‹ Le 19 janvier. Compte-rendu aux électeurs de la 3e circonscription de la SeineChapitre 7 sur 17 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

qu'ai-je fait chez l'empereur?

LA NÉCESSITE DE LA LEGITIME DEFENSE m'iMPOSE CE RECIT.

Qu'ai-je fait dans le cabinet de TEmpereur? Depuis deux ans MM. Rouher, La Valette et de Saint- Paul se sont chargés de rapprendre à la France, dans les journaux qui reçoivent leurs confidences quotidiennes et dans les correspondances qui se rédigent au ministère de Tintérieur. Poussé par ce « prurit ambitieux » qui m^avait séparé de mes amis, ne pensant qu'à arriver, je suis allé aux Tuileries^ sous prétexte d'offrir des conseils qu'on ne me demandait pas, solliciter un portefeuille, que je n'ai pu obtenir. Quant aux réformes du 19 janvier, je n'y suis pour rien-, elles sont dues à l'initiative de l'Em-

pereur et surtout au libéralisme éprouvé de son ministre d'État.

Ce spectacle est instructif et mérite qu'on s'y arrête. Voilà un homme politique qui, n'ayant que des motifs de haine personnelle pour l'empire, sacrifie ses ressentiments au bien public, et, sans rien demander ni accepter, se déclare prêt à appuyer les mesures libérales propres à apaiser la démocratie. On le prend au mot : rédige-t-on une loi sur les chèques, on rappelle-, désire- t-on s'aider d'un jurisconsulte pour examiner la valeur du système cellulaire, on le mande; médite-t-on une réforme libérale, on le consulte. Vous supposez peut-être qu'à défaut des faveurs dont il ne veut pas, on lui accordera au moins quelque respect. Vous seriez loin de compte. Depuis deux ans, il n'est pas de fonctionnaire important qui n'ait considéré comme une partie de son office, de l'attaquer, de le miner, d'affaiblir son autorité sur l'opinion publique. Est-ce assez? Non. On lui a fait reprocher d'avoir répondu à l'appel du Souverain ! Vous ne le croyez pas? écoutez donc : « Nous ne savons pas comment un républicain expliquera qu'il ait pu conférer avec l'Empereur. Il a mis de l'eau dans son vin, quoiqu'il soutienne le contraire (i). » Les ministres qui récompensent ceux qui écrivent ainsi par

(i) Le Pays du 22 juillet 1867. V. aussi la Patrie de la même époque et le Nain Jaune»

des candidatures officielles, par des décorations ou par des naturalisations, savent aussi bien que moi ce qu'on doit penser des reproches de basse ambition dont on me poursuit pour leur compte, ils n'ignorent pas que d'un mot j'aurais pu les confondre : ils ont spéculé sur les difficultés qu'un homme politique éprouve à raconter des négociations confidentielles et à parler de lui. Ils m'ont cru tellement lié par ces devoirs de discrétion, qu'ils ont osé permettre qu'on écrivît en leur nom : « Le gouvernement n'a rien à redouter des révélations de M. Emile Ollivier ; ce serait sans doute à lui qu'elles devraient nuire, c'est pour cela qu'il ne s'est pas empressé de les faire (i) ». Cependant ai-je assez souvent appelé M. Rouher en champ-clos, l'ai-je assez pressé, piqué, mis en contradiction avec lui-même ! Si ce que ses amis impriment contre moi, était vrai, combien il lui était facile de me réduire au silence, de se débarrasser de moi pour toujours ! Il n'avait qu'à se lever et à répondre: « Vous vous drapez dans un manteau d'honneur que je vous arrache. Vous n'êtes qu'un ambitieux déçu! » — Il n'a pas prononcé une parole que je ne l'aie guettée; il n'a pas murmuré une interruption que je ne l'aie surveillée, dans l'espérance d'amener une explication publique à la tribune. Il a toujours feint de ne pas comprendre mes

(i) Le Pays dM ii juillet 1867.

provocations; il lui a paru plus commode de donner le signal des interruptions à ses fidèles de la chambre et le texte des attaques à ses fidèles de la presse. — Puisque je n'ai pu parler, j'écris. Bien que je n'aie qu'à gagner à la divulgation des faits que je vais raconter, j'eusse préféré les taire. Le Souverain qui m'a honoré un moment de sa confiance jugera mieux que personne de la réserve que j'ai gardée dans mon récit. Si dans les termes discrets auxquels je l'ai réduit, il lui est déplaisant, qu'il s'en prenne à ses serviteurs de haut et de bas parage qui m'ont mis dans la nécessité de repousser d'avilissants soupçons! Qu'il ne s'étonne pas non plus de ce que le nombre de ses ennemis augmente au lieu de diminuer: depuis deux ans je me serais rangé parmi les plus inexorables, si je n'étais mù que par des considérations personnelles ; je suis demeuré malgré tout immobile à la même place, parce que je règle m.a conduite d'après des lois morales, auxquelles je suis asservi sans me soucier du bien ou du mal qui m'en advient.

LES PRÉLIMINAIRES : M. LE COMTE WALEWSKI. — ScS propositions. — Mes réponses, soit orales, soit écrites. — Ce qui reste convenu entre nous.

Vers la fin de décembre je reçus à la Moutte, près de Saint-Tropez, un billet dans lequel M. le comte Walewski me priait de venir causer avec lui des réformes à opérer dans le règlement de la chambre. Le 3i, j'étais dans son cabinet.

La loyauté est ce qui frappait d'abord dans le comte Walewski. C'était un honnête homme dans toute l'étendue du terme : on pouvait se fier à sa parole, et celui auquel il avait tendu la main n'avait à redouter ni duplicité, ni trahison. Sa dignité ne dégénérait pas en roideur et sa bonté n'allait pas jusqu'à la faiblesse. Il savait quitter le pouvoir, et il ne pensait pas que la iidélité envers le prince dispensât de la fidélité

envers soi-même. Il ne soutenait pas avec indifférence des thèses opposées : il croyait à quelque chose, et la conservation de sa place ne lui parut jamais l'intérêt dominant de FÉtat. Son esprit était à la fois sensé et solide ; sa parole avait tant de fermeté qu'ctfi s'apercevait à peine qu'elle manquait de brillant. Quoiqu'il ne cachât pas sa pensée dans les replis d'un verbiage captieux, il était efficace dans la négociation. Ses forces étaient la confiance qu'il inspirait, l'urbanité des manières, la droiture et la délicatesse des sentiments. Talleyrand avait pour coutume d'insister beaucoup et longtemps sur les questions qu'il était décidé à abandonner et de ne découvrir qu'au dernier moment et d'un air "de négligence ce qui l'intéressait le plus. M. Walewski allait presque de suite droit au but. Son habileté consistait à fermer les portes de sortie, à ne pas permettre les équivoques, à contraindre aux réponses décisives. Son argumentation était concise, pressante, rigoureuse.

Au lieu de me parler du règlement, M. Walewski me dit que comme moi il était convaincu que l'empire ne pourrait se maintenir et se consolider sans la liberté*, que l'Empereur, avec lequel il avait eu de longues conversations à Gompiègne, pensait de même et qu'en conséquence les mesures suivantes avaient été arrêtées : L'envoi des ministres à la chambre comme

commissaires; la suppression du ministère d'Etat ou plutôt sa réduction à ce qu'il avait été d'abord ; le retrait de l'adresse et son remplacement par le droit d'interpellation ; un décret qui en maintenant le régime actuel de la presse subordonnerait la suppression des journaux à certaines garanties telles que l'intervention du conseil d'Etat. Il s'appliqua à faire ressortir l'importance de ces réformes, surtout de l'envoi des ministres à la chambre, qui lui paraissait marquer un retour décidé au gouvernement de la nation par elle-même. Il termina en disant : Pour que tout cela s'accomplisse il faut que vous nous aidiez. — Je lui répondis aussitôt ce que j'avais répondu à mes amis, MM. Maurice Richard et de Janzé, quand il fut question de l'amendement des 42 : «Ce que vous proposez reste en deçà de mon programme : cela y conduit néanmoins; je suis donc disposé à vous aider. » — Mais, reprit-il, il faut que vous nous aidiez efficacement^ et, pour mettre les pieds dans le plat, je vous dirai (en prononçant ces mots^ il appuyait sur chaque syllabe et me regardait dans les yeux), je vous dirai que l'Empereur m'a chargé de vous offrir le ministère de l'instruction publique, avec délégation générale à la chambre, en qualité d'orateur du gouvernement. — Je lui répondis sans hésiter : « Si je désirais entrer aux affaires, aucun ministère ne siérait mieux à mon humeur et à mes études que le ministère

de rinstruction publique. D^ ailleurs, si je le croyais nécessaire pour servir mes idées, je consentirais à remplir les fonctions de garde champêtre. Seulement, je suis très-résolu à ne pas devenir ministre : je ne puis vous promettre mon concours que comme député; et un tel concours sera plus efficace que celui que je vous donnerais comme ministre. » Je lui soumis alors les arguments que j'avais exposés autrefois à M. de Morny. — Gela ne me convainc pas, ripostat-il ; vous êtes indispensable au succès du plan ; l'Empereur a confiance en votre caractère et en votre talent, et il a de la sympathie pour votre personne. Votre nom lui paraît nécessaire pour donner à la réforme sa véritable signification, et aussi pour qu'il ait la garantie qu'il ne restera pas sans défenseur, si M. Rouher Fabandonne; moi-même j'ai besoin d'avoir auprès de l'Empereur quelqu'un qui m'aide. Sans doute ce que nous ferons ne sera pas tout ce qui est désirable : ce sera du moins un bon commencement, et avec le temps nous obtiendrons le reste. — Mais avec qui me trouverai-je ? — L'Empereur, me répondit-il, n'est encore fixé que sur votre nom. — Puis il insista pour m'entraîner; son raisonnement se réduisait à ceci ; Si on ne marche pas en avant, on marchera tôt ou tard en arrière; donnez-nous donc sans hésiter votre concours pour marcher en avant. Je ne me rendis pas; je promis simplement de

réfléchir. Nous nous ajournâmes au 2 janvier 1867^ à cinq heures et demie.

Cette ouverture m'ayant été faite sous le sceau ■du plus rigoureux secret, je ne pus pas consulter mes amis, je dus me décider par mes seules inspirations. Mes perplexités furent cruelles. Je ne pouvais m^habituer à Pidée de devenir ministre, et, d'autre part, rejeter l'Empereur entre les bras de la réaction me paraissait d'un mauvais citoyen. Je passai la journée du i" janvier à débattre dans ma tête le pour et le contre. Le soir venu je fis connaître mes impressions à M. Walewski. Écrire n'est une faute dans une négociation que quand on ruse; quand on est loyal, c'est une garantie. Voici ma lettre :

« Le I*'' janvier 1867. Mon cher président, je suis vraiment très-conibattu. J'éprouve une répugnance presque invincible à quitter ma vie paisible d'études et de méditations pour me lancer dans la vie militante de l'action. D'autre part, je sens que, comme citoyen, je n'ai pas le droit de refuser mon concours à une œuvre de salut pour mon pays. Si je m'adressais à un cœur moins droit et moins loyal que le vôtre, le premier sentiment l'emporterait et à votre ouverture je répondrais, non. Avec vous mon langage sera différent et je vous dirai : Si vous le pouvez, épargnez -moi cette épreuve; faites sans moi avec vos amis; mais si vous m'affirmez en conscience que mon refus rendrait tout im-

JOO —

possible, je me déciderai. Je ne stipule rien pour moi personnellement. Aucun poste ne me paraîtrait trop humble. Mais il est trois points sur lesquels je ne puis rien concéder :

« 1° L^abandon du projet de loi de réforme militaire. Ce projet soulève un toile général. Les ennemis de Tempire s'en réjouissent, ses amis sont consternés. Au lendemain d'une enquête agricole, dans laquelle le pays a demandé unanimement la réduction du contingent, une augmentation de Pétat militaire de la France constitue une faute capitale. C'est fournir soimême à ses adversaires le levier qu'ils cherchent en vain depuis dix ans pour soulever la masse populaire. La réorganisation de l'armée ne cessera d'être nuisible au gouvernement que si elle s'opère avec les ressources du budget et du contingent actuels. Faire plus ne serait opportun que si l'on se propose de préparer une guerre à courte échéance avec la Prusse. Or, je ne saurais défendre une telle politique. J'ai blâmé, regretté les événements de l'année dernière et la circulaire maladroite et démoralisante qui les a amnistiés, mais je considère maintenant Tunité allemande comme un fait irrévocable, fatal, que la France peut accepter sans péril ni diminution; tant que je ne voudrai pas perdre mon pays par des conseils fallacieux, je ne lui conseillerai pas de méditer avec l'Autriche épuisée, en dissolution, une nouvelle guerre de Sept ans,^dans

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laquelle nous trouverions cette fois la Russie à côté de la Prusse, sans être certains d'entraîner r Italie avec nous. Tout ce qu'on tentera contre la Prusse facilitera son œuvre au lieu de Tentraver : un léna même n'y nuirait pas. La paix sans aucune arrière -pensée : telle est la seule politique extérieure à laquelle je puisse m'adapter.

« 2° L'abrogation de l'article 44 de la constitution et la possibilité reconnue pour un ministre de rester député. Je ne trouverais pas nécessaire d'y joindre l'exigence d'une réélection : ce qui, avec le suffrage universel et la responsabilité du chef de l'État, offrirait des difficultés. — Voici mes motifs à l'appui de cette proposition : Dans la situation actuelle, un député indépendant qui devient ministre se suicide; il est, selon l'expression des Romains, capite minutus. Un dissentiment survenant entre l'Empereur et lui, que deviendra-t-il, s'il ne veut pas s'endormir au sénat ou dans un riche bénéfice? L'arrangement actuel est non moins gênant pour l'Empereur lui-même : il est obligé de garder, par bonté , plus longtemps qu'il ne voudrait, des ministres qui lui déplaisent et que l'opinion condamne, parce qu'il ne peut leur offrir aucune compensation suffisante. Que le ministre député garde son mcindat, tout change : après une retraite, il reste debout dans la plénitude de son action, et de son côté TEm-

pereur peut le congédier avec d'autant plus de facilité qu'il n'a aucun équivalent à lui donner. C'est une erreur de garder longtemps les mêmes ministres. L'art du gouvernement consiste à passer de temps en temps des uns aux autres. Il y a dans les hommes un amour du change^ ment qui, non satisfait, s'exaspère. Un souverain inamovible ne peut échapper au péril créé par ce sentiment inné au cœur de l'homme, qu'en changeant de collaborateurs. Pour les ministres eux-mêmes, des périodes de repos sont nécessaires. Ils ont ainsi le loisir de renouveler leurs provisions intellectuelles épuisées *, ils retrouvent dans la vie commune ce sentiment des réalités qu'on perd dans la vie factice et enfermée des ministères. En 1846, on était excédé de M. Guizot; si le roi l'eût congédié, sauf à le reprendre plus tard; s'il eût joint la plus mince réforme à ce changement de personne, il n'y avait pas de révolution de février. Le chef d'un Etat doit avoir autour de lui un personnel varié dans lequel il puisse recruter des ministres suivant les nécessités variables de la politique. Enfin, l'expérience démontre que les meilleurs conducteurs des assemblées, ce sont les hommes qui en font partie, et qui ont appris dans les familiarités quotidiennes de la vie avec leurs collèglies à manier les ressorts qui les font agir et qui les déterminent.

« 3** Cessation du pouvoir arbitraire qui pèse

sur la presse et constitution pour elle d'un régime légal quelconque. Sur ce point il est inutile que j'insiste; P Empereur lui-même sent la nécessité d'une réforme, et, quant à moi, je suis absolument engagé par mes discours depuis dix ans.

« Je suis bien éloigné de croire que j'aie le droit de faire des conditions, je ne me surfais pas ainsi, et il faut toute votre bienveillance pour me croire indispensable à quelque chose. Mais j'ai cette infirmité de nature... de n'avoir aucun talent pour défendre les causes auxquelles je ne crois pas. Voilà pourquoi malgré tout mon désir de vous seconder, je suis obligé de préciser la, mesure dans laquelle je puis le faire. J'ai supposé qu'il vous serait agréable de connaître de suite le résultat de mes réflexions ; je vous le communique sans déguisement. Ce qui ne m'empêchera pas de venir causer avec vous demain à cinq heures et demie. Pressez l'Empereur d'accomplir une évolution résolue ; çn le croit afPaibU, malade; qu'il rassure l'opinion par un coup de vigueur; à l'extérieur il n'y a rien à tenter, à l'intérieur le champ est immense.

« Veuillez, dans tous les cas et quoi qu'il arrive, croire désormais à mes sentiments sincères d'amitié et de dévouement. »

Le 2 janvier, j'étais à la présidence ; nous causâmes très-longuement. « En principe, me dit M Walewski, j'accepte vos idées; la réorga-

nisation de rarmée est presque abandonnée ; r Empereur est décidé à faire quelque chose pour la presse : à vous d^obtenir qu'il fasse beaucoup et qu'il aille jusqu'à un régime légal-, vos raisons en faveur de l'abrogation de l'article 44 me paraissent graves; je ne pense pas cependant qu'il soit sage d'exiger cette réforme comme une condition préalable. » — Il appuya beaucoup sur cette considération que pour agir sur l'Empereur il faut le voir souvent : ce qui est impossible quand on n'est pas ministre.

A la suite de cette conversation, je promis d'appuyer, dans la forme qu'il voudrait, l'évolution libérale que méditait l' Empereur, en insistant néanmoins sur l'idée que c'est dans la chambre que je pourrais le mieux entraîner les indécis, réchauffer les indifférents, déterminer un courant d'opinion publique et coopérer au succès des nouvelles mesures. « Ne croyez pas, ajoutai-je, que je parle ainsi dans la crainte de me compromettre : si l'Empereur jugeait utile que mon adhésion fût connue, je la manifesterais, sans attendre l'ouverture des chambres, par un article de journal. »

Le 5, M. Walewski me dit qu'il avait rapporté notre conversation à l'Empereur, et que celui-ci lui avait demandé quelques jours de réflexion -, il désirait pendant ce temps avoir entre les mains mes principaux discours. Dès maintenant, en ce qui concerne le droit de réunion, me

dit M. Walewski, il est plus rapproché de vous que je ne le suis moi-même.

Rentré chez moi, j'envoyai à M. Walewski le recueil complet de mes discours avec le billet suivant : « Mon cher président, voici le recueil de mes discours depuis 1861. J'ai indiqué ceux qui seraient bons à relire et j'ai, barré les passages importants. De cette lecture il résultera, ce me semble, pour l'Empereur comme pour vous, la conviction que depuis 1861 je n'ai cessé d'affirmer la même idée. Je ne puis rien en dehors de ces données fondamentales. La conciliation n'est légitime que lorsqu'elle n'arrive pas à la contradiction. »

Pendant que l'Empereur réfléchissait, je réfléchissais aussi; plus je descendais en moimême, plus je me scrutais, plus augmentait ma répugnance à accepter un ministère. Cette répugnance devint telle que j'en dus prévenir M. Walewski pour qu'il ne se fît pas plus longtemps des illusions sur mon compte. Je lui écrivis le 6 : « Tout a été tellement sincère entre nous que je considère comme un devoir de vous dire que décidément, après beaucoup de troubles, d'hésitations, je ne crois pas pouvoir aider l'Empereur dans l'évolution qu'il prépare, en qualité de ministre de l'instruction publique (le plus enviable des ministères), c'est en qualité de député que je lui donnerai ardemment mon concours. Comme je vous l'ai dit, un

ministère spécial ne caractérisant pas une politique, mon accession n'est pas indispensable. Si je Toperais sans nécessité, je donnerais en apparence raison à ceux qui attribuent mon attitude depuis plusieurs années au désir d'être ministre à tout prix et de n'importe quoi. Le désintéressement a été jusqu'à présent ma meilleure arme, il ne faut pas que je m'en prive. La force irrésistible en politique vient du caractère plus que du talent. C'est dans ce sens que je parlerai à l'Empereur... »

Quand M. Walewski me revit, le 7, il s'éleva avec la plus grande énergie contre ma résolution. Il alla jusqu'à me dire (je rappelle cette exagération pour qu'on juge de mon embarras) : « Vous tenez dans vos mains les destinées de votre pays; il ne tient qu'à vous de déterminer un pas en avant ou de l'empêcher. L'Empereur désire vous voir, il vous attend mercredi, 9, à cinq heures. Si vous persistez dans votre résolution, cette entrevue est inutile. » A mon objection qu'un ministre spécial ne caractérisait pas une politique, il'répondit que lorsque ce ministre est chargé en même temps de défendre la politique générale du gouvernement, comme le faisait M. Guizot pendant son ministère de l'instruction publique, le ministre spécial peut donner couleur à un cabinet.

J'étais irrévocablement résolu à ne rien accepter, et cependant je n'osais pas assumer la

responsabilité d'empêcher un progrès des idées libérales. Voilà des combats vraiment pénibles ! Enfin, nous transigeâmes. Je m'engageai à remplacer M. Rouher s'il ne se décidait pas à exécuter le nouveau programme : Téventualité était si improbable que rengagement ne me pesa pas. Je m'engageai en outre à rentrer aux affaires, même avec M. Rouher, si mes raisons de ne point le faire n'étaient pas agréées par l'Empereur : ceci devenait plus sérieux, mais je comptais que j'aurais assez de force de persuasion pour convaincre l'Empereur. Enfin, au pis aller, il me restait deux moyens de retraite : j'avais réservé mon entière liberté en ce qui touchait le personnel du ministère et j'avais toujours subordonné mon concours à l'abandon du projet de loi sur l'armée, à la présentation d'une loi sur la presse, et en dernier lieu d'une loi sur le droit de réunion, et il n'était pas encore certain que l'Empereur se décidât à ces mesures significatives.

Afin qu'il ne subsistât pas la moindre équivoque entre nous, je remis à M. Walewski une note contenant l'analyse des idées que je comptais proposer : i<* avant tout la paix et par suite l'abandon de la loi militaire^ 2° les ministres à la chambre, et, comme conséquence éloignée, r abrogation de l'article 44 de la constitution ; comme conséquence prochaine, le droit d'interpellation organisé de manière à ce que les droits

de la minorité ne fussent pas à la merci des coups de majorité; 3* une loi sur la presse et non pas simplement un adoucissement par décret du régime administratif; 4° une loi sur les réunions publiques non politiques et sur les réunions électorales ; 5" amélioration de la loi municipale en cours de discussion ; 6" vote du budget de Paris par le corps législatif; 70 modification du système des candidatures officielles. Cette note commençait ainsi : « Mesures sans lesquelles je considère tout changement, fût-il libéral, comme devant être plutôt nuisible qu'utile au gouvernement et à VEmpereur. » Elle se terminait par ces paroles : « Si révolution n'est pas résolue, Timmobilité, malgré ses inconvénients, est préférable. »

Je ne réclamais pas tout ce que je désire : je m'étais réduit au minimum, et avec d'autant moins de scrupules qu'étant décidé à ne rien accepter pour moi, je ne pouvais être suspecté de modérer mes exigences par suite d'une préoccupation personnelle. Je m'étais limité à l'indispensable, uniquement pour rendre mes propositions acceptables, et ne pas décourager des velléités libérales inattendues. L'indispensable pour moi, alors comme aujourd'hui, c'était la liberté des élections. Par la liberté des élections, la nation redeviendrait maîtresse d'elle-même. Or, la liberté des élections est assurée dès que des réunions publiques sont possibles, dès que

des journaux indépendants existent et que les préfets renoncent à leur action oppressive. Sur ces points je ne concédai rien : sur le reste je me montrai accommodant. Je n'insistai pas sur la liberté des réunions politiques en dehors des vingt jours de la période électorale. Je formulai mon principe fondamental en matière de presse, le droit commun; mais pour les délits dont le maintien résultait de ce droit commun, j'indiquai comme peine, au lieu de la prison, l'amende et la privation des droits politiques, conformément à l'article 42 du code pénal; je me résignai même à l'interdiction du compte rendu des procès de presse, quoique cela fût contraire aux principes, ainsi que je l'ai démontré moi-même, lorsque, toute coopération de ma part ayant cessé, j'ai pu me replacer dans la plénitude de mes opinions.

Mon audience, d'abord fixée au mercredi, fut remise au jeudi 10, cinq heures.

LA NÉGOCIATION : l'empereur, — Son accueil. — Il me rend ma liberté. — La lettre qu'il m'écrit le 12 janvier. — De sa lettre du 19 janvier et du discours d'ouverture de la session-

On s'est formé une idée fausse de la personne de l'Empereur : on se le figure taciturne, impassible ; il apparaît en effet ainsi dans les solennités publiques. Dans son cabinet, il est autre : sa physionomie est souriante*, quoiqu'il ne se départe pas d'une certaine réserve qui ressemble presque à de la timidité, son accueil est cordial, d'une simplicité qui touche, d'une politesse qui séduit. Il écoute comme quelqu'un qui veut retenir : lorsqu'il n'a rien de péremptoire à répondre, il laisse aller ; il n'interrompt que pour présenter en bons termes une objection sérieuse. Son esprit n'est obstrué par aucun gros préjugé; on peut tout lui dire, même ce qui est contraire

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à son opinion, même la vérité, pourvu qu'on S'exprime avec douceur, avec un sentiment sympathique pour sa personne. Ses revirements, qui à beaucoup ont paru de la dissimulation, ne sont que les mouvements naturels d'une âme impressionnable. On pourrait affirmer qu'il n'est accessible qu'à ce qui est grand, s'il n'avait confondu parfois ce qui produit de l'effet avec ce qui est grand. Ses résolutions se forment lentement, et il ne lui déplaît pas qu'elles lui soient imposées comme une nécessité des choses. Si on ne l'effarait pas, il s'adapterait à la liberté.

Je développai les idées que j'avais résumées dans ma note à M. Walewski. La conversation qui s'ensuivit a eu un caractère trop confidentiel pour que je me permette d'en rien raconter, si ce n'est un trait indispensable à la démonstration que je poursuis dans ce livre. Quand toutes les questions de fond eurent été épuisées, l'Empereur me dit : « Et vous ? il paraît que vous désirez ne pas entrer aux affaires. — C'est vrai, Sire, et je vous prie de ne pas me le demander.» J'exposai alors mes raisons. Je lui dis qu'ayant à son service un homme de la valeur de M. Rouher, nul ne lui était nécessaire, que d'ailleurs s'il me croyait quelque force, j'étais prêt à me concerter avec son ministre, qui ne déclinerait pas, j'en étais certain, l'honneur de réaUser la nouvelle politique. J'ajoutai que mon unique am-

bition était de prouver qu'il y a des hommes de caractère pour lesquels la modération n'est pas un moyen de parvenir ; que, d'ailleurs, mes goûts ne me portaient pas vers le pouvoir et que la possession d'un portefeuille ne m'avait jamais paru la félicité suprême. J'insistai enfin sur cette considération que mon concours serait d'autant plus efficace qu'il serait plus indépendant et qu'on ne pourrait pas imputer à une satisfaction personnelle l'assentiment que je manifesterais. Quand j'eus terminé^ l'Empereur me répondit : « Vos raisons sont trop bonnes pour que j'y oppose une seule objection, je pense comme vous, je vous rends votre liberté. »

Après avoir entendu l'Empereur, je n'avais aucun doute sur sa sincérité: m'en fût- il resté une ombre, sa réponse l'eût dissipée. Si, comme on Fa écrit, il avait eu pour dessein de se jouer de ma crédulité et de me déconsidérer, il ne m'eût pas rendu ainsi ma liberté; il eût insisté pour me retenir, et s'il y avait réussi, il ne m'eût rejeté que quelques mois plus tard, après m'avoir discrédité et rendu impuissant. La perversité a sans doute un rôle dans les affaires d'Etat, pas aussi considérable néanmoins que le supposent ceux qui en parlent sans y avoir été mêlés : l'inconséquence et la faiblesse y ont bien plus de part.

On comprend maintenant combien j'étais dans

le vrai lorsque, le 12 juillet 1867, j'affirmais que mon nom avait été cité à tort dans les listes ministérielles publiées par les journaux après le 19 janvier. Je ne jugeai pas opportun de raconter par suite de quelles circonstances je ne fus associé à aucune combinaison, bien que je n'aie pas été étranger à l'événement : on le sait maintenant.

On m'offrait un beau ministère et des réformes modestes : au lieu d'accepter le ministère, je n'ai pensé qu'à me donner, par un refus, plus de force pour élargir les réformes. On ne voulait que l'adoucissement du régime administratif de la presse, j'ai provoqué sa destruction; on ne songeait pas aux réunions publiques, j'ai obtenu qu'elles fussent l'objet d'une loi; enfin, j'ai défendu la cause de la paix et les intérêts du peuple : voilà ce que je suis allé faire dans le cabinet de l'Empereur, — je l'avoue avec fierté!

Le lendemain de ma visite aux Tuileries, j'envoyai à l'Empereur une lettre dans laquelle je résumais les principales idées qui avaient été agitées dans notre conversation. Le 12^ je reçus des mains de M. Pietri, son secrétaire, la réponse autographe qui suit :

« Paris, le 12 janvier 1867.

« Je vous remercie. Monsieur, de la lettre que vous m'avez écrite et qui contient le résumé aussi clair que précis de notre conversation. Notre

entretien m'a laissé la plus douce impression, car c'est pour moi une grande satisfaction de causer avec un homme dont les sentiments élevés et patriotiques planent au-dessus des petits intérêts de personnes ou de parti.

i( Quoique décidé à suivre la route dont j'ai tracé le but il y a quelques mois à Walewski, je voudrais bien causer encore avec vous et Routier des détails d'exécution. Croyez bien que ce qui me retient n'est ni l'incertitude ni une vaine infatuation de mes prérogatives, mais la crainte de m'ôter les moyens de rétablir dans ce pays troublé par tant de passions diverses l'ordre moral, base essentielle de la liberté. Ce qui m'inquiète au sujet d'une loi sur la presse, ce n'est point de trouver la force qui réprimera, mais la manière de définir dans une loi les délits qui méritent une répression. Les articles les plus dangereux peuvent échapper à toute condamnation, tandis que les plus insignifiants peuvent tomber sous le coup de la loi. Là a toujours été la difficulté. Néanmoins pour frapper les esprits par des mesures décisives, je voudrais d'un coup établir ce qu'on a appelé le couronnement de Védifice; je voudrais le faire afin de ne plus y revenir, car il m'importe et il importe surtout au pays d'être définitivement fixé. Il faut tracer résolument le but que je veux atteindre sans avoir l'air d'être entraîné d'années en années à des concessions successives, car on tombe toujours, comme

Ta dit M. Guizot, du côté où Ton penche, et je veux marcher droit et ferme, sans osciller tantôt à droite tantôt à gauche. Vous voyez que je vous parle avec une grande franchise, vous m'avez inspiré une entière confiance et mes inspirations me sembleront toujours d'autant meilleures qu'elles seront conformes aux vôtres. Croyez à tous mes sentiments.

« Napoléon. »

Je ne trouvai pas M. Rouher au rendez-vous que m'avait assigné TEmpereur ; j'ignore pourquoi. Par compensation, je trouvai l'Empereur résolu à la loi sur les réunions publiques, à l'envoi des ministres à la chambre, et au sacrifice du pouvoir discrétionnaire en matière > de presse. « Ce qui me décide surtout, dit-il, c'est qu'en fait on a beaucoup de liberté, et j'ai l'air de n'en laisser aucune. » Puis il ajouta avec un sourire : e Ce que j'accorde est considérable, et si je sortais du premier empire, on le reconnaîtrait; mais comme je succède à des gouvernements parlementaires, tant que je ne verserai pas dans l'ancienne ornière, on trouvera que ce que j'accorde est peu-, vous le verrez, on le dira. »

Lorsque je sortis des Tuileries, les étoiles brillaient à travers des nuages épars dans le ciel; j'allai et je vins plusieurs fois du pont de la Concorde au pont de l'Institut, et j'étais heureux

en pensant que ma politique, inaugurée au milieu de tant d'incrédulité, était à la veille de recevoir un commencement d'exécution.

Le temps qui s'écoula jusqu'au 19 janvier me parut long. Mon poëte l'a dit: Cosafatta capo ha, il n'y a que les choses faites dont on soit assuré. Je ue me bornai cependant pas à attendre. Le 1 5 ou le 16 (je n'ai pas noté exactement la date), j'adressai à l'Empereur la note suivante : « Lorsque le droit d'adresse sera supprimé et remplacé par le droit d'interpellation , il est essentiel d'éviter, ainsi que Votre Majesté me l'a dit avec justesse, que l'on ne suppose cette réforme inspirée par le désir d'éviter une discussion incommode. C'est cependant ce que les hommes de parti pris décontenancés ne manqueront pas d'insinuer aussitôt. Accepter quelques jours plus tard les interpellations ne les déconcerterait pas, car il leur resterait la ressource de prétendre que c'est l'émotion de l'opinion publique qui a obligé le gouvernement à cette concession. Je considère donc comme indispensable qu'au dessous du décret le Moniteur publie une note analogue à celle-ci : « L'Empereur a donné ordre à ses ministres d'accepter, dès l'ouverture de la session, les interpellations sur les affaires étrangères. » Ces quelques mots qu'aucun commentaire, bien entendu, ne doit suivre, suffiront à empêcher les interprétations erronées. — Je demande pardon à Votre Majesté de la déranger

pour si peu, mais dans les affaires d^importance, Votre Majesté le sait mieux que moi, il n'y a pas de détails insignifiants : tout est grave, parce que tout rapproche du but ou tout en éloigne. »

Le i8, j'écrivis une seconde lettre pour m'informer des motifs du retard qui commençait à m'inquiéter. Je priai l'Empereur d'être dans cette nouvelle occasion ce qu'il avait été lors de l'amnistie, de la loi des coalitions, du traité de commerce, du décret du 24 novembre. Je le conjurai de ne pas se laisser ébranler, « de ne pas tomber dans le piège qui consistera à reprendre par le détail ce qui aura été concédé en principe. »

— ce Ne rien faire, ajoutai-je (et j'avais déjà longuement développé cette idée dans mes conversations), ne rien faire vaudrait mieux que de faire quelque chose d'incomplet et de timide. »

— L'Empereur eut la bonté de me répondre que le retard venait uniquement de la difficulté du remaniement ministériel; « car les questions de personnes sont plus longues à résoudre que les questions de principes. »

La lettre impériale parut au Moniteur du 20 janvier; elle était conçue en ces termes :

a Palais des Tuileries, le 19 janvier 1867.

« Monsieur le ministre, depuis quelques années on se demande si nos institutions ont at-

teint leur limite de perfectionnement ou si de nouvelles améliorations doivent être réalisées^ de là une regrettable incertitude qu^il importe de faire cesser.

« Jusqu'ici vous avez dû lutter avec courage en mon nom pour repousser des demandes inopportunes et pour me laisser Tinitiative de réformes utiles lorsque Theure en serait venue. Aujourd'hui, je crois qu'il est possible de donner aux institutions de Tempire tout le développement dont elles sont susceptibles et aux libertés publiques une extension nouvelle sans compromettre le pouvoir que la nation m'a confié.

« Le plan que je me suis tracé consiste à corriger les imperfections que le temps a révélées et à admettre les progrès compatibles avec nos mœurs, car gouverner c'est profiter de l'expérience acquise et prévoir les besoins de l'avenir.

« Le décret du 24 novembre 1860 a eu pour but d'associer plus directement le sénat et le corps législatif à la politique du gouvernement, mais la discussion de l'adresse n'a pas amené les résultats qu'on devait en attendre*, elle a, parfois, passionné inutilement l'opinion, donné lieu à des débats stériles et fait perdre un temps précieux pour les affaires^ je crois qu'on peut, sans amoindrir les prérogatives des pouvoirs délibérants, remplacer l'adresse par le droit d'interpellation sagement réglementé.

« Une autre modification m'a paru néces-saire dans les rapports du gouvernement avec les grands corps de F État; j'ai pensé que, en envoyant les ministres au scnat et au corps législatif, en vertu d'une délégation spéciale, pour y participer à certaines discussions, j'utiliserais mieux les forces de mon gouvernement, sans sortir des termes de la constitution qui n'admet aucune solidarité entre les ministres et les fait dépendre uniquement du chef de l'Etat.

<r Mais là ne doivent pas s'arrêter les réformes qu'il convient d'adopter ; une loi sera proposée pour attribuer exclusivement aux tribunaux correctionnels l'appréciation des délits de presse et supprimer ainsi le pouvoir discrétionnaire du gouvernement. Il est également nécessaire de régler législativement le droit de réunion en le contenant dans les limites qu'exige la sûreté publique.

« J'ai dit, l'année dernière, que mon gouvernement voulait marcher sur un sol affermi, capable de supporter le pouvoir et la liberté. Par les mesures que je viens d'indiquer mes paroles se réalisent, je n'ébranle pas le sol que quinze années de calme et de prospérité ont consolidé, je l'affermis davantage en rendant plus intimes mes rapports avec les grands pouvoirs publics, en assurant par la loi aux citoyens des garanties nouvelles, en achevant enfin le couronnement de l'édifice élevé par la volonté nationale.

« Sur ce, Monsieur le ministre, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

ce Napoléon. »

Cette lettre ne me satisfit pas. Je trouvai qu'elle manquait de souffle, d'élan, d'ampleur; que le couronnement de l'édifice, s'il devait se borner à ce qui était annoncé, était trop maigre et ne supposait pas un édifice bien imposant ; j'y sentis un premier refroidissement dont je ne me rendis pas bien compte. Le discours du trône, au contraire, me parut excellent; il reprenait, en l'agrandissant, la lettre du 19 janvier ; l'inspiration primitive semblait avoir de nouveau triomphé des tiraillements intérieurs. Du reste, il ne s'agissait encore en tout ceci que de phrases plus ou moins bien réussies ; l'important était de savoir à quels actes ces phrases aboutiraient. A ce moment, M. Rouher entre en scène: après l'Empereur, le vice-empereur!

L'txÉcuTioN : LE VICE - EMPEREUR. — NatuFC du talciit de M. Rouher. — Mes sentiments à son égard au moment du 1 9 janvier. — Mon entrevue avec lui. — Ses deux lettres.

— J'adhère à son discours. — L'article de M. Emile de Girardin : les réserves qui n'ont pas été faites. — Ma lettre en re'ponse. — Ma sixième trahison. — M. Rouher m'empêche d'être commissaire de la loi sur la presse. — Il repousse mes amis, — Il attire l'Empereur de son côté. — M. Walewski quitte la présidence du corps législatif.— Altitude nouvelle de la chambre à mon égard.— Henry Didier.

— Impression produite par la retraite de M. Walev^'ski- — Devoirs que cette retraite m'impose. — Mon discours du 12 juillet. —L'Empereur y répond par l'envoi à M. Rouher d'une plaque en diamants. — Je cesse toutes relations avec" l'Empereur. — Chemin que fait la réaction. — Nomination de M. Pinard. — Tentative pour obtenir le retrait des lois nouvelles. — Effets de cette conduite. — La liberté est-elle responsable de l'afFaiblissement actuel du gouvernement r

J'ai failli plaider ma première cause contre M. Rouher. A peine inscrit au stage, je fus chargé, par un de mes amis, de l'assister dans une affaire de succession qui se débattait à Riom. M. Rouher était le conseil de mes adver-

saires. Comme il dominait au barreau, bien qu'il eût à ses côtés un rival de la valeur de M. de Parieu, il ne daigna pas se mesurer avec un inconnu, et il remit le dossier à un confrère moins employé que lui. J'eus néanmoins Toccasion de l'entendre dans une affaire importante, et je l'ai retrouvé à la tribune tel qu'il m'avait paru à la barre. Il manque de ce que j'appellerai les qualités classiques de l'orateur homme d'État: il n'a ni l'étendue des connaissances générales, ni le sentiment littéraire, ni la richesse de l'imagination*, encore moins l'urbanité élégante et délicate que donne unesérieusecultureintérieure, et pas davantage l'élévation qui naît d'une conviction forte. Essayez d'écrire l'histoire des idées politiques de notre siècle sans faire de nombreux emprunts aux discours de M. Guizot, ce modèle des orateurs ministres, vous n'y réussirez pas : le voulût-on , on ne pourrait rien citer de M. Rouher que des contradictions choquantes. C'est que, s'il a le génie de l'expédient, il a une inaptitude radicale à s'élever jusqu'à unpHncipe. J'ai bien étudié sa méthode oratoire et je la puis décrire, c'est celle des avocats. Son début est plein de promesses : il commence son discours par une analyse saisissante des arguments de son adversaire ; il annonce avec assurance qu'il va les confondre-, le plus souvent, il ne répond même pas, il tourne les difficultés, les dissimule, les esquive ; s'il découvre une erreur ou unecon-

tradiction de détail, il s'y arrête et en triomphe, puis il masque la faiblesse de son argumentation sur Tessentiel, par un appel aux passions de ceux auxquels il s'adresse. Pour triompher à l'aide de cesprocédés, il faut que personne ne puisse répliquer: aussi toute la stratégie du premier ministre, c'est-à-dire de celui qui prononce le mot décisif, est-elle de parler le dernier et d'obtenir qu'aussitôt après lui on prononce la clôture ; en cour d'assises, en effet, le défenseur de l'accusé a la parole le dernier. De même qu'au palais, il suppose que, lorsque le procès est gagné, tout est terminé et qu'il ne reste nulle trace de ce qui a été plaidé. Aussi ne recule-t-il ni devant les affirmations inexactes, ni devant les promesses hasardées ; il estime bon tout ce qui est de nature à lui assurer le succès du moment, et, quand il est à la tribune, il a le don d'oublier ce qu'il a dit et de ne pas se préoccuper de ce qu'il sera obligé de dire plus tard.

La méthode décrite, il est juste de reconnaître que M. Rouher la manie avec talent. Son argumentation est serrée , sa diction est chaude, son geste a de l'autorité, il a la souplesse, la pénétration et une imperturbable solidité. Il est de plus un improvisateur, quoique en général ses discours soient très -bien préparés. Par improvisateur je n'entends pas celui qui parle sur ce qu'il ne sait pas, celui-là n'est qu'un impertinent ; je n'entends pas

davantage , celui qui est capable de tenir un discours sans en avoir appris les mots par cœur ; dans ce sens, il est peu d'orateurs qui ne soient des improvisateurs ; j'entends par improvisateur celui qui obtient de ses facultés d'autant plus qu'il est pris à l'improviste. Aussi les vrais improvisateurs sont rares : Mirabeau en était un ; quoique avec des dons différents, de Serre et Manuel le furent à un haut degré; Dupin aîné se montra leur égal*, Lamartine les dépassa tous. M. Rouher est naturellement improvisateur : c'est dans le feu d'une discussion qu'il trouve ses expédients les plus raffinés et ses ruses les plus imprévues.

Avant le 19 janvier, je croyais qu'à côté de l'orateur puissant malgré ses lacunes, il y avait en M. Rouher un esprit d'une vaste étendue. Ses amis aimaient à le comparer à Robert Peel ; je m'étais persuadé qu'il possédait quelquesunes des qualités de l'illustre homme d'Etat anglais et que, s'il avait l'indifférence des sceptiques, il ne manquait pas de leur compréhension. Aussi quand avant de me rendre auprès de l'Empereur, j'eus à débattre en moi-même le langage que je tiendrais au sujet de M. Rouher, voici comment je raisonnais : en présence de l'évolution qui va s'accomplir, il y a pour le ministre d'Etat trois partis à prendre : le premier, n'accepter ni repousser l'innovation, avoir Pair de l'accepter pour l'escamoter-, le second, la re-

pousser et s'éloigner ; le troisième, Taccepter et s'y dévouer. Je comprenais que le premier parti plût à des ministres incapables de supporter le regard d'une assemblée : il ne me parut pas de nature à tenter un homme de la valeur de M. Rouher. Le négociateur du traité de commerce ne voudra pas, me disais-je, se conduire envers la liberté comme un maquignon rusé : s'il consent à défendre la nouvelle politique, il le fera avec décision; s'il se sent gêné par ses engagements antérieurs, il se retirera. Je ne supposais pas que M. Rouher adoptât ce dernier parti, car il aime le pouvoir, et je ne l'en blâme pas ; si aucun homme distingué ne l'aimait, que deviendrionsnous? D'ailleurs, se retirer pour ne pas participer à une réforme libérale, ce serait s'ensevelir à jamais; M. Rouher acceptera donc, pensais-je, il exécutera avec fidélité le programme qui lui sera confié, il l'agrandira même dans l'application et en tirera peut-être des conséquences inattendues. Dès lors je n'ai plus aucune raison pour ne pas lui offrir mon concours, il n'en a aucune pour le refuser ou pour s'en défier. En quoi, en effet, un député peut-il faire ombrage à un ministre qu'il aide de sa parole? Celui qui agit n'éclipse-t-il pas toujours celui qui parle ? A de rares moments les orateurs l'ont emporté ; mais c'est qu'ils étaient des génies privilégiés, tandis que les ministres n'étaient que des médiocrités, et qu'en outre on vivait dans un temps où les

discours eux-mêmes étaient des actes. Une alliance avec M. Rouher, dans ces conditions, me paraissait honorable pour tous les deux et féconde en utiles résultats. Depuis longtemps je la désirais: quand M. de Morny me Pavait offerte, je Pavais acceptée avec empressement, et depuis sa mort je ne cessais de manifester les mêmes dispositions. Je répétais, le 2 5 octobre 1 866, à un de mes amis, en relations avec les amis de M . Rouher, ce que je lui avais écrit je ne sais combien de fois : « Si Rouher détermine une évolution libérale, il s'illustre, et delà plume et de la parole je le soutiendrai de toute ma force. » En août i867,j'écrivaisàM.Emile deGirardin: « Rouher a dans ce moment une responsabilité redoutable. Il peut devenir un grand homme ou rester un ministre subalterne*, s'il veut devenir un grand homme, je suis prêt à l'aider, prenant une large part de la peine et lui laissant toute la gloire-, lui devenant le ministre de la liberté, et moi, comme député, en restant le défenseur indépendant. Dans la réaction, même avec le succès, il n'y a que de l'ignominie à récolter; dans la voie libérale seulement une belle palme est à cueillir. On a dit de Dieu une magnifique parole qu'il faut dire de la liberté : vous avez peur de Dieu, précipitez-vous dans les bras de Dieu ; vous avez peur de la liberté , précipitez-vous dans les bras de la liberté. » — Le 7 janvier précédent, un personnage igno-

rant ce qui se préparait, m'avait dit : « Rouher me demande souvent, pourquoi Ollivier m'en veut-il? » je lui avais répondu : « j'ai contre M. Rouher les griefs qu'en 1828 Benjamin Constant et Royer-Gollard avaient contre MM. de Villèle et de Polignac; je suis indigné qu'après avoir vu que la route était du côté de la liberté, il aille du côté opposé ; qu'il revienne aux idées dont il était demeuré d'accord avec Morny : il verra si je lui suis hostile. »

Je ne disconviens pas qu'au premier moment M. Rouher dut ressentir une certaine blessure d'amour-propre de la victoire imprévue de ma politique sur la sienne. Comme il a très-bonne mémoire, il n'avait pu oublier ce que je lui disais ironiquement le 22 janvier 1864: « Quand je me rappelle que l'honorable M. Rouher a voté à l'assemblée législative contre la proposition de M. Sainte-Beuve sur la liberté commerciale, et qu'il est devenu depuis le promoteur le plus actif et le plus intelligent de la liberté commerciale, je conserve encore l'espoir, qu'en ce qui concerne la liberté de la presse aussi, il nous donnera le spectacle d'une variation semblable, qu'il sera éclairé par l'expérience de la vie et la pratique des choses, et qu'un jour nous l'entendrons éloquemment défendre ce qu'il a trop sévèrement attaqué. (Bruit)... » — Il devait avoir aussi très-présents les premiers mots de ma réplique lors de l'amendement des Quarante-

deux : « Ce langage, vous n'y persévérerez pas. » (Réclamations nombreuses). Mais il n'y a que les petits esprits qui, en politique, accordent plus d'une minute d'audience à leur amour-propre blessé. De plus en renonçant à son intention de supprimer le ministère d'Etat, et en le maintenant entre les mains de M. Rouher, accru du ministère des finances^ l'Empereur avait pansé la blessure et assuré à son « ministre dévoué » le moyen de garder assez belle contenance. Je ne fus donc pas surpris de recevoir le lendemain des décrets le billet suivant (i) :

« 2 1 janvier 1867.

« Mon cher monsieur,

« Les déterminations de Sa Majesté sont aujourd'hui officielles, et je n'ignore pas que votre opinion n'a pas été sans influence sur les résolutions définitives de l'Empereur.

(1) Quoique je me borne dans ce chapitre à user contre M. Rouher du droit de légitime défense, je n'eusse pas publié cette lettre à cause du mot confidentielle qui s'y trouve, si M. Rouher lui-même ne m'y avait autorisé. Voici, en effet, ce que je lis dans un article de M. Granier de Cassagnac du ô mars 1867 : « Sa lettre (de M. Emile Ollivier) à M. Rouher, connue de toute la chambre, ne laissait plus de place à aucune compétition ministérielle. » Ce n'est évidemment pas moi qui ai communiqué ma lettre à M. Granier de Cassagnac et à toute la chambre : c'est M. Rouher. Il ne saurait dès lors s'étonner que je publie à mon tour la lettre qui a provoqué la réponse, qu'au dire d'un de ses amis, U a communiquée à toute la chambre.

et Je serais heureux de pouvoir m'entendre avec vous sur Texécution des projets nouveaux. J'espère que vous accueillerez avec sympathie cette communication affectueuse et confidentielle^ et je me mets à votre disposition.

« Recevez, mon cher député, l'assurance de mes sentiments les plus empressés.

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