu lieu à ce moment, se fût produit plus tard. Où les pensées diffèrent, on ne saurait espérer que les actes concordent. Aussi je ne m'arrêterai pas à rechercher à qui appartiennent les torts, à raconter, quoique je Taie notée heure par heure, l'histoire secrète de la rupture. Je ne dirai de la loi sur les coalitions que ce qui est indispensable pour écarter des reproches sous lesquels je ne dois pas rester, je n'irai pas au delà. Me rappeler les réconciliations récentes m'est plus agréable que de ranimer les dissentiments passés. Il serait d'ailleurs puéril d'attribuer aux personnes ce qui est le fait des choses. Si le déchirement survenu 'à propos de la loi des coalitions avait été .amené- par les torts que j'aurais eus, ou qu'on aurait eus envers moi, ma personnalité éliminée, l'accord se serait rétabli, on aurait vu régner entre les quinze, les douze ou les dix-sept la même cohésion qui autrefois exista entre les Cinq. Ena-t-il été ainsi? Ouvrez le Moniteur aux votes importants, à propos de la loi sur la presse, de l'amendement sur la liberté des sociétés, sur le droit de réunion, sur l'amendement des qua-

rante-deux. Qu'y voyez-vous? La plus constante diversité. Sur la même question, tandis que les uns votent pour, les autres votent contre, d'autres s'abstiennent. Dans la plupart des cas, suivant l'expression pittoresque d'un orateur de la gauche, on marche le fusil à volonté. Je ne le regrette pas. L'opposition pas plus que le gouvernement ne peut se développer toujours de même : ce serait d'une insupportable monotonie. Tantôt elle se concentre, tantôt elle se déploie, tantôt elle se resserre, tantôt elle s'éparpille; l'essentiel est qu'elle reste du même côté. L'opposition de 1857 se serait perdue si les Cinq s'étaient écartés d'un seul pas les uns des autres; comptant parmi elle les premiers orateurs de France, l'opposition de i863 se fut paralysée si elle ne s'était pas déployée dans toutes les directions.

L'église catholique, qui, vue du côté humain, est le chef-d'œuvre de l'organisation politique, admet dans ses moyens d'action autant de variété qu'elle en admet peu dans sa doctrine. Elle ne transige pas sur son Credo; dans la pratique, elle s'adapte à tous et à chacun : pour les mondains, elle a la dévotion aisée, aux ascétiques

j elle ouvre ses chartreuses, aux actifs ses trappes;

I saint François attire les dmes tendres, saint "i Ignace captive les âmes militantes; le salut est comme le point central de la forêt, auquel ori arrive par les routes parties des côtés les plus op-

it

posés. Pourquoi dans notre politique laïque ne profiterions-nous pas de cette leçon de la politique sacrée? Pourquoi ne nous déprendrionsnous pas de temps en temps de notre manie d'uniformité? En vérité, ce qui se passe depuis que l'opposition s'est desserrée n'est pas pour nous décourager. A aucune époque l'éloquence française n'avait atteint la hauteur à laquelle l'ont élevée les orateurs indépendants. La discussion tant vantée de 1819 sur la presse ne peut soutenir la comparaison avec celle de 1868. Ces quelques années de liberté ont plus valu pour l'élaboration des idées que dix ans de discipline; elles ont été aussi fécondes, quoique d'une autre manière, que le furent les années des Cinq. Les froissements personnels n'ont été qu'un détail, le tribut payé à la faiblesse humaine-, l'ensemble reste digne d'admiration. Je vous demande donc, à vous qui, comme moi, êtes nés d'un même effort du peuple de Paris, d'oublier les froissements de détail et de ne vous rappeler que les beautés de l'ensemble. Quoique nous n'ayons pas toujours marché dans les mêmes sentiers, nos voix se sont le plus souvent mêlées dans les airs, parce que, après tout, le cri qu'elles poussaient était le même : Paix et liberté I

LA LOI DES COALITIONS. — Une conversation avec M. de Morny — La loi du conseil d'État. — Celle de la commission. — Comment je suis nommé rapporteur. — Ma conduite pendant la discussion. — Lettre de M. Jules Favre. — Mes défenseurs. — M. Emile de Girardin.

Après les élections de 1863, M. de Morny, avec lequel j'expliquerai bientôt mes relations, m'appela et me dit : « Nous parlerons plus tard des libertés politiques que vous réclamez. Dès maintenant je suis d'accord avec vous sur la nécessité de donner l'extension la plus large aux libertés civiles. Il y a longtemps que je pense ainsi; tout est réglementé dans ce pays, c'est un malheur. Dans cet ordre d'idées, qu'y aurait-il de plus urgent à réaliser pour satisfaire les classes populaires? » — Je répondis : « Une loi sur les coalitions, sur les associations et sur les réunions. > — « N'entreprenons pas

trop à la fois, répondit-il, car nous n'obtiendrions rien; commençons par les coalitions; PEmpereur est bon, il aime le peuple, il a déjà marqué son penchant par les grâces accordées à des ouvriers condamnés ; je crois pouvoir vous promettre la loi sur les coalitions. » Elle fut, en effet, présentée dans la session de 1 864. Alors M. de Morny m'appela de nouveau. « Eh bien, vous devez être satisfait? » — « Nullement; la loi est détestable, ce n'est qu'un piège tendu aux ouvriers, un trompe-Poeil. La distinction entre les coalitions frauduleuses et celles qui ne le sont pas, entre les coalitions paisibles et les coalitions violentes est inadmissible. Toutes les coalitions doivent être interdites, ou elles doivent toutes être permises. Cette loi a été préparée par des personnes qui, étant les adversaires du principe qu'elle consacre, n'ont l'air de l'accepter que pour mieux l'étouffer. L'Empereur, auront-elles pensé, a parfois des caprices démagogiques : arrangeons-nous pour qu'il se les passe au meilleur compte possible ; ne le contrarions pas, consentons à préparer une loi en faveur de la liberté des coalitions ; puis reprenons-lui indirectement, ce qu'il a eu la faiblesse d'accorder; comme il n'est guère jurisconsulte, il ne découvrira pas l'artifice. — Je ne sais s'il vous convient déjouer ce jeu; pour moi, je ne m'y prêterai pas, j'attaquerai votre loi et je démasquerai la tromperie. » — Je continuai avec véhémence;

aujourd'hui, je serais plus calme, j'ai trop souvent vu depuis fonctionner ce système qui consiste à annoncer pompeusement une liberté qu'on détruit ensuite dans la réglementation et dans la pratique^ alors je me trouvai pour la première fois en présence de cette politique basse, tortueuse, imprudente, et je ne pus contenir les sentiments qu'elle m'inspirait. M. de Morny écouta sans m'interrompre, puis, après avoir réfléchi un instant, il dit : ce Vous avez raison, il faut faire ou ne pas faire, avoir l'air de faire serait déloyal et, comme vous dites, imprudent. Il y a un moyen d'arranger cela : tâchez d'entrer dans la commission, modifiez la loi, je m'emploierai pour que les modifications soient admises et pour que vous soyez nommé rapporteur. » — J'acceptai la proposition. Je fus un des commissaires choisis par la chambre, et j'eus l'heureuse chance d'avoir pour collègues des esprits libéraux, intelligents et surtout loyaux (i). Après de longues séances, nous arrêtâmes le projet qui est devenu la loi actuelle. Dans sa forme nouvelle, il n'avait aucune ressemblance^ avec la conception équivoque du conseil d'État, il était la réalisation de l'amendement des Cinq : t Les dispositions du code pénal sur les coalitions doivent être abrogées. »

(i) MM. Chcvandier de Vaidrôme, Tlioinuci u*. la Turmélière, Jules Simon, Arman, Buffet, Paul Dupont, Nogent Gainl-Laurens, Pinart.

La. désignation d'un rapporteur devint affaire d'Etat: M. Rouher se prononça contre ma nomination; l'Empereur, interrogé, fut aussi contraire, sans cependant exercer aucune pression sur ceux qui le consultaient ; M. de Morny tint bon, la majorité de la commission aussi, et je fus nommé.

Les raisons qui avaient décidé M. Rouher et l'Empereur à repousser ma nomination eussent dû la faire accueillir avec joie par l'oppositicn. Que pouvait-elle désirer de mieux que de voir un des siens devenu le patron de la première loi populaire présentée depuis 1 852 ? Quel prestige cela ne lui aurait-il pas assuré! Le peuple aurait été fier de rattacher le nom de ses élus à une mesure de réparation, depuis si longtemps réclamée, et de pouvoir se dire : c'est leur main qui a fermé pour toujours la porte des prisons dans lesquelles un si grand nombre d'entre nous et des meilleurs ont expié leur courage à défendre le droit ! La portion flottante du public, le grand parti anonyme, dont l'adhésion fait les succès définitifs, auquel on avait coutume de nous représenter comme des parleurs incapables Qt des déclamateurs haineux, eût été frappé de l'hommage rendu par nos adversaires eux-mêmes à notre patriotisme et à notre équité. Et que notre rôle dans la discussion eût été beau ! Entre le gouvernement et la majorité hostile ou ébranlée

nous eussions été les arbitres. Du coup nous prenions la dictature morale de Topinion, et nous entraînions le gouvernement vers nous: nous en obtenions, et, en cas de résistance, nous lui imposions, le couronnement de Tédifice, dont nous n'avons conquis que quatre ans après, une espèce de simulacre au 19 janvier. Aussi je fus stupéfait quand je m'aperçus que ce résultat, dont j'étais d'autant plus fier qu'il était inespéré^ était accueilli avec froideur, avec défiance, et qu'on voulait le laisser à mon compte particulier. Pourquoi donc? Est-ce parce que sans le droit de réunion le droit de coalition est paralysé, et que la loi n'établissait pas le droit de réunion? Sans le droit de réunion, le droit de coalition est gêné, non paralysé : j'en atteste les centaines de mille ouvriers qui se sont coalisés aussitôt après la loi. Qu'importait d'ailleurs? Est-ce que sans le droit de réunion, le suffrage universel n'est pas gêné ? Serait-ce cependant un motif pour ne pas coopérer à l'établissement du suffrage universel, s'il n'existait pas, sauf à ré- . clamer ensuite'le droit de réunion ? Quand deux choses unies entre elles par un lien logique de dépendance manquent, n'est-on pas plus près de les obtenir toutes les deux quand on en acquiert une, que lorsqu'on reste privé des deux ? N'eston pas aussi beaucoup plus sûr de recouvrer une créance de cent mille francs quand le débiteur apporte cinquante mille francs, que lorsqu'il ne

veut pas tirer un centime de sa Dourse? Au surplus, Popposition, qui demanda le droit de réunion dans ses discours, ne le réclama pas dans son amendement : elle se borna à invoquer le droit commun; or, le droit commun n'impliquait pas le droit de réunion, puisque la liberté des réunions publiques n^existait alors dans aucun cas et pour personne.

Est-ce donc par fanatisme pour le système dit du droit commun que le don que j'apportais, a été rejeté ? C'eût été le sacrifier à un maigre plat de lentilles. Ce système du droit commun n'est que la conception incohérente d'un jurisconsulte inexpérimenté. Il n'a obtenu un moment de faveur que grâce à la puissance des orateurs qui ont eu le tort de s'en laisser séduire. Sous prétexte de droit commun, on proposait un véritable droit exceptionnel. Le droit commun était dans la loi que nous présentions. D'ailleurs, la préférence pour le système du droit commun motivait la présentation d'un amendement, elle n'expliquait pas le rejet de la loi. Est-ce que certains orateurs de la gauche ont voté contre la loi sur la propriété littéraire, parce que leur amendement sur la perpétuité a été rejeté? Est-ce que la gauche entière a voté contre la loi sur la presse, parce que l'amendement sur le jury et tant d'autres n'ont pas été accueillis ? Dans ce fait, que j'étais rapporteur, n'y avait-il pas une raison de

plus pour se conformer à un usage dont on ne s'est jamais écarté qu'à propos de la loi des coalitions? Me serais-je trompé, entraîné par je ne sais quel mirage, me serais-je égaré, fourvoyé, n'avais-je pas droit à quelque indulgence, moi qui en définitive avais ouvert, la voie? Méritais-je qu'au premier manquement, si c'en était un, on me tirât dans le dos, qu'on m'infligeât l'outrage public de voter, en la présentant comme une mystification, contre une loi dont j'affirmais la valeur et que je défendais? N'avais-je pas le droit d'obtenir au moins les égards que depuis on n'a, dans aucune circonstance, refusés à des ennemis déclarés?

Me répondra-t-on que j'ai été le provocateur, que j'ai exaspéré mes amis, en les traitant de factieux? On l'a en effet écrit et surtout dit. Mais quand et où ai-je traité mes amis de factieux? — A la fin de mon premier discours, dit-on, et voici le passage qu'on allègue : « Je termine en examinant une considération commune aux trois discours qui ont été prononcés, au discours de . l'honorable M. Seydoux, au discours de l'honorable M. Kolb-Bernard et au discours de l'honorable M. J. David. Ces honorables orateurs ont pensé que nous accordions trop ou trop peu, et, saisis tout à coup pour le droit de réunion ou d'association d'un amour qu'ils n'avaient pas manifesté jusqu'alors, ils nous reprochent de n'avoir pas ajouté à la loi sur les

coalitions le droit de réunion et d'association. Ma réponse sera double. Je dirai d'abord

; que nous n'aurions pu agir ainsi sans faire une loi de privilège. On nous demande une loi sur les coalitions de patrons et d'ouvriers. Or, nous ne supposons pas qu'on puisse considérer comme cémocratique et libéral, comme prudent surtout., d'établir le droit de réunion pour les ouvriers, tandis qu'on continuerait à le refuser aux autres portions de la société. Le droit de réunion est un et indivisible. Il faut l'accorder à tous ou le refuser à tous. L'accorder à quelques-uns en le refusant à d'autres, ce serait constituer un privilège : ce que nous ne voulons pas admettre. (Très-bien ! trèsbien!) — J'ajoute en second lieu que c'est

une mauvaise manière d'agir que de refuser un progrès sous prétexte qu'il est incomplet. Oh ! je connais cette théorie et je l'ai vue décrite avec un art admirable dans les mémoires de Mallet- Dupan sur la première révolution. C'est la théorie du pessimisme. Elle consiste, lorsqu'un gouvernement déplaît en principe ou qu'on n'agrée pas sa marche générale, au lieu de faire ce que doit faire selon moi tout homme d'honneur et de bon sens, d'approuver ce qui est bien et de blâmer ce qui est mal, elle consiste à tout critiquer, à tout attaquer, surtout le bien, parce

^ que le bien pourrait profiter à ceux qui Taccomplissent. (Marques d'adhésion.) Ainsi agissaient

les émigrés lorsqu'au lieu de rester dans le pays, de se rendre aux assemblées, aux sections, pour empêcher la domination des mauvais, ils allaient à 1 étranger et rendaient ainsi plus facile un triomphe qui, par ses exagérations, devait leur ramener la majorité. Ainsi ont trop souvent agi les partis qui se sont succédé parmi nous. Aussi^ messieurs, que reste-t-il dans notre pays après tant d'agitations? Beaucoup de ruines, beaucoup de beaux et grands discours, et pas d'institutions libérales ; et tous, à quelque passé que nous appartenions, nous sommes contraints de regretter souvent de n'avoir pas, au lieu de nous être laissé absorber par des querelles stériles, de n'avoir pas soutenu les hommes de bonne volonté qui dans un temps s'appelaient Roland, Martignac dans un autre, ou plus tard de tout autre nom, de n'avoir pas accepté les réformes partielles qu'ils nous offraient, et d'avoir trop sacrifié à rimplacable satisfaction de nos rancunes personnelles. (Vive approbation.) Quant à moi, messieurs, je n'appartiens pas à cette école. Je ne suis pas pessimiste, je prends le bien de quelque main qu'il me vienne. Je ne dis jamais : « Tout ou rien, » maxime factieuse et redoutable. Je dis : t Un peu à chaque jour; » et je n'oublie jamais la célèbre parole : « A chaque jour suffit sa peine. » Aujourd'hui la loi des coalitions, demain celle des associations. Et puisque l'honorable M. Jérôme David me de-

mande cette déclaration, je n'hésite pas à la faire : Dans Pacte du gouvernement je ne vois pas seulement ce qui n'y est pas : le droit de réunion et le droit d'association ; j'y vois aussi ce qui est : la liberté de coalition. Je ne me borne pas à regretter ce qui manque; je remercie de ce qu'on donne. » (Très-bien! très-bien! — Applaudissements prolongés. — De nombreuses félicitations sont adressées à l'orateur.)

En vérité, comment ce passage aurait-il pu s'appliquer à mes amis ! Aucun, à ce moment de la discussion, n'avait pris encore la parole. On n'avait entendu que MM. Seydoux, Kolb- Bernard et Jérôme David. Mon discours était une réponse à ce dernier. Pour que mon objurgation s'appliquât à la gauche, il eût fallu que celle-ci eût déjà déclaré son intention de voter contre la loi , elle n'en avait rien fait, et il y a plus : en arrivant à la séance, j'avais été instruit qu'elle n'avait pas pris de parti définitif, qu'elle se réservait d'en adopter un au cours de la discussion. Toutefois, j'admets que la gauche ait eu le droit de se sentir atteinte par mes paroles, ne le perdit-elle pas aussitôt ? M. Jules Favre me répliqua avec verdeur; or, voici comment j'accueillis sa réplique :

« Vous me permettrez de croire qu'il est inutile que j'affirme moi-même mon honneur et ma conscience... (Vive approbation.)

f M. Jules Favre. Personne ne les conteste!

« M. Emile Ollivier. ... Et j'ai le légitime orgueil de croire que je puis, lorsque je suis en paix avec moi-même, ne me sentir effleuré par aucune parole. (Très-bien !) Je répondrai seulement à celui que je persisterai à appeler mon éloquent ami, je répondrai à Thonorable M. Jules Favre en opposant une déclaration à la déclaration que vous venez de recueillir. Il a reconnu, — cela ne m'étonne pas de sa part, et cette déclaration m'a réjoui, — qu'il fallait avoir une âme perverse pour refuser le progrès par haine de la main qui l'offre. (Très-bien!) Je reconnais avec lui qu'il n'est pas juste non plus de s'abandonner aux approbations faciles qui permettent tout; qu'il faut toujours, au-dessus des expédients que le jour amène, que le lendemain condamne, placer les principes que le cours du temps confirme et qui, quelquefois obscurcis par des nuages qu'amoncellent des mains intéressées, finissent toujours par se dévoiler et briller d'un radieux éclat. (Très-bien! très-bien !)

« J'espère qu'à entendre mes paroles il éprouvera la même joie que j'ai ressentie à écouter les siennes, et qu'il y verra la preuve que ni l'un ni l'autre, grâce au ciel, nous n'avons abandonné ce qui est le bon sens, la vérité et la justice^ et que si un désaccord existe, il porte sur une appréciation de fait, qu'un examen logique, qu'une discussion impartiale, peuvent, je crois,

donner au premier venu le moyen de trancher avec équité.

« En me résumant et en embrassant d'un . coup d'œil toute cette discussion, je dis à ceux i que je rencontre comme adversaires : Je crois ^ que vous vous trompez. Vous qui êtes en face de moi, vous pensez que la loi accorde trop. Vous, mes amis, vous croyez qu'elle n'accorde pas assez. Vos deux assertions se détruisent l'une par l'autre ; elles ne peuvent pas être vraies à la fois, elles ne sont vraies ni l'une ni l'autre. (Marques d'assentiment.) La loi accorde, mais elle n'accorde pas trop ; elle accorde le juste et le nécessaire. A vous qui êtes en face de moi, je dis avec la plus profonde conviction : Votez la loi, car sur cette matière, il n'y en a pas en Europe qui soit plus sagement prévoyante. Et à vou§, mes amis^ je dis: Votez la loi, car il n'y en a pas en Europe qui soit plus véritablement libérale. (C'est vrai I c'est vrai !) Quant à moi, messieurs, qui crois que le but suprême de la politique est, non pas de flatter et d'exciter le peuple, mais de l'élever et de le soulager*,... (Très-bien!) quant à moi qui ai voué à cette cause tout ce que j'ai de forces, je suis certain de n'y avoir jamais été plus fidèle que lorsque j'ai travaillé à la loi actuelle; et, pour le présent comme pour l'avenir, c'est avec confiance que je revendique hautement et fièrement, ma part de collaboration \ * (Très- bien !

très-bien! — Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Ces explications parurent avoir si bien effacé i. le désaccord, que pendant une suspension M. Pi4 card s'approcha de mon banc de rapporteur et * me serra la main avec émotion. Après la clôture de la discussion générale, M. Jules Favre revint une troisième fois à la charge contre la loi, et bien qu'il se fût exprimé avec une extrême dureté, je me bornai à lui répondre : « Un des privilèges de la vérité, c'est qu elle communique à ceux qui la défendent le calme qui réside en elle et qui la rend toute puissante. Aussi, quel que soit Tétonnement douloureux que m'aient causé certaines paroles du discours que vous venez d'entendre, je persisterai à ne répondre, ainsi que je l'ai fait jusqu'à ce moment, qu'en prouvant que j'ai raison, et que les adversaires de la loi ont tort. » (Très-bien ! très-bien !) (2 mai 1864.)

Je n'ai donc pas traité mes amis de factieux : bien plus, auprès 3es anciens Cinq avec lesquels je tenais à rester uni, j'ai tenté tout ce qui était possible pour éviter une rupture; je suis allé jusqu'aux prières. Aussitôt que mon rapport m'eut été envoyé en épreuves, je le communiquai à MM Jules Favre et Picard, en leur offrant de modifier tout ce qui pourrait leur déplaire. M. Jules Favre me répondit : « Mon cher ami, je viens de terminer la lecture de votre rapport.

que je trouve très-remarquable, quoique peutêtre un peu trop savant. Il ne m'a pas converti, mais je suis sûr que la discussion ne fera, en établissant notre commune indépendance, que fortifier notre étroite alliance pour la défense de la liberté. Merci de votre affectueuse comn".unicationet mille amitiés sincères. (19 avril 1864.)»

Quelle est donc la cause de l'ostracisme que j'ai subi ? Pourquoi en moi seul a-t-on trouvé suspecte une conduite qui depuis a paru naturelle dans les autres? Je me le demande encore. J'ai appris dans l'histoire que le sort de ceux qui osent est d'être-plus ou moins lapidés jusqu'à ce que tous les imitent \ et comme à ce moment, poussés par leur nature, ils osent autre chose, on les lapide encore en attendant qu'on les imite de nouveau. Ils vont ainsi jusqu'au jour du repos : alors leur mémoire obtient la justice qui leur a été refusée à eux-mêmes, et il n'est pas mal qu'il en soit ainsi, afin qu'ils ajoutent à leurs mérites celui qui achève tout, le désintéressement. — Peut-être est-il dans ma destinée d'être un de ces oseurs !

Quoi qu'il en soit, lorsqu'après cinq années écoulées^ j'examine cette loi devenue de l'histoire pour moi aussi bien que pour les autres, je persiste à la trouver irréprochable : elle me serrible le type de la loi parfaite, parce qu'elle est le type de la loi conçue d'après les données pures de la science. En elle il n'y a rien de relatif; on n'y

peut toucher que pour la gâter. Elle a tenu plus qu'elle n'a promis : elle a amené la loi sur les sociétés coopératives et celle sur les réunions publiques. Pour les travailleurs elle a été un affranchissement; pour les patrons, les plus prévenus commencent à s'en convaincre, elle est la soupape de sûreté ; elle n'a pas résolu le problème de l'alliance du capital et du travail, elle n'avait pas cette prétention ; mais, en éliminant de la discussion ce qui était injuste, elle l'a pacifiée. Depuis le commencement de ce siècle, le peuple n'a fait que deux conquêtes, l'une politique, l'autre sociale : la conquête politique, c'est le suffrage universel; la conquête sociale, c'est le droit de se coaliser. Je considère comme un bonheur d'avoir contribué pour une part importante au second de ces actes d'émancipation populaire. Avoir inscrit mon nom au bas de cette belle loi de justice et de loyauté suffira pour que mon passage dans les assemblées n'ait pas été inutile.

Je ne saurais quitter ce sujet sans reporter ma pensée reconnaissante vers ceux qui m'ont soutenu dans cette tourmente. Un écrivain du talent le plus élevé se prononça en ma faveur dans un écrit anonyme qui fut remarqué (i). IS Impartial dauphinois, c\\xo\(\utddiï\s une opposition très-ferme, se sépara de mes détracteurs.

(i; La Trahison d'Emue OlUvier, chez Dcntu, 1864*

« Il n'est pas rare, disait-il, et l'histoire est là pour l'attester, de voir sans raison sérieuse un parti jeter, même de bonne foi, à la face d'un homme le reproche d'être un transfuge, un traître et d'avoir fait fléchir^ par mesquine ambition ou basse cupidité, les inspirations de sa conscience et l'indépendance de sa parole. Mais l'histoire est là aussi pour attester que la postérité n'a pas toujours accepté ces jugements passionnés, et ratifié ces accusations. » Mes amis de 1848, MM. Victor Thouron et Fulcran Suchet, de Toulon, m'offrirent une candidature au conseil général du Var, afin que ma constance fût attestée par ceux-là mêmes qui avaient assisté à mes débuts.

L'appui principal me vint de M. Emile de Girardin. La plume en main tous les jours, il me défendit dans des articles admirables d'éloquence et de dialectique, avec autant d'ardeur que l'eût fait un père ou un frère. Il a été pour moi comme le bouclier à l'abri duquel j'ai pu cheminer jusqu'au bout. J'ai surpris dans cette circonstance le secret de sa puissance sur le public, qui en dépit des haines a survécu triomphante à toutes les vicissitudes. Elle n'est ni dans sa ténacité au travail, ni dans la sûreté de son jugement, ni dans son expérience : elle est dans sa passion. Ce qui pour tant d'autres est jeu d'esprit ou alignement de phrases, pour lui est une émotion allumée au plus profond de

rêtre. Ne vous laissez pas tromper par cette parole brève, saccadée, dédaigneuse des banalités, par cet abord sévère : sous cette apparence de glace il y a du feu. Aussi comme tout ce qu'il écrit est senti, de premier jet, comme tout cela vit, court, s'élance, se précipite, arrive ! comme tout cela intéresse, émeut, remue ! Quelquefois survenant le matin, alors qu'il écrivait son article, je l'ai trouvé dans un transport égal à celui de l'orateur à la tribune. De pareils hommes se trompent quelquefois, ils ne se perdent jamais ; leur ascendant subit des éclipses, il n'a pas de déclin; jusqu'à la fin ils s'imposent comme une puissance. Il n'y a d'éphémère que l'influence des thuriféraires mielleux, qui font de la platitude une muse, et qui se croient des politiques inarrivables parce qu'ils sont capables, dans la même journée, après avoir souri à Pompée de baiser les pieds de César i

l'isolement. — Ma quatrième trahison. — Ma résolution de

persister dans la même politique. — Lettre à un électeur. — Au rédacteur en chet de l'Impartial dauphinois. — Discours au banquet de Turin. — Une pensée de Marc-Aurèle.

Me voilà donc abandonné par mes amis, seul î Le cri de trahison recommence cette fois d'une force à assourdir les moins attentifs ; pour avoir coopéré à la loi la plus démocratique, la plus libérale qu'il y ait, je suis accusé d'avoir renié la démocratie et la liberté (i) ; pour avoir obtenu

(i) Pour qu'on ne me soupçonne pas d'exagération, je cite entre mille autres l'extrait suivant : « M. Emile Ollivier, cet ex-républicain fanatique, vient de jouer un tour à la démocratie, qui l'a fait ce qu'il est. Son rapport sur les coalitions est une trahison. Toute la presse de Paris le hue, excepté Emile de Girardin, ce qui a donné lieu à ces vers :

...Il (Emile de Girardin) vend des terrains à Marseille, A Compiègne il vend l'Olivier. »

du parti conèêrvâteur une réforme qu'il refusait depuis un demi-siècle, je suis bafoué comme m'étant livré au parti conservateur. Je m^'éloignai momentanément des séances du corps législatif pour me recueillir et délibérer en moimême sur le parti que je devais prendre. Ma délibération ne fut pas longue. Demander grâce à la gauche, ma dignité me Pinterdisait non moins que la conviction que je n'avais eu aucun tort à me reprocher. Me précipiter dans les bras qu'on m'ouvrait du côté de la majorité, me • rallier au gouvernement ? c'était ce que désiraient 1 mes ennemis personnels; partant de cette idée que je vis dans l'adoration de moi-même, ils n'étaient pas éloignés de supposer que dépité, ahuri par le bruit qu'ils faisaient autour de moi, me voyant seul, je prendrais un parti désespéré, et que dans un premier mouvement de colère, de trouble, d'indignation, je me livrerais à ceux qui alors m'entouraient de prévenances et d'éloges. Ils ne croyaient pas à ma trahison : ils ne la dénonçaient que pour m'y pousser. On a vu des accusations injustes produire cet effet. «Ne persécutez pas, a dit Royer-CoUard, un honnête homme pour une opinion qu'il n'a pas, vous la lui donneriez.» Ils me connaissaient mal: certaines tentations n'existent pas, quand on est parvenu à une véritable hauteur morale. La colère est en moi, comme « le feu dans le caillou qui, à force d'être frappé, laisse échapper une

étincelle et à Tinstant redevient froid ». Je n'eus pas même l'idée d'abandonner, par dépit, des convictions, fruit de vingt années d'études. Je m'y attachais au contraire, de toute la souffrance que me valait la fidélité que je venais de leur témoigner, et je résolus de continuer seul l'œuvre commencée avec d'autres. Lorsque Savonarole, arrivé au pied de son bûcher, entendit la formule de dégradation qui le retranchait de l'Eglise militante et triomphante, il sortit de son silence et dit, en levant les yeux au ciel: « de l'Église militante, oui, de l'Eglise triomphante, non. » Je m'appropriai, en la retournant, la formule du dominicain et je dis à ceux qui visent à renouveler dans la démocratie rintolérance de l'orthodoxie c}u moyenâge : « Vous pourrez me retrancher de la démocratie triomphante , si vous êtes les plus forts ; je vous défie de me retrancher de la démocratie militante ! »

Mes résolutions affermies, je ne négligeai aucune occasion de les manifester. Le 1 5 mai 1 864^^ je répondais à un électeur : « Je vous ai dit dans ma profession de foi : ni approbation systématique, ni opposition systématique. En soutenant une loi que l'avenir proclamera bonne, j'ai rempli la parole que je vous avais donnée... Je reste fidèle à la politique des Cinq, et j'espère bien que la force de la raison y ramènera tout le monde. » En remerciant le rédacteur de l'/m-

partial dauphinois y je lui écrivais le 23 mai suivant : « Vous avez déterminé à merveille ma situation. L'ignorance ou la calomnie tentera en vain de la dénaturer. Il n'est pas un homme sensé et de bonne foi qui puisse s'y méprendre. Conquérir la liberté, si cela se peut, sans courir l'aventure d'une révolution : voilà mon but. La justice la plus rigoureuse et la plus impartiale : voilà mon moyen. En politique, on est l'otage de ses idées. Aussi, aucun homme politique sérieux, ayant l'esprit de gouvernement, ne peut dire qu'il ne sera jamais dans la nécessité d'accepter le pouvoir. Ce qu'il peut du moins affirmer, c'est que cette nécessité de participer au gouvernement n'existe qu'autant qu'on peut le faire avec dignité, avec honneur, en restant fidèle à ses principes. Il faut l'aveuglement de la haine pour me supposer d'autres visées. Voilà plus de quinze ans que je suis dans la politique, défendant la même cause par les mêmes moyens. Ce n'est pas lorsque j'ai trouvé dans l'estime publique la seule récompense dont j'aie besoin que j'irai donner aux honnêtes gens le désolant spectacle d'une faiblesse qui serait encore plus sotte que coupable... »

J'écrivais le 4 mai à un de mes anciens amis : « Je ne comprends pas bien le sens que vous attachez au mot de tiers-parti. Ce n'est pas ainsi que je caractérise ma politique. Mon but est toujours de poursuivre l'alliance de la démocra-

tie et de la liberté contre les prétentions exclusives des conservateurs même libéraux, des jacobins soit bonapartistes soit républicains. »

Si la loi me l'eût permis, je vous eusse réunis autour de moi, vous mes électeurs, pour vous donner immédiatement les explications que je résume aujourd'hui en ces pages. Les membres du parlement italien m'ayant offert un banquet à Turin, en réalité c'est à vous que je m'adressais par dessus les Alpes, lorsque je disais, le 8 juin :

«... Laissez-moi vous dire en quoi a consisté ma trahison. Pendant bien longtemps les démocrates ont cru que les moyens révolutionnaires étaient seuls efficaces : ils avaient raison lorsqu'il s'agissait de peuples auxquels tout autre moyen d'action était interdit, et qui n'avaient à choisir qu'entre la soumission et la révolte. Ils ont encore raison partout où la situation est encore semblable. Ils ont tort partout où il existe une constitution, étroite ou large, qui institue un système d'action légale. Dans ce cas, sans médire du temps passé ni méconnaître l'héroïsme de ceux qui nous ont devancés dans la lutte de la liberté contre l'oppression, je crois que les procédés révolutionnaires, loin d'être efficaces, sont nuisibles, et que l'action légale, constitutionnelle, est seule puissante, sûre, décisive. Accepter les institutions de son pays lors même qu'on les aurait voulues meilleures, puis se servir

de tous les moyens légaux pour les améliorer, les modifier, les transformer, voilà le devoir du vrai patriote, voilà la politique des temps actuels ! . . . Du reste, quand nos principes généraux seront conformes, ne soyons pas intolérants les uns pour les autres, n'ayons pas la prétention que nos voix résonnent de même : rappelonsnous que la beauté d'une harmonie résulte de la variété des instruments qui composent Torchestre, et qu'elle disparaîtrait si tous répétaient à r unisson la même note. »

Si cette situation ne m'irrita pas, elle m'attrista; longtemps après j'écrivais : « Il me revient de divers côtés qu'enfin les plus rebelles commencent à se persuader que je veux pousser au ministère la liberté et non ma personne. Je souris amèrement quand je pense que j'ai pu être soupçonné du contraire, moi qui suis tellement las de la vie publique, de ses misères, de ses platitudes, de l'absence de foi chez les acteurs, de la monotonie de l'action, que j'ai déjà plus d'uAe fois médité en moi-même, après une retraite motivée, de m'ensevelir dans quelque coin ignoré. J'ai résisté à la tentation, parce que je suis convaincu qu'en ce moment personne ne continuerait mon rôle. J'attends d'être relevé de ma faction par un échec ou par l'avènement d'un successeur plus digne que moi de la grande cause de la justice. On estime fort parmi nous le talent. La fidélité à sa parole, la délicatesse,

l'nonneur, enfin toutes les paities dofti î'ensemble constitue Thonnête homme ne sont pas moins prisées. Il est une autre honnêteté plus précieuse que For et que les diamants et plus rare, celle de Tesprit, à laquelle nous n'attachons aucun prix. Tel qui dans sa vie privée est probe jusqu'à la vertu, n'aura aucun scrupule d'altérer l'argument d'un adversaire, de défigurer ses actes, de calomnier ses intentions afin de le rendre haïssable, de le déconsidérer et d'en avoir raison. Ces procédés, qui sont de droit commun dans notre temps et dont tant d'hommes célèbres n'hésitent pas à se servir, me paraissent aussi méprisables que des détournements d'argent. »

La conclusion de tout cet épisode est dans une belle parole de Marc-Aurèle : «c II faut être comme la vigne qui donne son fi-uit et qui ne demande plus rien, et se prépare à porter d'autres firuits dans sa saison. »

M. DE MORNY. — Scïi portrait. — Époquc à laquelle comîi Mcèrent nos relations. — Quel fut leur caractère. — Ses intentions libérales. — Sa réconciliation avec le prince Napoléon. — Ma dernière conversation avec lui.

J'étais plus que résigné à mon isolement, je commençais à en goûter la douceur, lorsqu^un personnage important vint m^ rechercher : je veux parler de M. de Morny.

Charles-Quint disait du cardinal d'Ossat : ff Pour déjouer la sagacité de d'Ossat, se taire ne suffit pas; il faut encore ne pas penser devant lui. » On pouvait dire ainsi de M. de Morny, la pénétration était sa qualité dominante et il en avait conscience : Lorsque vous causez avec quelqu'un, dit-il un jour, écoutez ce qu'il pense, non ce qu'il dit. Seulement, tandis que chez la plupart, la pénétration en dévoilant les côtés multiples des choses conduit à l'indécision, chez

M. de Morny elle ne servait qu'à rendre la résolution d'autant plus inébranlable qu'elle avait été mieux préparée. D'autres ont la hauteur d'esprit que donne la méditation, ou les coups de foudre de la passion, ou le brillant de l'imagination ; il avait ce qu'il y a de plus exquis dans le bon sens. Il ne savait presque rien au delà de ce qu'apprend l'expérience propre, mais il devinait beaucoup, et quand ceux qui savaient avaient discuté devant lui, il allait droit à la raison décisive. Il ne s'éloignait pas d'un dessein parce qu'il offrait quelque péril ; où n'y en a-t-il pas, avait-il coutume de dire. Contre les périls il comptait sur l'audace, et avec d'autant plus de raison que son audace n'avait rien d'emporté, qu'elle restait maîtresse d'elle-même, car il ne confondait pa5 la timidité qui perd tout avec la prudence sans laquelle rien ne réussit. La sensibilité de l'esprit qui, chez les médiocres, tourne à la mobilité, cet écueil de toute grandeur, n'allait en lui qu'à la flexibilité, qui est le don propre de l'homme d'État. Il ne confondait pas l'entêtement avec la fermeté, et il savait écouter les conseils des hommes aussi bien que la leçon des événements. Nullement spéculatif, il mettait peu d'intervalle entre la résolution et l'acte. Il se conduisait par des intuitions, non par des principes. Le but déterminé, il ne regardait pas aux moyens et il estimait légitime tout ce qui était utile ; toutefois il n'était ni dur, ni

cruel/ ni vindicatif, et des moyens violents il n'aimait pas le superflu, à quoi tiennent surtout les âmes basses. Sa vie manquait d'austérité, on y sentait le défaut d'une inspiration morale supérieure; il ne prétendait qu'à être le modèle accompli de l'homme d'honneur selon le monde. Une invocation au droit l'eût peu touché , il se fût rendu de suite à un appel à la générosité. Il avait assez de franchise pour un politique, et, malgré son indifférence, il était capable d'amitié. D^ même que tous ceux qui ont trop aimé les femmes, il n'avait pas de tendresse; il y suppléait par la grâce, la facilité d'humeur, l'esprit, l'enjouement, par une séduction triomphante. Dans ses manières aucune pose, aucune morgue, le naturel le plus charmant. Il était toujours affable, n'avait jamais l'air pressé, quoiqu'il fût trèsoccupé. On ne pouvait l'approcher sans ressentir pour lui de l'attrait, puis de l'attachement. J'ai entendu parler de son amour de l'argent qui l'engagea souvent dans des affaires équivoques ; je n'en puis rien dire, il ne sîest jamais déployé devant moi sous cet aspect. Comme président, il jouissait d'une autorité incontestée sur la majorité par sa situation personnelle, sur la minorité par son respect des franchises de la discussion , sur tous par la vaillance de son esprit et la finesse de ses reparties. Il n'avait pas de facilité d'élocution, le mot ne lui venait pas, de suite, il le cherchait quelquefois, il finissait toujours

par le trouver. Il avait l'esprit ouvert, il appréciait chez les autres les dons qui lui étaient propres aussi bien que ceux qui lui manquaient ; quelque hostile qu'il fût à la thèse soutenue devant lui, il ne refusait son admiration ni à l'éloquence ni àPesprit-, Tartiste surnageait aurdessus de rhomme de parti. En résumé, malgré certaines lacunes du côtç de Tordre moral ou peutêtre à cause d'elles, il avait les parties maîtresses de rhomme d'État de premier ordre. Je ne le dirais pas s'il vivait : pourquoi le tairais-je aujourd'hui? Un jour que Talma venait de réciter un fragment de Corneille devant un jeune ecclésiastique auquel il donnait des leçons, celui-ci, après l'avoir regardé un instant les larmes aux yeux, lui dit : Combien la parole de Dieu eût été belle dans votre bouche ! Que de fois aussi en admirant les facultés exceptionnelles de M. de Morny, ne me suis- je pas écrié : Combien l'amour de la liberté eût élevé un pareil homme !

J'étais d'abord bien éloigné de supposer qu'il le comprît jamais, car, parmi tant d'absurdités débitées sur mon compte, celle qui a fait de M. de Morny l'inspirateur de mes actes décisifs m'a surpris plus que toutes les autres. Assurément ce n'est pas lui qui me décida à prêter le serment. Il n'eut pas non plus, que je sache, de part à mon discours du 17 mars 1861, dans lequel dégageant la politique que le serment im-

plique, je posai les principes dont mes actes, postérieurs n'ont été que la conséquence ou leS développement. A cette époque, il n'existait! pas de rapports entre nous, et il disait que j'entrais dans les questions comme un bœuf dans la boutique d'un faïencier. Il y avait à peine quelques jours que je lui avais adressé la parole pour la première fois dans les circonstances suivantes : le décret du 24 novembre, dû aux conseils de M. Walewski autant qu'aux siens et plus encore à l'inspiration personnelle de l'Empereur, venait detre publié; il s'en était réjoui, et, me rencontrant avec mon collègue et ami M. Brame, devant la grille du corps législatif, il m'aborda et me dit : Eh bien, j'espère que vous êtes content ! — Oui, je suis content. Seulement si vous désirez connaître mon opinion, permettez-moi d'ajouter ceci : De ce jour vous êtes fondés ou perdus. — Comment cela ? riposta-t-il. — Vous êtes fondés , si ce n'est qu'un commencement, vous êtes perdus, si c'est une fin. Il me regarda sans rien me répondre et nous quitta.

La vérité est que c'est sous mon action que les idées de M. de Morny se modifièrent, et il avait la bonne grâce d'en convenir. A partir de mon discours du 1 7 mars, il se produisit dans son esprit un ébranlement qui ne cessa de s'accroître jusqu'à son dernier jour. Il n'avait d'abord songé qu'à me gagner, mais souvent en

pareil cas qui croit gagner est gagné. Pendant quelque temps, je répondis peu à ses avances, je l'évitai et je ne causais avec lui que dans les couloirs ou au fauteuil. Je ne fus vaincu que par le billet suivant : « Samedi 27 septembre. Ecosse. Monsieur et cher collègue, je lis dans un journal le malheur qui vous a frappé ; les bons rapports que nous avons eus ensemble, Pestime que j'ai de votre caractère et la sympathie que j'éprouve pour vous, me font désirer que vous ne me croyiez pas indifférent aux chagriris que vous éprouvez. J'ai seulement voulu vous donner cette assurance, car je n'ai pas la prétention de chercher à vous consoler d'une perte que je sais bien grande et bien irréparable par tout le bien que j'ai entendu dire de madame Ollivier. Croyez, monsieur et cher collègue, à mes sentiments les plus sympathiques et les plus dévoués. »

Il venait à moi dans une de ces heures de détresse où le moindre verre d'eau est d'un prix inappréciable \ j'allai à lui, et aussitôt, avec réserve, avec discrétion de part et d'autre, commencèrent des échanges d'idées. Je ne tardai pas à comprendre, au bout de quelques conversations, en écoutant moi aussi ce qu'il pensait plus que ce qu'il disait, la préoccupation que par délicatesse il n'exprimait pas, que par échappées toutefois il me laissait deviner. Je saisis la première occasion propice pour dis-

siper tout malentendu. Vous croyez, peut-être, lui dis- je, que je rêve d'être ministre et que vous m'aurez satisfait si vous m'obtenez un tel bonheur. Vous vous trompez. Je n'aime pas les grandes phrases et je ne veux pas me poser en Cincinnatus ou en Caton, je vous dirai donc tout uniment : vous vous trompez et vous perdrez votre temps avec moi, si vous croyez que vous m'allécherez par cet appât. J'ai dit le fond de ma pensée dans le discours qui nous a rapprochés, « mon appui sera d'autant plus efficace qu'il sera désintéressé, » je ne sortirai pas de là -, vous ne pouvez donc m'attirer que par des satisfactions données à mes idées. — Il accueillit au mieux cette explication; dès lors nos relations, qu'aucun sous-entendu ne gêna plus, devinrent tout à fait libres, abandonnées et confiantes. Il en résulta la campagne des coalitions. Je l'aidai aussi dans la préparation d'une loi sur les chèques. Néanmoins, il n'y avait pas là de quoi me satisfaire. Je le pressais chaque jour avec plus de vivacité de tenter pour les libertés politiques ce qu'il venait d'achever pour une des plus importantes libertés civiles. Je passais avec lui de longues heures à exposer, discuter, répéter, défendre mes idées. Il fut longtemps rebelle, il écoutait avec bienveillance, m'accueillait avec bonté et il ne cédait pas. Il me disait souvent : « Voyez combien on est peu reconnaissant de ce qui a

été concédé par le décret du 24 novembre. > A quoi je répondais : c Quoi que vous accordiez, vos ennemis ne vous en seront pas reconnaissants et ils se serviront des facilités Ubérales que vous leur aurez concédées pour vous mieux combattre^ seulement la liberté vous donnera pour leur résister une force que vous ne trouvez pas dans vos lois dictatoriales. »

Quand je quittai Paris, à la fin de la session de 1 864, la lumière commençait à luire dans son esprit; il commençait à comprendre que rester dans l'histoire Fauteur principal du 2 décembre, était une gloire bien lugubre, et qu'il n'était pas inutile de s'en ménager une autre. Pendant mon absence, la lumière augmenta, et un de mes amis lui ayant dit à POpéra : « Ollivier prétend que vous le compromettez, il répondit : Croit-il donc qu'il ne me compromette pas aussi ? Mais non, ajouta-t-il, nous ne nous compromettrons ni l'un ni l'autre, nous nous illustrerons ensemble. » Quand je revins à Paris, en décembre 186 5, dès que nous eûmes échangé les premiers compliments, il me dit : « Je suis décidé et il y a mieux, je me suis mis d'accord avec Rouher. L'Empereur est surtout arrêté par des considérations d'opportunité, nous le convaincrons dans quelque temps, peut-être demain. Il s'agit d'être prêt; rédigez un programme et si nous nous mettons d'accord, consentez à rentrer aux af-

faires avec Rouher ^t moi. Qui pourra vous blâmer puisque ce sera pour appliquer vos idées ? » Je le félicitai de sa résolution et surtout de Fentente avec M. Rouher. « Vous pouvez compter tous les deux sur mon dévouement -, je serai votre soldat le plus intrépide, mais laissezmoi en dehors des affaires. Je vous serai bien plus utile resta,nt libre et désintéressé ; le pouvoir d'ailleurs m'ennuierait. A Marseille, j'en ai été dégoûté pour toute ma vie. S'il s'agissait de traiter, de décider, de mener les grandes affaires, à la bonne heure; mais passer presque toute la journée à donner des signatures, à recevoir des solliciteurs, à trancher de misérables questions, car c'est en cela que consiste surtout l'occupation, du ministre, voilà qui est au-dessus de mes forces. > A quoi il me riposta : « Est-ce que vous vous imaginez qu'il me plairait davantage de quitter les loisirs et la tranquillité de ma position pour subir les tracas qui vous effraient ? Cependant je suis prêt à y consentir, à la condition que vous deveniez mon collègue : sans vous, je n'entre pas aux affaires ; et croyez- vous que vos idées de liberté auront beaucoup gagné à cette solution ?» Il paraissait surtout frappé de ce qu'il y aurait de magnanime dans ce spectacle d'un des vaincus et d'un des vainqueurs de décembre se rapprochant pour fonder, par une réconciliation, la liberté dont la haine n'avait pas encore pu doter la France. Aucun de ses arguments ne me

toucha autant que celui-là. Cependant je ne me rendis pas et il ne se rendit pas non plus; nous nous réservâmes de reprendre la discussion quand Theure serait venue. Hélas ! la mort nous en a dispensés.

En attendant, nous nous mîmes à peu près d'accord sur le programme à présenter. A lui comme à moi, il parut que le mieux serait, au lieu de procéder par réformes successives, d'agir avec ensemble, de compléter selon lui, d'effacer selon moi, le coup d'État de décembre par un coup d'éclat libéral. Il avait particulièrement compris la nécessité de permettre aux ministres de rester députés, et d'établir la liberté de la presse. Je l'avais bien convaincu qu'il n'y avait pas de position sûre entre l'asservissement des journaux et leur liberté. Nous pensâmes aussi que la discussion de l'adresse était une coutume vicieuse, surannée, et qu'à l'entassement des discussions en quelques jours, il fallait préférer leur éparpillement pendant toute la durée de la session ; et dans notre programme nous inscrivîmes le droit d'interpellation à la place du droit d'adresse. Il était bien entendu que ce droit d'interpellation serait sérieux et libéralement réglementé. Sur la politique étrangère, nos opinions étaient aussi les mêmes. Il ne s'était pas rendu compte autant que je l'avais fait de la signifîcaîion du principe des nationalités et son esprit

peu accessible aux généralisations d'idées, en avait peu de souci \ autant que moi, toutefois, il voulait Tunité de Tltalie, la réforme de la papauté, la paix avec ses deux fondements nécessaires, le respect du principe de non-intervention et Tamitié avec l'Angleterre.

Que d'observations fines j'ai recueillies dans ses conversations! Il aimait à revenir sur son rôle pendant les derniers jours de la monarchie de juillet et il s'indignait contre les membres du gouvernement impérial, qui, dans l'opposition alors, le traitaient de borne, et qui, aujourd'hui, se roidissaient contre tout progrès libéral. Il m'a raconté plus d'une fois la visite qu'il rendit à Louis-Philippe avant la session qui fut la dernière de la monarchie de juillet. 11 crut devoir l'avertir des dangers qui s'annonçaient. Le roi Louis-Philippe sourit, lui prit amicalement l'oreille et lui dit : « Soyez sans inquiétude, jeune homme, la France est un pays qu'on mène avec des fonctionnaires publics. » L'antagonisme des conseillers de l'Empereur, qui, la plupart du temps, au lieu de s'occuper de l'intérêt public, ne pensent qu'à se supplanter auprès du maître commun, était ce qui le blessait et l'inquiétait le plus, et ce qui le ramenait le plus vite aux idées de liberté. Il .m'a raconté des traits navrants qu'il est mieux de taire.

Une fois, il me proposa de me conduire aux Tuileries-, je le priai de renoncer à cette pénis

sée : je serais enchanté de causer avec l'Empereur, s'il en exprimait le désir, lui répondis-je, mais je trouve ridicule, quand on n'a aucune prétention personoelle, d'aller offrir des conseils à qui ne vous en demande pas.

Pour accroître les chances de notre tentative, je lui conseillai de se réconcilier avec le prince Napoléon, dont il était séparé depuis le 2 décembre. Je ne cédais pas aux illusions d'une amitié reconnaissante en lui représentant qu'un concert libéral serait incomplet sans l'accession de cette puissante individualité qui, dans toutes les situations, eût obtenu, par son instruction, son amour du travail, la variété de ses aptitudes, par sa vive et forte éloquence, d'être remarquée et comptée. Je touchais à une plaie vive , il eut de la peine à s'y décider; il finit par y consentir. Je ne veux rien vous refuser, me dit-il, je le ferai pour vous : annoncez au prince que j'irai à son bal. Le jour du bal, il ne put quitter sa chambre, madame de Morny se rendit seule au Palais- Royal, ce qui surprit ceux qui n'étaient pas dans le secret des choses.

Notre dernière entrevue me revient souvent en mémoire : elle précéda sa mort de peu de jours ; il n'avait autour de lui que quelques personnes de son intime confidence ; il se faisait péniblement la barbe devant une glace; il ne soupçonnait pas cependant la gravité de son état, car il causait comme quelqu'un qui doit

vivre. Pour la centième fois, je revenais sur Purgence d'un changement de conduite, et comme une des personnes qui Tentouraient présentait des objections : « OUivier a raison, il faut faire ce qu'il conseille et sans retard. » Le même interlocuteur objectant qu'un personnage qui pendant un temps pensait de même, avait changé d'avis et croyait qu'il îi'y avait qu'à se tenir derrière ses lignes et à se défendre, « il est absurde, riposta-t-il avec vivacité^ en politique, on ne reste pas derrière ses lignes, on avance ou on recule. » Ces paroles sont les dernières que je lui aie entendu proférer.

J'ai révélé ces particularités ignorées ou mal connues afin que l'histoire tienne compte à lamémoire de M. de Morny des sentiments libéraux de ses derniers jours, et qu'après avoir dit : il fut un des auteurs du coup d'État de décembre, elle ajoute : il eût voulu devenir l'auteur d'un coup d'éclat libéral. Il n'en a pas eu le temps, et p2ut-être sans le témoignage de celui dont il a fait emprisonner le père, ne serait-il pas jugé autrement qu'un Saint- Arnaud I

L*AMENDEMENT DES 42. — De cc qu'on appelle le tiers- parti. Appréciation des principaux députés qu'on y a rattachés. Mon discours du 27 mars i865 : que l'heure est venue pour Tempire de donner la liberté. — Pourquoi l'amendement des 42 ne fut pas possible dans la session de i865. — Dans quelles circonstances j'ai vu l'Impératrice. — Ma première entrevue avec l'Empereur. — Du droit de réunion. — Ma définition de la politique de Mirabeau et du jacobinisme. — L'amendement des 42. — Détails sur sa préparation, sa discussion. — Ma réplique à M. Rouher. — Un mois de journalisme. — Définition et critique de la démocratie césarienne. — Mon article sur la guerre entre la Prusse et l'Autriche.

M. de Morny disparut de la scène le lo mars. Cet événement déjouait mes combinaisons et me rejetait dans l'isolement. M. Rouher sembla vouloir continuer les relations commencées avec M. de Morny, il me proposa une entrevue; je l'acceptai, mais il resta dans le vague, je ne lui demandai pas d'en sortir; peu à peu, n'é-

tant plus tenu en haleine par personne, il se laissa insensiblement couler vers les idées de résistance et nous en vînmes à ne plus nous adresser la parole.

N'espérant plus rien de Pinitiative du pouvoir et décidé à ne pas me tenir en repos, je regardai autour de moi dans la chambre. La disparition de M. de Morny y avait produit Peifet de la chute d'un grand arbre dans une forêt : on vit ceux qui étaient couverts par Tombre imposante. La discipline à partir de ce moment devint aussi un peu moins étroite, et Ton put mieux s'apprécier. Or, voici ce qu'il me sembla voir : D'abord un groupe de fanatiques, nommé dans la salle des conférences les mamelucks, duquel je n'avais à espérer que des murmures, ce qu'ils m'ont libéralement accordé en toute occasion ; puis une masse considérable composée d'hommes honnêtes, bienveillants, quelques-uns tels que MM. Segris, Larrabure, Louvet, d'une haute distinction, desquels on pouvait espérer de la tolérance, même de la sympathie, quelquefois un acquiescement intérieur, mais qui par situation ou par caractère répugnaient aux initiatives hardies ; la gauche, groupée tantôt autour de MM. Thierset Jules Favre, tantôt divisée entre les deux ; Berryer seul, comme il convient à un témoin aussi imposant des anciens jours ; enfin, entre la gauche et le centre, un certain nombre d'individualités flottantes qu'on a groupées

sous un seul nom, le tiers-parti, bien à tort, puisqu'elles ne pensent pas de même et que rarement elles agissent de concert (i). En première ligne dans ce groupe se présentait M. Buffet, personnalité sérieuse, en qui l'autorité due à une vie grave et à des fonctions éminentes bien remplies était accrue par un talent remarquable d'orateur *, M. le marquis d'Andelarre, ferme, vaillant, un maître en matière de finances; M. Latour-du-Moulin, qui après avoir assisté silencieusement à deux législatures venait, en se séparant du centre, de révéler de véritables aptitudes politiques et de prouver que lorsqu'on a quelque chose d'original à dire, on a de suite achevé son apprentissage d'orateur ; M. le marquis de Talhouët, âme noble, élevée et bonne ; M. Lambrecht, esprit rare, fin, qui se placera

(i) Un jeune écrivain qui a débuté par une œuvre distinguée, M. Eugène Lamy, dans son opuscule sur le Tierspartij a fort bien démêlé ce que j'indique. Il a moins exactement défini ma politique, lorsqu'il a cru qu'elle tendait à l'établissement d'un pouvoir exécutif vivant de sa propre puissance, gouvernant et le pouvant faire malgré les assemblées. Je ne crois pas, en eflet, que les assemblées soient aptes à gouverner, mais je pense qu'il leur appartient d'indiquer la direction dans laquelle il faut marcher et de désigner au souverain les hommes qu'il doit choisir pour gouverner. Seulement je ne pense pas que pour établir un ordre constitutionnel réel, il faille rajeunir les anciennes fictions constitutionnelles. En général, M. Lamy a pris pour le but de ma politique ce qui n'en est que le moyen. Ces rectifications lui prouveront combien j'ai été touché de la courtoisie bienveillante avec laquelle il m'a discuté, quoique je n'eusse pas l'honneur de le compter au nombre de mes amis.

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au premier rang dès qu'il le voudra; M. Brame^ qui dit en tribun entraînant et spirituel les vérités les plus sensées ; M. Chevandier de Vaidrôme, d'une remarquable intelligence, perspicace, actif, résolu et très-habile dans Part d'organiser une action commune ; le spirituel marquis de Grammont, notre doyen et en même temps le plus jeune de nous; M. Martel, un improvisateur logique; M. deChambrun, qui, dans le conseil et dans les bureaux, a déjà acquis Pautorité due à un penseur éloquent, et qui la conquerra devant le pays ; M. Plichon, au langage incisif; M. de Janzé, laborieux, sûr, écrivain élégant, aussi intrépide à la tribune qu'un zouave sur le champ de bataille; M. Maurice Richard, rompu aux affaires, prompt à Tassimilation, rendant attrayante par la douceur une réelle solidité de caractère, et sachant dans le discours unir la facilité à la logique.

Dès que chacune de ces personnalités se sera multipliée par quelques nouveaux venus , le groupe flottant se divisera : il en sortira un centre droit, un centre gauche, une gauche constitutionnelle. Peut-être alors naîtra-t-il aussi un tiers-parti qui se balancera entre le centre gauche et le centre, espérant rencontrer le pouvoir dans Toscillation. Jusque-là, il serait chimérique de viser à la création d'un parti avec des éléments, qui, riches sans doute, sont plus encore disparates et irréductibles à une quantité com-

mune. Aussi personne n'y a-t-il songé; nous n'avons jamais eu les uns et les autres que la prétention de nous allier pour une campagne déterminée, après laquelle chacun reprendrait sa liberté d'action.

Ce résultat même ne fut pas aisé à obtenir. Pour le préparer en comblant les distances, je présentai dans la séance du 27 mars i865, un exposé complet de mes vues. Ce discours est un des plus importants de ma carrière. Je commençai par rendre hommage à ce que le gouvernement avait fait pour les libertés civiles; puis je signalai son immobilité en ce qui concerne les libertés politiques, et je lui demandai d'en sortir. J'invoquai d'abord la raison, puis la nécessité:

« Les nations ne se composent pas d'une seule génération, elles se composent de générations successives qui se suivent et se remplacent. Or, la génération qui a vu la chute de Louis-Philippe, celle qui a traversé les épreuves de la république, qui a assisté au coup d'Etat à l'inauguration du régime impérial, disparaît ou se fatigue. A sa place surgissent des générations nouvelles, pleines de vigueur, pleines d'illusions, pleines de force, qui n'ont pas traversé ces épreuves qui pour nous ont été une leçon peut-être trop dure ; ces générations demandent à vivre, elles demandent à entrer à leur tour dans l'arène, et elles étouffent sous les contraintes du régime politique actuel.

(Mouvement.) Ah, messieurs, vous n'êtes pas éternels (et il semble que depuis quelque temps la mort se charge de nous le rappeler bien souvent!) songez à vous préparer des successeurs. Vous vous êtes formés dans les luttes de la liberté ; ouvrez cette école à ceux qui viennent après vous. Dans Toisiveté oii elle vit, la jeunesse se corrompt ou s'irrite^ dans Tactivité où la liberté rappellera, elle s'apaisera et repoussera des impressions qui la troublent. (Mouvements divers.) Votre expérience modérera son ardeur; son élan stimulera votre prudence : et ainsi s'opérera, avec profit pour tous, Tunion de ceux qui viennent avec ceux qui s'en vont. Nous avons, en France, la manie de faire des lois *, nos codes en sont encombrés. Ce n'est pas cependant Toeuvre principale des gouvernements. Ce ne sont pas surtout des lois qu^ils doivent faire, ce sont des hommes. Si vous ne faites pas des hommes, vous aurez créé, si vous le voulez, une machine que les théoriciens trouveront superbe, mais qui, un beau jour, s'arrêtera faute d'une force motrice suffisante. Et n'ayez pas d'illusion ! vous chercherez en vain tous les moyens, vous aurez en vain recours à tous les procédés, pour élargir votre cercle : tant que vous n'aurez pas donné la liberté, quoi que vous fassiez, entre ceux qui gouvernent et les générations nouvelles, un vide immense existera que rien ne pourra combler. » (Mouvement prolongé.)

Enfin j'invoquai Pexpérience : « Ce n'est pas^ comme certains professeurs de politique nous le disent, pour n'avoir pas assez résisté que les gouvernements passés sont tombés ; ils sont tombés pour avoir trop résisté, pour n'avoir pas cédé à temps. (Bruit.) Céder ne suffit pas, il faut céder à propos, ni trop tôt, ni trop tard. (Chuchotements.) Quand on cède trop tôt, on a tort, parce qu'on accorde à une agitation superficielle ce qui ne doit être concédé qu'à un mouvement profond. Les nouveautés ne doivent pas être trop aisément accueillies; il faut les obliger à un stage. Quand une opinion ne sait pas attendre, quand elle ne peut pas survivre aux premiers refus, elle ne mérite pas d'être prise en considération. (Très-bien !) Mais il ne faut pas non plus céder trop tard. Quand on cède trop tard, messieurs, à la colère s'ajoute le mépris; et la chute n'en est que plus profonde, et elle est sans dignité. — Pour l'empire, je le crois, il n'est pas trop tôt, il n'est pas trop tard : c'est le moment. » (Mouvement.)

Ma conclusion était très-nette :

« J'ose le dire, messieurs, et j'accepte sans crainte la responsabilité de cette opinion, la liberté ne s'établira jamais au milieu des effervescences, des agitations, des tumultes qui suivent une révolution. (C'est vrai! c'est vrai!) D'une révolution ne peut surgir qu'une dictature. La liberté ne naîtra qu'au milieu du calme et sous

régide d'un gouvernement tutélaire, sûr de son lendemain. (Très-bien! très-bien!) Pour donner à ces sentiments la confirmation d'un acte, quoique je n'approuve pas complètement le projet d'adresse, quoique j'eusse désiré plus de force et de netteté dans l'expression des aspirations libérales qu'il indique, je ferai ce que je n'ai pas encore fait depuis que je suis entré dans cette assemblée, je voterai pour l'adresse...

... A l'égard du gouvernement, mon vote, vous le comprenez sans peine, après mes critiques, ne peut pas être un vote de satisfaction entière. Je n'ai pas une autorité suffisante pour dire que c'est un vote d'encouragement; je me bornerai à dire que c'est un vote d'espérance.

... Je veux donc espérer. Si je me trompe, messieurs, si la défiance qui perd l'emporte sur la confiance qui sauve, si nous avons encore le douloureux spectacle d'une nation qui s'impatiente, puis qui s'irrite en présence d'un gouvernement qui reste inerte, puis qui s'obstine-, si de nouveau nous devons opter entre la force qui comprime et la force qui renverse; si ces mauvais jours doivent revenir où les amis de la justice, ne trouvant plus de place tenable entre les extrêmes, sont obligés de se retirer de la lutte ou de s'abandonner à un courant dont ils ne sont plus les maîtres; si nous devons voir encore notre pays passer de la fatigue des mouvements trop lents à la rapidité trompeuse des mouve-

ments déréglés ; si nous devons encore être ballottés du trop au trop peu, de Faction à la réaction^ du désordre à l'arbitraire-, si cette déception nous est réservée, mon âme en sera déchirée. Même alors, je ne regretterai pas la tentative que je poursuis avec obstination depuis 1861; je ne regretterai pas — dussé-je pendant un temps être considéré par les uns comme un politique NAÏF, par les autres comme un ambitieux vulgaire — je ne regretterai pas d'avoir employé toutes les forces de ma volonté à provoquer la conclusion paisible d'une alliance durable entre la démocratie et la liberté par la main d'un pouvoir fort et national. » (Très-bien! trèsbien !)

Quelles railleries n'ai-je point eu à essuyer à la suite de ce discours! « Montrez- nous donc ce qu'a produit votre vote d'espérance, » me demandait-on avec ironie dès le lendemain. — Il a conduit, dans la chambre, à l'amendement des 42; en dehors de la chambre, au 19 janvier. Il n'est cependant pas possible de supprimer le temps et d'obtenir qu'un gland mis en terre devienne aussitôt un chêne.

Par malheur, la question romaine vint se jeter au travers de notre entreprise de rapprochement et la dérouter. La gauche ayant résolu de garder le silence pour ne pas gêner l'attaque de M. Thiers, je dus défendre contre cet illuscre orateur l'unité de l'Italie, le principe des natio-

nalités et la convention du i5 septembre. En vain m'étais-je efforcé de ne blesser personne et de maintenir ma discussion dans les hauteurs, en vainavais-je terminé par un appel à la conciliation : « Ceux qui examinent superficiellement le monde physique ou moral n'y aperçoivent qu'antagonisme^ ceux qui Tétudient profondément n'y découvrent qu'harmonie. L'apparence est que les forces répandues de toutes parts se heurtent pour s'entre-détruire; la réalité est qu'elles se heurtent pour se contenir, afin que de leur équilibre résulte Tordre final. Quand la lutte est trop bruyante et trop prolongée, c'est que la forme n'est point encore trouvée, dans laquelle l'accord se réalisera. Il n'y a aucune incompatibilité radicale qui empêche la religion de se concilier avec la liberté. Cette conciliation aura lieu. La religion et la liberté sont comme deux flammes qu'on ne peut pas éteindre : l'une éclaire les espérances de la cité future, l'autre éclaire les travaux de la cité présente. Elles s'uniront un jour; et alors, messieurs, il en résultera un clarté nouvelle et éclatante dont le monde sera réjoui! » (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements sur plusieurs bancs.)

Il est des susceptibilités qu'aucune précaution n'est assez savante pour ménager et pour lesquelles ne pas adhérer est inexcusable, à plus forte raison s'opposer, même avec la plus respectueuse modération.

Ma réponse à M. Martel sur les effets de la loi des coalitions ne fut pas de nature à effacer, auprès de certains de mes collègues, le souvenir de mon intervention dans la question romaine. L^honorable orateur avait relevé avec vivacité les abus des coalitions. Je lui répliquai : « A cause de quelques prétentions exagérées, est-il juste d'oublier tant de grèves conduites avec calme et inspirées par la justice? Il y en a eu un grand nombre, à Paris notamment; je les ai suivies avec beaucoup d'attention, et je ne crains pas de soutenir qu'en général elles ont révélé la sagesse des classes ouvrières, et démontré le progrès qui s'accomplit dans leur esprit. (Réclamations sur plusieurs bancs.) Dans ces classes ouvrières, il se produit, en ce moment, un mouvement admirable, digne de toute approbation : c'est le mouvement des associations ouvrières. On peut différer d'opinion sur les associations ouvrières, soit au point de vue économique général, soit au point de vue de leur aptitude à s'adapter aux faits de la production, — et je ne voudrais pas, par des paroles imprudentes, inspirer des espérances exagérées, — mais quoi qu'on pense des associations ouvrières en elles-mêmes, il est impossible de nier qu'elles ne soient jusqu'à présent pour l'ouvrier une excitation à la bonne conduite, à la prévoyance, à l'épargne, et un moyen qu'il a saisi avec empressement d'élever son niveau moral et matériel... Pour juger la liberté, dans le

domaine des coalitions comme ailleurs, qu'on mette à son passif tout le mal qu'elle a permi-,, tout le mal qui sans elle n'aurait pas été possible^ j'y consens encore, car sans cela il n'y aurait pas de justice. Mais qu'on n'omette pas d'inscrire à son actif le bien qu'elle produit, les nobles pensées qu'elle inspire, les généreux sentiments qu'elle provoque, les bons mouvements qu'elle suscite! Le compte ainsi préparé, qu'on fasse la balance ; je suis sans crainte : en matière de coalition, comme en matière politique, comme partout, l'actif l'emportera sur le passif! » (Approbation sur plusieurs bancs.)

Mon discours du 27 mars ne produisit pas dans la chambre l'effet que j'attendais ; aux Tuileries, il en produisit un que je n'attendais pas. L'Impératrice, alors régente, manifesta le désir que je vinsse, avec mes collègues de la commission, l'entretenir des sociétés coopératives, qui l'intéressaient. Le 6 mai, je me rendis à son invitation. Elle m'interrogea aussi sur la loi des coalitions, à propos de la grève des cochers. Quand Paris, en s'éveillant, n'entendit plus aucun bruit dans les rues, il fut saisi de stupeur : on eût dit qu'une calamité publique venait d'éclater. Partout où je me montrais, j'étais accueilli par des malédictions : voilà l'efl^t de votre loi, de votre détestable loi! voilà ce que produit la liberté! L'Impératrice fut assaillie de clameurs; quelques-uns allèrent jusqu'à

parler de mesures d'urgence : elle s'y refusa, et la loi des coalitions traversa, sans encombre, sa première épreuve difficile. La prise de possession d'un droit nouveau est toujours marquée par quelques excès*, l'habitude ne tarde pas à calmer l'excitation que la nouveauté a allumée.

Plus tard, l'Impératrice m'appela dans une commission instituée sous sa présidence pour examiner si le régime cellulaire continuerait à être appliqué aux enfants condamnés, ou si on ne lui préférerait pas le régime des colonies agricoles. La haine du système cellulaire était un legs que m'avait laissé mon frère Aristide ^ je fus heureux d'avoir cette occasion d'aider ceux qui travaillaient à en délivrer l'enfance.

Le 27 juin, à la suite d'une séance de la commission, je rencontrai pour la première fois l'Empereur. Je mis l'occasion à profit pour défendre les intérêts de la liberté. Je lui demandai surtout de compléter le droit de se coaliser par le droit de se réunir. S'il ne croyait pas l'heure d'une loi venue, j'insistai pour qu'au moins en fait il ordonnât d'autoriser toute demande de réunion. Les souverains sont enclins à ne pas refuser une faveur à ceux qu'ils reçoivent pour la première fois. Ma demande fut accueillie ; depuis ce moment les réunions d'ouvriers n'ont plus été entravées. Du reste, l'Empereur n'a jamais éprouvé contre le droit de

réunion les défiances prononcées que lui inspirait la liberté de la presse.

J'employai mes vacances législatives à bien préciser de nouveau mes principes. J'adressai à M. Emile de Girardin une série de lettres sur la Révolution dans lesquelles je formulai ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. Je voulais continuer la politique de Mirabeau, je ne voulais pas m'asservir à celle des jacobins.

Je parlai de la politique de Mirabeau dans les termes suivants : « La politique de Mirabeau, purifiée de tout ce qui l'a compromise, est la seule qu'il convienne d'adopter dans tous les pays où des idées nouvelles se trouvent aux prises avec un souverain qui leur résiste. On m'objectera, je le sais, que le progrès même lent est impossible soit à obtenir, soit à arracher de certains gouvernements. En fût-il ainsi, je l'admets par hypothèse, il n'en faudrait pas moins suivre les conseils de Mirabeau. Il est des entreprises que la probabilité de l'insuccès ne dispense pas de tenter : c'est la lettre d'avis qu'on envoie même au débiteur insolvable. Lorsqu'un gouvernement agit au rebours des volontés d'une nation, tôt ou tard il est destiné à périr. Mais il ne saurait être indifférent à un homme politique que le pouvoir qui tombe ait été précipité ou qu'il se soit précipité : on a autant de force pour gouverner une révolution dont d'autres sont rcspon-

sables, qu'on en a peu pour diriger celle qu'on a provoquée. »

Je définissais ensuite le jacobinisme: « Le jacobinisme ne consiste pas à élever des échafauds; les exécutions sanglantes de gS en ont été une des manifestations; elles n'en sont pas la substance. Le jacobinisme n'est pas même l'expression d'une opinion politique déterminée. Ainsi que l'a remarqué Proudhon, dont le témoignage contre les jacobins ne saurait être plus suspect au peuple que celui d'Edgar Quinet: Robespierre désavouait en 90, de peur de se brouiller avec la cour, une plaisanterie tombée de ses lèvres et rapportée par Desmoulins-, en 91, il disait encore: « Je ne suis pas républicain. » Il y a des jacobins parmi les républicains; mais il y en a aussi parmi les impérialistes, parmi les royalistes, parmi les catholiques, parmi les protestants, et, qui le croirait, parmi les athées. Le jacobinisme est une méthode et non une opinion ; toutes les opinions s'en sont servies. Attaquer le jacobinisme, ce n'est donc attaquer spécialement ni la république, ni la monarchie, ni l'empire, ni le catholicisme, ni le protestantisme, ni l'athéisme ; c'est attaquer certains républicains, certains royalistes, certains impérialistes, certains catholiques, certains protestants, certains athées, qui, différant entre eux quant au but qu'ils poursuivent, se ressemblent par l'identité des moyens qu'ils emploient

pour Patteindre. — Quiconque propage une doctrine croit, s'il n'est pas un trafiquant de phrases, qu'en elle seule est la vérité. Mais on peut employer deux manières très - opposées pour communiquer à d'autres cette conviction. — Les uns s'efforcent de démontrer, non d'imposer, et ils ne recherchent qye l'assentiment volontaire. Sachant, selon la parole de Rancé, « que les paroles languissantes ne persuadent pas, » ils ne s'interdisent aucune des ressources que la passion fournit, mais ils n'ont jamais recours à aucune de celles que la mauvaise foi sugc^ère; ils n'attachent pas aux petits dissentiments l'importance qu'il ne convient d'accorder qu'aux grands ; ils sont frappés de ce qui rapproche beaucoup plus que de ce qui divise. Ils ont l'esprit hospitalier; ils y logent les idées avant de les juger, afin de les voir de près et dans cette intimité familière où tout se découvre. Se prononcer sur une doctrine avant de la bien connaître leur semble une légèreté; l'altérer leur paraît une friponnerie. Ils croient qu'il y a une probité de l'esprit, et ils y tiennent d'autant plus qu'en général on la pratique peu. Jugeant les autres par eux-mêmes, ils n'expliquent jamais un désaccord par une bassesse ; ils peuvent combattre un acte sans en outrager l'auteur. A leurs yeux, aucun succès ne vaut qu'on l'achète par une violence, par une duplicité ou même par un mauvais procédé. Ils respectent,

au besoin ils défendent la liberté de leurs adversaires : ils estiment qu'elle est la condition nécessaire de leur propre liberté. — Les autres, au contraire, ne songent qu'à se procurer la force nécessaire pour entraîner les indécis et soumettre les indociles. Contraindre leur paraît plus sûr que persuader. Ils ne discutent pas, ils condamnent, et si Ton persiste, ils excommunient. Quiconque ne pense pas comme eux est tout au moins un traître; ils lui prêtent les intentions les plus viles, sans qu'on puisse dire qu'ils le calomnient, tant ils sont convaincus que penser autrement qu'eux est une déchéance morale. Des saints, tout est saint, et aux purs rien n'est défendu. Aussi très-naïvement créentils des règles à leur usage. Un argument les embarrasse-t-il ? Ils le tronquent, ou ils l'omettent, ou ils feignent de ne pas l'avoir compris. Comme ils trouvent qu'après tout, parler tout seul est le meilleur moyen d'avoir raison, ils n'aiment pas ce qui est publicité, réunions, débats contradictoires, et ils écartent tous ces dangers par les }ois d' exception quand ils le peuvent, par les procédés d' exception quand ils n'ont pas d'autre ressource. Ils ont un droit pour eux, et un droit pour leurs adversaires , une doctrine pour la défaite et une doctrine pour la victoire. Quand il s'agit d'eux, il n'y a jamais assez de liberté; il y en a toujours trop quand il s'agit des autres; qaand ils sont les plus faibles, ils crient à la

persécution; ils oppriment quand ils sont les plus forts. Ils s'accommodent du despotisme tant qu'ils en profitent. Quelquefois, il semble que l'Envie soit leur divinité; aussitôt après on dirait que c'est l'Intolérance : ce n'est certainement pas la Justice. — Les premiers sont des libéraux, quel que soit leur parti ; les seconds sont des jacobins, quelle que soit leur cocarde. »

A l'ouverture de la session de 1 866, la question romaine était assoupie, et la question allemande n'avait pas encore éclaté : aucune diversion ne détournait les esprits de l'étude de la situation intérieure. Le discours du trône, en consacrant la tolérance des réunions d'ouvriers, n'annonçait aucune mesure libérale; il paraissait même les écarter indéfiniment sinon définitivement. Je méditais un discours pour m'en plaindre, lorsque mes amis, MM. Maurice Richard et de Janzé, vinrent m'exposer qu'ils croyaient l'heure favorable à la reprise de la tentative ébauchée pendant la dernière session; ils désiraient savoir si j'étais encore décidé à m'y associer. Je leur répondis que je ne redoutais rien tant que de paraître un esprit inquiet, hors d'état de supporter l'isolement, ou de me donner la couleur d'un chef de parti en disponibilité, à la recherche de soldats : qu'en conséquence, en me mettant à leur disposition pour le moment où une espérance de succès leur apparaîtrait, je les

priais de se réserver l'initiative et la responsabilité des premières ouvertures. Ils y consentirent et se mirent à Tœuvre. Au bout de peu de jours, ils s'étaient assurés de Tadhésion de MM. Brame, de Chambrun, Lambrecht, Chevandier de Valdrôme, de Talhouet et Buffet. Cela devenait sérieux; il me parut seulement, et mes amis pensèrent de même, qu'il valait mieux, pour n'effaroucher personne, laisser la conduite de l'affaire à un collègue moins prononcé que nous. Nous pensâmes à M. Chevandier de Valdrôme; il accepta et on ne saurait trop reconnaître la persévérance , la souplesse , Fhabileté qu'il déploya dans cette tâche. Pour ne rien ébruiter, nous résolûmes de tout régler dans un cercle très-restreint. Les divergences furent d'abord nombreuses. Quelques-uns pensaient qu'il ne fallait mettre au bas de l'amendement que cinq signatures et réserver pour le vote la manifestation collective : on décida qu'on chercherait à obtenir le plus grand nombre de signatures. Il s'agit ensuite de savoir si l'amendement resterait général ou s'il spécifierait chaque réclamation : on décida qu'il resterait général et que la détermination des droits revendiqués serait laissée au discours de l'orateur chargé d'exposer l'amendement. Mais quels seraient ces droits? On se réduisit au strict nécessaire, un régime légal pour la presse, la présence des ministres à la chambre, le droit d'interpella-

tîon. Nous en vînmes alors à la désignation des orateurs. Il fut décidé que je me réserverais pour la réplique; on fit de cet engagement de ma part la condition même de la campagne. Sans cela, me dit-on, voici ce qui se passera : M. Rouher laissera parler nos amis pendant un jour ou deux; quand il. jugera l'assemblée fatiguée, à la fin d'une séance, il se lèvera, nous écrasera au milieu des applaudissements de la droite; après quoi la clôture sera prononcée; alors, comme nous Pavons déjà expérimenté plusieurs fois, quelques-uns des signataires humiliés et bafoués n'oseront même pas voter leur amendement; avant de nous lancer, nous voulons obtenir la certitude qu'au moment décisif quelqu'un sera prêt à se lever pour lutter contre la majorité, nous couvrir, empêcher la panique et donner aux timides le temps de se retrouver. L'événement prouva combien la prévision avait été sage.

Le programme arrêté était modeste; j'allais bien au-delà dans toutes les directions, mais il m'a toujours semblé que peu était plus rapproché de beaucoup que rien; en outre, au point de vue de l'eflet à produire sur le public et sur l'Empereur, j'attachais une importance majeure à ce qu'une revendication libérale s'élevât des bancs autres que ceux de la gauche. En conséquence, je me prêtai à tout ce qu'on désira et ne soulevai même aucune objection.

M. Buffet fut désigné pour soutenir Tamendement. Il hésita à s'en charger : il n'avait l'habitude, disait-il, que des discours d'affaires; il redoutait d'aborder une aussi grave discussion politique ; il se décida sur nos instances. Nous nous occupâmes enfin de la rédaction de l'amendement. Je préparai un projet que MM. Buffet et de Chambrun modifièrent et ramenèrent aux termes suivants : « La stabilité n'a rien d'incompatible avec le sage progrès de nos institutions. La France, fermement attachée à la dynastie qui lui garantit Tordre, ne l'est pas moins à la liberté qu'elle considère comme indispensable àTaccomplissement de ses destinées. Aussi le corps législatif croit-il être aujourd'hui l'interprète du sentiment public en apportant au pied du trône le vœu que Votre Majesté donne au grand acte de 1 860 les développements qu'il comporte. Une expérience de cinq ans nous paraît en avoir démontré la convenance et l'opportunité. La nation, plus intimement associée par votre Ubérale initiative à la conduite de ses affaires, envisagera l'avenir avec une entière confiance. »

Tout ayant été ainsi arrêté, je pensai qu'il me convenait de rester dans l'ombre jusqu'au dernier moment, et je proposai moi-même de ne pas inscrire mon nom au bas de l'amendement, pour ne pas éveiller de susceptibilités. On s'adressa aux divers groupes qui n'avaient pas participé à nos délibérations, à M. Latour-

du-Moulin et à ses amis, et ramendement fut déposé (i).

Pendant la discussion de l'adresse, je ne prononçai que quelques paroles sur la question des duchés et j'attendis. M. Routier attendit comme moi. Il était visible qu'aucun de nous deux ne voulait s'engager le premier, et à la chambre on se demandait en souriant lequel se montrerait le plus obstiné. L'amendement vint en discussion. M. Buffet prononça un beau discours: M. Rouher ne répondit pas. M. Martel continua la discussion : M. Rouher ne répondit pas. Alors M. de Talhouët se leva : tous les signataires devaient ainsi se succéder à la tribune jusqu'à ce que M. le ministre d'Etat se fût résolu à répondre. M. Rouher comprit que son rôle devenait embarrassant, et il demanda la parole après M. de Talhouët. Son discours occupa la séance presque entière. Quand il eut terminé, il était près de six heures, c'est-à-dire l'heure à laquelle la chambre a l'habitude de se séparer. La remise de la discussion était donc de conve-

(i) Les signataires furent : MM. Buffet, Chevandier de Valdrôme, Garnier, Martel, de Talhouët, Maurice Richard, de Chambrun , Lambrecht , Jules Brame , de Janzé , Lespérut, d'Andelarre, Ancel, Plichon, de Dalmas, de Ravinel, Eschasseriaux, de Rambourgt, Reguis, Kolb-Bernard, Latourdu-Moulin, Lacroix-Saint-Pierre, de Grouchy, Hallez-Claparède, Gellibert des Seguins, Lefébure, Lebreton, Stiévenart- Béthune, Goerg, Planât, Malézieux, Javal, de Wendel, de Torcy, Lubonis, de Grammont, de Tillancourt, de Richemont, Piéron-Leroy, Clary, de Plancy, Gorsse.

nance et de loyauté. Cela n'entrait pas dans les calculs de M. le ministre : le mot d'ordre avait été donné en conséquence. N'osant pas prononcer la clôture, on exigea que je répondisse de suite. En vain MM. Thiers, Jules Favre, de Janzé, de Talhouët, demandèrent-ils avec insistance le renvoi au lendemain, la majorité s'y refusa ; elle espérait sans doute que, pris à l'improviste, déconcerté par l'impatience de l'assemblée, je ne suffirais pas à ma tâche : elle se trompa, car jamais je n'ai été moins indigne de l'indulgence que le public m'a quelquefois témoignée.

Je commençai par découvrir en quelques mots la contradiction qui circulait à travers tout le discours de M. Rouher : « Les libertés que l'on réclame, ou elles ne sont pas comprises dans les principes de 1789, ou, si elles y sont comprises, on a depuis découvert qu'elles étaient dangereuses. Avant de les obtenir il faut donc attendre. Attendre quoi? Le mystérieux et insondable avenir. Il faut attendre que, dans Cette nation, je ne sais comment, je ne sais grâce à quel miracle, à quelle inspiration surnaturelle, tout à coup riiabitude de la liberté et les mœurs de la liberté aient été acquises sans avoir été pratiquées. (Très-bien! sur quelques bancs.)

« Ce langage, messieurs, pourquoi ne le diraisje pas, il m'a déconcerté, il m'a troublé, il m'a ému, et, j'en suis sûr, il causera dans le pays une

émotion semblable à celle que j'éprouve moimême. J'ajoute : Vous n'y persévérerez pas. (Réclamations nombreuses.) Oh! vous avez compris que vous ne pouviez pas envoyer dans le pays toutes vos déclarations sans y joindre un correctif... (Interruption.) Après nous avoir dit, en prenant chacune des libertés par le menu et isolément : Vous ne l'aurez pas, car nous ne vous la devons pas, ou vous n'y êtes pas préparés, vous avez terminé en disant : Nous continuerons à porter le drapeau libéral. Qu'est-ce donc que ce drapeau sur lequel il n'y a plus rien d'écrit? (Mouvements en sens divers.) Pourquoi donc continueriez-vous à porter le drapeau libéral, si vous ne devez rien à la liberté ? » (Trèsbien î autour de l'orateur.)

Puis j'établis nettement qui nous étions : € Toutes les fois qu'un gouvernement se fonde, dans les premiers temps de son existence, les hommes politiques se divisent en deux groupes. Les uns veulent aider à sa fondation, les autres tentent de s'y opposer. Alors aucune nuance intermédiaire n'est possible. Le philosophe pourrait la désirer, mais le politique, qui est habitué à tenir compte des passions humaines, ne la recherche pas. L'excitation réciproque est trop vive, l'emportement trop irrésistible pour que chacun ne dépasse pas le but : en conséquence, les uns approuvent tout, les autres condamnent tout. Quelques années s'écoulent ainsi: l'apaise*

ment se fait. Il devient enfin évident aux plus passionnés qu'il est aussi chimérique de craindre que téméraire d'espérer un renversement. Alors, un certain nombre d'hommes se détachent, les uns de l'opposition, les autres de la majorité. Ils se reconnaissent, s'allient, constituent un groupe intermédiaire, et, adressant la parole au gouvernement, ils lui disent, les premiers: Jusqu'à ce jour nous n'avons affirmé que la liberté et le progrès, dans l'avenir nous affirmerons aussi la dynastie-, — les seconds : Jusqu'à ce jour nous n'avons affirmé que la dynastie, nous affirmerons désormais la liberté et le progrès. (Mouvements divers.) Puis les premiers ajoutent : Nous vous acceptons ; (Rumeurs diverses.) les seconds : Nous vous restons fidèles • et tous les deux à la fois ils concluent en disant : Nous vous demandons seulement de marcher en avant. »

Après ces préliminaires, j'arrivai à l'amendement. Je prouvai qu'il n'avait pour but ni de faire sortir le gouvernement de la constitution de i852, dont le gouvernement était déjà sorti par le décret du 24 novembre 1860, ni de le faire entrer dans le régime parlementaire, dont les exigences étaient bien autres; je terminai ainsi : « Le pays est calme à la surface ; mais au fond, dans tous les esprits règne une anxiété mystérieuse qui tient au dissentiment radical qui existe entre. les hommes politiques.

Les uns disent : Ce gouvernement, à cause de son origine, de ses traditions, de sa nature, ne peut pas donner la liberté. Le voulût-il, il ne le pourrait pas. Les autres répondent: Précisément à cause de son origine et de la force qu'elle lui assure, il peut donner la liberté plus sûrement qu'aucun autre ; le pouvant, il ne le veut pas. L'avenir de la dynastie impériale dépend de la solution qui sera donnée à cette controverse. Si ceux qui pensent que TEmpereur peut donner la liberté triomphent, la dynastie sera fondée et assise sur le roc ; (Sensation. — Trèsbien! très-bien!) si ceux qui soutiennent que r Empereur ne peut donner la liberté l'emportent, la dynastie est condamnée aux aventures. » (Rumeurs diverses. — Adhésions sur quelques bancs.)

Au vote, aucun des signataires ne recula, sauf M. Brutus Gazelles qu'un mot de l'Empereur {tu quoqucy Brute l) avait désarmé et qui s'abstint. Une partie de la gauche se joignit à nous, ce qui fut très-remarque, parce que le vote impliquait l'acceptation de la politique constitutionnelle et la répudiation des idées révolutionnaires.

L'impulsion était donnée, il importait qu'elle ne se ralentît pas. Ace moment même, M. Emile de Girardin, froissé dans sa dignité par une démarche imprudente des propriétaires de la Presse^ abandonnait la direction de ce journal.

Il me demanda de la prendre à sa place. J'y consentis et, aidé de mes amis, MAI. Philis et Amigues, je continuai la campagne que j'avais commencée à la tribune. Tout allait à souhait, la faveur publique se marquait de plus en plus, lorsque nous apprîmes tout à coup, presque par hasard, que les mêmes actionnaires qui avaient sollicité avec insistance mon concours, venaient de céder leurs droits à un célèbre financier; nous n'avions plus qu'à nous retirer. Je cessai d'être journaliste, un mois après l'être devenu. J'avais toutefois mis le temps à profit, en attaquant en face la grande tentation du règne, le césarisme :

« Quelles sont les conditions auxquelles pourrait s'établir une démocratie césarienne? Il faudrait au sommet un chef d'une intelligence surnaturelle, puisqu'il devrait penser pour plusieurs millions d'hommes ; d'une volonté infaillible, puisqu'il serait le moteur duquel tout recevrait le branle; d'une sagesse imperturbable^ puisque la moindre de ses erreurs deviendrait un malheur public ; dans la jeunesse, d'une maturité de vieillard, dans la vieillesse, d'une vigueur de jeune homme. Quel appui aurait ce chef? Il ne pourrait pas compter sur la portion éclairée de la nation. Tant qu'on n'aura pas brûlé les bibliothèques, renversé les statues des grands hommes, aboli dans la mémoire les traces vivantes de leurs enseignements, la

France qui pense et qui sait ne se déprendra ,' pas de la liberté. De loin en loin quelques défaillances individuelles se produiront-, on n'obtiendra pas Tapostasie de Tintelligence nationale. Une seule conduite serait alors indiquée : chercher en bas Tassistance qu'on ne trouverait pas en haut ; contenir les aspirations de ceux qui pensent par la brutalité de ceux qui ignorent ; contrebalancer les plus éclairés par les plus nombreux ; au lieu d'appeler la lumière à conduire l'ignorance et. la force, convier l'ignorance et la force à éteindre la lumière ; ne pas se borner à améliorer le sort des plus malheureux, ce qui est le devoir de tout gouvernement, mais affecter de s'occuper uniquement d'eux, de n'avoir nul autre souci, et nulle autre mission; joindre aux actes la séduction des paroles flatteuses ; partout, toujours, sous toutes les formes, devenir révolutionnaire afin d'éviter d'être libéral. — Mais pour que ce système réussît, il faudrait que le peuple s'y prêtât, qu'il n'aperçiàt pas l'artifice, qu'il fût isolé du mouvement général, cantonné dans ses appétits, sans admiration pour les supériorités intellectuelles de son pays et aussi incapable d'être libre que satisfait de ne l'être pas. — Ainsi un chef infaillible, impeccable, infatigable, une nation incapable ou indigne: voilà à quel prix est une démocratie césarienne !

€ Le chef infaillible, impeccable, infatigable,

renonçons à le trouver en France, pas plus qu'ailleurs. Quelquefois, il est vrai, des chefs absolus ont étonné le monde par la fécondité, la sûreté de leur initiative : c'est qu'ils venaient au lendemain d'une révolution qui avait préparé les solutions, remué les idées et formé les hommes. Cette première exubérance d'activité ne tarde pas à se ralentir; la provision d'idées s'épuise et ne se renouvelle plus. On en est alors réduit aux petites réformes qu'on opère avec fracas, afin que le vulgaire^ qui ne juge que sur l'enseigne, les croie importantes ; enfin, survient la stérilité, et tout le mouvement des premiers jours aboutit à l'immobilité ou aux folies. Ce sont les misères, les humiliations, les épreuves des années dures, stériles de la fin de Louis XIV, ou les emportements et les catastrophes gigantesques des derniers jours de Napoléon I". En même temps, par un contraste que l'expérience nous montre inévitable, la nation, qui avait été d'abord silencieuse ou charmée, devient d'autant plus exigeante qu'elle s'écarte davantage du commencement heureux des choses. Son désir d'activité se réveille, alors que la fatigue de son chef commence, et les espérances nouvelles se forment en elle, alors que ceux qui la conduisent ne sont plus capables que des souvenirs anciens. Aussi devient-elle impatiente, querelleuse, et surtout sans pitié pour les erreurs. On a beau lui représenter que les gouvernements

ont le droit de commettre des fautes. — Sans doute, répond-elle, pourvu qu'ils ne prétendent pas à rinfaillibilité. Qu'ils deviennent constitutionnellement modestes, et nous deviendrons équitablement indulgents! — Bientôt, de la sévérité pour les erreurs on ne tarde pas à glisser jusqu'à l'ingratitude pour les services. Qui s'en étonnerait ? Les plus réels de ces services se sont produits comme des coups d'autorité bien plutôt que comme des actes de justice. Ceux dont les prétentions ont été condamnées ou les intérêts froissés crient à la persécution ; ceux dont les désirs ont été satisfaits ayant éprouvé ou devant éprouver bientôt des froissements analogues, ne les contredisent pas d'abord, puis se joignent à eux; et à la longue tout le monde est mécontent. Enfin, comme il n'a pas manqué de courtisans qui ont fait un mérite à leur maître de ce qu'après plusieurs mois de pluie le soleil a brillé un jour de fête, ou de ce que le blé et le vin se sont vendus cher, s'il pleut mal à propos ou si les prix s'avilissent, on l'en rend responsable, et par un juste retour, à celui qui s'est réservé le droit de tout faire, on impute à la fois tout ce qui survient de mauvais, tout ce qui ne s'accomplit pas de bon. Si malgré la disposition malveillante des esprits le chef se maintient, protégé qu'il est par son ancien prestige, par le souvenir de la popularité de ses débuts, il est du moins certain qu'il

ne plantera pas en terre souche qui dure, car," ainsi que Ta démontré excellemment M. Dupont-White, qui dit pouvoir absolu dit poupoijviager. Non, il n'existe pas d'homme, s'appelâtil César, Richelieu, Louis XIV, Napoléon P^ou Napoléon III, de taille à suffire longtemps seul aux dévorantes élaborations d'idées que suppose la direction dictatoriale d'une grande démocratie moderne !

« Ce qu'il est possible de rencontrer, au contraire, c'est un peuple trop peu civilisé ou trop corrompu pour se régir lui-même et pour lequel un pouvoir, même absolu, malgré ses imperfections et son insuffisance, soit préférable à une liberté qui dégénérerait aussitôt en une licence tumultueuse et stérile. Heureusement, pour notre dignité et pour notre honneur, nous n'en sommes pas là. Les rapprochements entre l'empire romain et notre temps, auxquels on s'est trop aisément complu, sont superficiels et reposent sur des analogies trompeuses. Aussi tenterait-on vainement d'établir une hostilité permanente entre la partie cultivée de la nation et sa partie populaire. Le peuple, qui a vu dans ce siècle tous ceux dont le génie fait notre gloire comrriencer ou finir par servir sa cause, au lieu de se séparer des supériorités intellectuelles, les admire, les respecte, les seconde, les défend ; et quoi qu'on tentât, dans les villes d'abord, puis dans les campagnes, ceux que l'instinct dirige

finiraient par opiner avec ceux que la réflexion détermine.

« Il n'y a donc pas de place en France pour une démocratie césarienne. C'était par sagesse que Marc-Aurèle se disait à lui-même : ne césa- RiSE PAS. C'est par sagesse, sans doute, mais aussi par nécessité que les souverains modernes doivent se le répéter. »

On ne saurait s'imaginer la peine que j'eus à introduire, dans le journal, le mot de démocratie césarienne : le gérant n'en voulait à aucun prix. — Pourquoi donc? — Parce qu'il nous attirera un avertissement. — C'est impossible. — Vous en parlez bien à votre aise, vous dont la propriété n'est pas en jeu. — D'autorité j'imposai le mot; mais après mon article, il ne reparut plus dans le journal. Chaque fois qu'un de mes collaborateurs voulut s'en servir, le gérant biffa et mit démocratie autoritaire. De guerre lasse, je laissai faire. Voilà ce qu'était la presse avant la suppression du régime discrétionnaire! Comme on l'a vite oublié!

Nous avions été bien inspirés de profiter de la première embellie pour discuter nos affaires : celles des autres allaient de nouveau nous absorber. La Prusse et l'Autriche s'avançaient en armes vers Sadowa. La session étant close, j'engageai, dans la Liberté^ le gouvernement à ne pas se mGler au conflit et à résister à toute convoitise territoriale. « Je l'aflirme, les acclamations

du peuple ne seront ni plus rares ni moins enthousiastes, si, au retour d'une campagne, ou mieux, si à la fin d'une négociation, l'Empereur, au lieu de nous dire : « J'ai conquis ou obtenu telle ville, telle province, tel fleuve, » nous disait : « J'ai fait respecter la justice au bord de l'Elbe comme sur les lagunes de l'Adriatique; je n'ai pas recherché une part des dépouilles opimes. Agissant au nom de la France, je n'ai voulu être que le soldat de Dieu. » (24 juin i8f'6.)

Cet acte de conscience accompli, je me retirai dans la solitude oia je vais me préparer chaque année aux luttes de l'année suivante. C'est à mon retour que l'Empereur manifesta le désir de me voir.

j'étais obligé d'aller chez l'empereur.

Après ce récit, je puis répondre à la première question que pose ce livre. Ni mes antécédents personnels, ni mes engagements de parti, ni la prudence, ni Thonneur ne m'interdisaient de franchir le seuil du cabinet impérial : tout, au contraire, m'en faisait un devoir. Député, membre d'une opposition constitutionnelle, ayant maintes fois déclaré que je tendais à améliorer et non à renverser, que je poursuivais la liberté et non la révolution, je ne pouvais sans me contredire ou me reconnaître hypocrite, refuser de répondre à l'appel du Souverain. Mon honorable collègue^ M. Jules Favre, n'avait pas cru contraire à son honneur de solliciter une audience pour demander la grâce d'un client :

pour parler de la liberté et du peuple, pourquoi n'aurais-je pas accepté Paudience qui m'était offerte? Il est des répugnances que je m'explique : je comprends qu'aucune démarche ne puisse apaiser ceux qui ne se plaignent du coup d'Etat que parce qu'il a été fait contre eux, au lieu d'avoir été fait avec eux. Ils ont été mystifiés; il est naturel qu'ils se montrent implacables : pourquoi le serions-nous? Nous n'avons été que vaincus !

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